CHAPITRE IX
NÉPOMUCÈ.NE LEMERCIER {SUlte)
Ses audaces.
Bonaparte, qui savait le prix et la durée des élog-es littéraires décernés par des voix autorisées, eût souhaité attacher Népomucène Lemercier à sa fortune et faire de lui une manière de « poète lauréat, » chargé de célébrer ses exploits militaires, puis consulaires et impériaux. Il rencontra une résistance tenace. Un jour, à la Malmaison, le républicain, déjà en défiance, dit au premier consul : « Faisons comme les Arabes, daignez rompre avec moi ce morceau do pain, et promettons-nous, quoi qu'il arrive, que nous ne nous tuerons jamais. » Bonaparte mit la moitié du pain dans la poche de son gilet, et c'est peut-être à cette parole fatidiquoment échangée que Lemercier, en rébellion contre l'Empire, dutd'éviterlaprison ou l'exil. Il disait volontiers, et tout haut, que Napoléon
lui gâtait Bonaparte, que celui-là l'avait brouillé avec celui-ci. Lors des préliminaires du Concordat, il discerna avec clairvoyance qu'un tel pacte, en ruinant l'P]glise constitutionnelle, préparait l'asservissement de la France et le triomphe de l'ultramontanisme. Le premier consul essa3'a de le convaincre : « Je fais, dit-il, ce que je veux du Pape: il ne jouera plus de la pantoufle. — A votre place, répondit Lemercior, je ne m'y fierais pas; voilà le premier souverain qui entre en France. — Balil il y vient à genoux. — Dieu veuille que, d'ici à dix ans, il ne trouve pas le moyen d'y» envo3^er les autres en vainqueur. » On n'eut garde d'écouter cet avertissement d'un faiseur de tragédies. Le Concordat fut signé, et un Te Deum solennellement clianté à Notre-Dame. Le soir, il y avait grande réception aux Tuileries, Népomucène Lemercier s'y rendit, en vêtements unis. « Vous êtes bien simple, monsieur, dit l'officieux Duroc. — Oui, général, c'est moi qui paie mes habits. »
Un double trait caractérise ce stoïcien attardé et égaré sous le despotisme. Il maudit l'établissement de. l'Empire, et, quand arriva la nouvelle de la mort de Napoléon dans la détresse de Sainte- Hélène, il pleura. Au terme du Consulat, il avait avait été le dernier qui osât parler franc devant Bonaparte et qui le tutoyât. (( A la Malmaison, relate Victor Hugo, le premier consul, avec cette gaieté propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la nuit dans la chambre où veillait le poète, et s'amusait à lui éteindre sa bougie, puis il s'échappait en riant aux éclats. » Une telle familiarité conférait des droits à un ami qui ne pouvait devenir ni un courtisan ni un sujet. A la
veille de la proclamation de l'Empire, il dit à Bonaparte : « Soyez roi, soyez empereur, vous faites le lit des Bourbons. Je vous prédis que vous n'y coucherez pas dix ans. » Il n'y coucha, effectivement, que neuf ans et neuf mois.
Napoléon ne pardonna point à Lemercier cette rude franchise, non plus que d'avoir renvoyé au grand-chancelier sa décoration de la Légion d'honneur, avec une lettre retentissante. C'étaient là, dans l'esprit du maître, des actes révolutionnaires. Il traita celui qui les commettait à^ fanatique. Le poète répondit par un quatrain :
Uu despote persan appelait fanatique
Un sage Athénien soumis au seul devoir.
(( Qui de nous l'est le plus? dit l'homme de l'Attique;
J'aime la liberté, comme toi le pouvoir. »
Le talent de Lemercier était plus souple que son caractère. Pour employer le st3^1e du temps, il cultivait tour à tour Melpomène et ïhalie. Après avoir composé Agamemnon, tragédie sanglante, il faisait preuve de gaieté et d'humour dans Pinto ou la Journée d'une Conspiration, comédie historique, représentée au Théâtre-Français de la République, le l*^"" germinal an VIII. Le premier consul, encore lié avec l'auteur, donna pour cette pièce une autorisation refusée par le Directoire. Lemercier, qui avait gardé son manuscrit quatre ans en portefeuille, fondait sur Pinto les plus hautes espérances. Dans une lettre adressée en 1796 à la Décade philosophique, il annonçait une forme nouvelle de l'art; il se flattait « de dépouiller une grande action de tout ornement poétique qui la déguise; de présenter des personnages parlant et agissant comme on le fait dans la vie, et de re-
jeter le prestige quelquefois infidèle de la tragédie et des vers heureux. » Manifestement cette comédie, où domine l'intrigue mise au service de la politique, fut conçue et écrite sous l'influence de Beaumarchais. Lemercier, dans une « notelinale, » cherche à s'en défendre, sans réussir à nous persuader. (( On s'est eiîorcé, observe-t-il, de comparer Pinto à Figaro. Le Barbier parle sans cesse, très spirituellement, pour obtenir une dot; Pinto dit peu de chose et donne un royaume à son maître. » En dépit de la différence des résultats, personne ne refusera la palme à Beaumarchais. Le Mariage de Figaro est un chef-d'œuvre accompli; Pinto n'est qu'un imbroglio noué et dénoué avec dextérité. « J'ai fait, dit Lemercier au début de V Avertissement, cette comédie en vingt-deux jours, dans l'intervalle de longs travaux de poésie. On peut n'être pas de l'avis du Misanthrope, qui pense que le temps ne fait rien à l'affaire. Si j'eusse mis plus de temps à écrire cet ouvrage, le style en serait meilleur; mais la nouveauté de mon entreprise, rendant sa réussite très douteuse, m'exposait à regretter des soins inutiles, et je n'ai pas voulu les prendre. Il eût été facile de bâtir sur la conjuration du duc de Braganco un drame bien triste, dont le succès n'eût pas été disputé. Ma seule ébauche de quelques portraits historiques me prouve que de grands tableaux en ce genre produiront un effetthéâtral, digne de la scène comique. J'espère — ajoute-t-il avec cette mélancolie d'auteur déçu qui ne fera que s'accroître — un jour en convaincre ceux même qui m'attaquent toujours, parce que je ne me défends jamais. »
L'interprétation de Pinto fut très brillante. Le rôle du duc de Bragance était tenu par Monvel ;
celui de Piiito, secrétaire du duc, par Talma. Baptiste aîné représentait l'amiral Lopez Ozorio; madame Vanhove, la duchesse^ et mademoiselle Mars aillée, la vice-reine de Portu^^al. Suivant les indications du livret^ la scène se passe à Lisbonne^ du temps de Richelieu. Le sujet est emprunté aux Révolutions de Portugal, par Vertot. Lemercier a eu le mérite de l'agencer ingénieusement. Son Pinto est un aimable gaillard qui fait un coup d'I^tat et un changement de gouvernement, comme Figaro une coilTure ou une barbe, presque sans qu'on s'en aperçoive. Il cause, on l'écoute, et le tour est joué.
Tout d'abord, il juge les puissances du monde à leur juste valeur. Oyez comme il parle des plus hauts dignitaires de l'Église, alors qu'il entretient le duc des préliminaires de la conjuration : (( Fallût-il un cardinal, nous l'aurons ; et, qu'il y eût deux papes en Europe, nous en aurions un. » La pièce tout entière est sur ce ton, animée d'une verve parfois un peu grosse, mais pétulante. Les personnages de second plan sont dessinés avec un art malicieux, — ainsi le capitaine Fabricio et le cordelier Santonello qui, présentés l'un à l'autre, ont tôt fait de s'apostropher :