OTHELLO
La Gumcdic-Française, stimulée par le succès d'Henri III et sa Cour, mais surtout guidée par le goût novateur du baron Taylor, commissaire royal, ne se bornait pas à accueillir, elle appelait les jeunes auteurs romantiques. Victor Ilugo^ déjà illustre grâce aux Odes et Ballades, à Cromwell et aux Orientales — sans préjudice d'œuvres de secoud plan, telles que Bug Jargal et Ilan d'Islande — allait franchir la brèche qu'avait ouverte Alexandre Dumas. Entre les différents sujets qu'il portait en son cerveau, il choisit Marion de Lorme. Le 1*" juin 1829, il commençait son drame ; le 27 du même mois, il l'avait terminé. Le quatrième acte fut composé dans les vingtquatre heures qui s'écoulèrent de l'aube du 20 à l'aurore du 21. Durant ce fougueux labeur d'un jour et d'une nuit, il n'avait, dit Dumas en ses Mémoires, « ni bu, ni mangé, ni dormi ; mais il avait fait un acte do près de six cents vers ; six
- L*AUBE DU THÉÂTRE ROxMANTIQUE 313
cents vers qui, à mes yeux, comptent parmi les plus beaux de la langue française. ». Après une lecture triomphale devant la pléiade romantique, les directeurs se disputèrent Mavion de Lorme, Ilarel, entrant chez Victor Hugo, s'empara du manuscrit et écrivit au-dessous du titre : « Reçu au théâtre de l'Odéon, le 14 juillet 1829. » Quarante ans après la prise de la Bastille ! — Le surlendemain, Crosnier, directeur de la Porte-Saint- Martin, qui ne connaissait pas le poète, arrivait rue Notre-Dame-des-Champset s'exprimait en ces termes: « Monsieur, j'étais venu pour avoir l'honneur de parler à monsieur votre père; on m'avait dit qu'il était chez lui. Si ce n'était point abuser de votre complaisance, je vous prierais de vouloir bien le faire prévenir que je l'attends. » Quel futl'étonnement de Crosnier en apprenant que ce jeune homme, qui paraissait.ivoirvingtans, étaitl'auteur de Marion de Lorme I Lui aussi voulut écrire sur le manuscrit, un peu plus bas que la signature d'Ilarel : « Reçu au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le IG juillet 1829. » Victor Hugo préféra, comme de raison, la Comédie-Française, où sa pièce fut acceptée par acclamation et à l'unanimité. Sur Icchamp, les rôles étaient distribués : mademoiselle Mars jouait Marion; Firmin, Didier; Joanny, Nangis ; Menjaud, Savcrny. Mais la censure intervint et opposa son veto. Le minis: tre ami des lettres, M. de Martignac, qui avait pu sauver Henri III, se déclarait impuissant pour Marion de Lorme. Le Valois, déjà lointain, avait médiocre réputation, tandis que Louis Xlll était un Bourbon, un ancêtre. 11 fallut en référer à Charles X, qui refusa de lever l'interdiction, mais vuulut porter la pension du poète de 2.400 francs
314 l'aube du théâtre ROxMANTIQUE
à G. 000. Yictor Hugo écarta fièrement cette compensation pécuniaire. Il demandait, non pas qu'on augmenlât ses gages, mais de jouir de la liberté dramatique. Le roi offrait une aumône, quand l'écrivain réclamait la protection des lois.
Tandis que Victor Hugo, reprenant le manuscrit de Marion de Lonne, préparait un autre dran'ie qui devait être Hernajii, la Comédie-Française se retournait vers Alfred de Vigny et mettait en répétition sa traduction d'Othello. L'effet produit devant le comité avait été considérable. Toutefois les purs romantiques formulaient quelques réserves et sur l'œuvre et sur l'auteur. « Alfi*ed de Vigny, dit Alexandre Dumas, avait peu d'imagination, mais une grande correction de style ; il était connu par son roman de Cinq-Mars, qui n'aurait qu'un succès médiocre s'il paraissait aujourd'hui, mais qui, dans ce moment de' disette littéraire, avait eu beaucoup de vogue... Nous connaissions tous la traduction de de Vigny, et, quoique nous eussions mieux aimé être soutenus par des troupes nationales et par un général français que par ce poétique condottiere, nous comprenions qu'il fallait accepter toutes les armes qu'on nous apportait contre nos ennemis, du moment surtout où ces armes sortaient de l'arsenal de notre grand maître à tous, Shakespeare. »
L'intime pensée qui inspira le traducteur se trouve exprimée dans -des vers écrits sur l'exemplaire du More de Venise, offert à madame Dorval. L'éditeur dxxJournal d'un poète, Louis Ratisbonne les a recueillis :
Quel fut jadis Shakspeare? — On ne répondra pas. Ce livre est à mes yeux l'ombre d'un de ses pas, Rien de plus. — Je le fis, en cherchant sur sa trace
Quel fantôme il suivait de ceux que l'homme embrasse, Gloire, — fortune, — amour, — pouvoir ou volupté!
Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté
Qui toujours passe en pleurs parmi d'autres figures
Comme un pâle rayon dans les forêts obscures.
Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez,
Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.
Alfred de Vi;^ny qui aima si passionnément madame Dorval, eût souhaite l'avoir pour interprète de Desdémona; mais elle n'appartenait pas à la Comédie-Française. Le'rôle fut confié à mademoiselle Mars; Joanny lui donnait la réplique. « C'étaient, disent les Mémoires d'Alexandre Dumas, de puissants auxiliaires; ce n'étaient pas précisément ceux qu'il nous eût fallu. Mademoiselle Mars et Joanny étaient un peu empruntés sous des habits qui, poétiquement, n'étaient pas faits" à leur taille. Mademoiselle Mars, charmante femme de l'Empire, spirituelle, légère, fine, gracieuse, mordante, n'avait rien de la mélancolique, douce et naïve maîtresse du More ; et Joanny, avec son nez retroussé à la Odry, avec ses gestes sans grandeur et sans majesté, n'avait rien du sombre et terrible amant de Desdémona. Le rôle d'Iago, que Ducis avait remplacé par celui de Pézare, comme on remplace une jambe de chair et d'os par une jambe de bois, était échu à Perrier, et allait paraître au grand jour, ou plutôt à la grande lumière, pour la première fois. » Tous ces acteurs, longtemps confinés dans le répertoire classique ou dans les pâles imitations du grand siècle, avaient docilement suivi l'impulsion du baron Taylor et passé de façon délibérée au drame moderne. Ils sentaient que la nouvelle école avait pour soi
la faveur populaire. La bataille d'Henri III une fois gagnée, celle d'0//ie//o ne pouvait être perdue. Néanmoins, les tenants du classicisme luttaient désespérément, en usant de toutes armes, môme des plus déloyales. Un de leurs journaux écrivait avec une insigne mauvaise foi, pour ameuter les fureurs bourgeoises : « La représentation du More de Venise devait décider d'une grande question littéraire II s'agissait de savoir si Shakespeare, Schiller et Goethe allaient chasser de la scène française Corneille, Racine et Voltaire. » Alexandre Dumas répond qu'il ne s'agissait pas plus de chasser les maîtres classiques de leur Parnasse séculaire que le Tiers-État n'avait expulsé l'aristocratie des situations qu'elle détenait. Le romantisme demandait seulement, à l'exemple des hommes de 1789, l'égalité des droits et le partage des charges. On priait les dieux de notre vieille littérature de concéder une petite place dans le temple à ceux de TAngleterro, de l'Allemagne et de la Scandinavie — sans se douter que les divinités septentrionales deviendraient bien encombrantes, a La religion de Molière, de Corneille et de Racine, ajoutait Dumas, sera toujours la religion de l'État ; mais que la liherté des cultes soit proclamée î » Les fervents de l'école classique n'acceptaient pas de tempérament. Ils voulaient le monopole pour les autels qu'ils desservaient.
Ce grave problème a été étudié, sinon résolu, par Alfred de Vigny, d'abord dans la Lettre à lord*** sur la soirée du ^4 octobre 18^9 et sur un système dramatique, puis, dix ans après, dans V Avant-propos de l'édition de 1839. A distance, quand l'elfervescence romantique commence à se calmer, l'auteur iV Othello porte sur son œuvre un
ju^'-ement impartial: « Cet Arabe, dit-il, arbora lo drapeau de l'art aux armoiries de Shakespeare, et non le mien. Et pourtant, j'en appelle aux témoins qui ont survécu à ce jour de Ijataillo, ce fut un scandale qui eût été moins i»Tand si le More eût profané une église. » Le traducteur se flatte d'avoir sapé et jeté à bas la triple unité aristotélique, « divin précepte illustré dans les doctes gloses de Le Batteux et de La Harpe et dans la rhétorique des demoiselles. » A son gré, OilieAlo est la première pierre d'un monument qui devra elre élevé en France à l'honneur de Shakespeare. Il souhaite queson théâtre tout entier soit traduit en vers et porté à la scène. Pour prêcher d'exemple, à l'adaptation du More de Venise il joint celle de Shylock, composée en 1828 et qui ne fut jamais représentée. D'autres poètes ont suivi la voie qu'il ouvrait.
Conçue avec moins de sérénité que VAtmntpropos, mais beaucoup plus substantielle, est la Lettre à lord *** qu'Alfred de Vigny publia le !«'' novembre 1829, huit jours après que son Othello eut paru à la Comédie-Française. Il compare les tragédies et, en général, tous les ouvrages dramatiques à une machine aussi compliquée que le fut celle de Marly, de royale mémoire. « Cette mécanique, dit-il, se monte à grands frais de temps, d'idées, de paroles, de gestes, de carton peint, de toiles et d'étoffes brodées. Une grande multitude vient la voir. La soirée venue, on tire un ressort et la machine remue toute seule pendant environ quatre heures : les paroles volent, les n^estes se font, les cartons s'avancent et se retirent, les toiles se lèvent et s'abaissent, les étoffes se déploient, les i'b'es deviennent c(î (ju'elles
peuvent au milieu de tout cela; et si, par fortune, rien ne se détraque, au bout des quatre heures, la même personne tire le même ressort, et la machine s'arrête. Chacun s'en va, tout est dit. Le lendemain, .la multitude diminue justement de moitié, et la machine commence à s'engourdir. On change une petite roue, un levier, elle roule encore un certain nombre de fois, après lesquelles les frottements usent les rouages qui se désunissent un peu et commencent à' crier sur les gonds. Après un autre nombre de soirs, la machine ayant toujours diminué àa qualité, et la multitude de quantité, le mouvement cesse tout à coup dans la solitude. »
Si la comparaison est un peu lente et lourde, elle a le mérite de l'exactitude. Alfred de Vigny constate, à bon droit, qu'une pièce de théâtre c'est une soirée où l'on joue son va-tout, le travail accumulé durant des semaines, des mois, peut-être des années. Aussi hieg estrce le procédé le plus sûr,Jii voie la plus j)rompte pour s'adresser à un^ ou deux milliers de personnes assç^mblées^^ jet qui sont bien obligées d'entendre ce qu'on proj^ette deleurMire. Quelle est la supériorité du théâtre, et^ quel admirable in.sj;i3meiit de propagande LAlexan^ "dre Dumas fils a judicieusement noté que l'art dramatique ne.saurait avoir toutes les irnmunitésj qu'il comporte des réserves qu'on n'exigera pQij;it d'un volume confié au libraire. JDaris une salle de spectacle, o bs'2rYe l'a ute ur d u Demi-Monde , « on, est au moins trois. » En revançha, lejiubîicjie* peut se derol3er, et II subit cette émotion communicativë, véritable électricité qui émane des foules. « Un ïecTeur73itTAlfred de Vigny, a bien des ressources contre nous, comme, par exemple^, de jeter '
sonlivreaufeu 011 par la fenêtre: on neconnaîtaucun Inoyen de répression contrece^ct^d'indi^naiiqn;^ mais, côïïtre Te spectatear, on est bien plus fort : une fois entrée il est pris comme dans une soûrT^ mërë^, et il ésrbienUTTÏïcile qu'il sorte s'il a j. es voisins brusques et que le bruit j^range^Il y a telle placê^oïï il ne peut ïïrerson mouchoir. Dans cet état de contraction, djétouftenient et de suffocation, il faut qu'il écoute. La soirée finie, trois iBiili~Î5^?'^!iii-^5^5^^^^ ete're mplies de vos idées^ N'est-ce pas làune invention merveilleuse ?»
De cette invention,, qui a des origines assurément plus lointaines que le légendaire chariot de Thespis, Alfred de Vigny voulait tirer parti, non seulement pour remporter un succès personnel, mais pour instaurer une nouvelle poétique théâtrale. Voici comment il pose la question qu'il entendait soumettre à l'intelligence de ses contemporains :
« La scène française s'ouyrira-t-elle, ou non, à nue tragédie moderne produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue ; — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques; — dans son exécution^ un style familier, comique, tragique et parfois épique?»
En manière de réponse et de solution, Alfred do Vigny s'est abstenu de proposer une fable et une œuvre nouvelles dont on aurait pu discuter et la valeur et la portée. « Ces contestations, dit-il, seraient interminables pour nous, le seul arbitre étant la postérité. » Il a donc préféré que l'épreuve se fît sur le nom de Shakespeare, consacré par le temps, et snr un do ses ouvrages universellement
connu, en même temps que conforme aux revendications (les novateurs. Sans prétendre imposer un modèle actuel, il demandait à l'opinion publique de juger u un monument étranger, élevé autrefois par la main la plus puissante qui ait jamais créé pour la scène, et selon le système — ajoute-t-il — que je crois convenable à notre époque, à cela près des différences que le^ progrès de Pesprit général ont apportées dans la philosophie et Tes sciences de notre âge, dans quelques usages de la scène et dans la chasteté du discours. » De sa part, sera-ce une tentative sans lendemain ou suivra-t-il les sentiers dramatiques? Sa résolution n'est pas prise. Il a joué un prélude de Shakespeare sur cet « orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre », mais il hésite à y faire entendre ses propres mélodies. (( L'art de la scène — déclare-t-il avec une modestie qui paraît sincère — appartient trop à l'action pour ne pas troubler le recueillement d'un poète. » Trop d'entraves et de barrières restreignent le champ d'observation scénique. Il y avait alors, il y a môme encore présentement, nombre de sujets que la coutume ou le préjugé interdit de porter sur les planches. Alfred de Vigny indique notamment les obstacles accumulés par la censure, « qui empêche toujours d'approfondir les deux caractères sur lesquels repose toute la civilisation moderne, le prêtre et le roi. » Du moins la représentation d'Othello est une victoire remportée sur la routine. Le public a souscrit aux intentions du traducteur. Par ce mot de public, il faut entendre la majorité «. saine et active », c'est-à-dire le suffrage populaire qui, en fm de compte, a toujours gain de cause. Il veut marcher, et désire des hommes qui avancent. « Mais presque toujours, remar-
que Alfred de Vigny, une fonlc d'esprits iiijirines et paresseux qui se donnent la main forment une chaîne qui l'arrête et Tenveloppe : leur galvanisme soporifique s'étend, l'engourdit: il se recouche avec eux et se rendort pour longtemps. Ces malades (bonnes gens d'ailleurs) aiment à entendre aujourd'hui ce qu'ils entendaient hier, mômes idées^ mêmes expressions, mêmes sons; tout ce qui est nouveau leur semble ridicule; tout ce qui est inusité, barbare: — tout leur est aquilon. Débiles et souffreteux, accoutumés à des tisanes douces et tièdes, ils ne peuvent supporter le vin généreux; ce sont eux que j'ai cherché à guérir, car ils me font peine à voir si pâles et si chancelants. Quelquefois je leur ai fait bien mal, au point de les faire crier; mais, moyennant quelques adoucissements à leur usage, ils se trouvent à présent dans un bien meilleur état de santé; je vous donnerai de leurs nouvelles de temps en temps. »
Sous le couvert de ce badinage, Alfred de Vigny sait à merveille et ne nous laisse pas ignorer qu'il poursuit un dessein révolutionnaire. Ne vient-il pas de renverser ce qu'il appelle le vieux trépied des unités sur lequel s'asseyait Melpomène? Quand on lui objecte la fameuse et puérile théorie : Le spectateur n'est que trois heures à la comédie ; il ne faut donc pa^^ que V action dure plus de trois heures, il répond par ce paradoxe : « Le lecteur ne met que quatre heures à lire tel poème ou tel roman; il ne faut donc pas que son action dure plus de quatre heures. » Ce qui est une amusante réfutation par l'absurde. — En réalité, Alfred do Vigny n'admet que l'unité d'intérêt dans l'action, n reproche à la tragédie et même à la comédie classique d'avoir envisagé l'homme, comme es-
pèce, non comme individu; il conçoit et préconise une nouvelle forme de l'art dramatique, où les créatures vivront de leurpropre vie. Les caractères prendrontla place des rôles; de véritables hommes se substitueront à des abstractions de passions personnifiées. Surtout, il déclare la guerre à cette solennité du grand siècle et de ses disciples qui obligeait maîtres et serviteurs, rois et confidents, à user du même langage, à s'émouvoir exclusivement pour les mêmes désirs ou les mêmes intérêts. « Il fallait, dit-il, dans des vestibules qui ne menaient à rien, des personnages n'allant nulle part, parlant de peu de chose avec des idées indécises et des paroles vagues^ un peu agités par des sentiments mitigés, des passions paisibles, et arrivant ainsi à une mort gracieuse ou à un soupir faux. 0 vaine fantasmagorie ! ombres d'hommes dans une ombre de nature! vides royaumes... Inania régnai Aussi n'est-ce qu'à force de génie ou de talent que les premiers de chaque époque sont parvenus à jeter de grandes lueurs dans ces ombres, à arrêter de belles formes dans ce chaos; leurs œuvres furent de magnifiques exceptions, on les prit pour des règles. Le reste est tombé dans l'ornière commune de cette fausse route. »
En choisissant Othello pour le faire adopter par le public français, Alfred de Vigny a voulu se distinguer radicalement de ces sectateurs de la politesse conventionnelle qui ont banni « les caractères vrais, comme grossiers ; le langage simple^ comme trivial; l'idéalité de la philosophie et des passions, comme extravagance; la poésie, comme bizarrerie. » 11 ne voit en eux que des imitateurs de fantômes, des versificateurs pour la scène. Ce
lie suai iii des écrivains dramatiques, ni des poètes: mais, tout au plus, d'adroits copistes qui reproduisent perpétuellement sur leurs toiles quelques types consacrés. Jamais il né leur pardonnera d'avoir porté jusqu'au ridicule l'art de lapériphrase , en dérobant au st3de toute sa saveur. N'est-ce pas Ducis qui appelait les espions
Ces mortels dont l'Etat gage la vigilance ?
(( Voilà qui est noble, poli et harmonieux , » 'écrie Alfred de Vigny, en même temps que plein de déférence envers la corporation des espions, traités en fonctionnaires notables. Il s'égaie, à la pensée d'un roi qui manderait à son ministre de la police : « Seigneur, vous enverrez à lajrontière cent mortels dont l'État gage la vigilance. » (T 'st 1 ■ même préjugé, cher à Melpomène, qui lapôchait Hédelmone de perdre son mouchoir, ■ L déterminait Ducis à remplacer cet objet vulgaire par un bandeau de diamants « qu'elle voulait garder, même au lit, de crainte d'être vue en négligé. » En 1820, avec Marie Stuart de Lebrun, le mouchoir, devenu très audacieux, lit son apparition sur la scène française, mais il se nomma un tissu ou un don. Dans Othello, Alfred de Vigny, se rappelant le vers de Boileau,
l'appelle un chat un chat, et Kollet un fripon,
osa prononcer le mot de mouchoir. Desdémona dit à Othello :
Vous avez trop veillé. Te un/,, mettez cela, Attachez ce mouchoir
Il le repousse, le laisse tomber. Vient Émilia qui le ramasse :
Ah! je l'ai donc trouvé! le voilà, ce mouchoir Que irioa bizarre époux voulait en son pouvoir. Quel désir enfantin ! Ce gage de tendresse, Le premier que le More offrit à sa maîtresse, Est précieux pour elle, et cent fois dans un jour Je la vois le Ijaiser et lui parler d'amour.
Toute la scène suivante, la septième du troisième acte, roule, encore sur le mouchoir qui est dérobé par Yago à Emilia. Ce sera la cause déterminante de la catastrophe iinale, oùDesdémona succombe, victime de la furieuse jalousie et de l'opiiiiâtre erreur d'Othello.
La versification a dejjag^rément, do l'élégance et de l'exactitude, sans égaler la perfection de forme qui apparaît dans telles autres œuvres plus personnelles d'Alfred de Vigny. Il souligne, avec une sorte de coquetterie, cette infériorité au regard de Shakespeare. « Une traduction, dit-il, est seulement à l'original ce qu'est le portrait à la nature vivante. En vain on répète le même chant dans sa langue, c'est un autre instrument; il a donc un autre son et un autre toucher, d'autres modulations, d'autres accords, dont il faut se~servir poûT rendre l'harmonie étrangère, \di naturaliser ; mais une chose y manque toujours, l'union intime de la pensée d'un homme avec sa langue maternelle. » Il ajoute cette déclaration qui témoigne la noblesse et l'ampleur de sa pensée, planant audessus des frontières et des littératures locales, pour admirer dans le temps et dans l'espace l'art éternel : « La seule chose dont je ressente quelque orgueil dans cette entreprise, est d'avoir fait entendre sur la scène le nom du grand Shakespeare, et donné ainsi occasion à un public français de montrer hautement qu'il sait bien que les
langues ne sont que des instruments, que les idées sont universelles, que le génie appartient à l'humanité entière, et que sa gloire doit avoir pour théâtre le monde entier. »
Cette conception internationale du règne de l'esprit choquait, en 1823, toute une fraction delà société française encore imprégnée des idées chauvines, militaristes et conquérantes de l'Empire. D'autre part, certains délicats, élevés dans la religion classique, se récriaient devant l'audace des métaphores shakespeariennes conservées par Alfred de Vigny. On s'égayait aux dépens de Brabantio, qui trouve sa Desdémona trop blanche pour appartenir à Othello trop noir :
Qui croirait qu'un pareil mariage Eût jamais engagé le cœur de mon enfant Si jeune et si jolie, heureuse et triomphant De la séduction des nobles de Venise : Qu'à moins d'un sortilège elle se fût éprise D'un barbare, et qu'elle eût sur sou sein profané Pressé le sein hideux d'un monstre basané ?
En revanche, tels passages d'une poésie brillante attestaient la virtu.osjté du traducteur et forçaient les applaudissements. Ainsi, au troisième acte, l'émouvante apostrophe où s'épanche le désespoir d'Othello :
.J'étais heureux hier. Et maintenant, adieu, A tout jamais, adieu, le repos de mon âme ! Adieu, joie et bonheur détruit par une femme ! Adieu, beaux bataillons aux panaches flottants ! Adieu, guerre ! adieu, loi dont les jeux éclatants Font de l'ambition une vertu sublime !
Adieu donc, le coursier que la trompette aninie, Et ses hennissements, et le bruit du tandK)ur, L'étendard qu'on déploie avec des cris d'amour!
Appareil, pompe, éclat, cortège de la gloire, Et vous, nobles canons qui tonnez la victoire. Et qui semblez la voix formidable d'un dieu ! Ma tâche est terminée ! à tout jamais, adieu !
Il se trouTa pourtant des spectateurs rebelles ù la splendeur de cette harmonie. Le Constitutionnel, aussi rétrograde en littérature que libéial en politique, est particulièrement sévère, dans son numéro du 26 octobre i829, pour le vieux Shakespeare, pour (( son génie brutal, ses conceptions gigantesques et mesquines, ses inspirations sublimes et triviales. )) Il loue Ducis d'avoir, non pas traduit, mais imité, en « convertissant le poète de la Grande-Bretagne au goût français, au lieu de vouloir pervertir le goût français aux brutalités des taverniers delà Cité des xvi^ et xvii^ siècles. » Suit un parallèle, malveillant ])our Alfred de Vigny et perfidement systématique, mais où se rencontrent quelques traits ingénieux : « Le More de Ducis est jeune, impétueux, bouillant, couvert d'une gloire de la veille; on conçoit qu'à l'aide de cette auréole de gloire dont il est environné il ait pu séduire la fille d'un sénateur. Le More de Shakespeare, au contraire, esta peu près sexagénaire ; ses plus beaux exploits remontent à une époque où Desdcmona était encore au berceau. Est-il convenable, est-il dans la vérité, qu'une jeune personne bien élevée, appartenant à l'une des premières familles vénitiennes, abandonne son lit virginal pour aller se précipiter dans la couche de ce vieux nègre ? Le vieux nègre cependant devient l'époux de Desdémona. » Ce sont ensuite des critiques et des railleries sur l'attitude d'Othello, gouverneur de Chypre, qui descend dans la rue durant la nuit, ainsi que sa jeune épouse, pour
apaiser une querelle de cabaret, au lieu d'envoyer quatre hommes et un caporal. Tout l'incident du mouchoir eucourt également les re])roches ^gouailleurs du Constitutionnel, qui s'étonne que Desdémona profère quelques j»aroles, dix minutes après que le More a savouré-sur ses membres la froideur de la mort. « On est étouffé, dit-il, ou on ne l'est pas. » Sans doute le rédacteur concède à Alfred de Vigny quelque talent de poète ; mais il déplore pour la littérature qu'un homme qui l'honore se soit engagé dans une aussi fausse route. Et il conclut en ces termes : « On s'est ennuyé pendant trois heures sur quatre. Souvent on applaudissait au parterre, pendant qu'on riait dans les loges et qu''on sifflait au ]»aradis. Ici, on admirait les belles parties de cette conception bizarre; là, et aux passages les plus bouffons, on battait des mains avec une sorte de fureur, en apostrophant les spectateurs paisibles qui ne i)artageaient pas le frénétique enthousiasme de la camaraderie littéraire. Dans cette occasion solennité, la congrégation des exclusifs a poussé si loin son ardeur admirative, qu'il est heureux, non seulement pour ses adversaires, mais encore pour les auditeurs froids et désintéressés, qu'elle n'ait pas ou à sa disposition le coussin d'Othello. Toutefois des oreillers n'auraient pas été inutiles pour la plus grande partie des spectateurs calmes et bénévoles. »
La littérature provoque d'invraisemblables alliances, et l'opinion du Constitutionnel est partagée par la Galette de France, organe ultra, qui se réclame de Périclès, d'Auguste, de Louis XIV, et proteste contre « des horreurs dignes des temps de barbarie, et des nudités faites pour des époques d'innocence et de naïveté ou d'une complète dé-
moralisation. Le farouche journal renvoie Alfred de Vigny à Clovis et à ses Francs ou h la cour sauvage de quelque roi saxon. 11 refuse de déserter pour un Shakespeare le culte de nos grands écrivains nationaux. « Ce serait préférer les informes idoles des nègres de l'Afrique à l'Apollon du Belvédère. » La lutte est engagée, comme le constate la Galette, entre les sifflets de la vieille France et les hravos delà France nouvelle. Victor Hugo eût ajouté : « Ceci tuera cela. »
La Quotidienne, très favorable à l'œuvre^ à la mise en scène et aux interprètes, se rencontre — une fois n'est pas coutume — avec le Journal des Débats, qui constate que la pièce marche et marchera longtemps, maishlàmela formule employée pour annoncer cette adaptation. L'acteur Perrier, qui jouait Yago, crut devoir innover et dit: « L'auteur de la nouvelle traduction de la tragédie de Shakespeare... » Les applaudissements crépitaient. Il reprit: « ... de la tragédie du grand Shakespeare est M. Alfred de Vigny. » Les classiques révoltés objectèrent que, lors de la représentation du Philoctète de La Harpe, aucune épithète n'avait été attribuée à Sophocle. En cette querelle, chacun luttait pour ses Dieux.
Parmi les petits journaux littéraires, le Figaro tient la balance égale entre les deux partis, tout en observant que les qualificatifs d'ignorants, d'imbéciles « voltigeaient sur les lèvres romantiques, comme les/et les b sur le bec de Vert-Vert. » Il regrette qu'un mari dise à sa femme : Va te couclier I et que Desdémona prie sa suivante de lui ôter sa robe, de la. délacer. Enfin, le Courrier des Théâtres, de Charles Maurice, trouve qu'il n'y a point assez d'action pour un spectacle de quatre
heures, et que les ressorts sont trop pareils du commencement à la fin.
L'interprétation fut généralement louée, de même que les décors de Cicéri. Mademoiselle Mars recueillit le tribut habituel d'éloges dans toute la presse, sauf la Quotidienne qui la déclare « un peu trop mûre pour représenter la timide gazelle tombée dans les griffes d'un tigre du désert. » Certes, Othello ne l'éalisait pas le môme succès d'argent qu'Henri III et sa Cour; mais un immense résultat était acquis: Shakespeare avait désormais droit de cité sur la scène française. Le romantisme, en ce jour de victoire, se contenta de décerner à Alfred de Vigny la petite ovation. Il réservait à l'auteur à'Hernani les honneurs éclatants (lu triomphe. Ce sera la bataille décisive. Victor Hugo en sortira divinisé.