LE CAPITAINE
Un moine qui se hasarde à me trouver chez elle.
Pinto les rapproche et les réconcilie,, pour l'amour de la religion, le salut de la Juive et le succès de la commune entreprise. lis se donnent l'accolade avec effusion.
Le morceau de bravoure de la pièce, c'est, à la scène v de l'acte II, un monologue qui rappelle de loin celui de Figaro : « 0 Pinto Ribeiro, sois la gloire de ton nom; veille, travaille, consume-toi, meurs, s'il le faut, et délivre ton pays. Courez, hommes frivoles, courez les fêtes, les divertissements, vous qui ne séchez pas au feu d'une noble ambition! Passion sourde et terrible, plus dévorante que toutes les autres 1 Elles peuvent se satisfaire parleur indiscrète impétuosité; tu n'arrives à ton but, qu'irritée par le silence et la contrainte. )) Voici la conclusion de son monologue, j'allais dire : de son boniment, où il se campe en pied victorieusement devant l'histoire : « Le coup sera porté, les vils ressorts mis en œuvre disparaîtront, et après l'intervalle d'un ou deux siècles, Pinto sera mis au rang des grands hommes. Pourquoi?... pour avoir mené un empire comme la maison de son maître. » A l'exemple de Figaro, il emporte les sympathies de tous, non seulement de ceux qu'il sert, mais encore de ceux qu'il dupe. Agent de la Révolution portugaise, il amadoue jusqu'aux Espagnols. La duchesse de Rragance , dont il va faire une reine, parle .de lui avec extase : « Quel homme que ce Pinto! courageux, subtil, hardi, infatigable, l'ccil à tout, ce sang-froid qui calcule, cet emportement qui renverse. » Sa présence d'esprit, son allégresse
ne l'abandonnent jamais. Il reste confiant et calme, au moment même — à la fin du quatrième acte — où l'on croit la conspiration découverte et où le capitaine dit à dom Santonello : « Vous pouvez, mon Révérend, donner l'absolution à moi, à toute la société et à vous-même. » Il raffermit ses complices épouvantés, prêts à la débandade, rappelle à chacun le devoir qui lui incombe, évoque l'image de la patrie; puis il attend le coup de pistolet qui, à sept heures et demie, doit apporter le signal convenu. En ce court instant de répit,, il regarde sa montre et se prend à philosopher : (( Il n'y a plus qu'une minute... et cette minute sera mortelle à la tyrannie d'un siècle ! La tyrannie 1... Malheureux ! Si tu en fondais une nouvelle ?... Eh! d'autres mains la briseront. Ainsi va le monde. » Mais Pinto ne saurait échouer dans ses desseins, non plus que desservir la fortune de son pays. Il voit se lever sur le Portugal, non pas la sombre journée du 18 Brumaire, mais l'aube radieuse du li Juillet ou le rayonnement des Trois Glorieuses. Nos aïeux de 1789 et de 1830 ont connu, eux aussi, les joies de la victoire libératrice. Plus d'un homme politique, les barricades encore debout, a entendu murmurer à son oreille cette parole que le duc de liragance prononce avec un reste d'attendrissement et une dignité déjà royale : « Pinto, tu seras à jamais mon ministre le plus cher. » Se peut-il que Pinto ait eu la naïveté de le croire ?
L'œuvre de Népomucène Lemercier est une aimable et malicieuse comédie, qui offre la satire du pouvoir personnel et des intrigues politiciennes. Elle devait déplaire à Jionaparte, premier consul ; elle n'agréa pas davantage au roi-citoyen,
lorsque Bocage eut la fantaisie de la reprendre. « En 1831, dit-ilj, je desirai faire de l'opposition au gouvernement. Je pensai à une pièce de Lemercier, intitulée Pinto... Ce Pinto conspirait contre le roi d'Espagne. A un certain moment de la pièce, on lui remettait un papier; il le lisait, et, en le lisant, il s'écriait: « A bas Philippe ! » Harel (directeur de l'Odéon), homme d'esprit pourtant, n'avait pas fait attention à ce passage, non plus qu'aux autres dont je voulais tirer parti. Il ne comprenait pas pourquoi je voulais jouer i^m^o. » Survient le jour de la représentation, et Bocage s'en donne à cœur-joie : « J'arrive au passage, je prononce ces mots : « A bas Philippe ! » de telle façon que j'enflamme tous les spectateurs. Le lendemain, on défendit, la pièce. » C'étaient là les heureuses fortunes de Népomucène Lemercier.
Après Pinto, il revient à la tragédie avec Isule et Orovèse, représenté le 5 janvier 1803. Auparavant, le Journal des Débats du 8 frimaire an X, avait publié la note suivante : « L'auteur à' Isule et Orovèse a la bonté de prévenir le public que le sujet en a été puisé dans la fable de Gorésus et Gallirhoé, et qu'il a placé la scène dans la Gaule pour employer en son tableau des couleurs nouvelles. » G'était, semble-t-il, de la part des Débats déjà graves, une perfide incitation aux lazzi des spectateurs. L'appel fut entendu. Les deux premiers actes avaient été houleux. Au troisième, s'éleva un tel concert de clameurs et de huées que l'auteur, exaspéré, s'élança hors des coulisses, se précipita sur la scène et arracha violemment le manuscrit des mains du souffleur. On n'aHa pas plus loin. « Pourtant, — dit Geoffroy, le critique boule-dogue, — la fin devait être très pathétique ;
c'est une véritable perte pour les plaisants. » A l'ordinaire, A'^oponiucône Lemercier avait l'humeur moins irritable. On cite de lui quelques traits qui attestent un sang-froid prodigieux dans le monde si mobile des théâtres et l'atmosphère si électrique des premières représentations. Un jour,, à l'un de ses amis qu'un coup de sililet faisait tressauter, il dit simplement : « Calmez-vous, on sifflera bien plus tout à l'heure. » Certain soir, il proposa un pari, dont'voici les termes: « Que le médecin du théâtre me tàte le pouls avant le spectacle; puis, qu'il me le tàte pendant la tempête, et il n'y trouvera pas une pulsation de plus après qu'avant. » Le pari fut tenu, et Népomucène le gagna. Tandis qu'on huait sa pièce nouvelle, le pouls n'avait pas bronché.
En tetede la brochure à'Isiileet Orooèse, Lemercier, pour sa vengeance, inscrivit cette épigraphe:
Les auteurs mal juf^és, que les sifflets font taire, Doivent au nez des sots rendre leurs camouflets ; Moi, ne puis-je, au public dénonçant mon parterre, Juger son jugement et siffler ses sifflets?
En quelques mots, il ajoute que cette tragédie « est toute neuve pour le lecteur, car on a vainement essayé de la représenter. » Il indiquera par des notes les vers hués avec ou sans raison. Et, tout en protestant de son respect pour les spectateurs qui se respectent, il déclare : « Le public écoute et corrige; le vulgaire crie, outrage, sans rien entendre... Les acteurs ont très bien joué dans le peu qu'on a vu de ma pièce. »
Suit une dédicace à madame Bonaparte, où Ton sent le souhait de garder la sympathie de Joséphine, au défaut de l'amitié du premier consul. Le ton
est délicat, sans excès de flatterie : « J'étais loin de prévoir qu'après le malheur de ma fille vous dai^'-aeriez me rappeler le désir que je témoignai de vous la présenter, lorsque je la flattais d'un avenir heureux. Dois-je offrir à vos yeux sans la défendre cette Isule si maltraitée et dont on a hlâmé, sans examen, la mauvaise conduite et le vicieux langage ?... J'espérai que mon Isule obtiendrait l'attention, les égards et la justice qu'elle était en droit d'attendre. Ah I madame, que je m'abusais! Un troupeau d'hommes bruyants, d'enfants grossiers, d'échappés des séminaires qui crurent Isule irréligieuse, de clabaudeurs payés, s'était jeté parmi le brillant concours^ en mugissant, en sifflant, en hélant, en miaulant, en contrefaisant les bètes, à s'y tromper. Je courus arracher ma fllle du milieu de la cohue, et, tandis qu'on rugissait, je la ravis à l'homme aux mains de qui je- l'avais confiée et qui lui soufflait ce qu'elle avait à dire. » Aimable périphrase pour désigner le modeste personnage du souffleur !
Cependant il veut justifier son « enfant », mettre en lumière ses qualités et ses vertus. Elle a très sagement, l'honnête Isule^ observé les trois unités. Que si, princesse de Germanie, elle a brûlé pour le druide solitaire, le trop séduisant Orovèse^ faut- il voir là une religieuse de Diderot et un moine eflervescent, prompts à se séculariser en 1791 et à convoler eu plus ou moins justes noces? Lemcrcier témoigne à Isule des indulgences paternelles : « Son inclination pour le prêtre Orovèse et la flamme criminelle de cet amant ont-elles rien de risible ? Oubliait-on les larmes qu'ont fait couler les malheurs de la religieuse Iléloïse ? Son amour figurerait noblement sur nos théâtres^ si les
regrets d'Abélard n'en dérangeaient le pathétique. » Au gré de l'auteur, Orovèse est digne de la tendresse qu'il inspire à Isule, sinon au public: « II réunit peut-être toutes les qualités dont Aristote embellit le héros tragique. 11 est criminel, et son cœur déteste le crime. 11 est coupable comme Œdipe et Phèdre, sans être vicieux. Sa passion le pousse aux forfaits, sa vertu le livre aux remords. »
Isuie a été élevée par Orovèse dans le culte de la vraie foi ; — toute foi est vraie et seule vraie pour qui l'enseigne; — auprès de lui, elle a balbutié ce qu'on pourrait appeler le catéchisme druidique. Or, elle a grandi, et il est question qu'elle épouse Clodocr, prince gaulois. Plutôt que de se résigner à ce sacrilice, Orovèse accepterait qu'elle fut offerte aux dieux en victime propitiatoire. On n'ira pas jusque-là. Ils se tueront ensemble, dans un élan de frénésie sentimentale. Et voici les adieux d'isule. Ce sont un tantinet des vers de mirliton :
Amour, supplice de nos âmes !
La vertu ni le ciel n'éteignent point tes flammes. Une fille écouta les profanes aveux D'un druide, jadis embrasé d'un saint zèle. Jlélas ! elle l'aimait... et, victime fidèle, Dans la tombe enferma ses secrets et ses feux.
P]n notes, Lomercier a indiqué les vers qui s'étaient transformés en pierres d'achoppement . D'abord, au premier acte, cet échange de vues, qui semble très inoffensif, entre Isule et sa sœur Égésile. Elles parlent d'Orovèse :
ÉGÉSILE.
Quel bien lui reste donc?
ISULE.
Sa sagesse humble cl pure.
ÉGÉSILE.
Quel confident secret^ quel ami ?
ISULE.
La nature.
Voulut- on voir là une profession de foi panthéiste et antichrétienne? Plus loin, à la première scène du troisième acte, Isule dit d'Orovèse, qui frémit en l'apercevant :
Il veut parler, et pleure ; il fait un pas, et tombe.
Du môme coup la pièce trébuche. Et Lomercier relate : (( Le tumulte s'est renouvelé... Ce fut alors que je descendis au théâtre pour m'emparer du manuscrit, après avoir inutilement demandé déjà que l'on baissât la toile. Je le dérobai, et les acteurs continuèrent quelques instants malgré moi ; mais je présumais bien que leur manque de mémoire, leur inquiétude et le brait termineraient bientôt ce scandale. » Un vers d'Egésile, cherchant à apaiser Isule et Orovèse,
Sage druid?, et vous, ô ma sœur, écoutez !
produisit sur le public un elTct tout contraire et le mit en fureur. Le parterre ne voulut plus rien entendre. « Ici, raconte Lemercier, tout s'est décomposé, tribunal, juges, pièce et acteurs; on grimpait sur les bancs, on criait, on se battait. Les acteurs, perdant la mémoire, et n'ayant plus ni manuscrit devant eux, ni silence à espérer dans la salle, sont revenus vers moi dans les coulisses^ où je ne songeais qu'au mo3'en de soustraire aux prolanations de tant d'énergu mènes le nœud et les mystères de ma tragédie. » Aussi bien les
l'aure du théâtre romantique 163
huées n'ont pas déconcerté sa belle assurance ; il reste pénétré d'admiration pour l'œuvre et spécialement pour le rôle d'Orovèse : « Je ne mo flatte pas, dit-il, d'inventer jamais un personnage audessus de ce grand-prêtre amoureux et poète, dont le langage doit être hautement inspiré par son dieu, et par sa passion, et par son génie. Les lecteurs et le temps prononceront. » Ilélas ! il est douteux qu'ils prennent la peine de réviser le procès.
Ni Talma, qui jouait Orovèse, ni madame Talma qui représentait Isule — assistés de Monvel, Lafond et mademoiselle Bourgoin — n'avaient pu enrayer le désastre de la tragédie. Elle succombait sous la singularité audacieuse et maladroite du sujet. Mais Lemercier s'en prit à la presse, et il voulut la flageller dans la dédicace à Joséphine. Voici sa péroraison : « Quels rapports existe-t-il entre quelques-uns des journalistes et les vrais auteurs? Les uns, sédentaires et isolés, s'instruisent en réfléchissant sur la nature ; les autres courent les bureaux et les spectacles et ne savent que ce qu'on y dit ; les uns lisent nuit et jour les anciens, et écrivent peu; les autres ne lisent par état que les modernes, et ne cessent d'écrire et d'imprimer contre eux. Ceux-ci, ])our la plupart, sont indigents, réservés et silencieux dans les cercles, et sobres dans les repas; ceux-là sont largement payés, conteurs de nouvelles, et toujours à table pour se réconcilier, le verre à la main, avec les ennemis qu'ils se font. » La dédicace se termine par un trait galant, un peu longuement amené et déduit : « L'habitude, dit-il, nous empêche d'apercevoir l'originalité de nos expressions vivement rapprochées. Je ne veux ici
vous en rappeler qu'une. En y pensant, on est étonné de sa force. Elle peint ce qui peut servir en tous temps d'interprète à vos sentiments divers^ ce qu'il y a de plus affable^ de plus doux dans votre accueil, ce qui décèle le mieux la bonté de votre âme et les finesses attrayantes de votre esprit, ce qui promet aux malheureux le souvenir et les dons de votre bienfaisance partout reconnue, ce qui fit plus d'une fois triompher votre époux dans les champs de bataille, le rendit si terrible à nos ennemis, et lui a suffi pour juger les événements, les hommes et l'avenir, où durera toujours sa mémoire, s'il la grave sur les fondements de la liberté française; enfin, madame, ce que je sollicite de vous, comme une faveur précieuse, pour appuyer ma faible Isule; vous devinez le mot de l'énigme ? un coup cVœil. » Joséphine comprit. Créole, elle savait jouer de la prunelle.
Entre Lemercier et Bonaparte, la littérature acheva le dissentiment que la politique avait commencé et aggravé. Le poète ayant lu à la Malmaison une tragédie de Charlemagne, qui ne put être représentée qu'en 1816, son hôte lui adressa une demande : c'était qu'au dénouement il y eût la cérémonie du sacre et que Rome octroyât à Charlemagne le titre d'empereur universel. Lemercier se refusa à un acte de complaisance, qui eût été contraire à la vérité historique non moins qu'à ses opinions sur la dignité impériale. Aussi, quand un sénatus-consulte eut préparé l'avénement de TEmpire, il écrivit au « citoyen premier consul, » le 14 floréal an XII, une lettre de rupture ainsi libellée : « Bonaparte, car le nom que vous vous êtes fait est plus mémorable que les ti-
très que l'on vous fait, vous m'avez permis d'approcher assez de votre personne pour qu'une sincère affection pour vous se mêlât souvent à mon admiration pour vos qualités. Je suis donc profondément affligé de ce qu'ayant pu vous placer dans l'histoire au rang des fondateurs, vous préfériez être imitateur. Mes sentiments particuliers, plus que votre autorité, me font, à dater de ce jour, une obligation de me taire. Les vertus de la France parleront pour sa liberté, de siècle en siècle... Je fais passer mon brevet de la Légion d'honneur à M. de Lacépède, ne pouvant m'engager par serment à rien de plus qu'à me soumettre aux lois^ quelles qu'elles soient, qu'adoptera mon pays. Mon dévouement pour lui ne cessera qu'avec ma vie. »
Dès la fin du Consulat, avait été consommée à rencontre de A^épomucène Lemercier une monstrueuse iniquité. Pour percer la rue des Pyramides, on lui avait pris — car il n'y avait pas alors d'expropriation avec juste et préalable indemnité — des terrains situés rue de Rivoli, et qui constituaient toute sa fortune. 11 protesta, voulut plaider, fut réduit à une véritable misère, et n'obtint qu'en d813 une somme notoirement insuffisante. On avait espéré le dompter par la menace et la famine, mais il ne pliait pas. Un jour, le duc de Rovigo lui dit : « Vous devez céder, l'Empereur est votre maître. — Non pas, général, répondit-il, car il vous paie et il me vole. » C'est un poète volé qu'il mit sur la scène, dans une comédie en trois actes et en vers libres, intitulée Plante ou la Comédie latine , et représentée le 20 janvier 1808 au Théâtre-Français. Le sujet en est fort simple. L'avare Euclion achète une captive qu'il croit fille
de son frèro Dôcmonc, et qui est la maîtresse de Leusippe, son neveu. Le rôle de Plante était tenu par ïalma, encore adonné aux emplois comiques en môme temps qu'à la tragédie; mademoiselle Mars jouait Zélie, veuve romaine. Quoique, selon l'usage de la vieille Rome, la pièce se terminât par la formule : « Ghers spectateurs, Ihattez des mains, » le public témoigna des dispositions peu favorables. Lemercier le confesse : « La représentation ayant excité dans le parterre, au commencement du troisième acte, des débats très vifs dont j'avais, en froid spectateur, attentivement étudié les causes, je crus que je pouvais sans inconvenance aller entendre les différents avis pour en profiter, et je parcourus les corridors du théâtre. » Ces avis" étaient probablement bien contradictoires, car il conclut : « Le temps est le seul juge irrécusable. » Or, il n'eut pas le loisir d'opiner. Napoléon s'avisa d'assister à la septième représentation, et Lemercier, à cette nouvelle, se contente do murmurer : « C'est la dernière. » En effet, le lendemain, la pièce était suspendue. L'Empereur avait trouvé de fort mauvais g-oûtce poète qui se plaignait d'être volé. Les vers de Plante rappelaient trop les lettres de Népomucène.
La même année 1808, la Comédie-Française devait représenter une tragédie en trois actes, en vers, de Lemercier, Baudouin empereur. C'est un épisode de l'histoire descraisades. Marie, nièce de Philippe-Auguste, désire ardemment l'empire de Constantinople pour son époux Baudouin, comte de Flandre et chef de l'expédition chrétienne. Il l'obtient, au détriment de Dandolo, doge do Venise, aveugle et octogénaire. Vain
triomplie : Mario meurt, ainsi quo l'ayait prédit une solitaire chrétienne, du nom d'Athanasie.
En cours de répétitions, Lemercicr s'aperçut que le bon vouloir de ses interprètes fléchissait : il retiraou })eut-etre on lui rendit sa pièce. Tout aussitôt elle fut publiée en brochure, avec un « avertissement » qui servait de flèche du Parthe : « Il est déjà trop malaisé, dit-il, do réussirau Théâtre- Français devant un parterre sans préventions et libre do cahales, pour se flatter d'un succès certain, quand on y donne une tragédie précédée par des opinions défavorables, jetées mémo au hasard. Il faudrait au moins être soutenu par les espérances et le zèle d'acteurs qui aimassent leurs rôles, pour surmonter les obstacles qui ferment aujourd'hui à quelques auteurs la carrière dramatique. Cet appui mo manque, en partie, pour garantir mon ouvrage de tout échec : la publicité des jugements répandus par les comédiens en rendrait maintenant la représentation plus orageuse qu'une autre. Je ne prolongerai donc point leurs peines, ni n'abuserai encore do leur temps. S'ils reconnaissent ce que me coïito leur légère indiscrétion, ils ne forceront pas d'autres hommes do lettres à la mesure de prudence que je prends. »
Ikmdoida ne devait affronter les feux de la rampe — pour être sifllé d'ailleurs —que le 9 août 1820. A être gardées en portefeuille, ou à chercher un refuge en librairie, les pièces do Népomucènc Lemercier vieillissaient, au lieu de rajeunir. Elles devenaient ranccs et sentaient l'huile. Pourtant il n'abandonnait pas sa prétention do reQouveler, de transformer de fond en comble la littérature dramatique. Il rêvait toujours do créer
la tragédie nationale et de porter sur la scène les fastes mémorables de Thumanité. Ce dessein lui inspira une œuvre étrange, inconcevable, extravagante, Christophe Colomb.