L AMI ET L ENNEMI : REX
Une des plus médiocres hérésies que devaient mettre à la mode, quelques années plus tard, les successeurs immédiats de Philippe Lefebvre dans l'ordre des temps, est la damnation de l'intelligence et plus particulièrement de la conscience de soi, ainsi que la faculté d'analyse. Ces autres jeunes gens devaient pousser l'estime de leur sensibilité jusqu'au mépris de leur entendement, soutenir que les deux sont incompatibles, et que l'on sent de moins en moins, à proportion que l'on sait plus ce que l'on sent et qu'on y voit plus clair.
Philippe, s'il eût pu présager ce scandale, en eût été atteint comme d'une injure personnelle. Entre tous les pouvoirs de son esprit, celui qui précisément le rendais plus fier, c'était une habileté presque merveilleuse à pénétrer ses propres secrets. Il accomplissait le précepte qui
fut jadis inscrit en lettres d'or au fronton du temple de Delphes : il se connaissait lui-même. Il ne faisait point exprès et n'aurait pu faire autrement : telle était sa nature. Il se trouvait sans se chercher.
Il poursuivait un examen et un commentaire perpétuel de tout ce qui l'affectait à mesure ; et jamais il n'eût accordé que ce pût être un péché contre le cœur, ni que la réflexion affaihlît le sentiment, quand il avait chaque jour tant de preuves qu'elle l'affine et le multiplie.
Cette clairvoyance était chez lui instantanée. Cependant qu'il écoutait le discours étrange, peut-être absurde, mais saisissant, d'Ashley Bell, il ne savait pas encore quelle part de la doctrine il accepterait, quelle part il rejetterait ; mais il se dit : « Celle-ci est la parole dont je tiendrai compte jusqu'au dernier jour de ma vie. et dont je ne pourrai plus désormais étouffer le retentissement. »
Comme il gouvernait en maître absolu sa propre sensibilité, soit au gré de sa raison pure ou de son bon plaisir, ce discours d'Ashley Bell, dont il mesurait la portée si justement, il voulut différer d'en subir les impressions, et il ne se permit d'abord d'en être affecté que d'une façon toute puérile.
Cette réserve ne fift point trop marquée durant le trajet en bateau, où les pensées de Philippe, ainsi que ses émotions, demeurèrent
extrêmement confuses. Mais, dès que la barque fut rangée au garage voisin du Parson's Pleasure, et qu'après une brève course à pied la petite troupe fut arrivée à la maison, il fit malgré lui la mine d'un enfant qui boude ; et cette bouderie semblait continuer la colère, l'impatience, l'esprit de cbicane et de contrariété qu'il avait témoigné tout à l'heure au cours de sa dispute avec le poète.
Il n'alla point dans le salon, avec les autres, prendre le thé. A la dérobée, il monta dans sa chambre. Il semblait n'avoir entendu et ne se rappeler qu'un seul des dogmes qu'Ashley Bell venait de professer dans la Mésopotamie : c'est à savoir que la véritable amitié ne peut naître que sur les champs de bataille. Et il répliquait naïvement (et il ne pouvait se défendre d'articuler cette réponse tout haut) :
« Est-ce donc sur un champ de bataille que j'ai connu Rex Tintagel? »
Une pudeur délicate l'empêchait de dire tout haut ce qu'il ajoutait tout bas, que cependant il avait voué à Rex Tintagel une amitié bien véritable ; et il ne pardonnait pas à son Maître d'oser soutenir une doctrine qui l'offensait ; il attribuait à Bell l'intention malicieuse de lui suggérer des doutes sur la solidité, sur la valeur sublime de son amitié pour Rex.
Gomme il se répétait pour la vingtième fois cette chose, on frappa timidement à la porte.
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« Je parie que c'est lui, » pensa Philippe, toujours de mauvaise humeur, et comme s'il eût pensé en même temps : « Est-ce qu'il ne pourrait pas me laisser un peu tranquille ? »
Mais il aurait bien voulu voir que ce ne fût pas lui !
Il dit d'entrer, sans prendre la peine de bouger de son lit sur lequel il s'était jeté. En effet, c'était Rex, très inquiet : Philippe avait disparu un quart d'heure, et il craignait une catastrophe. La joie de Philippe, à la vue de son ami bouleversé, fut incroyable. Ils eurent tous deux un peu de honle, et une grande fierté, d'une telle disproportion entre ce qu'ils ressentaient et la banalité de l'incident. Ils comprirent que ce moment était pour eux unique, solennel ; mais, comme de coutume, ils ne le témoignèrent par aucun excès de parole.
Philippe dit simplement, d'une voix encore chagrine :
— J'étais un peu fatigué, je me suis étendu. Je n'avais aucune envie de prendre le thé. Avez-vous pris le vôtre?
— Oui, fit Tintagel en baissant les yeux.
Il ne trouvait pas très convenable d'avoir goûté en l'absence de son ami. Son visage trahissait encore une cruelle angoisse, d'avoir pu, tout un quart d'heure, perdre de vue Philippe, et un grand bonheur, mais un bonheur mal assuré, de l'avoir retrouvé contre toute espérance.
Philippe, qui pratiquait toujours le système des compensations, pensa en devoir une à Tintagel, et dit avec bonté, comme s'il lui faisait une grâce insigne :
— Je suis reposé maintenant, et si vous vouliez, nous pourrions nous promener ensemble.
— Oh! oui, dit vivement Tintagel, oui, s'il vous plaît.
Ils sortirent dans la nuit déjà tombée, poussèrent jusqu'au cœur de la ville et errèrent par les rues. Ils s'arrêtaient à tous les étalages, mais ils ne se disaient rien ; et sur le chemin du retour, jusqu'à la maison, ils ne prononcèrent pas un seul mot. Mais en arrivant, juste à l'heure du dîner, ils entrèrent ensemble dans le salon. Philippe avait un air d'arrogance. Il semblait défier toutes les personnes présentes et leur dire :
« Je vous ferai voir si Rex n'est pas mon camarade, bien que je l'aie rencontré ailleurs que sur le champ de bataille, bien que nous ayons d'abord joué ensemble sur les berges et dans l'eau trouble de la rivière ! »
Ce fut dès lors le caractère nouveau de leur amitié : elle eut on ne sait quoi de provocant. Et Philippe en même temps se mit à réfléchir, à épiloguer continuellement sur cette amitié, à laquelle jusqu'alors il s'était abandonné sans y penser ni pour ainsi dire s'en apercevoir,
ao6 l'aube ardente
comme à la pente insensible mais entraînante del'Isis et du Cherwell.
Ainsi que tous les jeunes Français de cette époque, ceux du moins qui méritaient une certaine considération, Philippe avait la tournure d'esprit scientifique. Il avait môme la superstition de la science. Depuis qu'il subissait l'empire d'un maître indifférent à toute science positive et à toute méthode, il avait peut-être négligé son ancienne idole, mais il ne l'avait pas reniée, et il retrouva sans peine les procédés plus vigoureux de connaissance que d'autres maîtres lui avaient enseignés, aussitôt qu'il eut besoin d'en faire l'application. Il voulut remonter aux sources, étudier la genèse de son amitié. Sa mémoire imperturbable lui remettait sous les yeux toute cette merveilleuse histoire, dont elle n'avait laissé perdre aucun détail ; mais elle lui en représentait aussi l'ensemble. Il revivait tout ce passé d hier, sans hésitations ni surprises ; il en apercevait la conséquence : et c'était comme une vision intuitive, plutôt qu'un souvenir et une expérience au second degré.
Il observait à l'origine, au lieu d'une aube lente, d'abord la pleine lumière ; point d'incertitudes ni de tâtonnements du cœur, mais d'emblée une décision ; et le fait de l'amitié acquis dès la première vue : ce que d'autres ont nommé le coup de foudre. Il ne s'en étonnait
point, car il inclinait à croire que toutes les affections débutent ainsi et naissent toutes formées. Ce miracle apparent, comme d'une création ex nihilo, n'empêche pas que l'amitié ni l'amour n'aient des causes lointaines et avouées par la raison, enfin, avec des allures de bon plaisir, une sorte de légitimité.
La première cause et la plus évidente de la sympathie que Philippe avait ressentie pour Tintagel était toute physique, et il ne s'en étonnait point davantage : l'âme a-t-elle d'autres moyens d'expression que la physionomie du visage et du corps?
Il se rappelait aussi, avec une vague reconnaissance qui ne s'adressait à personne ou bien à la Fortune amie, qu'une décoration unique avait favorisé l'enchantement. Cet attrait, qui un autre jour, à une autre heure, en d'autres lieux, eût peut-être été furtif et passé inaperçu, avait été mis en valeur et en lumière par le délicieux arrangement de la scène ; et le chapitre initial de l'histoire avait ressemblé aux premières lignes d'un dialogue de Platon.
Quelle rencontre, ou plutôt quelle harmonie ! Tintagel dans le même instant avait parlé de ce poème grec qu'il venait de réciter aux Encaenia, et Philippe émerveillé avait imaginé lire une pensée, une sensibilité de vrai poète dans les yeux de cet inconnu, trop fixes, trop grands ouverts et trop candides, où ne resplendissait
guère qu'une lumineuse inintelligence. Il avait pu croire sans se flatter que ce capitaine de football était comme lui-même un ami de la sagesse !
Un spectateur inattentif, moins lucide que Philippe ou Ashley Bell, n'eût point douté, à les voir, que dès le lendemain leur bel enthousiasme déjà ne fût amorti. Leur zèle était ardent, leur dévouement à toute épreuve : pourtant les témoignages de leur amitié restaient d'une froideur extrême, et peut-être usaient-ils entre eux de plus de réserve qu'avec tous les autres camarades qui habitaient sous le même toit. N'eussent-ils pas été surpris si on leur eût fait remarquer qu'ils ne se quittaient point? C'était une habitude admise dès le premier jour et dont ils ne s'avisaient plus. Mais la plus grande bizarrerie de leur commerce était leur puérilité si excessive qu'on l'aurait pu croire affectée.
Rex Tintagel, que Philippe Lefebvre avait aimé surtout pour son intelligence à demi secrète, — Philippe l'avait devinée, et devinée sœur de la sienne, — Rex Tintagel ne .faisait guère que jouer avec Philippe, et Philippe jouer avec lui, comme si tous deux avaient eu encore douze ans. Or, jamais Philippe Lefebvre n'avait eu douze ans. Tintagel était puéril naturellement, comme tous ceux de sa race. Philippe ne l'avait jamais été : il le devenait au contact de Tintagel ; il le demeurait, aussi long-
temps qu'il demeurait tête à tête avec cet ami qu'il avait élu à titre de poète et d'helléniste ! L'insignifiance de leurs entretiens était inimaginable, et ce n'est pas Philippe qui disait le moins de pauvretés. Lui qui ne se souvenait pas d'avoir causé jamais avec un de ses amis de France autrement que pour dire des choses impérissables ! Et à ce propos il se rappelait les discours qu'il avait tenus à André Jugon le jour de son départ pour Oxford. Depuis, quel changement I — Le souvenir d'André Jugon lui était importun sans qu'il pût définir pourquoi. Il n'y pensait point volontiers, et se reprochait d'y penser trop peu, de ne pas écrire : il se hâtait de rejeter la faute sur André qui n'écrivait pas non plus.
De loin en loin toutefois, et si nuls que fussent la plupart du temps ses entretiens avec Tintagel, l'ancien Philippe se retrouvait, le Philippe (( ami des discours » , le Philippe qui ne doutait point, dans les occasions les plus familières, de considérer subitement les choses sous leur aspect le plus générai et même sous l'espèce de l'éternité. Cela n'arrivait point l'après-midi, en plein air, durant les~ promenades ni lorsque les deux amis pouvaient en se parlant se regarder, mais le soir quand ils étaient au lit tous deux, la porte ouverte, et qu'ils se parlaient sans se voir. Alors, l'intelligence de Philippe Lefebvre perdait toute timi-
dite, ou pluiôt toute pudeur, et sans ménager aucune transition, après avoir célébré un beau jour ou pesté contre le mauvais temps, ou disputé sur un coup de jeu, il jetait pêle-mêle dans la conversation des noms de philosophes anciens ou modernes, il faisait sur le même ton et comme s'il n'eût point changé de sujet, un savant commentaire de Platon ou de Lucrèce, de Kant ou de Stuart-Miil. Rex devenait alors muet complètement ; mais Philippe, même sans le voir, savait bien qu'il écoutait. Il écoutait Philippe religieusement, aussi religieusement qu'il eût écouté Ashley Bell et avec la même admiration : seulement il ne répondait pas. Et à la longue, Philippe agacé se demandait : « Est-il endormi? »
— Dormez-vous ? disait-il d'un ton fâché. Tintagel répondait d'une voix calme :
— Je ne dors pas, je vous écoute.
Parfois, à force de sollicitations, Philippe
obtenait une réplique. C'était toujours une petite phrase brève, nette, qui n'avait l'air de rien et qui était pleine d'humour; et le Français avait fini par découvrir que les Anglais ne pratiquent pas moins que nous l'ironie, et que de leur esprit au nôtre il n'y a pas tant de différence. La réplique de Tintagel témoignait toujours qu'il n'avait pas perdu un mot du discours de Philippe, et qu'il l'avait compris parfaitement ; mais par pudeur, ou par une sorte de
coquetterie, son intelligence voulait se réserver, au lieu que son esprit lui échappait ; et c'était un esprit singulièrement juste et pénétrant, caustique. Il avait une faculté de sarcasme que n'annonçait point son regard vide ni l'inaltérable candeur de son visage; mais la lumière était éteinte, la porte n'était qu'entre-bâillée, et Philippe ne voyait pas le visage trompeur ni le regard décevant de Tintagel.
Philippe Lefebvre était trop Français et trop fin pour ne pas goûter ce genre d'esprit. Il admirait l'esprit de Tintagel, qui parfois se laissait voir, autant que son intelligence qui se cachait, et il n'était pas seulement heureux, mais fier, de posséder un tel ami ; il n'était pas seulement fier de le chérir, mais plus encore de sentir, ou de se figurer, qu'il en subissait l'influence. Il se connaissait trop bien pour ne pas s'étonner tout le premier de cette abdication, car il savait que rien à ses yeux ne comptait que l'indépendance, et il était plus jaloux encore de soi-même que d'autrui. Mais il faisait à l'amitié, pour la première fois de sa vie, le don et l'abandon de soi ; il le faisait avec une allégresse incroyable ; et quand il apercevait qu'il avait renoncé une idée ou un sentiment, une de ses qualités propres ou un de ses traits de caractère plus personnels, rien que pour devenir pareil à Tintagel, la mortification qu'il en souffrait lui était si délicieuse qu'il n'eût préféré aucune des
caresses de l'orgueil à l'orgueil d'être ainsi humilié.
Il imitait, soit volontairement, ou à son insu, les gestes, le ton, l'humeur de son camarade et, avec une servilité naïve, jusqu'à sa façon de s'habiller. Il avait même usurpé quelque chose de cette beauté physique et de cette force qui sont les splendides prérogatives de la race anglaise : il les devait sans doute à une vie rude et saine, aux exercices, aux jeux, mais il ne les voulait attribuer encore qu'à la seule imitation, et il supposait un miracle au lieu des causes naturelles et trop simples qui ne le flattaient pas assez. Il avait emprunté à Tintagel, sans choix et sans effort, tous ses menus défauts aimables, et même, ce qui à première vue semblerait plus difficile, ses vertus : une entre toutes dont il eût rougi naguère, car il savait bien que son Stendhal l'appelle une vertu ridicule. Oui, ce jeune Français qui devait, comme Jean- Jacques, lutter contre « un tempérament de feu », qui avait trop tôt cessé d'être chaste, par point d'honneur, comme presque tous les jeunes Français, et ne songeait auparavant qu'à l'amour, aux femmes, n'y songeait plus, sinon pour se féliciter d'avoir éliminé cette idée fixe ; et il n'en rougissait pas : au contraire, pas une de ses métamorphoses ne l'honorait davantage ni ne lui suggérait plus d'estime et de lui-même et de son modèle.
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Ici encore il ne pouvait se défendre de supposer un miracle, car la nature était contre lui et cependant il l'avait su vaincre. L'air qu'il respirait à Oxford était tout chargé de volupté : il en avait goûté l'ivresse les premiers jours et il ne la connaissait plus, parce que Tintagel semblait l'ignorer. Les propos trop hardis, trop nus d'Ashley Bell sur l'amour auraient dû continuellement attiser en lui le mauvais feu ; et voici qu'il les écoutait avec la même impassibilité que Tintagel ou les autres disciples.
Déchus de leur autorité naguère suprême, ses sens ne pouvaient plus le gouverner que sous le masque de la raison : ce n'est point par l'effet d'un désir spontané, mais d'un raisonnement, qu'il avait conçu le projet de prendre pour maîtresse la seule femme présente, Florence Bell ; et quand il s'était avisé de la vanité de cette entreprise, et que le succès ou l'échec était le moindre de ses soucis, il n'avait fait que rire ; et depuis il n'y songeait plus.
Il avait presque oublié qu'il n'était plus intact comme Rex Tintagel et les autres jeunes gens de la maison : il se flattait d'être devenu comme eux parfaitement pur; et ce n'est point tant d'être pur qu'il se réjouissait, mais de leur ressembler, de les égaler, de pouvoir, chaque fois qu'il examinait sa conscience avec sa perspicacité coutumière mais avec une sévérité maintenant radoucie, admirer en lui cette même trans-
parence d'âme que lui avait fait deviner chez eux le regard de leurs yeux ingénus.
Il se réjouissait de leur ressembler en ce point, surtout parce qu'il imaginait que cette communion délicate était la sauvegarde de sa bonne amitié pour tous, de son amitié particulière pour Tintagel. Il ne se doutait pas que le charme fût à la veille d'être rompu, au moment même qu'il en subissait le pouvoir avec une si entière sécurité. Un seul mot suffit pour le rompre. Un jour qu'il s'était permis une effusion de cœur un peu moins discrète, et que Rex, contre toutes leurs habitudes, lui avait répondu sur le même ton, Philippe eut un soudain accès de gaîté ; il fit un grand éclat de rire et s'écria :
— Rex, nous ne sommes pourtant pas des soldats camarades, et ce n'est pas sur un champ de bataille que je vous ai connu!
Pour la première fois depuis la Mésopotamie, il se rappelait des mots du discours : et la parole du Maître, dont il n'avait retenu jusqu'alors que ce qui favorisait son amitié pour Tintagel, commença d'exercer sur lui une multiple, une bizarre influence, dont le premier effet fut d'alarmer et de contrarier ce sentiment.
C'était un sentiment élémentaire et, dans toute la force du terme, humain : de sorte que jamais Philippe et Rex ne s'étaient heurtés à cette barrière infranchissable que l'on prétend qui s'interpose toujours entre les êtres d'origine
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diverse ; car leurs cœur3 simples se comprenaient aujourd'hui, dans cet éden propice, tout de même qu'au? temps très lointains où il n'y avait pas encore sur terre de races diversifiées. Mais voici que Philippe, avec une inquiétude sourde, avec une tristesse anticipée, arrivait par un autre biais à la même impasse : il craignait d'être un étranger pour Tintagel, il commençait de craindre que Tintagel ne fût un étranger pour lui.
C'est qu'il se rappelait ce qu'avait dit Àshley Bell, des peuples qui, au lieu d'effacer leurs frontières, en accuseront le dessin, afin de se renfermer plus et de se recueillir en eux-mêmes, des patries qui ne sont pas encore, mais qui deviennent de véritables personnes. Cette doctrine apparemment avait frappé Philippe Lefebvre, puisque maintenant il s'en ressouvenait ; l'effet en avait été seulement différé jusqu'au plein développement de l'amitié plus forte qui alors le préoccupait ; mais la pensée du Maître ne s'était insinuée en lui avec cette lenteur secrète que pour s'emparer de lui plus sûrement, et d'abord elle semait de scrupules sa conscience toujours prompte à s'émouvoir. N'allait-il point se figurer qu'une intimité trop étroite avec un jeune homme d'un autre pays était une sorte de trahison?
Pour apaiser cette inquiétude qu'il ne se définissait même pas bien, il renoua ou il ranima
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des correspondances discontinues ou languissantes avec des amis français, notamment avec son ami préféré André Jugon ; mais il le fit comme par devoir, non sans un peu de contrainte et d'ennui. D'ailleurs, il avait le sentiment que ce n'est point d'autres amitiés particulières dont il devait ménager l'ombrage ; et peu à peu ces figures trop individuelles s'effaçaient devant celle même de la France : c'est à l'amour de sa patrie jalouse que son Maître Ashley Bell — un étranger encore — se trouvait l'avoir ramené.
Né juste à propos pour être le témoin tout neuf, mais déjà clairvoyant et sensible de la guerre, fidèle à ce souvenir et à ce deuil, élevé comme tous les jeunes gens de cet âge dans la croyance qu'il se battrait un jour et qu'il mourrait peut-être pour la patrie, il est singulier que Philippe Lefebvre eût un patriotisme assez tiède. Cette religion est la seule qui ne puisse pas s'accommoder dans une certaine mesure de l'indifférence, et qui n'admette pas de croyants en dehors de ceux qui pratiquent ; mais Philippe, qui croyait, ne pratiquait guère, et le zèle de la maison de Dieu ne le dévorait point.
Peut-être avait-il été désenchanté par les fautes de goût du chauvinisme. La littérature et la poésie que la guerre de 70 a inspirées sont pauvres : la peinture ne vaut pas beaucoup mieux. Les petites épreuves qu'il avait pu subir
durant son volontariat n'entraient pas en ligne de compte. D'abord, il en avait fort peu souffert : trop bon élève pour n'être pas ensuite bon soldat, il avait été cependant un soldat ingénieux. Il n'avait pas monté un grand nombre de gardes ni fait un grand nombre de corvées. Il était d'ailleurs trop intelligent pour ne pas apprécier l'hygiène, physique et morale, de cette vie, et d'un tempérament trop français pour pouvoir figurer sans émotion dans les cérémonies militaires. Mais il avait soumis à la critique l'idée de patrie (car il ne reconnaissait à aucune idée le privilège d'échapper à la critique). Enfin, et si forte qu'eût été sur son jeune esprit la commotion de la guerre, il n'était presque pas accessible à l'idée de la revanche. Lui qui avait de l'Allemand une véritable répugnance physique, il n'avait pas mal, comme un orateur l'a dit si magnifiquement, il n'avait pas mal aux provinces perdues.
Ashley Bell n'avait détruit par le raisonnement aucune des objections de doctrine que Philippe Lefebvre pouvait élever contre l'idée de patrie, et raisonner n'était pas en effet le procédé d'Ashley Bell : il avait parlé un langage sensible et réveillé la sensibilité endormie de Philippe. Et au lointain écho de ces paroles. Philippe, qui n'y avait pas semblé d'abord prendre garde , mais qui ne les avait pas oubliées , s'étonnait de se sentir à l'étroit dans son
égoïsme. Il se lassait de n'être que lui-même ; déjà un pressentiment de sa conscience l'avertissait qu'il était plus que lui-même, et qu'il dépendait heureusement d'une personne plus large comme l'humble partie dépend du tout. Il en éprouvait d'abord une inquiétude, ou bien, si c'était une joie, une joie encore angoissée : l'instinct de l'homme est lâche, il a peur de tout ce qu'il gagne, et son premier mouvement est toujours un geste de refus. A cette inquiétude, ou à cette joie angoissée, il se mêlait déjà une nostalgie : car la personne dont Philippe avouait enfin qu'il était une partie et un membre, elle était absente, ou plutôt Philippe était absent d'elle, et il n'aurait pas dû l'être. Un léger remords lui venait, malgré tant de joies goûtées ici, des trop longs jours passés dans Oxford, loin de sa terre natale et de son pays légitime.
Il ne se lassait point cependant de poursuivre l'idée nouvelle qui s'offrait tour à tour ou qui se dérobait à lui, et il la cherchait justement à travers la vieille ville toujours jeune, peut-être éternelle ; car une voix secrète l'avertissait que nul lieu du monde mieux que celui-ci n'enseignerait ou ne réformerait son âme jusqu'alors étrangère ou rebelle à tout sentiment de tradition. Le hasard de la rencontre d'Ashley Bell et des disciples, de son établissement à Paumanock-house, l'avait mis à part de l'Uni-
versîté : Tintagel l'en avait bien prévenu. Depuis des mois qu'il y vivait, à proprement parler il n'y vivait point. Il en demeurait retranché depuis la première semaine, où il avait fait une visite consciencieuse des monuments. Il ne recommença point cette visite, mais fit de longues promenades sans dessein ; et ce qu'il cherchait parmi toutes ces choses qui ne ressemblent à rien de chez nous, c'était le visage de sa pairie, pour le reconnaître du premier coup d'œil le jour qu'il y retournerait.
Il se ménageait une ou deux heures de solitude, chaque après-midi. Il inventait des prétextes pour ne donner aucun ombrage à Tintagel. Il voulait garder pour lui seul, jusqu'à îa dernière minute, tout le chagrin de la séparation, si elle était inévitable : il ne croyait même pas qu'elle fût possible, ni qu'il eut jamais le courage de s'arracher de tant d'objets, d'êtres qui lui tenaient au cœur, un surtout. . .
Et puis, il lui semblait que c'était la nécessité ou son devoir, et il avait des impatiences. Il se les reprochait comme un crime ou comme un excès de vertu ; et il se trouvait bien malheureux de n'avoir le choix qu'entre deux infidélités.