CHAPITRE III
rnOMWELL
Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo avait voulu « être le premier à montrer la ténuité du nœud qui lie cet avant-propos à ce drame. » De vrai, l'œuvre qu'il a exécutée ne correspond pas à la poétique qu'il a conçue. Si nous ajoutons foi à ses allégations, il ne pensait composer qu'une étude dialoguée et versifiée sur un des épisodes les plus tragiques de la l{évolulion d'Angleterre. « C'est, ajoute-t-il, après l'avoir dûment close et terminée, qu'à la sollicitation de quelques amis [)robablement bien aveuglés, l'auteur s'est déterminé à compter avec lui-même dans une préface, à tracer, pour ainsi parler, la carte du voyage poétique qu'il venait de faire, h, se rendre raison des acquisitions bonnes ou mauvaises qu'il en rapportait, et des nouveaux aspects sous lesquels le domaine de l'art s'était oiïert à son esprit. » Mais faut-il toujours croire les poètes sur parole, nommément Victorllugo? Il affirme, encore dans cette
préface^ son intention de « se tenir éloigné du théâtre », et il se vante de préférer « aux agitations de ce monde nouveau sa chère et chaste retraite. )) Ecoutez la solennité d'un serment qu'il est tout prêt à violer : (( Fasse Dieu qu'il ne se repente jamais d'avoir exposé la vierge obscurité de son nom et de sa personne aux écueils, aux bourrasques, aux tempêtes du parterre, et surtout (car qu'importe une chute?) aux tracasseries misérables de la coulisse; d'être entré dans cette atmosphère variable, brumeuse, orageuse, où dogmatise l'ignorance, où siffle l'envie, où rampent les cabales, où la probité du talent a si souvent été méconnue, où la noble candeur du génie est quelquefois si déplacée, où la médiocrité triomphe de rabaisser à son niveau les supériorités qui l'offusquent^ où l'on trouve tant de petits hommes pour un grand, tant de nullités pour un Talma, tant de myrmidons pour un Achille 1 » Quelque dédain que Victor Hugo affectât à l'endroit du théâtre, il acceptait, si la censure donnait son assentiment, de ramener ce Cromwell démesuré à des proportions normales et d'affronter les hasards d'une représentation. Il prétend même s'en être entretenu avec Talma. La rencontre, au dire du poète, aurait eu lieu vers l'époque où fut publiée VOde à la Colonne ; mais sa mémoire le sert mal. Cette pièce parut en février 1827, et ïalma était mort le 19 octobre de l'année précédente. Tout, d'ailleurs, heurte la vraisemblance dans le récit de Victor Hugo. Il nous montre l'illustre tragédien converti au romantisme, émule anticipé du Kean d'Alexandre Dumas père, et notez le langage qu'il lui prête : « L'acteur n'est rien sans le rùle ; or, je n'ai jamais eu un vrai rôle. La vérité, voilà
ce que j'ai cherché toute ma vie. Mais que voulez-vous? Je demande Shakespeare, on me donne Ducis. » Est-il admissible que Talma ait parlé en ces termes, et de son ami Ducis et des rôles classiques qui lui avaient valu de si éclatants succès ? Victor Hugo pouvait conter à sa guise cette entrevue : son interlocuteur n'était plus là pour protester. Du moins la postérité aura peine à admettre qu'ayant entendu deux scènes de Croniwell, il ait dit à l'auteur : « Dépêchez-vous de finir votre drame, j'ai hâte de le jouer. »
Cromwell n'était pas jouable, et ne saurait l'être, quelques remaniements qu'on lui fît subir. C'est, en cinq actes, avec des développements parasites et une lourde surcharge de couleur locale, un sujet qui peut tenir en ces simples mots : « Le Protecteur sera-t-il Roi ? » Et, d'abord, quel est le Cromwell que Victor Hugo nous propose? L'at-il scrupuleusement emprunté aux annales, ou l'a-t-il imaginé et transformé à sa fantaisie ? Sans doute le génie a des immunités, et Goethe était fondé à dire avec un légitime orgueil : « Mon Egmont n'est pas l'Egmont de l'histoire ; c'est mon Egmont à moi. » Encore convient-il qu'un personnage historique, transporté dans la fiction, demeure fidèle à lui-même et ne déconcerte pas l'opinion traditionnelle que nous avons reçue et adoptée. Or, beaucoup ne connaissent ou n'entrevoient Cromwell qu'à travers le portrait fameux, tracé par Bossuet dans l'oraison funèbre d'Henriette de France, reine de la Grande-Bretagne : « Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix
et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune (le ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt atout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a jjrésentées; enfin, un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent être nés pour changer le monde. » Ce serait ignorer Olivier Gromwell que de se fier à ce jugement sommaire porté par un adversaire déclaré, dans un discours apologétique consacré à la veuve de Charles I^'*, Bossuet a parlé, ou plutôt a jeté l'anathème, « de son point de vue monarchique et catholique, de sa chaire d'évêque appuyée au trône de Louis XIV. » Victor Hugo, sortant de la route frayée pour aller interroger les mémoires du temps, se flatte d'avoir découvert et de nous offrir un Cromwell nouveau. Avant d'examiner s'il a rempli son dessein, voyons comment il le définit dans la préface du drame : « Ce n'était plus, dit-il, seulement le Cromwell mihtaire, le Cromwell politique de Bossuet; c'était un être complexe, hétérogène, multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de beaucoup de bien, plein de génie et de petitesses; une sorte de Tibère-Dandin, tyran de l'Europe et jouet de sa famille; vieux régicide, humiliant les ambassadeurs de tous les rois, torturé par sa jeune lille royaliste; austère et sombre dans ses mœurs et entretenant quatre fous de cour autour de lui; faisant de méchants vers;, sobre, simple, frugal et guindé sur l'étiquette; soldat grossier et politique délié; rompu aux arguties théologiques et s'y plaisant; orateur lourd, dilfus, obscur, mais habile h parler le langage de tous, ceux qu'il voulait séduire; hypocrite et fanatique ; visionnaire dominé par des fantômes de son enfance, croyant aux
astrologues et les proscrivant; défiant à l'excès, toujours menaçant, rarement sanguinaire ; rigide ibservateur des prescriptions puritaines, perdant gravement plusieurs heures par jour à des bouffonneries; brusque et dédaigneux avec ses familiers, caressant avec les sectaires qu'il redoutait ; trompant ses remords avec des subtilités, rusant avec sa conscience ; intarissable en adresse^ en pièges, en ressources; maîtrisant son imagination par son intelligence ; grotesque et sublime, enfin un de ces hommes carrés par la base, comme les appelait Napoléon. »
Victor Hugo s'est promis et nous promet, en étudiant le géant, de le peindre sous toutes ses faces, de dessiner, non seulement l'homme de i^uerre et l'homme d'Etat, mais encore « le théologien, le pédant, le mauvais poète, le visionnaire^, le bouffon, le père, le mari, l'homme-Protée, en un mot le Gromwell double, lionio et vir. » A-t-il tenu parole? 11 avait sous la main les deux volumes de VHistoire de Charles r\ publiés en avril 1826 par Guizot, et que précède le remarquable Discours sur l'Histoire de la Révolution d'Angleterre. Là, le poète pouvait trouver des détails précis, des traits distinctifs qui eussent donné à son personnage bien plus qu'un air, un fonds de vérité. Guizot le montre, en raccourci, « également prêt et ardent à parler, à prier, à conspirer, à combattre; expansif avec un abandon plein do puissance, et menteur, au besoin, avec une hardiesse intarissable, qui frappait ses ennemis môme de surprise et d'embarras; passionné et grossier, hasardeux et sensé, mystique et pratique ; sans limites dans les perspectives de l'imagination, sans scrupule dans les nécessités de l'action; vou-
lant à tout prix le succès. » En un autre passage de ce même Discours, d'une si belle allure littéraire, Guizot compare Cromwell à Guillaume III et à Washington et lui accorde la primauté. « Par l'étendue, dit-il, et l'énergie des talents n-aturels, Cromwell est peut-être, entre les trois, le plus éminent; il avaitl'esprit merveilleusementprompt, ferme, juste, souple, inventif, et une vigueur de caractère qu'aucun obstacle ne rebutait, qu'aucune lutte ne lassait, qui poursuivait ses desseins avec une ardeur et une patience également inépuisables, tour à tour par les voies les plus détournées et les plus lentes, ou par les plus brusques et les plus hardies. » On peut douter que Victor Hugo ait pénétré les replis sinueux de ce cerveau si divers et si fécond, et qu'il ait vu dans le sujet qu'il traitait autre chose qu'une
Admirable matière à mettre en vers français.
Si l'œuvre en contient environ sept mille, presque chacun d'eux offre au lecteur la surprise d'une antithèse ou d'une métaphore audacieuse. Il y a là toutes les ressources d'un verbe débordant et d'une poésie truculente ; mais la langue de l'écrivain est plus riche que sa psychologie, et l'image occupe trop fréquemment la place de l'idée. Alexandre Dumas père, dans un de ses élans de sincérité orgueilleuse, disait à juste titre : « Ah ! si je faisais les vers comme Victor, ou si Victor faisait le drame comme moi ! » C'est, en effet, par la contexture scénique que pèche l'auteur de Lucrèce Borgia. Médiocre dans ses principaux ouvrages, elle est absolument défectueuse dans Cromwell. Les épisodes pullulent et étouffent l'intrigue. L'unité d'action, qui virtuellement existe.
disparaît sous les digressions ou les faux ornements. On a moins une impression de vie bien ordonnée que d'un grouillement confus et souvent fâcheux de personnages. Pour les reconnaître, il faut les numéroter, et l'on ne parvient pas à éviter les erreurs, non plus que les éblouissements. Ce n'est pas tant une pièce qu'un kaléidoscope.
Le premier acte, au lieu d'exposer clairement le sujet, embrouille devant nos yeux les fils d'une conjuration, où l'extrême droite et l'extrême gauche d'alors, royalistes intransigeants et puritains niveleurs, pensent faire cause commune. Certes, il y a quelque élément pittoresque dans le contraste des costumes aussi bien que des sentiments de ces deux partis que rapproche la seule haine d'Olivier Cromwell. Ils se coalisent pour le renverser et l'assassiner. S'ils réussissent dans leur dessein, ils auront tôt fait de se dissocier et de s'exterminer. Leur révolution, prétendue libératrice, porte en soi les germes d'un 3 nouvelle guerre civile. Les conspirateurs — cavaliers et têtes rondes — qui s'assemblent dans la Taverne des Trois (irues, sont et demeureront, au fond de l'âme, des adversaires irréconciliables. Voilà ce quenpus app^ennent lentement, pesamment, onze scènes mal reliées, jusqu'à ce qu'on entende, au baisser du rideau, le crieur public à cheval^, entouré de quatre valets de ville et d'une escorte d'archers ot de hallebardiers, sonner de la trompe et lire une proclamation de jeûne extraordinaire.
Afin que du Seigneur le vœu soit bien connu, Touchant la motion qu'un honorable membre, L'aldermann chevalier Pack, a faite à la Cliambre, Savoir : de nommer roi moiidit lord Protecteur.
Tout le surplus de l'acte se passe en conversations, qui n'ont le mérite, ni d'être étiucelantes, ni d'éclairer la physionomie de Cromwell. Les royalistes se montrent légers et gouailleurs, les puritains rigides dans leur ascétisme. Ou le savait de reste, point n'était besoin d'un millier de vers pour nous en instruire. Devant nos yeux, se succède une série de portraits: Ormond, le fidèle serviteur des Stuarts; Rochester, jeune fou, chargé de bijoux et de rubans, qui cache mal ses boucles dorées sous une calotte noire de tête ronde, et qui rimaille plutôtqu'il ne conspire^ prédécesseur d'Ange Pitou de la Fille de Madame Angot, et platonique adorateur de lady Francis Cromwell ; Davenant, autre poète transformé en porteur de dépêches; Richard Cromwell, qui, pour jouer et b*oire, fraie inconsidérémentavecles pires ennemisdesonpère ; enfin, toute la procession des puritains, les colonels Joyce, Overton et Fride, le major général Harrison, le lieutenant général Ludlow, le major AVildman,le corroyeur Rarebone, et plusieurs députés. Parce que Victor Hugo a nommé tels d'entre eux Vis-pour-ressusciter-Jéroboam-d'Émer, Louez-Dieu-Pimpleton, Mort-au-péché-Palmer, et parce qu'il note certaines singularités de leur accoutrement, (( chapeaux rabattus, grandes bottes, longues épées qui soulèvent le bord postérieur de leurs manteaux », croit-il nous avoir révélé les arcanes de leur âme? Quelques lignes de Guizot seront plus explicites et plus saisissantes que tous ces vers accumulés*. « Vêtus de noir — dit l'historien — les cheveux presque rasés, la tête couverte d'un chapeau à haute forme et à larges bords, ils étaient partout l'objet des respects de la multitude, qui leur donnait le nom de saints. Leur
crédit s'accrut à tel point que, malgré l'oppression qui les poursuivait, l'hypocrisie même se déclara en leur faveur. Des marchands ruinés, des ouvriers sans travail, des hommes perrlus de débauches et de dettes, quiconque avait besoin de se relever dans l'estime du public, prenaient le costume, l'air, le langage des saints, et obtenaient aussitôt d'une crédulité passionnée accueil et protection. » Parmi tous ces puritains qui défilent dans le drame de Victor Hugo, il n'en est qu'un dont la silhouette se dessine nettement et s'impose à la mémoire : c'est Carr, l'honnèle fanatique, le loyal illuminé, s'avançant les mains jointes sur la poitrine, les yeux au ciel. Il raconte ses sept années d'internement à la Tour, républicain incarcéré depuis le triomphe de la République :
Frères, j'ai bien souffert! On m'oubliait dans l'ombre,
Comme des morts d'un siècle en leur sépulcre sombre.
Le Parlement, qu'hélas! j'ai moi-même offensé,
l*ar Olivier Cromwell avait été chassé;
Et captif, je pleurais sur la vieille Angleterre,
Semblable au pélican, près du lac solitaire;
Et je pleurais sur moi ! par le feu du péché
Mon front était flétri, mon bras était séché;
Je ressemblais, maudit du Dieu que je proclame,
A du bois à demi consumé par la flamme.
Hélas! j'ai tant pleuré, mendjres du saint troupeau,
Que mes os sont brûlés et tiennent à ma peau.
Mais enfin le Seigneur me plaint et me relève.
Sur la pierre du temple il aiguise mon glaive.
Il va frapper Cromwell, et chasser de Sion
La désolation de la perdition.
C'est encore lui qui, entendant Kochestcr réci- .ter un quatrain, se récrie et s'indigne sur le mode apocalytique :
Moi, dont l'âme s'ouvrait à sa bouche rusée Comme un lis de Saroh aux gouttes de rosée ! Au lieu des purs trésors d'un cœur chaste et serein, Il me montre une plaie !