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CHAPITRE IV

LA JEUNESSE D ALEXANDRE DUiMAS

Ceux qui cherchent et qui croient discerner les signes précurseurs du romantisme, citent volon- 1;iers une tragédie en cinq actes de Pierre Lebrun, Marie Stuart, représentée avec succès à la Comédie-Française le 6 mars 1820. La préface atteste, en eiïet, quelques velléités d'innovation : « Je dois, dit l'auteur, cette tragédie à Schiller... Les critiques français m'ont reproché une imitation trop suivie de la pièce allemande ; les critiques étrangers trouveront peut-être que je ne l'ai point assez imitée... Quel que soit le jugement que l'on porte de cette pièce, peut-être me saura-t-on gré d'avoir essayé un rapprochement entre la Melpomène étrangère et la nôtre ; d'avoir opéré l'alliance de deux muses qui semblaient ennemies irréconciliables, et enfin d'avoir introduit sur le théâtre français, sans blesser la sévérité de notre goût et de nos règles, des formes et des couleurs qui manquaient à notre littérature dramatique, et que je

crois indispensables à la tragédie moderne. Je n'étais pas sans quelque crainte en entrant le premier dans une route nouvelle ; j'avais besoin de m'appuyer sur la force d'un autre; je ne me suis pas senti, je l'avoue, le courage de courir seul les risques d'un essai qui ne paraissait pas sans danger. )) Pierre Lebrun s'abuse. Il fut moins audacieux qu'il ne l'imagine ou ne l'annonce. Sa « tragédie moderne » est un peu vieillotte, et nous n'y pouvons voir qu'une bien pâle imitation de Schiller. Si elle souleva des applaudissements et fit couler des larmes, c'est que les spectateurs de 1820 avaient l'émotion complaisante. La grande scène d'Elisabeth et de Marie Stuart, qui devait prêter au pathétique, se résume en quelques tirades filandreuses. Le style manque de vigueur et de propriété. Leicester, abusant du monologue classique, dépeint ainsi l'infortune d'un homme partagé entre deux reines, à l'image de l'âne de Buridan sollicité par deux picotins :

Partout autour de moi je trouve un précipice.

Et Burleigh, le conseiller farouche qui incite Elisabeth à la vengeance, lui adresse cette adjuration :

Soyez un roi, non pas une femme timide.

Il y avait dans Marie Stuart une hardiesse, Pierre Lebrun n'a pas osé la maintenir. La scène III du cinquième acte montre la reine d'Ecosse parée pour aller à la mort. Elle a un vêtement blanc et porte sa couronne. Des deux côtés de la scène, se rangent ses femmes et ses serviteurs, qui manifestent une douleur profonde. S'approchant d'Anna Kennedy, sa fidèle nourrice, elle veut

lui laisser un témoip^nage d'affection. Lequel?

Pour toi, ton amitié met peu de prix à Ter, Anna, mon souvenir est ton plus cher trésor ; Prends-le donc ce mouchoir, ce gage de tendresse Que pour toi de ses mains a brodé ta maîtresse.

Il fallut supprimer le mouchoir, comme dans VOthello de Ducis. Pierre Lebrun écrivit en une seconde version :

Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse Qu'a pour toi de ses mains embelli ta maîtresse.

L'heure du mouchoir, qui n'était pas encore venue en 1820, va sonner en 1829 avec Henri III et sa Cour, d'Alexandre Dumas père. Ce fut une date, et surtout une résultante littéraire, l'apparition sur les planches, non pas même du drame, mais du mélodrame historique, genre hybride que Napoléon a dédaigneusement appelé « la tragédie des femmes de chambre. » A dire vrai, Alexandre Dumas père n'eut point à déterminer, il suivit un courant. Le goût public, las des Grecs et des Komains de pacotille, demandait au roman et au théâtre d'aller puiser dans le riche réservoir de notre histoire nationale. Casimir Delavigne lui-même, en sa timidité, s'aventura sur ce domaine avec sa pièce de début, les Vêpres siciliennes (1818). Alfred de Vigny publiait en 1826 son Cinq- J/ar.s, émouvante restitution d'un tragique épisode. Le Précis d'Histoire /uoderne, deMichelet, paraissait en 1827. Dès 1822, Defauconpret traduisait et vulgarisait Walter Scott, tandis que la librairie Ladvocat, avec des collaborateurs tels que Barante, Benjamin Constant, Charles de Rémusat, éditait une collection de C/iefs-d' œuvre des théâtres étran-

gers. Un écrivain de second plan, mais d'humeur assez batailleuse, Mély Janin faisait représenter, le 15 février 1827, à la Comédie-Française, un Louis XI à Péronne, en cinq actes et en prose, qui était découpé dans Quentin Dw^ward et qui bénéficia d'un soin de mise en scène inaccoutumé. Enfin, le consciencieux et élégant Vitet, explorateur attentif du seizième siècle, brossait de larges fresques historiques, les Barricades (1826), les Etats de Blois (1827), cependant que Prosper Mérimée préparait la Chronique de Charles IX. Alexandre Dumas, qui vivait dans cette atmosphère de curiosité intellectuelle, s'associa au mouvement général des esprits, en composant I/eriri/// et sa Cour. Non que ce fût son œuvre de début. Il avait déjà produit deux médiocres vaudevilles : la Chasse et V Amour, un acte en société avec MM. Rousseau et de Leuven, joué à l'Ambigu- Comique le 22 septembre 1823, et la Noce et V Enterrement, trois tableaux en collaboration avec MM. Lassagne et Vulpian, que la Porte-Saint- Martin représenta le 21 novembre 1826.

Sur toute cette période, il faut consulter, mais avec précaution, voire même avec quelque méfiance, les récits autobiographiques d'Alexandre Dumas père : ses Mémoires, où il s'est copieusement raconté et louange en dix volumes, ainsi que la préface de son Théâtre complet, intitulée : « Comment je devins auteur dramatique. » Fils du général républicain Thomas- Alexandre Dumas- Davy de la Pailleterie, le futur auteur des Trois Mousquetaires était né à Villers-Gotterets, le 24 juin 1802. Il perdit, le 26 février 1806, son père qui lui laissait pour tout héritage un nom illustré dans les guerres de la Révolution. L'animosité de

l'Empereur n'accorda ni pension ni secours à la. veuve d'un ancien compagnon d'armes, et lui refusa même l'audience qu'elle sollicitait. « Je vous défends, dit-il à Brune qui intercédait en sa faveur^ de jamais me parler de cet homme-là. » Et Alexandre Dumas s'écrie avec indignation^ dans ses Mémoires (I, 233) : « On ne croirait pas^ quand Napoléon, installé dans le palais des rois de France, remuait plus de millions que n'en avait jamais remué Louis XIV, on ne croirait pas que ce conquérant, ce vainqueur, ce César, cet Auguste, qui posait son pied sur l'Europe et étendait sa main sur le monde, laissât sciemment mourir de faim la femme et les enfants de celui qui avait pris le mont Cenis, fait capituler Mantoue, forcé les gorges du Tyrol et apaisé la révolte du Caire... Sire, vous êtes peut-être Annibal, vous êtes peutêtre César, vous êtes peut-être Octave; la postérité, qui n'est pas encore^venue pour vous, ou qui peut-être est venue trop tôt, en décidera; mais, à coup sûr, vous n'êtes pas Auguste ! Auguste plaidait lui-même pour le vieux soldat qui avait servi sous lui à Actium, et vous, vous condamniez à la misère la veuve de celui qui avait servi non seulement sous vous, mais encore avec vous ! J'ai dit qu'à votre défaut restait Dieu, sire. Voyons ce que Dieu fit de la pauvre famille abandonnée. » Un tel récit, déduit avec prolixité., emplit deux volumes entiers des Mémoires. Alexandre Dumas y conte sa jeunesse nonchalante et oisive, ses parties de chasse et de pêche aux environs de Villers-Cotterets, ses précoces amours, et les ambitions qui bouillonnaient dans sa cervelle de clerc de notaire, féru de littérature. Mais surtout il aime à se camper en une posture avantageuse devant

les contemporains et devant le postérité. Le voici peint par lui-même, à l'époque où il fréquentait, médiocre élève d'ailleurs, la classe de l'abbé Grégoire : <( Je faisais un assez joli enfant; j'avais de longs cheveux blonds bouclés, qui tombaient sur mes épaules, et qui ne crêpèrent que lorsque j'eus atteint ma quinzième année ; de grands yeux bleus, qui sont restés à peu près ce que j'ai encore aujourd'hui de mieux dans le visage ; un nez droit, petit et assez bien fait; de grosses lèvres roses et sympathiques; des dents blanches et assez mal rangées. Là-dessous, enfin, un teint d'une blancheur éclatante, lequel était dû, à ce que prétendait ma mère, à l'eau-de-vie que mon père l'avait forcée de boire pendant sa grossesse, et qui tourna au brun à l'époque où mes cheveux tournèrent au crépu. Pour le reste du corps, j'étais long et maigre comme un échalas. » {Mémoires, I, 288). Quinze ans plus tard, en 1829, nous avons la silhouette du jeune auteur d'Henri Illet sa Cour dessinée par Charles Séchan, le décorateur de l'Opéra, dans ses Souvenirs d'un homme de théâtre qu'a recueillis M- Adolphe Badin : « C'était alors, je m'en souviens encore aujourd'hui, un grand jeune homme d'une tournure élancée et bien prise, d'une physionomie intelligente et gaie, malgré le teint foncé de sa peau. » Enfin, le Journal des Goncourt, toujours prompt à la malveillance et au dénigrement, nous présente en 18GG le Dumas des dernières années, harassé et vaincu par le double surmenage du labeur et du plaisir : « Une sorte de géant, aux cheveux d'un nègre devenu poivre et sel, au petit œil d'hippopotame, clair, finaud, et qui veille, même voilé; et, dans une face énorme, des traits ressemblant aux traits va-

i,'-aement hémisphériques que les caricaturistes ])retent à leurs figurations humaines de la Lune. 11 y a je ne sais quoi, chez lui, d'un montreur de prodiges et d'un commis-voyageur des Mille et une Nuits. L;i parole est abondante, toutefois sans grand brillant et sans le mordant de Tesprit et sans la couleur du verbe : ce ne sont que des faits, des faits curieux, des faits paradoxaux, des faits épatants, qu'il tire d'une voix enrouée du fond d'une immense mémoire. Et toujours, toujours, toujours il parle de lui, mais avec une vanité de gros enfant qui n'a rien d'agaçant. 11 conle, par exemple, qu'un article de lui sur le Mont-Carmel a rapporté aux reUgieux 700.000 francs... Il ne boit pas de vin, ne prend pas de café, ne fume point; c'est le sobre athlète du feuilleton et de la copie. »

Quel chemin n'a-t-il pas parcouru pour arriver à cette situation^ prééminente dans la littérature, le jeune homme de vingt ans qui quittait Villers- Cotterets avec cinquante-trois francs dans sa poche et se rendait à Paris, bien résolu à conquérir la gloire? Il est vrai qu'avant de partir, jouant au ])illard avec le voiturier, il avait gagné six cents ])etits, verres d'absinthe, ce qui, à trois sous l'un, produisait dix-huit cents sous ou quatre vingt-dix francs, somme suffisante pour prendre douze fois la voiture. Il rêvait de théâtre. Qu'en connaissaitil à travers des lectures rudimentaires? Les tragédies de Corneille et de Racine, que sa mère lui avait mises entre les mains, l'avaient prodigieusement ennuyé: mais, lors d'un séjour à Soissons, ayant assisté à une représentation de VHainlet de Ducis donnée par des élèves du Conservatoire, il ressentit une émotion profonde. Sa curiosité dra-

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matique soudain s'éveillait. « Pour moi, dit-il, la question littéraire était complètement absente. J'ignorais même qu'il existât, de par le monde, un auteur nommé Shakespeare^ et, lorsque à mon retour, instruit qu'Hamlet n'était qu'une imitation, je prononçai devant ma sœur, qui connaissait l'anglais, le nom de l'auteur de Roméo et de Macbeth, je le prononçai comme je l'avais vu écrit. » Peu de jours après, s'étant procuré la brochure, il apprit par cœur le rôle du prince de Danemark, et, de même que le bon La Fontaine pour le prophète Baruch, il demandait à un chacun : « Connaissez-vous Hamletf Connaissez-vous Ducis? » C'est muni de ce mince bagage, auquel venaient se joindre les Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne et le Louis IX d'Ancelot, qu'il pensait s'ouvrir les voies du théâtre. Notons toutefois qu'avec son camarade Adolphe de Leuven, il avait commis le plan d'un vaudeville en un acte, intitulé le Major de Strasbourg, puis le Dîner d'amis, emprunté aux Contes à ma fllle de Bouilly, enfin un drame, les Abencérages, extrait du Gon- <salve de Cordoue, de Florian. Tous ces manuscrits devaient être portés à Paris par Adolphe de Leuven qui avait approché Talma, Scribe, mademoiselle Duchesnois, et qui même pouvait se flatter d'avoir eu une pièce refusée au Gymnase.

La fortune littéraire fut moins rapide qu'Alexandre Dumas ne l'espérait. Il a spirituellement raconté comment, arrivé à Paris au printemps de 1823 avec toutes les illusions de la vingtième année, il trouva porte close chez plusieurs des anciens amis de son père : le maréchal Jourdan, le général Sébastiani, le ministre de la guerre, Victor, duc de Bellune. Sa visite au général Foj;, député

libéral de l'Aisne, eut un résultat plus heureux, grâce à la recommandation d'un électeur influent. Encore lui fallut-il confesser sa profonde ignorance : il ne savait ni l'algèbre^, ni la géométrie, ni la physique, ni le droit, ni la comptabilité. A quoi pouvait-il être bon ? En désespoir de cause, le général lui demanda son adresse.

« 11 me présenta de l'encre et du papier ; je pris la plume avec laquelle cet homme venait d'écrire. Je la regardai, toute mouillée qu'elle était encore, et je la posai sur le bureau.

— Eh bien?...

— Je n'écrirai pas avec votre plume, général ; ce serait une profanation.

— Que vous êtes enfant 1 Tenez, en voilà une neuve.

— Merci.

J'écrivis ; le général me regardait faire. A peine eus-je écrit quelques mots, qu'il frappa dans ses deux mains.

— Nous sommes sauvés ! s'écria-t-il.

— Pourquoi cela ?

— Vous avez une belle écriture.

Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, je n'avais plus la force de la porter. Une belle écriture, voilà tout ce que j'avais ! Ce brevet d'incapacité, oh î il était bien à moi. Une belle écriture ! Je pouvais donc arriver un jour à être expéditionnaire ; c'était un avenir... Je me serais volontiers fait couper le bras droit ».

Le surlendemain, il entrait au secrétariat du duc d'Orléans comme surnuméraire, aux appointements de douze cents francs. Dès lors, avec une persévérance méritoire, il fît deux parts de son temps. Occupé huit heures par jour à son bureau.

obligé, une semaine sur deux, d'y revenir le soir de sept à dix heures, ses nuits seules lui appartenaient. Il consacra de longues veilles à lire, à étudier, à acquérir par un effort personnel l'instruction dont il n'avait que des bribes. Le théâtre particulièrement l'attirait. Après Corneille et Molière, il dévora Calderon, Gœthe, mais sa prédilection spéciale se tourna vers Shakespeare et Schiller: il s'apprêtait à leur faire sans scrupule de larges emprunts. Pour se justifier, il invoquera le mot de Molière : « Je prends mon bien où je le trouve », et aussi celui de Shakespeare, à qui l'on reprochait, ancêtre de M. Sardou, d'avoir cueilli une scène entière chez quelque confrère : « C'est une fille que j'ai tirée de la mauvaise société pour la faire entrer dans la bonne. » Alexandre Dumas pratiquera volontiers ce genre de détournement.

En attendant, il copiait des lettres d'une plume si experte qu'après neuf mois de surnumérariat, le l^*" janvier 1824, il était promu employé titulaire. Ses appointements passaient de douze cents francs à quinze cents, en suite d'un rapport de M. le directeur général qui contenait cette appréciation très flatteuse : « Je supphe Monseigneur d'accorder le titre de commis à ce jeune homme, qui possède une fort belle écriture, et qui même ne manque pas d'intelligence. » Monseigneur daigna ratiiîer la proposition. Peu de temps après, Alexandre Dumas fut dispensé de son travail du soir. C'était trois heures de plus, chaque jour, qu'il pouvait consacrer à son éducation littéraire et à son apprentissage dramatique.

Les représentations données par la troupe anglaise au théâtre de l'Odéon, en septembre 1827;,

ouvrirent devant lui des horizons inconnus et merveilleux. Il alla entendre toutes les pièces de Shakespeare qui parurent sur l'affiche. c( Je savais si bien mon Hanilet, écrit-il dans ses Mémoires (IV^ 280), que je n'avais pas eu besoin d'acheter le libretto ; je pouvais suivre l'acteur, traduisant les mots au fur et à mesure gu'il les disait. J'avoue que l'impression dépassa de beaucoup mon attente. La scène de la plate-forme, la scène de l'éventail, la scène des deux portraits, la scène de folie, la scène du cimetière me bouleversèrent. A partir de cette heure, seulement, j'avais une idée du théâtre, et, de tous ces débris des choses passées, (}ue la secousse reçue venait de faire dans mon ( .sprit, je comprenais la possibilité de construire un monde. C'était la première fois que je voyais au théâtre des passions réelles, animant des hommes et des femmes en chair et en os. » Dès lors, Alexandre Dumas, à ses heures de loisir et même i ses heures de bureau — quoiqu'on eût porté m traitement à dix-huit cents francs — ne cessa (11; chercher des sujets de drame. D'abord dans \\ alter Scott, l'auteur à la mode. En cette année S27, il touchait à son apogée. Il inspirait les ilieurs, les couturières, les modistes, les tapisicrs, les boutiquiers, voire même les gens de lettres, servum pecus, disait Horace. Le proramme des théâtres offrait simultanément : à la umédie- Française, Louis XI à Péronne, extrait <le Quentin Durward ; à la Porte-Saint-Martin, le ' hdteau de Kenilworih ; à l'Odéon, le Labyrinthe Woodslock ; k l'Opéra-Gomique, Leicester, de Scribe et Auber^ ou la Daine blanche, qui procède t«)ut à la fois du Monastère et de Guy Mannering. Alexandre Dumas avait imaginé d'écrire un drame

d'après les Puritains d'Ecosse, en collaboration avec Frédéric Soulié, le futur auteur de la Closerie des Genêts. « C'était, déclare-t-il dans les Mémoires^ une des plus vigoureuses organisations que j'aie connues, et je dirai de lui ce que Michelet disait un jour de moi : c'était une des forces de la nature ». Frédéric Soulié venait d'achever seul une adaptation de Roméo et Juliette, mais son tour d'esprit ne s'harmonisait pas avec celui de Dumas. Les Puritains d'Ecosse restèrent à l'état de projet.

Au cours d'une visite au salon, deux bas-reliefs de mademoiselle de Fauveau frappèrent et retinrent l'attention d'Alexandre Dumas. L'un représentait une scène de VAbbé qu'il connaissait, car aucun récit de Walter Scott ne lui était étranger ; l'autre, l'assassinat de Monaldeschi. Ce nom n'évoquait rien en sa mémoire. Il alla consulter la Biographie universelle chez Frédéric Soulié. Un beau sujet tragique se dressant devant ses yeux — une reine qui tue l'homme qu'elle a cessé d'aimer ou qui a cessé de l'aimer — il proposa à son ami une collaboration. Soulié refusa encore. Il fut convenu que chacun d'eux garderait ses droits sur Christine de Suède, Us se mirent séparément à la besogne. Alexandre Dumas s'était fait la main, au préalable, par une traduction en vers du Fiesque de Schiller, qui n'a jamais vu le jour et dont le manuscrit, mis au rebut, appartient à MM. Calmann Lévy. Quelques extraits en ont été publiés par les soins de M. Hippolyte Parigot, diligent historiographe.

Prendre Christine pour thème de tragédie était un acte d'audace. Ainsi en jugea uùe manière de vieil arbitre de l'école classique, Parseval de Grand-

maison, qui avait consacré vingt ans à produire Philippe- Auguste, poème héroïque en do«ze chants, et de ce labeur était sorti tellement fatigué qu'il avait oublié son propre nom. x\ppelé un jour comme témoin à un contrat de mariage, au moment de signer, il se précipita dans le jardin, en se frappant le front et en s'interpellant : « Malheureux! malheureux! comment t'appelles-tu? » Il ne pouvait pourtant pas le demander à son voisin. Par bonheur, l'heureux hasard d'un ami qui l'apostropha dans sa fuite, lui rappela qu'il était le poète Parseval de Grandmaison, et lui permit d'apposer sa signature.

En dépit de cette désapprobation, Alexandre Dumas termina sa Christine et résolut de la présenter à la Comédie-Française. Mais comment obtenir d'être lu ? Talma, qui l'avait pris sous sa protec lion, était mort. « Je me trouvai, dit-il, aussi embarrassé qu'une pauvre fille qui vient d'accoucher. Que faire de l'enfant bâtard, qui était né hors du légitime mariage de l'Institut et de l'Académie ? » Grâce à l'obligeante intervention de Charles Nodier, il eut une audition immédiate. Le baron Taylor, commissaire royal près le Théâtre-Français, le convoqua pour lire sa pièce, à sept heures du matin. « Quoique je sois, dit Dumas, l'homme le moins matineux de Paris peut-être, je fus pr.êt à l'heure dite. Il est vrai que je n'avais pas dormi de la nuit. » Quand il sonna chez le baron Taylor, un bruit étrange frappa son oreille et lui révéla qu'il se passait derrière cette porte quelque événement extraordinaire. « C'étaient des sons confus et glapissants qui, tantôt avaient l'air d'accents de colère, et tantôt retombaient dans le mat et formaient la basse d'une musique monotone et

continue. » Enfin une vieille bonne vint ouvrir. « ~ AhJ monsieur, dit-elle d'un air consterné, vous rendez un fier service à monsieur en arrivant, et il vous désire bien.

— Comment cela?

— Oh ! entrez, entrez, et ne perdez pas une minute.

(( Je me précipitai dans la chambre, ajoute Dumas, et trouvai Ta};lor pris dans sa baignoire comme un tigre dans une fosse, et ayant près de lui un monsieur qui lui lisait une tragédie à'Hécuhe. Ce monsieur avait forcé la porte, quelque chose qu'on eût pu lui dire. Il avait surpris Taylor, comme Charlotte Corday Marat, et il le poignardait dans le bain; seulement, l'agonie du commis saire du roi était plus longue que ne l'avait été celle du tribun du peuple. La tragédie avait deux mille quatre cents vers. »

Alexandre Dumas dut attendre dans une pièce voisine, tandis que»continuaitle ronron des rimes. Quand la lecture fut terminée, le bain était froid et l'attention du baron Taylor bien refroidie. Il consentit cependant à regagner son lit et à écouter Christine. Au sortir d'Hécube, c'était un soulagement. Au bout du premier acte, il demanda le second, puis le troisième, le quatrième, le cinquième, avec un contentement qui grandissait. Trois jours après, Alexandre Dumas lisait Christine devant le comité de la Comédie-Française. Le succès fut prodigieux. Il fallut répéter trois fois le monologue de Sentinelli et la scène d'arrestation de Monaldcschi. On reçut la pièce par acclamation, mais avec cette réserve mentionnée sur trois ou quatre des bulletins : « Une seconde lecture ou la communication du manuscrit à un auteur

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qui ait la confiance de la Comédie. » Cet auteur fut Picard, un bossu malicieux et malveillant, « avec de longues mains^ de petits yeux brillants et un nez pointu comme celui d'une fouine. » Ayant écrit la Petite Ville, qui n'était ni un vaudeville ni une comédie, mais une caricature dramatique, pouvait-il rien comprendre à ce qu'il appelait les grandes machines du romantisme'''! Il garda le manuscrit de Christine, le lut ou ne le lut pas, mais huit jours plus tard il le rendit à Alexandre Dumas, en lui demandant avec un sourire bénin : « Mon cher monsieur, avez- vous quelques moyens d'existence? — Monsieur, je suis commis chez M. le duc d'Orléans. — Eh bien, si j'ai un conseil à vous donner, allez à votre bureau, mon cher enfant, allez à votre bureau. » Par bonheur, au verdict de Picard le baron Taylor en opposa un autre tout contraire, celui de Charles Nodier, qui était ainsi libellé: « Je déclare sur mon âme et conscience que Christine est une des œuvres les plus remarquables que j'aie luesdepuis vingt ans. » Il y eut une seconde lecture au Comité. Cette fois encore, l'accueil fut enthousiaste, mais l'auteur était prié de s'entendre avec Samson pour quelques corrections. Ils ne s'entendirent pas, et le poète reprit sa pièce pour la transformer, tandis qu'une autre Christine, de M. lîrault, ancien préfet, était reçue à la Comédie-Française, et que Frédéric Soulié olfrait la sienne à l'Odéon. Qu'importe? Déjà Alexandre Dumas avait découvert un plus riche iilon. Sa fortune littéraire était placée sous une heureuse étoile. Gomme il allait conter les vicissitudes deChristine h un camarade, nommé de la Ponce, qui tenait dans sa vie l'office de confident de tragédie et dont le bureau était à l'étage

supérieur, il ne trouva pas celui qu'il cherchait. Telle est la version de Dumas, dans ses Souvenirs dramatiques. Dans les Mémoires, ce n'est pas pour voir de la Ponce, mais pour prendre du papier^ qu'il monta à la comptabilité. Quoi qu'il en soit de cette contradiction, il aperçut un volume d'Anquetil ouvert sur une table, y jeta les yeux et lut, à la page 95^ le récit suivant qui frappa son esprit et lui parut scénique :

« Bien qu'attaché au roi, et, par état, ennemi du duc de Guise, Saint-Mégrin n'en aimait pas moins la duchesse, Catherine de Clèves, et l'on dit qu'il en était aimé. L'auteur de cette anecdote nous représente l'époux indifférent sur l'infidélité réelle ou prétendue de sa femme. Il résista aux instances que les parents lui faisaient de se venger, et ne punit l'indiscrétion ou le crime de la duchesse que par une plaisanterie. Il entra, un jour, de grand matin, dans sa chambre, tenant une potion d'une main et un poignard de l'autre. Après un réveil brusque, suivi de quelques reproches : « Déterminez-vous, madame, lui dit-il d'un ton de fureur, à mourir par le poignard ou par le poison. )) En vain demande-t-elle grâce, il la force de choisir. Elle avale le breuvage et se met à genoux, se recommandant à Dieu et n'attendant plus que la mort. Une heure se passe dans ces alarmes. Le duc alors rentre avec un visage serein, et lui apprend que ce qu'elle a pris pour du poison est un excellent consommé. Sans doute cette leçon la rendit plus circonspecte par la suite. »

Tout aussitôt, l'imagination d'Alexandre Dumas vira la situation au tragique. Il chercha des détails complémentaires dans la Biographie universelle, dans les Mémoires de VEstoile, amalgama

l'aventure de Saint-Mégrin et du duc de Guise avec celle de Bussy d'Amboise et du seigneur de Monsoreau, y ajouta une réminiscence de VAbbé de Walter Scott, la scène où Murrey veut arracher à Marie Stuart son abdication. Un drame s'échafaudait, qui peut ainsi se résumer : « Un mari force sa femme à donner un rendez-vous à celui qu'elle aime, et il le fait assassiner. » En deux mois, l'ouvrage fut conçu, charpenté, écrit. Et Dumas le juge ainsi : « Il est facile de voir que la faculté dramatique est innée chez certains hommes." J'avais vingt-cinq ans ; Henri III était ma seconde œuvre sérieuse. Qu'un critique consciencieux la prenne et la soumette au plus sévère examen, il y trouvera tout à reprendre comme style, rien comme plan. J'ai fait cinquante drames depuis Henri III, aucun n'est plus savamment fait. » La lecture, d'abord chez madame Waldor en petit comité, puis chez Nestor Roqueplan devant le cénacle romantique, passa le succès de Christine. La représentation à la Comédie-Française allait être triomphale.

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