‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 34 sur 55 · GAIN · texte numérisé non relu

GAIN

Ma Cahaî

MÉHALA.

Quoi, Caïn !

Et sur l'air : « Quels Cancans ! » elle se met à fredonner :

Quels cancans, quels cancans, Viens-tu nous faire céans?

Quels cancans, quels cancans ?

Tes péchés sont plus fréquents.

. Les fils que nous engendrons Sont tous nègres ou marrons :

De sa femme un nouveau- né A le teint très basané...

C'est ton sang, et mon flanc, Vengeant ce crime parlant,

Te devrait, insolent.

Donner un enfant tout blanc.

Voilà bien des rimes masculines accumulées ! Mais la gravité de la situation aura troublé la Muse de Népomucène Lemercier. La parodie-mélodrame court à son dénouement : Caïn tue Abel. Devant ce spectacle complaisamment étalé selon la poétique de Shakespeare, Asmodée dit tout bas à Anamalek : « Brava, l'agonie ! C'est le genre anglais tout pur. Charmante horreur! » Le décor change. Dans un site sauvage éclairé par la lune, Eve, qui a le goût de la conciliation, s'évertue à calmer Caïn et Abel. En guise de consolation, elle leur preciie ou plutôt elle leur chante une morale accommodante, bien féminine :

Aujmal sur lajerresoumis,

Des fautes on passe plus d'une.

Ennemis, vivez en amis :

N'éternisez pas la rancune.

Qui du passé ne se repent?

J'ai pardonné même au serpent.

A cette conclusion, conjugale et maternelle, le démon Asmodée en ajoute une autre, plus strictement littéraire, destinée aux néophytes du romantisme: « Anamalek, crois-moi. Termine ici, sans batailles et sans machines. Elles font peur aux spectatrices. C'est encore un elîetusé sur la scène qu'il faut laisser aux théâtres forains, ou au premier Théâtre-Français d'aujourd'hui. » Lemercier se venge, par ce trait, de la Comédie qui a osé représenter Henri III et sa Cour. Mais il garde pour Victor Hugo la dernière flèche de son carquois, sous la forme d'une postface, « Dédicace au dix-neuvième âge poétique », qui est une parodie des Odes et Ballades :

Siècle nouvel, qui tout colporte, Porte

L'honneur dont ma harpe a besoin Loin.

Népomucène Lemercier avait des antipathies irréductibles. 11 ne désarma ni devant le romantisme, qui outrepassait ses propres desseins et renversait ses barrières, ni devant la monarchie de Juillet, à laquelle il reprochait de ne point tenir les promesses de 1830. En politique, il était du parti de l'honneur et de la ligne droite, c'est-à-dire de la minorité. Après avoir échoué aux élections à Paris en 1831, il refusa, six ans plus tard, la candidature qui lui était offerte à Mézidon. « Le gouvernement, écrivait-il, s'est jeté dans une route funeste et contraire à celle que lui avait tracée

la puissance nationale en juillet 1830... Ma franchise et mon amour de la liberté ne pourraient se soumettre aux fictions parlementaires. »

Il le disait en prose et en vers avec la même sincérité, qu'il s'adressât aux censitaires ou au grand public. Ce n'était pas un politicien, mais un honnête homme. Sans avoir l'éloquence vengeresse d'Auguste Barbier, il élevait, à la suite des ïambes, sa protestation indignée. Elle est d'une versification pauvre et d'une inspiration généreuse :

Intrigants de juillet, présumés poUtiques, Escrocs des trois jours héroïques, Dans ce siècle vous n'êtes rien

Que seigneurs d'industrie et patrons de boutiques ; Sans hauteur d'esprit, sans maintien.

Boursiers de journaux faméliques,

D'une cour parvenue envieux domestiques,

N'ayant d'autres cheuts que rhéteurs sophistiques, Singes d'airs aristocratiques,

Pédagogues siffles dont les fausses logiques Sont la morale du vaurien, Et vous menez l'État !

Une autre pièce de Népomucène Lemercier prouve qu'il n'avait pas le tempérament politique. Il estimait, en eiïet, que le représentant du peuple doit être un mandataire, non un commissionnaire. Parler si franc, c'était s'aliéner les suffrages de la masse égoïste ; mais aussi c'était justifier le mot de Talleyrand sur l'auteur de la Panhijpocrisiade : « Il marche dans la boue en bas de soie blanche, sans jamais se crotter. » Est-ce bien la démarche d'un homme public ?

L'arrondissement électeur

Ne s'enquiert ni d'un libre orateur,

Ni (l'un sage réformateur,

Qui, des coûteux abus ennemi patriote, Gêne ou bien le ministre ou l'administrateur, Et contrôle un budget dont il grossit la cote. Non, il veut l'homme adroit qui, soumis et flatteur. Des intérêts privés accrédite la note, Engraissant tous les siens en zélé curateur.

Bref, il se dit au jour qu'il vote :

Qu'est-ce qu'un député? — C'est un solliciteur.

Lemercier avait l'horreur, la haine de la duplicité. De là son poème de la Panhypocrisiade, dont le thème pourrait ainsi se résumer : Hypocrisie des hypocrisies, tout est hypocrisie. De là également sa répugnance pour le fanatisme, la superstition et la sottise, qui lui a inspiré cette tirade bouffonne de la Raison contemplant les Papimanes dans le miroir de Rabelais :

Ris de la nation des moines gastrolâtres ;

Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?

C'est le ventre! le ventre !... Hi ! hi ! hi! quel prodige

Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige

A labourer, semer, moissonner, vendanger,

Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviguer,

Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,

Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,

jiitre prédicateurs, poètes, avocats,

Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,

Nous lier à leur tour, comme à l'unique centre,

Hi ! hi ! tout cela, tout, hi ! hi ! hi ! pour le ventre.

Non que Népomucène Lemercier fût athée ou sceptique. Il eût dit volontiers avec Schiller: « Si l'on me demande pourquoi je n'ai pas de religion, je répondrai que c'est par religion. » 11 est déiste, à la manière des philosophes du dix-huitième siècles et des hommes de la Révolution :

Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui.

Et, mon esprit planant au-dessus des idoles Que nous peint le menson^^e en de vaines paroles, Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi, J'abaisse mon orgueil, je me tais et je croi.

Sa qualité distincth^e — comme l'a observé madame de Bawr qui^ dans ses Souvenirs, lui a rendu un légitime hommage — c'était la force d'àme. Il ne se laissa abattre par aucun des coups de l'adversité^ ni par l'insuccès, ni par la pauvreté ; il resta gai et maître de lui, malgré les pires souffrances physiques, la paralysie de la moitié du corps jointe à un asthme qui, longtemps, ne lui permit de dormir que dans un fauteuil.

Certain jour, il faisait une lecture de sa tragédie d'Attila à l'Académie française. Tout à coup il s'arrête et dit ces simples mots : « Excusez-moi, messieurs ; je ne puis achever ; je viens de perdre la vue. » Une autre fois, il faisait lire, encore à l'Académie, un Essai sur Pascal. Il voulut et ne put se lever. La paralysie avait achevé son œuvre. On le transporta chez lui. Il mourut le surlendemain (7 juin 1840).

Le littérateur, animé d'un tel stoïcisme, pouvait écrire en ces termes son épitaphe :

Ci-f^ît Népomucèue académicien,

Qui, rétif aux tyrans, fut volé de son bien,

Et qui n'ambitionna rien.

Que le rang sans profit, sans faste et sans soutien, D'indépendant poète et de vrai citoyen.

A la réflexion, il préféra ce seul vers qu'effectivement on grava sur sa tombe :

Il fut homme de bien et cultiva les lettres.

Le génie, par malheur, n'était pas chez lui à la

hauteur de la volonté et du caractère. Moins hardi que Christophe Colomh, il devina un monde nouveau et refusa d'y aborder. Entre les vieux rivages classiques et les plages lointaines du romantisme, il erra, sans se fixer nulle part. Avant-coureur d'une révolution, il n'osa pas être délibérément un révolutionnaire. Exilé dans son temps, hors de toute école, il demeura un isolé et un impuissant.

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