‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 42 sur 55 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

Sans avoir ni l'abondance de Victor Hugo, ni la sensibilité de Lamartine, ni la vibration de Musset, Alfred de Vigny fut à la fois le plus noble et le plus hautain des littérateurs romantiques. Né à Loches le 28 mars 1797, mort à Paris le 17 septembre 1863, il vécut, presque dans la solitude et le silence, les trente dernières années d'une existence fière et désenchantée. Du sommet de sa tour d'ivoire il jetait sur l'humanité bourdonnante un regard mélancolique. Aristocrate de race, il avait une âme compatissante et attendrie, dont il refrénait les élans. Son père, ancien officier, sa mère, d'une beauté exquise, lui transmirent les fjualités de l'honnête homme, l'air du grand seigneur, peu de patrimoine et les dons du génie. Aussi bien il s'est peint lui-même en quelques traits rapides et précis, il nous a offert la substance de son autobiographie intellectuelle et morale dans le Journal d'un poète, à la date du 23 décem-

bre 1831 : « Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s'en tire jamais dans cette société basée sur l'or. Je suis le dernier fils d'une famille très riche. — Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept ans, et gai, et plein de grâces, do manières. — On m'élève bien. On développe le sentiment des arts que j'avais apporté au monde. — J'eus, pendant tout le temps de l'Empire, le cœur ému, en voyant l'Empereur, du désir d'aller à l'armée. Mais il faut avoir l'âge ; d'ailleurs, le grand homme est détesté ; on éloigne de lui mes idées, autant qu'il se peut. ^— Vient la Restauration, — Je m'arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocarde blanche au chapeau, m'unir à tous les royalistes qui s'annonçaient faiblement. — J'entre dans les compagnies rouges à grands frais. — Un cheval me casse la jambe. Boitant et à peine guéri, je pris la déroute de Louis XVIII jusqu'à Béthune, toujours à l'arrière-garde et en face des lanciers de Bonaparte. — En 1815, dans la garde royale, après un mois dans la ligne.. J'attends neuf ans que l'ancienneté me fasse capitaine. — J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poète, triple titre à la défaveur. — Je me marie après quatorze ans de services, et ennuyé du pkt service de paix. » En peu de mots, et d'un style presque télégraphique, Alfred de Vigny dit l'essentiel sur ses origines et les débuts de sa carrière Plus loin, il ajoute qu'à deux ans il quitta Loches pour n'y jamais revenir, et qu'il fut élevé à Paris, « entre son père et sa mère et par eux, avec un amour sans pareil. » Ils avaient déjà perdu trois fils : Léon, Adolphe et

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Emmanuel, morts avant la naissance d'Alfred, seul rejeton d'une vieille famille de la Beauce. L'aïeul possédait des domaines nombreux et considérables, que le Journal d'un poète énumère avec complaisance : « Vigny, le Tronchet, Gravelle, Emerville, Saint-Mars, Sermoise, Lourquetaine, etc., etc., étaient des terres à lui. Il ne m'en reste que les noms sur une généalogie. » Toutes ces propriétés, devenues biens nationaux, furent achetées à vil prix et payées en assignats par les hommes d'affaires de la maison. Ils n'eurent garde de les restituer à leurs anciens possesseurs. Ce dénouement idyllique ne se voit qu'à la Comédie- Française, dans Mademoiselle de la Seiglière.

On a volontiers souligné, voire raillé la gravité plutôt altière d'Alfred de Vigny. Jules Sandeau, directeur de l'Académie, ne craignit pas de décocher cette phrase ironique, en recevant son successeur, Camille Doucet : « Personne n'a vécu dans sa familiarité, pas même lui. » A ce grief injuste, ou tout au moins outré, le poète a répondu par avance en des termes qui lui restituent son véritable aspect : « La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native. Elle m'a été doimée par la vie. Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres, et à l'armée par les ofliciers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur. Le monde ne vit plus, pour jamais, que les idées. » Le métier militaire, qu'il voulut aimer et dont il parla avec une absolue franchise, lui fut très rigoureux. Son être physique et moral y souffrait cruellement. iMalade, exténué en 1819, il continuait son service, restait debout et marchait, (c Ce n'est, écrit-il, que lorsqu'un homme est mort qu'on

croit à sa maladie dans un régiment. Après son enterrement, on dit : « Il paraît cju'il était vraiment malade. » S'il est au lit, on dit : « Il fait semblant. » S'il est malade de la poitrine et sort pour prendre l'air, on dit : « C'est se moquer de ses camarades et leur faire faire son service. » — Cette dureté se gagne. On se moque de vous si vous avez pitié d'un soldat. Là, vous avez horreur d'un homme qui se brûle la cervelle, on croit que cette résotion ressemble à la révolte contre l'autorité. On devient impassible et dur. » Alfred de Vigny éprouva, tout le premier, ces sentiments de contrainte et de rudesse impitoyable. 11 s'infligea les tortures professionnelles, comme une sorte de flagellation, en s'évertuant à y trouver la satisfaction ou Tappétence d'un idéal. Voici le souvenir qu'il en garde : « Je pris ceparti contre moi-même et je dis : a J'irai jusqu'à la fin. » Je marchai une fois d'Amiens à Paris par la pluie avec mon bataillon, crachant le sang sur toute la route et demandant du lait à toutes les chaumières, mais ne disant rien de ce que je souffrais. Je me laissais dévorer par le vautour intérieur. » En un passage du Journald^un poè^e, figure le mot de son cousin, le comte James de Montrivault, colonel du régiment où Alfred de Vigny était capitaine. Il se défendait ainsi du reproche de fatiguer ses soldats : « Mou ami, il faut toujours exiger des hommes plus qu'ils ne peuvent faire, afin d'en avoir tout ce qu'ils peuvent faire. » Et le lettré, qui avait retenu dans la vie intellectuelle et philosophique beaucoup de la discipline des camps, donnait son acquiescement à cet emploi de l'aiguillon : « C'était un bon principe militaire venant d'un bon officier. ))

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Très fier de son origine aristocratique, Alfred de Vigny s'était affligé, en sa prime enfance, de voir la noblesse dédaignée et injuriée. A cet égard, des souvenirs de collège lui laissèrent une impression de tristesse ineffaçable qu'il évoquait avec amertume, au déclin des ans. Il croyait entendre les quolibets de ses camarades, qui appartenaient à des familles bourgeoises, attachées aux principes de la Révolution. « Quelquefois, raconte-t-il, ils me disaient : — « Tu as un. de à ton nom : estu noble ?» — Je répondais : — « Oui, je le suis. » — Et ils me frappaient. Je me sentais d'une race maudite, et cela me rendait sombre et pensif. » Son père cependant, qui était doué d'un esprit très fin, avait eu soin de l'éclairer sur la vraie noblesse si distincte du faux orgueil, en lui citant une réplique de M. de Coulanges à madame de Sévigné, laquelle était assez entichée de blason : «Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit notre charrue. L'un a dételé le matin, l'autre l'après-dîuée. Voilà toute la différence. » Mais, chez l'enfant qui devait être plus tard un illustre poète, persistait le sentiment de l'injustice. Les élèves de sa classe, plus grands et plus robustes, « s'indignaient de voir des prix d'excellence donnés constamment à un petit garçon dont le corps ressemblait par sa délicatesse à celui d'une petite fille. Us me prenaient, ajoute-t-il, le pain de mon déjeuner, et je n'en rachetais la moitié qu'à la condition de faire le deooir\ le thème ou. l'ainplifîcation (\ii quelque ^ra/ic/, qui m'assurait à coups de [)oing la conservation de cette moitié démon pain. Il prenait l'autre pour son droit, le thème en sus, et je déjeunais. » De la sorte, sous l'Empire, dans les établissements de l'Université, les collégiens

pratiquaient la politique européenne de Napoléon : la raison du plus fort, annoncée par le bon La Fontaine. Est-ce que l'enfance n'est pas un microcosme?

La véritable éducation d'Alfred, de Vigny se lit, non pas sur les bancs^ mais dans la bibliothèque paternelle qui fournit un aliment inépuisable à sa curiosité, à sapassiondelecture.il parcourait tous les sentiers des connaissances humaines, tantôt s'enthousiasmant pour les mathématiques et se préparant aux ex.aniens de l'Ecole polytechnique, tantôt ébauchant des comédies, des romans, des tragédies, selon le goût néo-classique et apprêté de l'époque impériale. <( Cette ressemblance, ditil, me devenait insupportable, je déchirais sur-lechampcequej'avais écrit, sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant vite mûri mes idées et n'en trouvant pas encore la forme. Cependant, je sentais en moi un invincible désir de produire quelque chose de grand et d'être grand par mes œuvres. » Cette ferveur d'idéal lui inspirera un jour les deux strophes sublimes, où, s'adressantà une amie et comme à une Musc mystérieuse, il élève la noblesse de l'esprit au-dessus de celle du berceau :

Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,

Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.

J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme

Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.

Qu'il soit ancien, qu'importe? il n'aura de mémoire

Que du jour seulement où mon front l'a porté.

Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi. J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes Empreintes, sur le flanc, des sceaux de chaque roi.

A peine une étincelle a relui dans la cendre.

C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre ;

Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.

Les loisirs de la vie de garnison permirent à Alfred de Vigny de tourner sa pensée et d'orienter son labeur vers la littérature. « L'ennui, lisons-nous dans le Journal d'un poète, est la maladie de la vie. Pour la guérir, il suffit de peu de chose : aimer ou vouloir. » Or, ce gentilhomme s'ennuya profondément et majestueusement. Son idéal se heurtait à la réalité, comme un oiseau captif aux barreaux de sa cage. Il demanda à la poésie de calmer ses angoisses, de reposer la lassitude de ses aspirations audacieuses et déçues. « Le travail, dit-il, est un oubli, mais un oubli actif qui convient à une âme forte. » Et il ajoute : «Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie. » Il aima avec une nuance de mysticité sensuelle; il eut un don d'admiration solennelle qu'il ne dédaignait pas de reporter sur lui-même; il inventa peu, mais avec le sceau du génie ; il ne voulut que par intermittence. Pourtant il avait conçu d'amples projets, que son imagination légèrement fastueuse résumait en cette maxime : <( Qu'est-ce qu'une grande vie? C'est un rêve de la jeunesse réalisé dans l'âge mûr. » Certes, il fut loin, quoi qu'en pense son exécuteur testamentaire Louis Katisbonnc, de réaliser tous ses rêves. Qui de nous, d'ailleurs, s'en pourrait flatter^ Le souffle ne lui manquait pas, mais il était d'une humeurtrop rebelle à l'action continue pour remplir entièrement son dessein. Il eut, par intervalles, de sublimes coups d'aile qui l'emportaient sur les sommets. Théophile Gautier comparait, en une métaphore poétiquement exacte,

la splendeur sereine d'Alfred de Vigny aux astres blancs et doux de la Voie lactée, à « ces nébuleuses gouttes de lait sur le sein bleu du ciel, qui brillent moins que d'autres étoiles^ parce qu'elles sont placées plus haut et plus loin. »

Un hasard heureux affirma sa vocation et lui donna confiance en sa fortune littéraire. Vers 181G — car il omet de préciser la date, mais il était lieutenant de la garde royale à Versailles — il avait terminé une tragédie de Julien l'Apostat qui, plus tard, lui parut digne d'être brûlée. Il la lut, telle quelle, à M. de Beauchamp, auteur de quelques livres d'histoire. Celui-ci, après avoir entendu le premier acte, serra la main du jeune officier et lui dit avec effusion : « Souvenez-vous de ceci; à dater d'aujourd'hui, vous avez conquis votre indépendance. » Douze ans encore, jusqu'en 1828, Alfred de Vigny demeura dans l'armée, mais en cherchant et en trouvant la route qui devait le conduire au romantisme. Loin de regarder la littérature comme une profession et la poésie comme un métier, il ne prenait la plume que lorsqu'il sentait venir l'inspiration. En 1822, sous le titre de Poèmes, il publia, sans nom d'auteur, un recueil de vers qui n'attira pas l'attention; puis il composa les deux œuvres. Moïse et Éloa^ auxquellesildutla notoriété etles premiers sourires de la gloire. Moïse, paru en 1826, mais qu'Alfred de Vigny avait depuis quatre ans en portefeuille, montre le prophète hébreu gravissantle mont Nébo sous l'accablement de sa mission. Il adresse à l'Eternel cette prière mélancolique, après une carrière trop longue et une tâche t|'op lourde :

0 Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !

Si Moïse est le rêve du repos dans l'au delà de la mort, le poème dCÉloa, conçu l'année suivante (1823), offre laglorilicationdelapitié. D'une larme du Christ est issue une créature céleste^ radieusement belle, qui s'éprend de quelque séraphique tendresse pour un ange maudit. Eloa, en un vague espoir de réconcilier l'enfer et le ciel, rejoint l'exilé et lui apporte d'immatérielles consolations. Hélas! ellesera victime de sa généreuse chimère. Elle succombe aux ensorcelantes paroles,, au sortilège sentimental du Don Juan tombé de l'empyrée.

Quand ce mystique chef-d'œuvre fut publié dans lesPoéme.s antiques et modernes, Alfred de Vigny suscita l'enthousiasme de la jeune école romantique qui cherchait des chefs et ne demandait qu'à admirer la révélation de l'art nouveau. Loin de s'attendre à une popularité si éclatante et si soudaine, le poète ne voulait imprimer Éloa qu'à vingt exemplaires. Le succès l'encouragea à tenter une autre entreprise qui devait être encore plus retentissante. Parti en 1823 pour l'expédition d'Espagne et promu capitaine, il ne franchit pas les Pyrénées : sa brigade demeura en observation sur la frontière. C'est là, dans la contrée toute peuplée dessouvenirs de Charlemagneet de Roland, qu'il traça le plan de Cinq-Mars. Ne demandez point à ce roman, dit historique, la scrupuleuse exactitude de l'histoire. Pas plus que dans Marion de Lornie, vous n'y trouverez le vrai Louis XIII ni le vrai Richelieu. Alfred de Vigny a voulu et su nous attendrir sur une grande infortune, pathétique épisode encadré dans nos annales. De la part du poète, qui se faisait romancier, il y avait un acte de condescendance envers la foule indifférente

au sublime, éprise des sentiments moyens et des émotions faciles. L'auteur eut soin, dans les notes qu'il léguait à Louis Ratisbonne, de souligner l'importance rétrospective de son sacrifice : « En faisant Cinq-Mars, je dis à mes amis : « C'est un ouvrage à public. Celui-là fera lire les autres, ^q ne me trompais pas. »

En 1826, avant la trentième année, Alfred de Vigny était un des maîtres de la nouvelle littérature. 11 marchait presque de pair avec Lamartine, il devançait Victor Hugo. Par Cinq-Mars, il ouvrait la voie à Henri III et à Hernani. Aussi bien avait-il pleinement conscience de son génie. L'admiration qui l'entourait ne lui semblait pas disproportionnée à ses mérites. Dans le Journal cVun poète. \\ii recueilli et approuvé quelques-uns des éloges dont il était gratifié. Les plus dithyrambiques sont venus naturellement à sa mémoire et sous sa plume : « Un jour, Armand Carrel a dit, en parlant de moi : « Voilà une belle âme; il faut la montrer ! » A la suite de ce mot d'un homme que je n'ai jamais connu, parut le grand article du National sur ma vie et mes œuvres. Il était de M. Rolle, homme d'un esprit rare et des plus étendus. » — Comment ne pas trouver d'esprit à qui vous comble de louanges? — Alfred de Vigny reproduit également les paroles que lui adressa Henri de Latouche, en sortant du cimetière après l'enterrement de Charles Nodier : « J'ai suivi de loin votre vie. Qu'elle est simple et belle! Vous faites encore que l'on peut s'honorer d'être homme de lettres. » L'honneur et les vocables qui en dérivent reviennent souvent dans la phrase d'Alfred de Vigny. \\ est hanté d'une glorieuse obsession, qui lui a dicté l'aphorisme : « L'honneur, c'est la poésie du devoir. »

Si ce caractère de grand seigneur adonné aux lettres ne manque pas d'un certain contentement de soi, l'homme privé avait de la grâce. C'était une sorte de misanthrope de haut lignage. Naturellement pessimiste, il se permettait d'écrire ce calembour philosophique : « Si le bonheur n'était qu'une bonne heure ? s'il ne nous était donné que par instants ? » Il aimait, en son humeur dolente, à faille le tour de son cœur ; il se plaignait avec constance des hommes et des choses, il s'apitoyait sempiternellement sur son destin : « Hélas! toujours la même vie ! Je quitte le chagrin pour la maladie et la maladie pour le chagrin. » En dépit de tout, comme Alceste, il se faisait aimer. Cherchons le secret de cette attirance. Madame Ancelot, dans le volume. Un salon de Paris, s'extasie sur sa beauté : « Quelle est donc cette figure gracieuse et maligne en môme temps, qui ressemble à un page prêt à faire une espièglerie? Prenez garde ! il est capable, à en juger par son air, de déroberun ruban à celle-ci, un baiser à celle-là ; c'est Chérubin, blond, vif, alerte, et déjà officier; oui, c'était un officier de la maison du roi. Et notre officier, déjà rêveur, pensait à représenter avec un charme infini les douleurs d'un poète méconnu dans le drame de Chatterton, et prenait alors les leçons de l'expérience pour son bel ouvrage des Grandeurs et des Servitudes militaires. Oui, ce malin visage, qui se cache entre ces doux visages de femme, c'est le comte Alfred de Vigny. » En regard de ce portrait, dessiné par madame Ancelot avec une complaisance presque amoureuse, voici celui que trace Lamartine, et qui n'est pas moins flatteur. Les poètes d'alors, loin d'appartenir à la race irritable dont parle Horace,

se louangeaîent et s'aimaient^ pour la commune gloire du romantisme : « Il avait une belle et douce physionomie. Ses cheveux fins et luisants, des cheveux ruisselants d'inspiration, se rejetaient en arrière pour découvrir un front poli, légèrement teinté de blanc et de carmin, gracieusement déprimé vers les tempes. Il avait des yeux bleus de mer qui dédaignaient de chercher la pensée d'autrui, le nez droit, et ses lèvres, rarement fermées, gardaient le pli habituel d'un sourire en songe: son menton solide était de ceux qui appellent le creux de la main pour s'y reposer, .menton de rêveur ou de penseur, comme un grand poète le veut. Le visage de M. de Vigny avait cette blancheur rose, cette pureté de teint où transparaît la pureté de l'âme intérieure. Le timbre de sa voix était égal et grave. Sa taille était médiocre, mais bien prise. »

Après cette strophe lyrique, écoutons l'antistrophe un peu railleuse. Nous la trouverons dans les Mémoires d'Alexandre Dumas (V, 283) : « De Vigny était un singulier homme : poli, affable, doux dans ses relations, mais affectant l'immaté rialité la plus complète; cette immatérialité allait, du reste, parfaitement à soncharmant visage aux traits fins et spirituels, encadré dans de longs cheveux blonds bouclés, comme un de ces chérubins dont il semblait le frère. De Vigny ne touchait jamais à la terre que par nécessité : quand il reployait ses ailes, etqu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité, et parce que, au bout du compte, cela lui était plus commode pour les courts entretiens qu'il avait avec nous. Ce qui nous émerveillait surtout, Hugo et moi, c'est

que de Vigny ne paraissait pas soumis le moins du monde à ces grossiers besoins de notre nature, que quelques-uns de nous — et Hugo et moi étions du nombre de ceux-là — satisfaisaient, non seulement sans honte, mais encore avec une certaine sensualité. Personne de nous n'avait jamais surpris de Vigny à table. Dorval, qui, pendant sept ans de sa vie, avait passé chaque jour plusieurs heures près de lui, nous avouait, avec un étonnement qui tenait presque de la terreur, qu'elle ne lui avait jamais vu manger qu'un radis'! Proserpine, qui cependant était déesse, n'avait pas, elle, cette sobriété; enlevée par Pluton, entraînée en enfer, elle avait, dès le premier jour, et malgré la préoccupation que devait naturellement lui donner le séjour peu récréatif où elle avait été conduite, mangé sept grains de grenade! Tout cela n'empêchait point de \'igny d'être un agréable confrère, gentilhomme jusqu'au bout des ongles, très capable de vous rendre un service, très incapable de vous jouer un mauvais tour. » Non moins malicieux, mais plus académique en la forme, est le jugement de Sainte-Beuve, qui notait chez Alfredde Vigny une conversation toute fine et pointillée, avec une propension à dévider les mots comme des perles qu'il aurait comptées et admirées avant de les sertir. P]n même temps, il mimait et seinblait caresser sa phrase. « Tout parle en lui, dit l'auteur des Causeries du lundi, quandil vous décrit quelque objet : son geste, son ongle élégant, sa paupière so3'euse qui se plisse^ sa lèvre discrète qui sourit en s'amincissant. » Ce style fini, léché, donne à Sainte-Beuve l'impression d'une miniature; mais l'attitude maniérée du peintre, qui contemple son pinceau, sa pa-

lettc et son œuvre, n'est pas sans lui paraître un peu ridicule. Il risque le mot, pais il cherche à le reprendre en regardant — tel un enfant son cerf-volant — cet aède qui s'envole vers la Voie lactée. Le succès vint ravir à Alfred de Viguy toute simplicité. «Le militaire et le gentilhomme^ conclut Sainte-Beuve,, avaient fait place à l'homme de lettres solennel, qui se croyait investi à demeure d'un ministère sacré; il avait en lui du pontife. Son esprit, comme sa parole, avait acquis je ne sais quoi de lent, de tônace et de compassé, et aussi une sorte d'aigreur ironique qui me faisait dire que son albâtre était chagriné. » Et voici la flèche du Parthe, le trait fmal : « Il se retrancha, en vieillissant, dans son inviolabilité d'ange et de poète; il y semblait véritablement confit. »

Ne restons pas sur cette appréciation qui tient du pamphlet et de la caricature. A l'Alfred de Vign}^ du déclin, vu par Sainte-Beuve sous un jour déplaisant et cru, il faut opposer une esquisse de Théophile Gautier qui nous rend le poète à'Éloa en son éclat de grâce et de jeunesse : « Quand on pense à de Vigny, on se le représente involontairement comme un cygne nageant le col un peu replié en arrière, les ailes à demi gonflées par la brise, sur une de ces eaux transparentes et diamantées dos parcs anglais ; une Virijinia Water égrati^née d'un rayon de lune tombant à travers les chevelures glauques des saules. C'est une blancheur dans un rayon, un sillage d'argent sur un miroir limpide, unsoupir parmi des fleurs d'eau et des feuillages pâles. « A la même conclusion, mais formulée d'un style moins chatoyant, aboutit M. Anatole France dans l'étude qu'au temps

de ses débuts littéraires, en 1868, il consacrait à Alfred de Yigny. Il l'appelle le « poète des passions décentes. » Pour décentes qu'elles fussent, ses passions avaient une exaltation romantique. Or, il ne s'agit pas seulement de la grande folie d'amour pour madame Dorval que nous verrons graviter autour de Chatterton. Il éprouva, vers 1823, une inclination, voire une adoration plus qu'intellectuelle, pour Delphine Gay, la jeune Muse rayonnante de poésie et de beauté. Un projet de mariage fut ébauché. On eut le consentement de madame Sophie Gay, mais non pas celui de madame de Vigny, qui se récria devant cette mésalliance. Le cœur de Delphine avait été touché et troublé, comme l'avoue une lettre de sa mère, écrite en août 1823 à madame Desbordes-Valmore. Elle y parle en ces termes du poète guerrier : (( Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La paji vre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil. — Pourquoi ? me direz-vous. — Hélas ! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté : de l'un assez d'ambition, une mère ultra-vaine de son titre, de son fds, et l'ayant déjà promis à une parente riche, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre; de l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse. »

Obligé do renoncer au mariage d'amour, Alfred

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de Vi^^ny écarta dédaigneusement la parente riche, et il épousa une jeune Anglaise^ Lydia Bunhu.ry, dont le père était un étrange original. La groise fortune (ju'il avait amassée aux Indes l'avait laissé fort inculte. Présenté à Lamartine, secrétaire d'ambassade à Florence, qui faisait l'intérim, il fut invité à dîner à la légation. Au cours du repas, comme on parlait de littérature, il déclara que sa tille était mariée à l'un des premiers poètes de France. — Lequel? demanda Lamartine. — L'Anglais ne se rappelait pas le nom de son gendre. On lui cita plusieurs poètes en renom/ il répondait : « Ça n'est pas ça. » Enfin Lamartine ayant nommé le comte Alfred de Vigny, le beaupère eut une lueur de mémoire : c< Oui, dit-il, je crois que c'est ça. »

Madame de Vigny, quoique remarquablement belle, semble n'avoir guère été pour son mari qu'une compagne et une amie. 11 l'entoura de sollicitude et de respect, il la soigna très attentivement — car elle eut de longues et cruelles maladies — mais il ne l'aimait pas d'amour. Etait-il né pour la vie conjugale ? On en peut douter et même lui appliquer l'anecdote qu'il relate dans le /oarna/c/'a/i poète : « Lord Byron reçut, le lendemain de son mariage, une lettre de M. Davis, qui lui demandait comment il se trouvait de sa nuit. Il répondit : (( Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Le feu rouge éclairait les rideaux cramoisis de mon lit, je me suis cru en enfer; j'ai tâté à côté de moi, et j'ai vu que c'était encore pis, en me rappelant que jetais marié. » Alfred de Vigny eut employé des expressions plus académiques pour traduire la même idée. De vrai, il avait l'dmc d'un désabusé et d'un dégoûté. Dégoûté du mariage.

de l'aristocratie, de la royauté^ de la gloire militaire, bref, de tout au monde, excepté de son génie. Dans la bataille romantique, il est le haut seigneur qui répugne aux violences grossières et se tient à l'écart des bousingots. Toutefois il daigna, en traduisant Shakespeare, remplir l'oflice d'introducteur des ambassadeurs. Il était né grandmaître des cérémonies littéraires.

GHAPITIIE XVII

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