CHAPITRE XVIII
LES PRELUDES D HERNANl
Avant de gagner la bataille à'Hernani, Victor Hugo en avait livré une autre et l'avait perdue. Ses panégyristes omettent volontiers d'en faire mention. Pourtant Amy Robsart figure dans son œuvre complète, entre deux productions de second ordre, Torquemada et les Jumeaux. Comment fut-il amené à traiter sous forme dramatique un sujet emprunté à Walter Scott? C'est ce qu'explique l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, lequel témoin était, comme on sait, madame Victor Hugo elle-même, employant les loisirs de l'exil à célébrer les louanges du grand homme, non sans pallier les torts de l'époux très volage. Voici cette relation, en quelque sorte officielle : « A dix-neuf ans, au moment où, sa mère morte, son père à Blois, seul au monde, son mariage empêché par sa pauvreté, M. Victor Hugo cherchait partout cet argent qui le rapprocherait du bonheur, M. Soumet lui avait proposé d'extraire
à eux deux une pièce d'un roman de Walter Scott, le Château de Kenilworth. M. Soumet ferait le plan, M. Victor Hugo écrirait les trois premiers actes et M. Soumet les deux derniers. » Cette collaboration ne devait pas aboutir. L'union du romantisme le plus eiïervescent et d'un semi-classicisme attardé était incapable de produire un être viable. « 3f. Victor Hugo, poursuit le biographe, avait fait sa part; mais, lorsqu'il avait lu ses trois actes, 3[. Soumet n'en avait été content qu'à moitié; il n'admettait pas le mélange du tragique et du comique, et il voulait effacer tout ce qui n'était pas grave et sérieux. iM. Victor Hugo avait objecté l'exemple do Shakespeare ; mais alors les acteurs anglais ne l'avaient pas encore fait applaudir à Paris, et M. Soumet avait répondu que Shakespeare, bon à lire, ne supporterait pas la représentation ; que Hanilet et Othello étaient d'ailleurs plutôt des essais sublimes et de belles monstruosités que des chefs-d'œuvre; qu'il fallait qu'une pièce choisît de faire rire ou de faire pleurer. » Les collaborateurs s'étant séparés à l'amiable, chacun reprit sa part de manuscrit et termina selon son goût le travail commencé. Soumet donna au Théâtre-Français une Éniilia qui, malgré le renom de mademoiselle Mars, n'obtint qu'un demisuccès. Victor Hugo paracheva Anuj Robsart selon la recette romantique, en mêlant le tragique au boulTon. De W le rôle de Flibbertigibbct, « êlre bizarre, capricieux et malin; l'esprit d'un diable, l'agilité d'un sylphe; ressemblant plutôt à un enfant qu'à un homme, plutôt à un lutin qu'à un enfant. »
La tentative de collaboration entre Victor Hugo et Soumet, qu'on fixe d'ordinaire à 1821, est en
réalité de l'année suivante, comme l'indique une des Lettres à la Fiancée, du 16 février 1822 : « Au l^'" janvier. Soumet est venu me proposer de tirer une comédie de l'admirable roman de KenilloortJi. )) Ce n'est que six ans plus tard, à peu près vers l'époque de Vd Préface de Cromwell, que Victor Hugo s'avisa de reprendre et de remanier le texte d'Ainy Robsart. M. PaulMeurice a conservé le manuscrit original de 1822 ^ Le second manuscrit, conforme à la représentation, n'a pu se retrouver, en dépit des recherches de MM. Paul et Victor Glachant, dont l'Essai critique sur le Théâtre de Victor Hugo, avec le titre générique assez bizarre : U7i laboratoire dramaturgique, est une remarquable expérience de grammaire littéraire. Mais, dans l'une comme dans l'autre version, c'est le môme procédé de grandiloquence romantique. Victor Hugo, arrivé au sommet de la gloire et au déclin de la vie, laissa croire qu'il n'avait consenti à la représentation d'Aniy Rohsart que pour complaire au plus jeune frère de sa femme, Paul Foucher. Celui-ci, ayant appris par Alexandre Soumet l'existence de la pièce, exprima le désir de la connaître. H la lut avec enthousiasme et supplia Victor Hugo de la donner à un directeur de théâtre. Le poète, déjà célèbre, ne se souciait pas de livrer, avec cette œuvre de jeunesse,, sa première bataille dramatique. H craignait de paraître un très pâle imitateur de Walter Scott. — « Eh bien, lui dit Paul Foucher, si tu ne veux pas faire jouer la pièce sous ton nom, laisse-la jouer sous le mien. Tu me rendras un vrai service. »
1. Alexandre Damas père dit dans ses Mémoires (VI^ (S3) : « Hugo me lit cadeau du manuscrit; je dois l'avoir encore. »
Yictor Hugo acquiesça sans trop de peine à cet argument familial. Il retoucha son manuscrit et adapta un dénouement nouveau à une intrigue étrange où l'on voit Leicester, favori d\Klisabeth, mais secrètement marié à Amy Robsart, feindre que celle-ci soit l'épouse de Varney. 11 immole ainsi son amour à son ambition^ en môme temps qu'au soin de sa sécurité. Ce gentilhomme est un pleutre, alors que la touchante Amy, par dévouement conjugal, accepte toutes les humiliations. Elle passe pour la femme du misérable Yarney; on la déclare folle; puis, convaincue de crime d'Etat, on la traîne en prison. Et elle a conscience, l'infortunée, que Leicester, son époux, ne tentera même pas de la sauver. Elle est la victime expiatoire qui pourrait se détourner du sacrihce et qui l'affronte délibérément, par un excès de tendresse.
Dans le dénouement primitif, il y avait un de ces tableaux à grand spectacle qui font merveille au Châtelet ou à l'Ambigu, grâce aux progrès de la machinerie théâtrale. Un incendie, allumé par la ruse de Flibbertigibbet, embrase le château de Kenilworth et voue à un juste châtiment les deux complices, Alasco, astrologue et alchimiste, distillateur de poisons, et Varney, qui vient de perpétrer la chute d'Amy Robsart dans les oubliettes. En faisant disparaître par cet infernal complot l'épouse de Leicester, ils pensent avoir assuré leur fortune et capté la faveur d'Elisabeth, impérieuse et jalouse. Mais l'expiation les guette, la mort est proche. Tandis que Varney murmure avec un ricanement afj'reux : « La brebis est tombée dans la fosse au loup... Réjouis-toi, Richard Varney! de cette heure date ta fortune, » la porte s'ouvre
avec violence, une lueur rouge et tremblante s'en échappe, et Alasco, blême, se précipite en proférant un cri d'horreur: « Ahl malheur! malheur!... i\IaIédiction sur nous!... Mon alambic a fait explosion, la tour est à demi écroulée, le feu est au château. » Et les indications scéniques sont ainsi notées, en marge du texte : « La lueur devient de plus en plus ardente. On entend au dehors comme un sifflement de flamme. » Toute issue est fermée: d'un côté, l'incendie; de l'autre, la trappe des oubliettes. Les deux misérables se jettent alors, face à face, la responsabilité de leurs forfaits : « C'est ta faute, empoisonneur! — C'est la tienne, assassin ! » Leurs récriminations sont vaines; rien ne peut reculer l'instant fatal. « Les flammes arrivent par la porte masquée, le toit se crevasse, le mur se lézarde, une pluie de feu commence à tomber du faîte de la tour. » Fbbbertigibbet, le lutin aux propos ironiques, apparaît à une ouverture du plafond et se dresse sur la charpente transversale. Il adresse une admonestation très pertinente : « Ne vous reprochez rien l'un à l'autre! C'est moi qui vous châtie. » Pendant que s'évade le malicieux farfadet, poétique redresseur de torts, le toit s'écroule et ensevelit Varney et Alasco. Le mélodrame a pris fin.
Est-ce difficulté de mettre en scène cet incendie, ou simple scrupule littéraire? Mais Victor Hugo imagina un autre dénouement, où Leicester survient en vengeur, se rue, l'épée à la main, sur Varney, le charge avec furie et le fait choir dans la trappe des oubliettes. Sir Hugh Robsart, père héroïque, qui ne semble pas ému outre mesure par la mort de sa fille, prononce ces seuls mots : (( Justice est faite 1 » Plus sensible à la perte de
celle qu'il aimait et qu'il a reniée en parfait disciple de saint Pierre, Leicestcr jure de ne point survivre à la pauvre Amy. Il s'élance vers le gouffre, mais, comme la Galatée de Virgile, il a soin de manifester son dessein. Hugh Robsart et Flibbertigibbet l'appréhendent au passage et lui démontrent les inconvénients du suicide. Il se laisse faire une douce violence. Ce favori n'a pas l'âme inconsolable. « Je ne me pardonnerai jamais! » s'écrie-t-il. Soit, mais il vivra.
C'est le dénouement bourgeois, pour les spectateurs placides qui souhaitent que Leicester ne rejoigne pas si vite Amy Robsart dans la tombe. Il y a déjà assez de morts. Plaise à Victor Hugo de ne point accumuler les cadavres ! Dans l'édition ne varietur, élaborée sous son contrôle, et que reproduit l'édition nationale, il a préféré la première version, celle de l'incendie. Peu importe ! Il n'y a guère chance qu'un directeur s'avise jamais d'exhumer Anitj Robsart.
L'Odéon fut plus courageux, lorsqu'il représenta le 13 février 1828, la pièce de Victor Hugo, remaniée et élaguée par le poète, mais signée du seul nom de son beau frère Paul Foucher, âgé de dix-sept ans à peine. Cette soirée devait être sans lendemain. Victor Hugo, dans une lettre du 29 février 1828, parle de « la plébécule cabalante, qui a sifflé Am(/ Robsart, croyant siffler Croinwell par contre-coup. » Paul Foucher, en un volume intitulé : les Coulisses du passé, observe qu'il n'avait aucunement participé à la composition du drame et qu'il consentit par pure complaisance à figurer sur l'affiche. L'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie essaie d'atténuer la gravité de cet échec et la lourdeur de cette chute. Il
commente ainsi l'événement : « M. Victor Hugo écrivit dans les journaux que les passages siffles étaient de lui. Ce fut pour la pièce une réclame involontaire. Les jeunes gens qui ne s'étaient pas dérangés pour une pièce non avouée^, accoururent alors ; ils applaudirent, les sifflets redoublèrent, l'agitation du parterre s'étendit dans le quartier latin : le gouvernement intervint et interdit la pièce. )) Ce récit est inexact de tous points. L'unique représentation d'Amy Bohsart, qui dura près de cinq heures, fut des plus tumultueuses. Les rires et les huées accueillaient certaines phrases d'une truculence bien romantique, celles-ci notamment : « Le lutin en cage avec la colombe tombée dans le serre du vautour », ou <( la brebis lancée dans la fosse aux loups », ou encore « le tigre se donnant tout entier, sang et cervelle. » D'acte en acte, l'orage s'était accru, et les vociférations avaient grossi. On proclama le nom de l'auteur au milieu de clameurs tellement violentes que peu de spectateurs l'entendirent. Victor Hugo était si dépité que les affiches préparées durant Ja nuit, pour la seconde représentation, ne faisaient plus mention que de Paul Foucher. Elles furent môme inutiles. Dans la journée du 14 février, l'illustre poète, déjà fort irascible, adressa aux journaux une communication où il reconnaissait « n'être pas absolument étranger à cet ouvrage. » (( n y a, disait-il, quelques mots, quelques fragments de scènes qui sont de moi. » Suivait un ])Ost scriptum très bref et très net: « L'auteur a retiré sa pièce. » Voilà qui coupe court à tous les récits controuvés sur l'émotion de la jeunesse universitaire et les rigueurs gouvernementales! Un journal romantique, la Pandore, s'évertue
à démontrer que cet insuccès doit être imputé à une abominable cabale, mais son récit manque de vraisemblance : « Avant le Jever du rideau, des sifQets nombreux s'étaient fait entendre. Les dispositions amies d'une portion du parterre se manifestaient sur certains bancs par un grand calme avec lequel contrastait vivement la turbulence des partisans de l'ancien genre dramatique. » Faut il croire que les classiques avaient ainsi le monopole de l'irritabilité, et les romantiques celui de la patience? De vrai, les deux camps étaient également surexcités et convaincus de l'infaillibilité de leur doctrine.
Les Débats, du 15 février, constatent l'insuccès à'Ainy Robsart et le déclarent mérité : « Ce sujet, déjà traité sur trois théâtres différents — Éinilia, d'Alexandre Soumet, à la Comédie-Française, Kenilworthh la Porte-Saint-]\]artin, Leicester, de Scribe et Auber, à l'Opéra-Comique — reparaissait pour la quatrième fois sans autre avantage que d'avoir été allongé outre mesure et déparé par une foule de locutions triviales. Les sifflets et les éclats de rire ont fait justice de cette vieille nouveauté. » Môme appréciation dans le Moniteur du même jour : « Ce succès de l'école shakespearienne n'est pas de nature à enhardir les imitateurs. Quelle hardiesse que celle qui consiste à réunir l'affectation de l'enflure à la prétention, à la recherche de la trivialité! » La Réunion, journal des spectacles, est encore plus sévère sous une forme ironique : « L'auteur de ce drame barbaro-amphigouri-romantique a mis une fois de plus KenilicortJi en pièce, mais il s'est arrangé de façon à le rendre méconnaissable. » Enfin, le Figaro remarque qu'on ne saurait imputer l'échec qu'à la
médiocrité de l'œuvre . Il cherche à dégager la responsabilité de Victor Hugo, en alléguant qu'il n'est pour rien dans la paternité de ce drame mal venu. Le directeur de l'Odéon, Thomas Sauvage l'avait monté avec un soin extrême. « Rien n'est beau, dit le rédacteur du Figaro, rien n'est exact comme les costumes. » Ils avaient été dessinés par Delacroix, et ils ne servirent qu'un soir. C'était un désastre.
Victor Hugo allait prendre une éclatante revanche avec Hernani. Il commença de l'écrire le 29 août 1829 et le termina le 25 septembre. En un si court délai, il avait achevé l'œuvre maîtresse du romantisme. Par là, il acquittait une dette envers le baron Taylor qui, frustré de Marion de Lorme, ne possédait rien dans les cartons de la Comédie-Française, hormis des pièces à foison de MM. Viennet, Lemercier, Arnault et de Jouy, c'està-dire des ouvrages mort-nés ou des tragédies caduques. Le drame lyrique de Victor Hugo fut lu pour la forme et accueilli avec empressement par le Comité; mais les répétitions n'allèrent pas sans encombre. Parmi les sociétaires, seul le vieux Joanny était favorable aux romantiques. « Les autres — observe Alexandre Dumas — mademoiselle Mars la première, malgré le splendide succès qu'elle venait d'obtenir dans la duchesse de Guise, ne regardaient l'envahissement qui s'opérait que comme une espèce d'invasion de barbares à laquelle il fallait se soumettre en souriant. Dans les caresses que nous faisait mademoiselle Mars, il y avait toujours les restrictions mentales de la femme violée. » Les quatre principaux rôles furent ainsi distribués: dona Sol, mademoiselle Mars ; Ruy Gomez, Joanny; Charles-Quint, Michelot; Her-
nani, Firmin. Avec de tels interprètes, animés de sentiments divers et presque contradictoires, la pièce avait-elle chance d'être jouée dans le ton et le style scénique que souhaitait l'auteur? Michelot, professeur au Conservatoire, tout en affectant une parfaite courtoisie, exécrait la nouvelle école. Firmin était dénué de convictions littéraires, mais allaittrouverdansi^^/7iani,commedans//e/iri/7/, l'emploi d'un tempérament fougueux. C'est de mademoiselle Mars que vinrent les tentatives de résistance et les accès de méchante humeur. Elle avait été arrogante avec Alexandre Dumas, un débutant; elle tenta de l'être avec Victor Hugo. Celui-ci, aussi calme en sa froide politesse que l'auteur {VHenri III était pétulant et loquace, eut tôt fait de mater cette rébellion féminine. Mademoiselle Mars sentit une main ferme et finit par se soumettre. D'ailleurs, elle était incapable de trahir un écrivain de qui elle avait accepté un rôle. Suivant la pittoresque expression d'Alexandre Dumas, elle était le plus honnête homme du monde. « Une fois la première représentation engagée, une fois que le feu des applaudissements ou des sifflets avait salué le drapeau — fût-il étranger — sous lequel elle combattait, elle se serait fait tuer plutôt que de reculer d'un pas ; elle aurait subi le martyre plutôt que de renier, nous ne dirons pas sa foi, — notre école n'était pas sa foi,
— mais son serment, » Néanmoins, les algarades se multiplièrent, au cours des répétitions. Elles se produisaient devant une quarantaine de témoins
— acteurs, musiciens, figurants, employés, allumeurs de quinquets, pompiers de service — dont la présence tendait les nerfs et surexcitait l'amourpropre des intéressés. Ces colloques avaient lieu
par dessus la rampe^ entre l'auteur assis à l'orchestre et l'artiste impatiente. Elle s'interrompait au milieu du dialogue, et, faisant de sa main un abat-jour, cherchait et demandait où se trouvait M. Victor Hugo. Il se levait, et la petite scène suivait son cours. Voici l'une des plus pittoresques contée par Alexandre Dumas :
(( — Dites-moi, monsieur Hugo...
— Madame?
— J'ai à dire ce vers-là :
Vous êtes mon lion superbe et généreux !
— Oui, madame ; Hernani vous dit :
Hélas! j'aime pourtant d'une amour bien profonde! Ne pleure pas. . . Mourons plutôt ! Que n'ai-je un monde? Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
Et vous lui répondez :
Vous êtes mon lion superbe et généreux !
— Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?
— Quoi?
— Vous êtes mon lion !...
— Je l'ai écrit ainsi, madame ; donc j'ai cru que c'était bien.
— Alors, vous y tenez, à votre lion?
— J'y tiens et je n'y tiens pas, madame; trouvez-moi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose à la place.
— Go n'est pas à moi à trouver cela ; je ne suis pas l'auteur, moi.
— Eh bien, alors, madame, puisqu'il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.
— C'est qu'en vérité, cela me semble si drôle d'appeler M. Firmin mon lion. »
Très complaisamment Victor Hugo lui déduisait des raisons qu'elle ne paraissait pas entendre. Il insistait avec une bonne grâce où la fermeté se nuançait de galanterie :
« — Ah! parce qu'en jouant le rôle de doua Sol^ vous voulez rester mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de Ruy Gomez de Silva, c'est-à-dire une noble Castillane du seizième siècle, vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin; vous y verriez un de ces terribles chefs de bande qui faisaient trembler Charles-Quint j.usque dans sa capitale; alors, vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme son lion, et cela vous semblerait moins drôle !
— C'est bien! puisque vous tenez à votre lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit; il y a dans le manuscrit : « Mon lion! » je dirai : « Mon lion ! » moi... Mon Dieu ! cela m'est bien égal... Allons, Firmin ! »
Mais, le lendemain, elle s'arrêtait au même vers et reprenait, sous une autre forme, les objections de la veille. L'hémistiche du lion lui semblait dangereux. Elle avait peur qu'il ne fût sifflé.
« — Alors, madame, répondait Victor Hugo sans se départir de son flegme, c'est que vous ne le direz pas avec votre talent habituel. »
Elle souriait, minaudait, puis proposait une variante :
Vous êtes, monseigneur, superbe et généreux.
n y avait, à son gré, le nombre de pieds réglementaires, et l'auteur, pour refuser ce fâcheux présent, était contraint de lui faire un petit cours de poésie romantique :
3't2 l'aube du théâtre romantique
« — Ouij madame; seulement, mon lionre\ë\e le vers, et monseigneur l'aplatit. J'aime mieux être sifflé pour un bon vers qu'applaudi pour un méchant. »
Il va sans dire qu'elle était furieusement entêtée. Aussi, le jour de la première représentation, mon lion lui resta dans la gorge et céda la place à monseigneur.
Peut-être obéissait-elle à une meilleure inspiration, lorsqu'elle se plaignait d'être condamnée, au cours de la scène des portraits, à entendre soixanteseize vers sans souffler mot. Interpellant l'auteur, elle le pria très aimablement de lui indiquer ce qu'elle devait faire, tandis que M. Joanny montre à M. Michelot des toiles de famille. «Vous écoutez, madame, » répondit simplement Victor Hugo. Elle essaya d'expliquer que c'était un peu long, que le public comprendrait mal pourquoi mademoiselle Mars demeurait immobile, silencieuse et voilée, durant la moitié d'un acte. Elle n'admettait guère qu'on pût s'intéresser à un dialogue où elle n'intervenait point. Cette grande actrice était femme superlativement. « Ça m'est égal, dit-elle enfin; j'irai au fond, et je laisserai ces messieurs causer de leurs afTaires sur le devant de la scène. » Elle menaçait de bouder, en jouant à l'aventure. Victor Hugo sentit qu'il convenait de la rudoyer. Un jour, après la répétition, il la pria de le suivre au petit foyer, et tout net il lui redemanda le rôle de dona Sol. Elle fit mine de ne pas bien saisir. Du geste il lui désigna le rouleau de papier qu'elle avait à la main. (( Ah I par exemple, s'écria-t-elle en frappant le marbre de la cheminée avec le rôle et le parquet avec son pied, voilà la première fois que cela m'arrive, qu'un auteur me
l'aube du théâtre romantique o43
redemande son rôle. » Elle était décontenancée, et Victor Hugo très froid. Il lui fournit, sans s'émouvoir, lesraisons qui le déterminaient et qui devaient la toucher à l'endroit le plus sensible, en son orgueil de femme autant qu'en son amour-propre de comédienne : (( Depuis le commencement des répétitions, vous êtes fort impolie envers moi; ce qui est indigne à la fois de mademoiselle Mars et de M. Victor Hugo. » A ces mots, elle avança la main pour rendre le rôle: il étendit le bras pour le reprendre. Elle recula. « Et, si je ne le joue pas, murmura-t-elle, qui le jouera? » Il eut une réplique décisive : « Oh ! mon Dieu ! madame, la première personne venue... Tenez, par exemple, mademoiselle Despréaux. Elle n'aura pas votre talent, sans doute ; mais elle est jeune, elle est jolie. » A ce nom, mademoiselle Mars se récria, et tout aussitôt elle lança une insinuation bien féminine, qui était l'arme de rigueur en pareille occurrence : « Vous lui faites votre cour, à ce qu'il paraît, à mademoiselle Despréaux? — Moi? Je ne lui ai jamais parlé de ma vie! » Ce mot parut la rassurer. Elle ajouta, en manière de conclusion : « Eh bien, je le garde, votre rôle. Je le jouerai, et comme personne ne vous le jouerait à Paris, je vous en réponds. » Etant honnête liomme, mademoiselle Mars s'exécuta, et désormais elle traita Victor Hugo avec les égards qui sont dus au génie.
Comment les détails de cet entretien sont-ils venus à la connaissance d'Alexandre Dumas? Il devait les tenir, non pas seulement de l'auteur à'Hernani, mais d'un témoin auriculaire. En effet, quand Victor Hugo et mademoiselle Mars pénétrèrent dans le petit foyer, mademoiselle Despréaux
s'y trouvait. Elle sortit, mais elle avait dix-sept ans, elle était curieuse, et demeura derrière la porte. Quelques heures plus tard, elle racontait tout à Alexandre Dumas, pour qui elle avait des bontés et qui, goûtant fort son visage blond et rose, donnait à celte ingénue des répétitions particulières.
Tandis que la Comédie-Française terminait ses préparatifs, grand était l'émoi du cénacle romantique qui avait Victor Hugo pour chef, presque pour Dieu. Théophile Gautier, l'un des plus enthousiastes parmi les soldats de cette armée oii tout le monde était jeune comme à l'armée d'Italie, nous a transmis, dans l'Histoire du Romantisme, le récit de sa première entrevue avec ce général de vingthuit ans, le plus vieux de la bande. 11 se rendit rue Jean Goujon, dans le quartier alors inhabité que le poète avait choisi pour abriter ses pénates. Au jardin de la rue Notre-Dame des Champs succédait le voisinage des Champs-Elysées. « Deux fois, dit Théophile Gautier, nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par nos acolytes qui riaient aux éclats. Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions assis sur une des marches de l'escalier, car nos jambes flageolaient sous nous et refusaient de
nous porter, mais voici que la porte s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Pliébus et Apollon franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui? Victor Ilug-o lui-même dans sa gloire. Comme Estlier devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. »
Habitué, paraît-il, à trouver ainsi en adoration dans son escalier « de petits poètes en pâmoison, des rap'ns rouges comme des coqs ou pales comme des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants, » Victor llugo releva d'un geste sublime, royalement affable, Théophile Gautier accroupi et hynoptisé, puis il l'introduisit dans son cabinet. Que va dire l'humble visiteur en franchissant le seuil du sanctuaire? Sera-t-il aussi interloqué que Henri Heine qui, en présence de Goethe, oublia le discours éloquent qu'il avait préparé et se contenta d'émettre cette remarque judicieuse, « que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent des prunes excellentes contre la soif. » Théophile Gautier, atteint, lui aussi, du mutisme de l'extase, regardait, écoutait, contemplait Victor Hugo, qui se laissait admirer sans trouble. Voici l'impression que remporta le disciple, et le ])ortrait que, longtemps après^ il a tracé du maître en pleine jeunesse : « Ce qui frappait d'abord dans Alclor Hugo, c'était le front vraiment monumental qui couronnait comme un fronton de mîirbro blanc son visage d'une placidité sérieuse. 11 n'atlcignait pas, sans doute, les proportionsquelui donnèrentplus tard, pour accentuer chez le ])0cle le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes
d'or et de laurier s'y poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un peu longs. Du reste, ni barbe/ni moustaches, ni favoris, ni royale, une face soigneusement rasée d'une pâleur particulière, trouée et illuminée de deux grands yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une bouche à lèvres sinueuses, à coins surbaissés, d'un dessin ferme et volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un pantalon gris^ un petit col de chemise rabattu, — la tenue la plus exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans ce parfait gentleman le chef de* ces bandes échevelées et barbues, terreur des bourgeois à menton glabre. » Quel contraste entre l'honneto redingote de Victor Ilugo et l'étrange costume que Théophile Gautier arbora pour la première d'IIernanil Epris des .flamboyants, ennemi des grisâtres, il revêtit, non pas un gilet rouge, gilet de Nessus pour sa mémoire, mais un pourpoint rose, le -pourpoint des Valois, c< busqué en pointe sur le ventre en formant arête sur le milieu, » et dont la couleur et le ramage provoquèrent l'ahurissement du tailleur auquel il fut commandé. « Je ne connais pas cette coupe, dit l'honorable commerçant qui croyait son client atteint de folie; ceci rentre dans le costume de théâtre plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce. — Nous vous donnerons, répondit Gautier, un patron en toile grise que nous avons dessiné, coupé et faufilé nous-mème; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le dos comme le gilet des Saint-Simoniens^ sans
aucun symbolisme. » Et il sortit d'un bahut un splendide morceau de satin cerise qu'il remit au tailleur stupéfait.
Le pourpoint fut confectionné,, et le costume se compléta d'un pantalon vert-d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir, d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample pardessus gris doublé de satin vert, sans omettre un ruban de moire qui faisait office de cravate et de col de chemise. Le Journal des Goncoui't, conlirmant VHistoire du Romantisme^ relate que Théophile Gautier, au déjeuner Magny, s'élerait avec indignation contre la légende du gilet rouge. Un tel gilet aurait indiqué une nuance politique, il aurait eu une signification républicaine, déiivée de Saint-Just ou de Maxi milieu Uobespierro. Or, « un républicain, on ne savait pas ce que c'était. 11 n'y avait que Pétrus Borel do républicain, » Le pourpoint rose était simplement moyen-âgeux. Il apparaissait comme une protestation contre la platitude bourgeoise, en cette soirée du 23 février 1830 où Théophile Gautier salue le rayonnement du génie et la phosphorescence de la gloire. Tout dépourvus que nous soyons de pourpoint rose, pénétrons dans la salle, assistons à l'apothéose romantique.
CIIAPITIIE XLV