UN DEMI-ROMANTIQUE : NÉPOMUCÈNE LEMERCIER
Ses débuts.
Si Alexandre Soumet était un classique qui aspirait à s'émanciper, il y avait chez Népomucène Lemercier un précurseur du romantisme, voué par malheur à ne pas réaliser tout son dessein. L'homme et ses velléités, audacieusement impuissantes, ont été définis à merveille, dans un article de la Reçue des Deux-Mondes du 15 février 1840, par Charles Labitte, ce délicat critique, dont le pèlerinage fut si court et qui mourut à vingt-neuf ans. « Au théâtre, dit-il, l'école moderne date de M. Lemercier, et pourtant c'est le mouvement romantique qui a surtout rejeté sa renommée dans l'ombre. » Toute la carrière, en eiïet, de ce littérateur offre un conflit ou du moins un contraste entre ses doctrines et ses œuvres, entre ce qu'il conçut et ce qu'il exécuta. Doué d'une ima-
gination ardente, il annonça la révolution dramatique qu'il ne sut pas consommer et que d'autres accomplirent sous ses yeux courroucés. Il devait presque haïr les romantiques qui, somme toute, étaient sa progéniture intellectuelle. Quand on le félicitait d'avoir eu de tels enfants, il répondait avec humour ou plutôt* avec humeur : « Oui, des enfants trouvés. » Jamais il n'accorda ni son estime, ni son admiration, ni môme son suffrage académique à Victor Ilugo, qui par fortune fut son successeur à l'Institut et qui, dans le discours de réception prononcé le 2 juin 1841, porta ce jugement sec, mais exact : « Dans M. Lemercier naquirent et se développèrent, pour faire face à toutes les rencontres de la vie, deux hommes — deux hommes libres — un homme politique indépendant, un homme littéraire original. »
Né à Paris le 21 avril 1771, Louis- Jean-Népomucène Lemercier était le lils d'un secrétaire des commandements du duc de Penthièvre et du comte de Toulouse, appelé ensuite en même qualité auprès de la princesse de Lamballe. Celle-ci voulut bien tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Elle eut un filleul prodige, favorisé des dons de la Muse,, mais accablé d'une disgrâce physique. Sa mère, qui semble avoir été assez coquette et insouciante, le confia à une gouvernante peu soigneuse. 11 tomba d'un lit, en se faisant à la tète une blessure et à la jambe droite une fracture assez graves pour qu il en résultât une hémiplégie qui frappait le bras de débilité. Il put néanmoins s'adonuer à l'équitation et. apprendre le dessin dans l'atelier de David. Mais il était né poète : à neuf ans, il esquissa une comédie, intitulée Vindépendant ou V InconipaiibilUé des ridicules ; à
treize, il traduisit Ovide et les Xiiits d'Young; avant seize ans, il composa une tragédie, Méléagre, qui, grâce à sa marraine la princesse de Lamballe et par ordre de Marie- Antoinette, fut représentée au Théâtre-Français, le 29 février 1788. iM. Ernest Legouvé, dans Soixante Ans de Souvenirs, a spirituellement raconté la lecture de cette pièce devant le Comité : « Arrive le poète : les acteurs (mademoiselle Contât, Mole, Préville étaient du nombre) se regardent stupéfaits; le poète avait l'air d'un enfant. De longs cheveux blonds tombant sur ses épaules, pas de barbe au menton, des yeux bleus pleins de douceur, une petite canne pour soutenir sa marche légèrement claudicante, et un précepteur pour l'accompagner. D'un coup d'œil, les artistes se disent : « C'est un hls de grande maison ; le précepteur a fait la tragédie, et l'élève en aura l'honneur ; un ornement à ajouter à son blason. — C'est sans doute monsieur qui lira l'ouvrage? dit mademoiselle Contât en montrant le précepteur. — Non, madame, c'est moi, » reprend l'enfant d'une voix douce. 11 commence, il lit. Il lit bien, l'ouvrage plaît, on y trouve, à côté de beaucoup de faiblesses, des scènes heureuses, des mots touchants, il est reçu à l'unanimité. L'enfant, que la lecture n'avait nullement troublé, ne se trouble pas davantage devant les éloges, ni devant les critiques. » Cependant mademoiselle Contât veut en avoir le cœur net. p]llc réclame certains changements dans une scène du second acte, et elle souhaite qu'ils soient ofTectués à l'instant même. Par précaution, les comédiens gardent le précepteur, tandis que le jeune poète se retire on une salle voisine. « Une heure après, dit M. Legouvé, il re-
venait avec la scène refaite et améliorée. Pour le coup, il fallut bien se rendre. La pièce fut mise immédiatement en répétition. »
Les archives de la Comédie-Française ont conservé le manuscrit de Méléagre. C'est une œuvre assez terne, mais rimée avec exactitude. La scène se passe à Calydon, dans le vestibule d'un palais. Le prince Méléagre, fils d'Althée, laquelle est sœur du roi Plexippe, aime Athalanthe et est aimé d'elle. Or, la beauté de la jeune fille a frappé le grand prêtre Zorhoas, une façon de prélat libidineux du dix-huitième siècle, qui n'a rien de caché pour son confident. Voici l'aveu de sa flamme :
A son aspect, Phares, ma langue embarrassée Dans ma bouche aussitôt a demeuré glacée ; Je sentis mille feux s'allumer dans mon sein. Et le couteau sacré s'échapper de ma main.
Il rencontre Athalanthe et s'explique avec une liberté très peu sacerdotale. C'est le Tartufe du paganisme :
Croyez-vous que notre âme, exempte de faiblesse, Des passions jamais ne ressente l'ivresse ? Et nos cœurs aussi froids que ces marbres glacés, Que ces vases d'airain sur nos autels placés?
Athalanthe jette à Zorhoas un regard d'indignation et sort, — ce qui tient lieu d'une éloquente tirade.
A la première représentation de Méléagre, Marie-Antoinette, qui occupait la loge royale avec la princesse de Lamballe, avait l'auteur à ses cotés. Elle le présenta au public et l'embrassa, parmi les acclamations et les applaudissements. Une pareille fortune aurait pu griser l'imagination de l'adolescent. Tout au contraire, après avoir galamment re-
mercié les artistes, il demanda son manuscrit au souffleur, sous prétexte de quelques retouches, et le lendemain il écrivit à ses interprètes : « Messieurs, mon succès d'hier m'a beaucoup touché, mais ne m'a pas fait d'illusion. Ma pièce est une œuvre d'enfant, c'est un enfant que le public a applaudi pour l'encourager; je n'ai qu'une manière de me montrer digne de sou indulgence;, c'est de ne pas en abuser. De telles bontés ne se renouvellent pas. Je retire mon ouvrage, et je tâcherai que ma seconde tragédie soit plus digne de vos talents. » En dépit des instances des comédiens, Mcléagre n'eut pas d'autre représentation.
Les événementsde 1789, ceux surtout de 1793, émurent violemment Népomucène' Lemercier.
Il sera républicain opiniâtre après la chute de la Hépuhliquo : ce n'est pas l'heure habituelle des adhésions enthousiastes. Do très près il avait observé le bouillonnement de la fournaise. « Au plus fort de la Terreur — relate Victor Hugo — il suivait avec une assiduité rcmarquahle les séances de la Convention nationale. » M. Legouvc et d'autres biographes placent la scène dont s'agit, au club des Jacobins ; mais il importait au récipiendaire que la Convention lui oiïrît matière à développement fastueux : « Tous les jours Lemercier venait voir là, comme il Ta dit admirablement, mettre les lois hors la loi. Chaque matin il arrivait à l'ouverture de la séance et s'asseyait à la tribune publique parmi ces femmes étranges qui mêlaient je nesaisquelle besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles l'histoire conservera leur hideux surnom de tricoteuses. Elles le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place. Seulement il y avait dans
sa jeunesse, dans le désordre de ses vêtements, dans son attention effarée, dans son anxiété pendant les discussions, dans la fixité profonde de son regard, dans les paroles entrecoupées qui lui échappaient par moments, quelque chose de si singulier pour elles, qu'elles le croyaient privé de raison.Un jour, arrivant plus tard qu'à l'ordinaire, il entendit une de ces femmes dire à l'autre : — Ne te mets pas là, c'est la place de l'idiot. »
J3ien qu'il ne prît aucune part à la politique militante, Népomucène Lemercier fut arrêté, pour avoir, dans un repas à Tours, hrisé son verre en refusant de boire à la mort des aristocrates. « Je ne bois, s'était-il écrié, à la mort de personne. » On tint en surveillance à Alfort ce redoutable conspirateur qui, sous la tourmente révolutionnaire, composait des pièces de théâtre. Le 20 avril 1792, il avait fait jouer une comédie en vers ou plutôt une adaptation du roman de Richardson, Lovelace ou Clat'isse Harlowe ^ L'accueil du pu-
1. Cette pièce, présentée une première fois, comme comédie en cinq actes, et lue le 7 mars 1789 par Saint-Phal, avait. été refusée par 12 voix, contre 1 pour la réception à correction et 2 pour l'acceptation. Elle s'appelait alors Clarisse Harlowe. L'année suivante, elle revint devant le Gomité, sous le titre de Lovelace, drame en cinq actes, fut lue par l'auteur lui-même et reçue à la faible majorité de 7 voix contre 6. 11 y a, aux archives de la Comédie-Française, deux textes de cet ouvrage, d'une égale platitude. Au dernier acte, Clarisse meurt à la cantonade, et Lovelace est tué en scène par le colonel Morden, cousin de sa victime. Ce Morden est expéditif. Il demande :
Etes-vous résolu d'épouser ma cousine ?
Parlez !