CARR
Une plaie effroyable où l'on voit le papisme, L'amour, l'épiscopat, la volupté, le schisme ! Un incurable ulcère où Moloch-Cupidon Verse avec Astarté ses souillures...
Quand il aperçoit la foule, la tourbe des cpurtisans groupés autour de Cromwell, il jette l'anathème à la nouvelle Sodome. Il se campe devant eux, les brave, et à quelque flatteur qui demande : « Quel est cet étrange animal? » il répond avec sa gravité puritaine :
C'est un homme.
Je conçois qu'il apporte un visage inconnu Dans cet antre, où Baal montre sa face à nu. Où l'on ne voit que loups, histrions, faux prophètes. Ivrognes, éperviers, dragons à mille têtes, Serpents ailés, vautours, jureurs du nom de Dieu, Et basilics portant pour queue un dard de feu !... Convives de Satan! la cendre est dans la pomme.
Au second acte, dans « la Salle des Banquets, à White-Hall, » la grande scène où l'intégrité républicaine de Carr dénonce à Cromwell la conspiration royaliste, met en présence deux personnages véritablement symboliques : l'orgueilleux régicide qui aspire au trône, et le démocrate incorruptible qui demande à la terre la réalisation d'un idéal divin. Combien l'ascétisme utopique de Carr est plus noble que la politique astucieuse et calcula-
trice du Protecteur ! Sans hésitation ni détour^ le républicain stoïque crie au fauteur de dictature :
Le plus grand des bonheurs, Cromwell, serait ta mort.
Alors le tout-puissant simule l'humilité chrétienne et dit à son farouche interlocuteur:
Que suis-je? un ver de terre.
Et Carr de répliquer :
Oui, d'accord sur cela !
Tu n'es pour l'Eternel qu'un ver, comme Attila; Mais pour nous, un serpent! Veux-tu pas la couronne?
Cromwell s'en défend, atteste la pureté de son zèle patriotique et religieux, tandis que Carr retourne le fer dans la plaie et lui révèle que Richard est mêlé au complot. A cette nouvelle qui l'accable, le Protecteur courbe la tête et murmure :
J'assassinai mon roi; mon fils tuera son père!
Cependant que la voix de Carr répond comme un écho :
Que veux-tu? la vipère engendre la vipère.
Dans ce second acte, que Victor Hugo a dénommé « les Espions », pour faire contraste au premier intitulé «les Conjurés », une antithèse domine. Tour à tour, nous avons devant les yeux la vie politique et lexistence domestique de Cromwell. Le maître de l'Angleterre n'est pas maître chez soi. Celui qui vient de recevoir avec hauteur les ambassadeurs de la France et de l'Espagne, les envoyés de Christine de Suède, des Vaudois et des Provinces-Unies, est un mari mal écouté, un père mal obéi. Quand l'huissier annonce Milady
protectrice, Cromwell a tôt fait de lever son audience solennelle et de proférer cet aparté bien conjugal :
Ah! mon Dieu! c'est ma femme.
La scène qui suit olîre quelque analogie avec celle de Madame Sans- Gêne où M. Victorien Sardou nous a spirituellement montré Napoléon 1^'" essuyant les doléances et les criailleries de ses sœurs. Ici, c'est d'abord Elisabeth Bourchier, qui, ayant épousé le brasseur Cromwell, n'a pu s'accoutumer à sa nouvelle fortune et reste bourgeoise dans l'âme, dans les goûts, dans les propos. Elle a des nuits agitées, des journées oiseuses, elle s'ennuie et le déclare tout net :
Décidément, Monsieur, je n'aime pas le faste!
La chambre de la Reine, où je couche, est trop vaste.
Ce lit armorié des Stuarts, des Tudor,
Ce dais de drap d'argent, ces quatre piliers d'or,
Ces panaches altiers, la haute balustrade
Qui m'enferme captive en ma royale estrade,
Ces meubles de velours, ces vases de vermeil,
C'est comme un rêve enfin qui m'ôte le sommeil!
Elle regrette les années écoulées dans l'obscurité, la modeste habitation d'autrefois,
]^e manoir d'Huntingdon, la maison de famille! Heureux temps! Quel plaisir, dès le lever du jour. D'aller voir le verger, le parc, la basse-cour, De laisser les enfants jouer dans la prairie, Et puis de visiter, tous deux, la brasserie!... ... Jours heureux, où Cromwell n'était rien, Où j'étais si tranquille, où je dormais si bien!
Les quatre filles sont-elles à l'unisson de la mère ? Non pas; chacune d'elles a son humeur indépen-
dante et fantasque. Mistress Fletwood est puritaine, lady Falconbridge très élégante, lady Gleypole maladive, lady Francis romanesque et royaliste. Autour de Cromwell, c'est un aigre concert de récriminations qui, dès qu'il se trouve seul avec son secrétaire, lui arrache ce cri :
Ah! cinq femmes! cinq femmes!
J'aimerais mieux régir, par décrets absolus, Cinq villes, cinq comtés, cinq royaumes de plus ! L'Europe est d'un côté, mais ma femme est de l'autre!
Au second acte, l'action n'a pas avancé : nous avons aperçu Rochester, déguisé en chapelain, qui s'introduit chez le Protecteur; le surplus est étranger au sujet. Le troisième acte, intitulé « les Fous, » ne contient qu'une scène utile, celle où Rochester se voit forcé de boire le narcotique qu'il a préparé pour Cromwell : encore est-ce renouvelé du dénouement de Rodogune. On pourrait élaguer presque tout le reste, les lourdes plaisanteries des quatre compères, Trick, Girafî, Gramadoch et Elespuru, leurs ballades, si alertement tournées soient-elles, et la sentencieuse harangue deMilton, et les bavardages du juif Manassé, et les gro tesqucs fiançailles de Rochester avec la duègne Guggligoy, substituée à la charmante Francis Cromwell. C'est systématiquement, et copieusement surtout, l'alternance du dramatique et du bouffon. Victor Ilugo en goûte l'attrait; nous en subissons l'incohérence, cahotés d'image en image, de rime en rime, pleins de bonnes intentions et incapables d'y donner suite, comme les épouseurs dont parle dame Guggligoy :
Tendres pour leur amante, et durs avec leurs l'emmes. Des chats avant la noce, et des tigres après!
A travers toutes ces digressions, il importerait de savoir si Gromwell voudra délibérément être roi. Milton l'en dissuade, sa fille Francis invoque devant lui le droit divin des Stuarts. Sans doute le quatrième acte va éclaircir l'énigme. S'il est intitulé « la Sentinelle, » c'est que Gromwell, déguisé en soldat, monte la garde à la poterne du parc de White-Hall, par où doivent passer les conjurés afin de le surprendre dans son sommeil. Il les laisse pénétrer,, il reçoit leur argent, le prix de sa complicité et de sa connivence à son propre assassinat. Quand ils reviennent dans l'ombre avec leur prisonnier et que Richard se précipite pour sauver celui qu'il croit être son père et qui n'est autre que Rochester, enfin le drame apparaît, mais au terme du quatrième acte! « Où donc est Gromwell? » murmurent les cavaliers, et la sentinelle répond d'une voix de tonnerre : « Le voici! » tandis que des soldats surgissent de tous côtés et s'emparent des conspirateurs.
Le cinquième acte s'appelle « les Ouvriers, » parce que, dans la grande salle de Westminster, on voit' travailler à l'estrade d'un trône ceux-là mêmes qui ont dressé l'échafaud de Charles P^ Prétexte facile à dissertation pour des gens du peuple. En réalité, ce dernier tableau est un décor d'opéra, une parade de féerie, comme M. Victorien Sardou aimera à en intercaler dans ses mélodrames : Patrie, la Haine, Théodora. Nous n'avons même pas la curiosité, la petite inquiétude scénique de ce qui va advenir. Toutes choses sont réglées, imposées à l'avance, et c'est bien la fatale infériorité des sujets empruntés à l'histoire. Le poignard des assassins n'aura pointa se lever sur Gromwell, qui écarte la couronne en larmoyant,
avec des réminiscences bibliques et des visions d'idylle :
Que n'ai-je vu tomber les tyrans aux abois, A l'ombre de mon chaume et de mon petit bois ! Hélas! j'eusse aimé mieux ces champs où l'on respire, Le Ciel m'en est témoin, que les soins de l'empire; Et Cromwell eût trouvé plus de charme cent fois A garder ses moutons qu'à détrôner des rois !
Dans ces cinq actes", alors même que l'on passe condamnation sur la longueur inutile de l'œuvre et les vices de construction dramatique, il y a certain manque de goût littéraire qui déconcerte en maint endroit. Tantôt ce sont des tirades fâcheusement déclamatoires, tantôt des métaphores burlesques, qui provoquent, non le rire, mais la stupéfaction et l'ahurissement. Voici, par exemple, l'anatomie morale de Cromwell :
Quelle pompe au dehors! au dedans quelle plaie!
Et ailleurs, ce débordement de fausse truculence qui n'est qu'un pathos de mauvais aloi ou, comme on disait au temps de Hoileau, du galimatias triple :
Je préférerais, moi, Enseigner la justice à quelque homme de loi, Peigner un ours du pôle ou traire une panthère. Ou du Vésuve ardent ramoner le cratère.
Faut-il, devant toutes ces singularités de fond et de forme, s'incliner avec un dévotieux respect et, sous prétexte d^hommage rendu au génie, admirer un drame mal fait et des tirades mal venues? Cette hugolàtrie, qui a des adeptes, constitue, non pas une religion libre et clairvoyante, mais un déplorable fétichisme. 11 est impossible d'y
souscrire, et déjà Henri Heine, dans Lutèce, en dénonçait sans la moindre superstition les erreurs et les excès :
« George Sand, dit-il, pour la prose et Alfred de Musset pour les vers, surpassent en effet leurs contemporains français et, dans tous les cas, ils sont supérieurs à M. Victor Hugo, cet auteur si vanté, qui, avec une persévérance opiniâtre et presque insensée, a fait accroire à ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu'il était le plus grand poète de la France. Est-ce réellement son idée fixe? En tout cas, ce n'est pas la nôtre. Chose bizarre! la qualité qui lui manque surtout est justement celle que les Français estiment le plus, et dont ils sont particulièrement doués eux-mêmes : je veux dire le goût. Gomme ils avaient rencontré cette qualité chez tous les écrivains de leur pays, l'absence de goût, complète chez Victor Hugo, leur parut peut-être justement de l'originalité. Ge que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, c'est ce que nous. Allemands, appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faux, et souvent dans le môme vers l'un des hémistiches est en contradiction avec l'autre. H est essentiellement froid, comme l'est le diable, d'après les assertions des sorcières; froid et glacial, même dans ses effusions les plus passionnées. Son enthousiasme n'est qu'une fantasmagorie, un calcul sans amour, ou plutôt il n'aime que lui-même; il est égoïste, et, pour dire quelque chose de pire, il est Hugoïste. H y a en lui plus de dureté que de force, et son front est de l'airain le plus effronté... »
Mais Henri Heine, emporté par son humeur d'ironie, passe la mesure lorsqu'il ajoute, d'un ton presque injurieux :
« Malgré tous ses moyens d'imagination et d'esprit, nous voyons chez lui la gaucherie d'un parvenu ou d'un sauvage, qui se rend ridicule en se couvrant d'oripeaux bigarrés, en se surchargeant d'or et de pierreries, ou en les employant mal à propos ; en un mot, tout chez lui est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité. Quelqu'un a dit du génie de Victor Hugo : « C'est un beau bossu. » Ce mot est plus profond que ne le suppose peut-être celui qui l'a inventé. En répétant ce mot, je n'ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo de charger, dans ses romans et ses drames, le dos de ses héros principaux d'une bosse matérielle ; mais je veux surtout insinuer ici qu'il est lui-même affligé d'une bosse morale qu'il porte dans l'esprit. »
Ces critiques, qui seraient outrées au regard des œuvres maîtresses du poète, trouvent dans les défauts manifestes de Croinicell leur explication. Que si nous souhaitons connaître la vraie physionomie du Protecteur, il faut interroger, non point le drame touffu et broussailleux de Victor Hugo, niais la scrupuleuse et impartiale Histoire de Guizot. Là nous voyons le double aspect du personnage, les éclairs lumineux et les extravagances le plus souvent calculées. En séance du Parlement, il lui advient de tomber à genoux, de fondre en larmes, de sangloter, puis de faire une harangue de deux heures. Un jour où on le presse de se prononcer en faveur de l'établissement de la République, il se dérobe par une bouffonnerie et jette un coussin à la tête de son ami Ludlow qui le lui renvoie. Quand on a la preuve décisive des perfidies et de la trahison de Charles 1®'" qui conspire avec les ennemis de l'Angleterre, Cromwell
s'écrie devant la Haute Cour de Justice : « Je vous dis que nous lui couperons la tête, avec la couronne dessus. » Et, au moment de signer l'ordre d'exécution du roi, il éclate de rire et barbouille d'encre le visage de son voisin qui lui rend la pareille. Plus tard, en avril 1657, lorsque le Parlement lui offre la couronne, il répond par une lourde plaisanterie : « Je serais bien abruti si je ne reconnaissais pas le grand honneur que vous m'avez fait dans ce papier. » Il dit, en badinant, que la monarchie, « c'est une plume à un chapeau, » et il s'étonne qu'on ne permette pas à des enfants de jouer avec leur hochet. A l'occasion, et dans la famille, il manifeste une humeur de pince-sansrire. Ayant trouvé une fois son chapelain Jérémie White aux genoux de sa lille Francis, il feint d'accepter l'explication qu'on lui donne, il veut bien croire qu'il s'agissait pour le révérend trop sensible d'obtenir la main d'une des femmes de milady Cromwell qui résistait à sa flamme. Toute affaire cessante, dans la chambre même, le chapelain dut épouser la camériste. Telle la mésaventure de Rochester et de dame Guggligoy.
Des détails, des anecdotes de ce genre pullulent dans l'histoire. Victor Hugo les a-t-il ignorés ou négligés? En les accueillant, il eût donné un tour de véracité à une œuvre trop guindée, qui n'est qu'un exercice de rhétorique et n'annonce ni un renouveau théâtral ni la floraison du romantisme. Cromwell ne promet pas Hernani.