‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 41 sur 55 · LES TRADUCTEURS DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LES TRADUCTEURS DE SHAKESPEARE

Le romanlismo, en arborant le nom de Shakespeare comme un drapeau, se flattait de livrer une bataille qui fut une glorieuse revanche. Il incitait l'opinion publique à la révision d'un procès qu'il estimait mal juge, sur un dossier incomplet où s'étaient glissées des pièces falsifiées. La faute incombait a Voltaire. Après avoir révélé à la société polie une faible part des œuvres de William Shakespeare, il n'avait pas toléré que cette entreprise fût poursuivie par d'autres mains que les siennes. Des le premier jour, il fulmina contre la traduction commencée en 1770, terminée en 1782, et qui compte vingt volumes in-octavo. Pour mener à bien un labeur aussi considérable, Letourncur, censeur royal, puis secrétaire de la librairie, s'était assuré le concours de Fontaine-i\ralherbe et du comte de Gatuélan ; mais il avait omis de solliciter l'agrément du patriarche de Fcrney. Celui-ci désavoua et flétrit des gens assez osés pour

toucher à Shakespeare sans son approbation. Ce fut un crescendo de colère. « M. de Voltaire, dit Grimm en sa Correspondance littéraire de juillet 1776, quoiqu'il eût sans doute plus de raisons que personne d'aimer la gloire de ce grand homme, n'a pu apprendre sans indignation que des Français avaient eu la lâcheté de sacrifier à cette idole étrangère les couronnes immortelles de Corneille et de liacine. Son ressentiment patriotique a déjà éclaté de la manière la plus vive dans une lettre à M. le comte d'Argental (du 19 juillet 1776). 11 n'a point cru devoir, dans une affaire de cette importance, s'en rapporter uniquement au zèle trop pacifique de son cher ange ; il vient d'en appeler à l'autorité même de l'Académie française. » La lettre de Voltaire fut envoyée à d'Alembert le 26 juillet. Avant d'être communiquée en séance publique, à la solennité de la Saint- Louis, le 25 août, elle avait été lue en séance particulière, le 3 du même mois. Simultanément, on l'imprimait à Genève, avec un Avertissement inséré au verso du faux titre et ainsi conçu : « Dans la lecture qui a été faite à l'Académie française, on a retranché quelques passages de Shakespeare dont l'indécence prouve combien son critique a raison, mais ne permettait pas qu'on les lût dans une si grave assemblée. »

Le prétexte saisi et invoqué par Voltaire, ce fut une phrase du discours d'introduction où le traducteur déclarait que Shakespeare est « le génie souverain du théâtre. » Quel sacrilège littéraire! Quel outrage à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, mais surtout à Corneille et à Racine ! Légitime et seul héritier de leur génie tragique, l'auteur de Zaïre ne pouvait laisser impunie une pareille profanation.

En son exorde, il allègue l'exemple du cardinal de Uichelieu, du grand Corneille et de Georges Scudéry qui soumirent le Cid, tiré du théâtre espagnol, au jugement de l'Académie. « Aujourd'hui, dit-il, nous avons recours à cette même décision impartiale, à l'occasion de quelques tragédies étrangères dédiées au roi, notre protecteur; nous réclamons son jugement et le vôtre. » Par bonheur, le roi n'intervint pas. Louis XVI, qui venait de monter sur le trône et dont la culture littéraire était médiocre;, n'avait aucun grief contre Shakespeare, non plus, d'ailleurs, que contre l'Angleterre : il laissait ce soin au marquis de La Fayette. « Depuis plusieurs années, dit Grimm en juillet 177G, on voyait régner entre la France et l'Angleterre l'accord le plus parfait, l'union la plus touchante; il n'y eut jamais entre deux nations voisines et rivales un commerce de ridicules, de modes et de goûts mieux établi. Si nos épées, nos voitures, nos jardins sont à l'anglaise, toute la Grande-Bretagne ne raiïole pas moins de nos plumes, de nos pompons, de nos colifichets de toute ■spèce. Ces sages insulaires n'estiment guère moins nos cuisiniers que nous n'estimons leurs philosophes. Ils traduisent nos drames, nos brochures, comme nous traduisons leurs romans, leurs voyages. Si leurs jeunes lords viennent se ruiner en France pour des princesses d'Opéra, nos jeunes ducs à leur tour vont se ruiner en Angleterre pour des chevaux de course; et c'est ainsi qu'on oublie les vieilles haines, et c'est ainsi que disparaissent peu à peu ces préjugés barbares qui empêchaient les nations de s'instruire et de se civiliser réciproquement. Nous voyons avec beaucoup d'amertume et de douleur qu'une harmonie si désirée et si pré-

cieuse risque fort d'être troublée, et de l'être par une circonstance qui semblait faite pour l'aug-menter encore: c'est la malbeureuse traduction de Shakespeare qui vient de susciter cet orage. » Grimm observe, un peu ironiquement, en relatant la lettre courroucée de Voltaire : « Ne doit-on pas regarder cette démarche comme une déclaration de guerre en forme? Il est difficile de prévoir quelles en seront les suites ; mais elles ne peuvent qu'être infiniment graves. On sait le culte idolâtre que toute la nation anglaise rend au génie de Shakespeare. Permettra-t-elle à l'Académio française de discuter tranquillement les titres de ce culte? Reconnaîtra-t-elle la compétence de ces juges étrangers? Ne cherchera-t-elle pas à se faire un parti au sein même de notre littérature? A-ton oublié combien les querelles de ce genre, et pour des objets beaucoup moins intéressants, ont produit de haines, de sectes et de fureurs? Tous les esprits sont déjà dans une grande fermentation. » r/était prévoir des complications excessives pour une communication académique, fût elle môme rehaussée de l'autorité de Voltaire. Il raillait cet enthousiasme exubérant, si contraire aux usages du flegme britannique, qui était allé jusqu'à ériger un temple au fameux comédien-poète Shakespeare et à fonder un jubilé en son honneur. Certains Français ont voulu s'associer aux manifestations de ce fétichisme. « Ils transportent chez nous, dit Voltaire, une image de la divinité de Shakespeare, comme quelques autres imitateurs ont érigé depuis peu à Paris un vaux-hall; et comme d'autres se sont signalés en appelant les aloyaux des rost-beef, et en se piquant d'avoir à leur table du rost-beef de mouton. Ils se promenaient en frac les matins^

oubliant que le mot de frac vient du français, comme viennent presque tous les mots de la langue anglaise. La cour de Louis XIV avait autrefois poli celle de Charles II: aujourd'hui Londres nous tire de la barbarie. Enfm donc, messieurs^ on nous annonce une traduction de Shakespeare, ot on nous instruit qu'il fut le dieu créateur de Vart sublime du théâtre, qui reçut de ses mains Vexistence et la perfection. Le traducteur ajoute que Shakespeare est vraiment inconnu en France, ou plutôt déhgurc. » Devant cette allégation, Voltaire se révolte. On méconnaît ses droits de priorité et de i)ropriété. N'a-t-il pas découvert Shakespeare? Ne l'a-t-il pas fait sien? L'Académie permettra-t elle qu'une dépossession soit consommée au profit d'un Letourneur? Il rappelle ses titres et les énumère avec quelque fierté : « Les choses sont donc bien changées en France de ce qu'elles étaient il y a environ cinquante années, lorsqu'un homme de lettres qui a l'honneur d'être votre confrère fut le premier parmi vous qui apprit la langue anglaise, le premier qui fit connaître Shakespeare^ qui en traduisit librement quelques morceaux en vers (ainsi qu'il faut traduire les poètes). » Voltaire poursuit, en invoquant Pope, Dryden, Milton^ la philosophie de Newton, la métaphysique de Locke, et en se plaignant d'avoir été Lien mal récompensé de ses efforts. Avant lui, à l'en croire, on ne savait de l'Angleterre que le nom — et peutêtre la chanson — du duc de Marlborough. Son dessein de faire connaître Shakespeare fut regardé comme un crime de haute trahison et comme une impiété. Il a traduit notamment Jules César avec une absolue fidélité, les vers blancs en vers blancs^ les vers rimes en vers rimes, la prose en prose ; il a

rendu figure pour figure. Du moins il s'en vante. « Il a opposé — ce sont ses propres termes — Tampoulé à l'enflure, la naïveté et même la bassesse à tout ce qui est naïf et bas dans l'original. » Il reproche à Letourneur de n'avoir pas cette exactitude et de « dérober à notre culte » tant d'expressions brutales, tant de métaphores réalistes, que lui-même fait passer devant les yeux ou sous le nez des académiciens. La seule pensée de leur stupéfaction pudibonde doit, à distance, l'induire en joie. A travers la gauloiserie du texte, il semble qu'on entende les éclats de son rire. Le dix-huitième siècle avait la liberté des propos, et rAcadémie, fort honnête personne, permettait tout à Voltaire. Il imprime^ il crie avec complaisance ce que le timide Letourneur s'évertuait à gazer sous des périphrases, non sans prétendre littéralement traduire.

Justice faite du secrétaire de la librairie française, il se retourne A^ers Shakespeare et lui décoche, ainsi qu'à ses contemporains d'outre-Manche^ de rudes boutades. « Les Anglais, dit-il, copièrent les divertissements grossiers et barbares des confrères de la Passion. Les ténèbres de l'ignorance couvraient l'Europe: tout le monde cherchait le plaisir, et on ne pouvait en trouver d'honnêtes. On voit dans une édition de Shakespeare, à la suite de Richard 111, qu'ils jouaient des miracles en plein champ, sur des théâtres de gazon de cinquante pieds de diamètre. Le diable y paraissait, tondant les soies de ses cochons, et de là vint le proverbe anglais : Grand cri et peu de laine ». Quelle que soit la verve déployée par Voltaire, sa thèse est paradoxale et malsonnante. Sous les plaisanteries perce la mauvaise humeur un peu hargneuse. Il n'admet

pas qu'après lui on s'avise de toucher à Shakespeare, de le transplanter et de l'acclimater. C'était son domaine réservé. A Letournour il fait grief « d'immoler la France à l'Angleterre dans un ouvrage qu'il dédie au roi de France, et pour lequel il a obtenu des souscriptions de notre reine et de nos princesses. » Il le blâme d'écrire à la solde d'une librairie étrangère, il l'accuse de vouloir humilier sa patrie. En vérité, Voltaire, qui chercha ou accueillit tant de sympathies exotiques, nous la baille belle quand il prétend enfermer nos admirations dans le cercle étroit de nos frontières et de la littérature nationale. C'est un chauvinisme intellectuel singulièrement .mesquin. Le badinage sur « le monstre nommé Hamlet » paraît lourd et d'un choix douteux. L'exclamation : « Jugez, cours de l'Europe, académiciens de tous les pays, hommes bien élevés, hommes dégoût dans tous les états, » n'est que déclamation pure. De méchantaloi, pareillement, cette phrase empruntée à l'anglais llymer et reproduite allègrement, sous l'hypocrisie des réserves : (( Il n'y a point de singe en Afrique,, point de babouin qui n'ait plus de goût que Shakespeare. » Sentant qu'il est allé trop loin, dans la seconde partie de sa Lettre il esquisse de légères concessions, mais avec quelle mauvaise grâce f « La vérité, dit-il, qu'on ne peut déguiser devant vous, m'ordonne de vous avouer que ce Shakespeare, si sauvage, si bas, si effréné, et si absurde, avait des étincelles de génie. Oui, messieurs, dans ce chaos obscur, composé de meurtres et de bouffonneries, d'héroïsme et de turpitude, de discours des halles et de grands intérêts, il y a des traits naturels et frappants... On entrevit sur sa charrette, parmi la canaille de ses ivrognes barbouillés de

lie, des héros dont le front avait des traits de majesté. » Reste le paragraphe final, qui est un dernier coup de boutoir destiné à Shakespeare; « Figurez-vous, messieurs, Louis XIV dans sa galerie de Versailles, entouré de sa cour brillante; un Gilles couvert de lambeaux perce la foule des héros, des grands hommes, et des beautés qui composent cette cour : il leur propose de quitter Corneille, Racine et Molière, pour un saltimbanque qui a des saillies heureuses, et qui fait des contorsions. ))

A cette diatribe virulente il faut opposer le très judicieux article que contient la Correspondance de Orinim, en mars 1770, lorsque paraît le premier volume de la traduction de Letourneur. La critique et l'éloge y sont mêlés" à juste dose. Voltaire est traité, non en divinité infaillible, mais comme un merveilleux esprit, très personnel et impulsif, que la passion risque d'égarer. Voici l'une des restrictions les plus caractéristiques : <( Les dévots de Ferney n'ont pu voir sans beaucoup d'humeur un ouvrage qui allait instruire la France de l'adresse admirable avec laquelle M. de Voltaire a su s'approprier les beautés de Shakespeare, et de la mauvaise foi moins admirable avec laquelle il s'est permis ensuite de le traduire. » Grimm se plaint toutefois de ce que Letourneur et ses associés aient fait une œuvre dont l'infidélité trahissait et dénaturait le modèle. « M. Marmontel, remarquet il, a dit assez plaisamment que le Shakespeare de ces messieurs ressemblait à un sauvage à qui l'on aurait mis des dentelles, quelques broderies, un plumet, et que l'on aurait laissé d'ailleurs dans son costume naturel, sans coiiïure et sans culottes. » Moins sévères à Letourneur furent ceux qui ne

connaissaient pas Shakespeare, et qui eurent une impression neuve et profonde, l'émoi de pénétrer dans un pays inexploré et attirant. Tel était le cas de Sedaine. Celle révélation le plongea dans une sorte d'ivresse. «Vos transports, lui dit Grimm, ne m'étonnent point, c'est la joie d'un tils qui retrouve un père qu'il n'a jamais vu. » A très bon droit, l'auteur de la Correspondance indique — et c'est l'opinion équitable à laquelle il convient de se langer —qu'on découvre dans les pièces de Shakespeare « une touche plus vigoureuse et plus originale », mais que les chefs-d'œuvre de la scène française, en sa période classique^ « ont le mérite d'une exécution plus pure et plus finie. » Grimm, de môme, a suprêmement raison, et l'on croirait qu'il pressent les écarts et les bizarreries du romantisme, lorsqu'il précise le plus grand mal que pourrait produire en France la traduction de Shakespeare : « Ce serait de détourner nos jeunes gens de l'étude des seuls modèles dont l'imitation

)it sans danger ; ce serait de les inviter à s'essayer vainement dans un genre qui ne pourra jamais convenir ni aux mceurs ni à l'esprit de la nation. Il est sans doute beaucoup plus aisé de violer toutes les règles de l'art que d'en observer une seule. 11 n'est pas difticile sans doute d'entasser une foule d'événements les uns sur les autres, de mêler le jrotesque et le terrible, do passer d'un cabaret à un champ de bataille, et d'un cimetière à un trône... Enfin, l'on parvient avec bien moins de peine à exagérer la nature qu'à l'embellir. »

Voltaire eût voulu interdire qu'on traduisît Shakespeare : Grimm dissuadait de l'imiter. Ni les défenses de l'un, ni les conseils de l'autre ne fuicnt entendus par le poète Ducis^ qui^ après une

tragédie d'Amélise jouée ou plutôt huée en 1768 à la Comédie-Française, donna au même théâtre, le 30 septembre de l'année suivante, ne disons pas une traduction, mais une adaptation en vers d'Bamlet. « Je n'entends point l'anglais, écrit-il dans l'avertissement. » Delà vient qu'il suit timidement et vaguement un texte qui lui échappe. Le génie de Shakespeare est strictement anglais. Ducis voulut le franciser, et l'énerva. Pour débuter, il s'attaquait à l'œuvre la plus complexe et, pour ainsi parler^ la plus insaisissable. Son imitation, molle et fluide, élagua toutes les audaces de l'original. On eût dit qu'il avait pris Berquin pour collaborateur. Ainsi émasculé, Shakespeare était encore trop hardi pour les spectateurs français. La reine Gertrude, qui de concert avec Claudius a empoisonné son époux^ père d'IIamlet, regrette mollement son forfait. Elle est lâche dans le remords, comme elle l'a été dans rinfamie. Cette femme semble un bouchon qui flotte :

Seul bien des criminels, le repentir nous reste... Si l'amour m'aveugla, le repentir m'éclaire.

A sa suivante Elvire, qui lui demande quel monstre l'a conduite, elle répond avec une sorte de résignation fataliste :

L'amour.

Ecoute, et plût au ciel, puisqu'il faut te rapprendre, Que tout mon sexe ici fut présent pour nventendre!

Ophélie est une créature imprécise et incolore^ une ombre. Quant à llamlet, mélancolique et inconsistant personnage, quand Gertrude se tue devant lui, il dit simplement, comme par acquit de conscience :

Que faites-vous, ma mère ?

Et, avant que le rideau ne tombe, il émet ces sages et froides maximes, selon le goût philosophique :

Mes malheurs sont comblés, mais ma vertu me reste; Mais je suis homme et roi ; réservé pour souffrir. Je saurai vivre encor ; je fais plus que mourir.

De même sorte est l'arrangement de Roméo et Juliette, représenté à la Comédie-Française le 28 juillet 1772. Le chef-d'œuvre de Shakespeare, dénaturé, affadi, perd tout intérêt dramatique et romanesque. On y voit Montaigu revenir très vieux d'un long exil. Sonlils Roméo, qu'il ne reconnaissait pas, le venge des insultes de Thebaldo, fils de Capulet. Nouveau Rodrigue, il tue l'agresseur.

Mon père allait périr, j'ai rempli mon devoir.

Mais pourquoi, tout aussitôt, révèle-t-il à Capulet et la mort de Thebaldo et que, caché sous le nom de Dolvedo, il est l'héritier de la race exécrée des Montaigus ? Pourquoi le timide Ducis a-t-il supprimé les passages les plus pathétiques, ainsi la scène du balcon, et les vers délicieux sur le chant de l'alouette et du rossignol ? En revanche, pourquoi est-il allé emprunter à VEnfer de Dante l'épisode d'Ugolin, qui fait disparate ? Très déplaisante toute la scène oii Montaigu raconte à Roméo cette sinistre aventure :

Tu voulais être instruit du destin de tes frères, ils ne sont plus.

Incarcéré chez les Pisans, il a enduré la plus cruelle des tortures, imaginée par le frère de Capulet :

Un monstre ingénieux, un tigre impitoyable,

D'an complot supposé me fit juger coupable, Et, sans que du forfait on daignât s'informer, Dans une tour fatale on me vint enfermer.

Suit le récit mélodramatique qui devait provoquer chez le spectateur plus de stupéfaction que d'épouvante. A une question de Roméo, Montaigu répond avec force détails et un luxe d'amplilication :

Ce qu'ils ont fait ! demande à tes malheureux frères, Quand la faim, par degrés, éteignait leurs paupières, Dans ce cachot de mort s'ils ont dû soupçonner Q l'un jour aux Gapulets je pourrais pardonner ? Ce qu'ils ont fait! dis,traître,et quels étaient leurs crimes, Qaand, fixant à mes pieds de si chères victimes, Je les vis, tout en pleurs, pour moi seul s'attendrir, Et m'offrant, à genoux, mon sang pour me nourrir? Ce qu'ils ont fait ! barbare ! ah ! le ciel en colère M'a privé du seul bien qui flattait ma misère. C'eût été sur un monstre, au gré de mes désirs. D'assouvir ma vengeance, en comptant ses soupirs, D'observer ses douleurs, de suivre à cet indice La lenteur du trépas et l'horreur du supplice.

Vainement, au quatrième acte, le duc de Vérone presse Montaigu et Capulet d'oublier les discordes passées et d'abjurer leur rancœur :

Ah! tous les deux enfin, vivez pour la patrie.

L'implacable Montaigu refuse de pardonner. Alors Juliette, qui a résume tout son amour en cet aveu charmant,

Je naquis Montaigu, puisque mon cœur t'adore,

ne voit d issue que dans la mort partagée avec Koméo. D'où cette leçon solennelle, formulée par

le duc à l'adresse de ses sujets et à l'usage de la postérité :

Vous voyez quels effets votre haine a produits. Vos injustes fureurs, source de tant de crimes, Ont conduit à la mort d'innocentes victimes. Peuples, qu'un monument conserve à l'avenir De vos justes regrets l'éternel souvenir !

Ce prince qui moralise est un disciple des philosophes du dix-huitième siècle, un douhle de Ducis, lequel s'exprime ainsi dans V Avertissement annexé à la pièce : « Encouragé parles bontés du pnblic lorsque je donnai la tragédie à'Hamlet, j'ai fait de nouveaux efforts pour les mériter dans celle-ci. On a paru me savoir gré d'y avoir peint le caractère d'un homme dont l'àme^ autrefois vertueuse et tendre, se trouve dénaturée, pour ainsi dire, par la barbare persécution do ses ennemis et par l'amour le plus violent pour ses enfants. Le désir qu'il a de se venger a moins frappé quo la grandeur do ses malheurs, et les pleurs qu'il donne encore à ses fils ont peut-être attendri sur le sort de ce père infortuné. Il me reste à parler de la mort de Roméo et do Juliette ; sans doute il est dangereux de donner au théâtre l'exemple du suicide, mais j'avais à peindre les effets des haines héréditaires, et c'est sur cet objet seulement que j'ai voulu et du fixer l'attention du spectateur. Je crois inutile de m'étendre ici sur les obligations que j'ai à Shakespeare ot k Dante. Les poètes anglais et italiens nous sont trop connus pour qu'on ne sache pas ce que je dois à ces deux grands hommes. »

Le bon Ducis continua d'expurger Shakespeare, sous couleur d'embellissement, en adaptant le Roi

Leai^ (1783), Macbeth (1784), Jean sans Terre (1791), Othello (1792). Le Eoi Lear, accommodé à la manière sentimentale de Jean-Jacques et de Diderot, eut un immense succès d'émotion. Il fallut, le premier soir, que l'auteur, amené par ses interprètes, parût sur le théâtre, pour satisfaire à l'enthousiasme du puhlic. Ducis aimait les manifestations attendrissantes. A la seconde représentation du Roi Lear, il se lit accompagner de ses deux filles, qui eurent le bon goût de pleurer. C'était fort avisé. « Si elles n'avaient pas fondu en larmes, s'écriait-il, je les aurais étranglées de mes mains. » Le mouvement oratoire est beau, mais le geste n'eût pas suivi. Ces fleurs de rhétorique, écloses sous un souffle de déclamation, ont le parfum avant- coureur du romantisme.

Par malheur, Ducis abuse de la périphrase. Demander l'hospitalité, c'est solhciter

La grâce de fouler les roseaux près de toi.

Sainte-Beuve signale, à bon droit, certains vers cacophoniques dont voici un spécimen :

Fils du comte de Kent, quand voire noble audace....

Sur-le-champ, l'on se remémore la fameuse allitération de Voltaire :

Non, il n'est rien que Naninc n'honore.

D'autres scènes ont un air de majesté. Ainsi l'arrivée du roi Lear qui a rejoint sa fille^ à travers mille obstacles :

Qui l'a guidé vers vous?

— Les éclairs et les Dieux.

Moindre fut le succès de Macbeth, dont le sujet

rude et farouche choquait le goût français, alors enclin aux frivolités du théâtre. Quelques vers attestent chez Ducis le commerce intellectuel de Rousseau — ceux-ci, par exemple, que prononce Malcome, fils de Duncan :

Je vis libre et caché ; mon âme est calme et pure. Connais- tu quelque sort plus doux dans la nature?

Mais combien d'autres passages sont incohérents, combien d'images baroques et déconcertantes ! Voyez ce tableau de bataille :

Ou perce, on est percé sur des corps palpitants.

Et cette annonce d'une fanfare guerrière :

Ouel noble bruit, mon père, ici se fait entendre!

Après l'échec complet de Jean sans Terre, l'adaptation (VOthello dut, on grande partie, sa fortune au talent de ïalma. Il fit applaudir, par le public républicain de 1792, les tirades démocratiques du More de Venise :

Ils n'ont pas, tous ces grands, manqué d'intelligence, En co!isacrant entre eux les droits de la naissance : Comme ils sont tout par elle, elle est tout à leurs yeux. Que leur resterait-il s'ils n'avaient pas d'aïeux? Mais moi, fils du désert, moi, fils de la nature, Qui dois tout à moi- môme, et rien à l'imposture. Sans crainte, sans remords, avec simplicité, Je marche dans ma force et dans ma liberté.

Ce qui est bien selon logoùtdu temps, c'est l'invocation à l'Ktre suprême que lance llédelmone, fille d'Odalbert — noms que Ducis a préférés àDesdémone et Hrabantio. De mème,Cassio est devenu Lorédan, et Ingo s'appelle Pézarc. Il n'y a guère qu'Othello qui soit resté un personnage shakes-

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pearien. Tous les autres sont affadis. Lorédan^ fils du doge, fait une déclaration amoureuse à Hédelmono, qui, dans une scène suivante, lui remet non pas un mouchoir, mais son bandeau de diamants. Pourquoi? Pour secourir Odalbort dont les biens ont été confisqués par le Sénat. Othello s'émeut de la disparition de ce bandeau. Sa jalousie se déchaîne avec grandiloquence :

La couleur démon front nuit-elle à mou courage?... Si je n'ai point d'aïeux, comptez mes cicatrices.

Plus loin, ce cri sauvage du soldat parvenu, à l'âme propriétaire, qui se vengera de Lorédan :

Dans leur rage cruelle Nos lions du désert, sous leurs antres brûlants. Déchirent quelquefois les voyageurs tremblants.... Il vaudrait mieux pour lui que leur faim dévorante Dispersât les lambeaux de sa chair palpitante Que de tomber vivant dans mes terribles mains.

Ducis, qui aurait voulu contenter à la fois les mânes de Shakespeare et les cœurs sensibles, lit deux dénouements, l'un où Othello se tue sur le cadavre d'Hédelmone, l'autre où Odalbert, moins intraitable, arrive juste à temps pour empêcher le meurtre de sa fille et opérer une réconciliation plénière.

La génération romantique devait être sévère pour les adaptations de Ducis, que madame do Bawr, louangeuse du temps passé, a voulu défendre dans ses Souvenirs: «Les inventeurs, dit-elle, d'une poésie qu'on pourrait croire avoir été celle des Ostrogoths, n'ont pas craint de relever dans ses tragédies quelques vers rocailleux ou incorrects... Il faut songer qu'alors on n'avait point en-

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core fait do mélodrame à Paris. Le public n'était pas habitué à devenir témoin des contorsions que produit la colique chez les personnages qui sont empoisonnés dans la pièce. »

A travers les traductions successives de Guizot qui révisa Letourneur^ de Benjamin Laroche, plus fidèle, puis de François-Victor Hugo, plus truculent, et de Montégut, soucieux d'exactitude, — Shakespeare, mieux connu, finit par conquérir l'opinion française. Eu vain les derniers classiques protestaient, et l'excellent Ponsard, s'associant à leurs efforts dans sou discours de réception académique, écrit à Crémieux: « Je n'aime pas plus que vous ce fou et ce barbare de Shakespeare. Racine est accompli, Shakespeare est une sublime ébauche. Songez que l'admiration absolue pour Gilles Shakespeare est à la mode, que je fais acte de hardiesse en blasphémant contre l'idole. » Le jugement véridique et délînitif sera porté par Gustave Flaubert, un des hls naturels du romantisme : (( Quand je lis Shakespeare, déclare-t-il dans sa Correspondance (I, 1G3), je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d'une de ses œuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne, tout disparaît et tout apparaît. On n'est plus homme, on est œilj et des horizons nouveaux surgissent. » Rude fut la bataille qui assura le triomphe de Shakespeare. Théophile Gautier en a relaté certaines péripéties dans son Histoire du Romantisme, et Charles Maurice, anecdotier diligent, précise le formidable échec essuyé, le 31 juillet 1822, par la troupe d'acteurs anglais qui avait voulu s'essayer à la Porte-Saint- Martin : « On a commencé Othello, mais bientôt les interruptions, les quolibets et les injures, que

Barton, tragédien do talent, n'a pu même conjurer, ont arrêté la pièce. Une boxe horrible s'en est suivie. Une haie do gendarmes, protégeant l'acteur français qui a demandé s'il fallait continuer, a facilité la représentation des Rendez-vous bourgeois, travestis à l'anglaise. Mais, à la fin, des pommes, des gros sous,, des fragments de pipes sont tombés sur le théâtre. Miss Gaskill, la soubrette, a reçu prèsde l'œil une pièce de cuivre et s'est évanouie. Un joli mot a été dit par un acteur anglais qu'on voulait consoler : « J'espère encore, nous connaissons les Français, et nos femmes vont paraître. »

Cinq ans plus tard, à l'Odéon, tout autre accueil, lors des représentations de Charles Kemble et de miss Smithson. Le romantisme avait conquis à Shakespeare les sympathies do la jeunesse, et Armand de Pontmartin, dans ses Souvenirs cVun vieux critique^, constate que, le 15 septembre 1827, Roméo et Juliette souleva les acclamations unanimes d'une salle enthousiaste. Trois jours après, Othello rencontra quelques résistances. MM. Porel et M on val observent à ce sujet, dans leur Histoire de l'Odéon : « La scène du meurtre parut au dessus de ce que pouvait supporter alors une assemblée française. » Déjà Frédéric Soulié avait composé une tragédie de Roméo et Juliette, en cinq actes et en vers, qui, reçue à la Comédie avant les représentations des acteurs anglais, finalement fut jouée à rOdéon le 10 juin 1828. Les modifications apportées à la donnée de Shakespeare n'étaient pas très heureuses. Capulet, après avoir perdu deux filles et six fils, rj'a plus que deux enfants, Thibald et Juliette. Celle-ci^ devant que le rideau se lève sur le premier acte, a secrètement épousé

Roméo. Elle est donc fort embarrassée^, lorsque son père veut la marier au comte Alvar, riche Espagnol. Pour éviter un double emploi et le crime de bigamie, elle absorbe un ])oison qui n'est qu'un soporiflque. lioméo, la croyant morte, s'empoisonne en bonne forme, et tous deux rendent le dernier soupir, tendrement enlacés. La versification de Frédéric Soulié est médiocre. Juliette, s'épanchant avec sa camériste, vante en cestermes les modulations de Roméo :

Les chants des troubadours me plaisaient autrefois ; Je n'aime plus les chants que ne dit point sa voix.

Au début du second acte, le jour commence à poindre, et Roméo ])rend congé de Juliette, sans doute un peu somnolente :

Ah ! pour me dire adieu, détache de tes pieds Tes regards loin des miens trop longtemps oubliés.

Victor Hugo, qui fut lent à s'émouvoir en faveur de Shakespeare, entra en campagne durant les années d'exil et lui consacra une dissertation copieuse, ainsi qu'une préface pour la traduction de son fils François-Victor. Il rappelle les sacrilèges littéraires commis par Voltaire, dans la fameuse et triste lettre à La Jlarpe où il traite vShakespcare dlîistrion barbare et s'écrie : « Avez-vous lu les deux volumes de ce misérable Letourneur? Il sacrifie tous les Français sans exception à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès. Il y a déjà deux tomes imprimés qu'ofi prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cimts ans. » En 1804, dans l'exil d'IIauteville-IIouse, Victor Hugo, reconnaissant de l'hospitalité britannique, entonnait un hosannah en l'honneur de

Shakespeare et dédiait à l'Angleterre la glorifi» cation de son j)oète. Trente-cinq ans plus tôt, Alfred de Vigny, moins tumultueux et plus hardi, consommait le grand acte révolutionnaire, suprêmement romantique, de traduire en vers le More de Venise et de remporter la victoire sur le classicisme épouvanté. En faisant, suivant son expression^ « escalader par cet Arabe la citadelle du Théâtre-Français, » il parachevait la préface de Cromwell et préparait les voies à Hernani. Pourquoi le génie discret et pur d'Alfred de Vigny disparaît-il dans l'apothéose de Victor Hugo?

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