CHAPITRE XII
NÉPOxMUCÈNE LEMERGIER {flll)
Les dernières années.
Malchanceux, mais opiniâtre, Népomucène Lemercier lutta jusqu'au dernier jour contre la fortune adverse, qui en venait à lui fermer les accès du théâtre. Après tant d'expériences défavorables, les directeurs lisaient peut-être encore ses pièces, mais ne voulaient plus guère les jouer. Une tragédie en cinq actes, la Captivité du Roi de Navarre, reçue à la Comédie-Française par un vote unanime le 11 novembre 1829, n'entra jamais en répétition, et le manuscrit a disparu. L'Odéon, plus accessible, avait encore accueilli le Corrupteur, comédie en cinq actes et en vers, qui, terminée le 22 novembre 1812, ne fut représentée que le 20 novembre 1822. Le sujet est hardi pour l'époque. On n'admettait pas ah)rs qu'un enlèvement fut le plus sûr prélude d'un mariage. Le comte de Norville,
assez vilain sire et des moins scrupuleux, a usé de ce moyen pour épouser Laure, nièce de M. de Gercueil^ président de cour de justice. La femme de ce magistrat a été jadis eu coquetterie réglée^ ou plutôt fort avancée, avec Norville, qui semble être un bourreau des cœurs. Eniîn^ certain Prud'homme, ancien précepteur, dont le caractère est moins moral que le nom, explique et cherche à glorifier la conduite du suborneur :
Rien n'est ni bien ni mal que suivant les coutumes. A Sparte, par exemple, autrefois les garçons Aux mères arrachaient leurs filles sans façons ; (Convoler à l'hymen leur semblait moins pudique; Et son amour se sert du moyen laconique.
Par bonheur, les complots de Norville sont déjoués. Laure épousera^ sans trop de dommage^, l'honnôte Évariste, et c'est la servante qui, comme chez Molière, tire la leçon de l'aventure, avec l'optimisme des braves gens:
Les méchants ont beau dire, il reste encor des bons.
Le Corrupteur, après cinq soirées assez tumultueuses, parut en librairie, précédé de Dame Censure ou la Corruptrice, tragédi-comédieen un acte en prose. C'est une manière de revue satirique, dont voici les personnages :
Dame Censure, fille du Soupçon et de la Peur;
Les trois Parques, Lac/iésis, Clotho, Atropos, dames de compagnie de la Censure;
V Orgueil, V Intérêt, V Hypocrisie et V Ignorance, pères et mères des Vices et des Ridicules protégés par la Censure ;
VEsprit de Parti, courtisan à trois faces, fils de la Cupidité;
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71/. Duplacjiai , conseiller au palais de la Censure;
M. Mille-(Eil, dit de l'Espionnage, cousin de la Délation et de la Calomnie:
Lo Génie, allié du Bon Sens^ etc., etc.
Le costume de la Censure est ainsi dessiné, en un croquis rapide : « Quelle taille majestueuse ! que cette g^uirlande d'étcignoirs, cette ceinture de mouchettes et cette garniture en ruches toutes de ciseaux vous sied merveilleusement! » Le logis, digne do celle qui l'habite, est déciit avec exactitude par l'Esprit de Parti. On trouve là le tour de singularité, semi-fantaisiste, semi-réaliste, qui se donnera carrière et licence dans le poème symbolique de la Panhijpocrisiade : « Admirez le grave ameublement de la salle des Coupures; cette tenture noire et sombre qui absorbe la lumière; ce lustre enfumé que recouvre une large écaille de tortue; cette bordure de limaces et de vipères entrelacées; cette table à tiroir sans fond, surmontée par une lampe aux yeux de chauves-souris et chats-huants dorés; enhn cet encrier à pattes et à queue d'écrevisse, tout garni de plumes d'oie. Admirez encore sur les lambris ces têtes d'ànes, d'ànesses et d^ànons encadrés. Ce sont autant de portraits de famille. » Dans une autre scène, la Censure rappelle à l'Esprit de parti, tout de blanc habillé — couleur de son drapeau — le temps où il portait la carmagnole, une casquette rouge sur la tête. Alors il interdisait les mots do royauté, de pitié, de modération sage. Maintenant il proscrit ceux de liberté, de gloire, de raison légale, de droit naturel des hommes. Les partis changent, l'arbitraire dure et l'intolérance s'invétère. Lemcrcier, (jui hait tous les despolismes, saisit l'occasion d'arborer son programme et de formuler ses do-
léances. Quand il succombe,, c'est sous quelque cabale. Oyez les exploits dont se targue Mille-(Kil : « Contre Néponiucène le bizarre j'ai lâche durant plus de quinze ans l'essaim de tous les insectes quotidiens et hebdomadaires. » La dernière fois, il a redoublé de zèle, et ses coups ont admirablement porté : « Pouvions-nous souffrir lon.i^temps que le personnage du Corrupteur fit rougir une foule de personnages corrompus, en présence du public assemblé qui s'en amusait malignement? Le jeu des acteurs et des actrices prenait un ensemble dangereux et une vérité frappante. Nous étions perdus, et l'auteur eut échappé au mécanisme des chutes commandées, si nous n'eussions convoqué le ban et l'arrière-ban de nos hurleurs. iMais les jappements, les aboiements ont étouffé d'acte en acte la voix des comédiens et mis tout en déroute. Je crois l'auteur culbuté pour toujours. » Au dénouement, Mercure vient exterminer la Censure. Comme elle se récrie sur le sort de ses pauvres découpeurs, il la rassure en annonçant que de si estimables fonctionnaires pourront aller tondre les chiens et couper la queue des chats sur le Pont-Neuf. C'est une position sociale de tout repos pour les censeurs en disponibilité.
S'évertuant à modilicr son genre, sur le tard, Népomucène Lemercier tàta du mélodrame. C'est ainsi qu'il lit représenter le 8 novembre 1827, k la Porte-Saint-Martin, les DeitrV Filles Spectres, trois acies en prose, d'une donnée très sombre. M. d'Orlango a ruiné sa pupille, Séraphino d'Elmance. Pour n'avoir pas de comptes à rendre, il projette de l'assassiner. Séraphino change de chambre avec Emma, fillo de M. d'Orlango. Le malheureux tremble d'avoir commis un parricide.
Mais ce crime a été évité. Des paysans crédules ont pris pour des spectres Emma et Séraphine, qui toutes deux ont la vie sauve. La pièce fut moins heureuse. Elle succomba. Et, quand se releva le rideau pour qu'un artiste fit connaître l'auteur, une voix cria de l'orchestre : « Ne nommez pas M. Le mercier! »
Autre mélodrame, également en trois actes, les Serfs Polonais, que rAmbigu-Comique joua le 15 juin 1830. Une jeune orpheline, Anna, comtesse de Lamoïska, va épouser, par caprice de grande dame qui se croit d'humeur égalitaire, le polonais Ivan, iils du paysan Ivanowitz. Certain indice lui révèle que sa cousine Eudoxie de Gracowiska a jeté les yeux sur Ivan et que peut-être elle est aimée. Dans un accès de jalousie, elle le fait garrotter par ses gens, pour lui arracher un écrit et une boîte qu'Eudoxie lui a remis au moment de s'éloigner. Or, Ivan avait été émancipé par le feu comte de Lamoïski et fait comte d'Ivanowitz. Il octroie la liberté à tous ses serfs; mais, quelle que soit sa générosité, il ne peut pardonner au repentir et aux supplications d'Anna. Plutôt que de l'épouser après avoir été par elle humilié et offensé, il se suicide d'un coup de pistolet. Gomme de raison^ cette pièce, où palpite l'amour de la liberté, est semée de tirades contre Tesclavage et de dissertations qui réprouvent le préjugé aristocratique.
Lemercier parvint à faire jouer un dernier mélodrame, en cinq actes celui-là, V Héroïne de Montpellier, à la Portc-Saint-Martin, le 7 novembre 183^). Ce fut une lourde chute. On lit dans le Moniteur du Commerce, du IG novembre : « Cette héroïne est morte après six jours d'agonie. » En
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dépit d'excellents interprètes, tels que Mélingue, Lockroy et Ghilly, comment s'intéresser à un obscur épisode de ces tentatives de restauration du roi Jacques qu'encouragea Louis XIV? La partie historique est médiocrement traitée^ l'intrigue n'a aucune vraisemblance. Judith, fille du comte de Néville, lieutenant-général en retraite, a été outragée par sir James Digby, jeune médecin de l'armée anglaise. Elle le tue en combat singulier. Le duel, à cette époque, était sévèrement, impitoyablement réprimé. On soupçonne de ce meurtre lord Echester, frère de lady Owen, amie de la famille du comte. 11 y va de la peine capitale, et le Premier. Président, personnage gourmé et sentencieux, dit à une jeune veuve, madame de Civianne : « Les graves magistrats, madame, s'affligent de voir tant de femmes se montrer en parure aux procédures criminelles, ainsi qu'aux loges de théâtre. » La culpabilité de Judith est découverte; l'exécution doit avoir lieu. Ai* cinquième acte, la scène représente la place publique de Montpellier, le billot dressé. Va-t-on mettre à mort une femme, dont le seul crime fut d'avoir vengé son honneur? Le P. de La Chaise et celle que Lemercier appelle à bon droit « l'embéguinée de Maintenon, diabolique hypocrite, » ont excité Louis XIV à se montrer implacable. L'ordre royal de grâce n'arrive qu'au moment suprême, pour que la leçon soit plus solennelle et plus terrifiante.
Dans le portefeuille de Népomucène Lemercier restaient deux des pièces auxquelles il tenait expressément : llicJieliea ou la Journée des Dupes et VOstracisme ou la Comédie grecque. Il les publia en volu me, à la suite de Pinto, sous ce titre générique et imprécis, « la Comédie historique. » ^on Richelieu,
en cinq actes et en vers, qui pâlit singulièrement auprès de Marionde Lorinej avait été reçu à l'unanimité par le Théâtre-Français en 1804, avec la distribution suivante : Cardinal de Richelieu, ïalma; Louis XIII, Saint-Phal: le duc d'Epernon, Monvel; Bassompierre, maréchal de France, Fleury; le Père Joseph, capucin, confident de Richelieu, Grandménil; Anne d'Autriche, Caroline ïalma; Marie de Médicis, Contât. Le pièce ne put être jouée, ni sous l'Empire, qui la jugeait trop élogieuse pour l'ancien régime, ni sous la Restauration, qui la trouvait irrévérencieuse envers la majesté de Louis XIII. L'intrigue est assez adroitement agencée : elle montre Richelieu maître dans Part de neutraliser ses ennemis, d'utiliser leurs rancunes et d'exploiter leurs défauts ou leurs vices. Le roi subit son influence et l'admire presque humblement. Pour lui, ce n'est pas seulement un premier ministre, mais un guide indispensable :
A borner les, détails son talent est insigne.
Il voit, prépare, apporte à signer ; moi, je signe.
Des soins minutieux il m'épargne l'ennui,
Et très facilement je règne, grâce à lui.
Survient un nuage, une légère brouille; Louis XIII modifie son jugement, par une de ces volteface que Victor Hugo a su mettre en lumière :
Je suis son souverain, et, tout franc, il me pèse.
Encore plus caractéristique le mot d'Anne d'Autriche :
Richelieu qui gouverne est le roi de son roi.
Mais le cardinal donne de son omnipotence
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une déjQnition et une justification spécieuses :
Tout monarque a pour maître un favori qu'il aime.
Ici, c'est moins un favori qu'un tuteur. La cour le combat, le dénigre, le déteste. La reine, pour laquelle il paraît éprouver une inclination tendre, lui jette rudement cette apostrophe au visage :
Pour tout violenter, édit, arrêt, subside.
Le nom du roi vous sert de talisman, d'égide,
A la cour, à la ville, en province, et je voi
Que partout en son nom vous vous jouez du roi....
J'ignore dans l'Etat pourquoi l'on vous renomme,
Et vraiment je vous crois, monsieur, un méchant homme.
Qui donc a-t-il pour soutenir sa prodigieuse fortune? Son seul génie et le Père Joseph, dont la confiance et l'enthousiasme jamais ne fléchissent. C'est l'hyperbole de la louange :
Vous obtiendrez la palme, et j'en serai ravi, Car, dit le psaume, in te, domine, speravi.
Un moment, l'étoile de Richelieu semble se voiler; déjà les conjurés exultent. Voici leurs clameurs d'allégresse :