‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 40 sur 55 · CADET · texte numérisé non relu

CADET

Impossible.

Ton air, tes yeux, ta voix, ton ton, tout te dément.

Soudain il s'émeut ; il a vu, il contemple ce qu'elle a sur ses genoux,:

Ah !... eh!... oui, ce sont elles!

Les voilà!... je les tiens, ces fameuses bretelles! Soutien inespéré de mon vieux pantalon, Je ne vous quitte plus... il lui manque un bouton. Comme c'est tricoté!... C'est de la belle ouvrage ! Ne dissimule plus, tu m'aimes à la rage. Cadet n'a pas cessé de te donner dans l'œil.

Arrive Béliéro au moment psychologique. « Ne vous dérangez pas, mes enfants. » Et, comme ils s'embrassaient, il les prie de l'embrasser. Ainsi fait. Alors il leur raconte l'outrage infligé à sa femme et à sa présidence :

Des chevaliers de l'Arc tu connais l'origine ?

Tous ceux qui se sont fait un nom dans la farine, Dans l'épice, ou la drogue, ou dans le restaurant, L'opulent gâte- sauce et le riche merlan Ont fondé dans cette île une aristocratie, Qu'ils déguisent encor du nom de confrérie. Il faut, pour être admis, être des plus cossus ; Le fruitier n'en est pas, le niaf en est exclus. Quatorze fois par mois on se met en ribote, Et chaque chevalier se donne une culote.

Un de ces chevaliers, Stono, a traité dame Béliéro peu chevaleresquement. Voici le propre témoignage du mari affligé :

Oui, Stono, dans un cercle où chacun en silence Pinçait son demi-litre avec sa contre-danse, Ecrit sur le mur blanc avec un charbon noir, Qu'une femme fidèle est plus rare qu'un quine, Et que la mienne, à moi, n'était qu'une... Devine.

La confrérie, réunie chez le limonadier, a décidé, pour toute peine expiatoire, que Stono ne serait pas invité à la prochaine soirée. Béliéro bout. Il se vengera, d'accord avec le rôtisseur Sertouchaud. L'un a été frappé au front, d'un soufflet moral, l'autre plus bas, d'un coup de pied. Égal déshonneur.

Au second acte, le théâtre représente un bal de société au café Renardi. Béliéro s'inquiète : Hélène ne veut pas danser. Pourquoi? 11 l'interroge :

Vous mangiez comme quatre, et vous n'avez plus faim. Vous abandonniez tout au seul bruit du crincrin... Ma femme ! auriez-vous fait par hasard des sottises ?

Elle se disculpe avec mollesse, et Stono, qui la poursuit de ses assiduités dès que le mari s'éloigne, ôte son faux-nez pour prendre une prise.

Cadet le reconnaît, le provoque. Il ne permettra pas qu'on insulte sa tante. Mais la fortune des armes lui est contraire. Stono l'embroclio et l'envoie

Prendre une demi- tasse au milieu du ruissean.

A cette lamentable nouvelle, Hélène s'écrie :

Cadet... Cadet occis!... 0 douleurs éternelles! Dans un moment d'ici je n'y penserai plus.

Cette psychologie féminine est profonde. Béliéro, qui sait tout, y répond par une haute philosophie maritale. Il attend, avec un flegme superbe, le châtiment qu'édicteront les chevaliers de l'Arc. Le jugement est prononcé. On lui appliquera, ainsi qu'à Sertouchaud, un fort coup de savate. Justice faite, le Sertouchaud revient en grommelant :

Cela m'a dégrisé.

Et Béliéro, qui se frotte les reins :

Ça ne fait pas le mal que j'aurais supposé.

La douleur, cuisante encore, le rendra bref :

Ce serait bien ici le cas d'une tirade. J'ai vu samedi soir, boulevard Saint-Martin, Un vieillard subissant à peu près mon destin. Je vous attendrirais en imitant ses rimes.

Mérinos Beliéro touche le point sensible de Marino Faliero, quand il reproche à son confrère infortuné de s'épancher en tirades trop copieuses. Les octogénaires doivent éviter la fatigue et l'essoufflement.

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