‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 45 sur 55 · LA SOIRÉE J)U 25 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LA SOIRÉE J)U 25 FÉVRIER

Après divers ajournements, la première représentation à'IIernani avait été fixée au jeudi 25 février. A l'occasion de cette solennité dramatique, et par dérogation aux usages de l'époque, l'administration de la Comédie-Française avait mis en stalles une partie du théâtre qui d'ordinaire n'était pas numérotée. Depuis deux mois, impossible de se procurer des places pour cette soirée, et d'avance la location de plusieurs jours était retenue, soit par le public, soit par les marchands de billets. Victor Hugo, toutefois, appréhendait l'issue de cette bataille, il savait les hostilités ameutées, sinon contre sa personne, du moins contre son drame. Encore qn'Hernani eût été reçu grâce au bon vouloir du baron Taylor, le rapport du comité de lecture contenait d'expresses réserves. Il étaitsigné par MM. Brifaut, Chéron, Laya et Sauvo. En voici la conclusion : « Quelque étendue que j'aie donnée à cette analyse, elle ne peut donner qu'une idée

imparfaite de la bizarrerie de cette conception et des vices de son exécution. Elle m'a semblé un tissu d'extravagances, auxquelles l'auteur s'efforce vainement de donner un caractère d'élévation, et qui ne sont que triviales et souvent grossières. Cette pièce abonde en inconvenances de toute nature. Le roi s'exprime souvent comme un bandit. Le bandit traite le roi comme un brigand. La fille du grand d'Espagne n'est qu'une dévergondée sans dignité ni pudeur. Malgré tant de vices capitaux, je suis d'avis que non seulement il n'y a aucun inconvénient à autoriser la représentation de cette pièce, mais qu'il est d'une sage politique de n'en pas retrancher un seul mot. Il est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain affranchi de toute règle et de toute bienséance. » La censure cependant exigea quelques modifications que Victor Hugo dut effectuer. Il fallut : 1*^ supprimer le nom de Jésus partout où il se trouvait; 2° « substituer aux expressions insolentes et inconvenantes : Vous êtes un lâche, un insensé, adressées au roi, des mots moins durs et moins pénétrants; » 3*^ changer ce vers :

Crois-tu donc que les rois, ô moine, soient sacrés ?

i^ effacer ce rejet : Un mauvais roi; élaguer deux vers « dont le sens est trop amer en parlant des courtisans :

liasse-cour on le roi, mendié sans pudeur, A tous ces affamés émiette la grandeur. »

D'autre part, Victor Hugo avait appris, et le Journal de.s JJébals du 24 février fit connaître avec des détails très circonstanciés, que la censure

mésusait du manuscrit qui lui était confié. « Des vers (le ce drame, les uns à demi travestis, les autres ridiculisés tout entiers, quelques-uns cités exactement, mais artistement mêlés à des vers de fabrique, des fragments de scènes enfin, plus ou moins habilement défigurés, et tout barbouillés de parodie, ont été livrés à la circulation. Des portions do l'ouvrage, ainsi accommodées, ont reçu à l'avance une demi-publicité, tant redoutée à bon droit des auteurs et des théâtres. Il est revenu, de tous côtés, à l'auteur que des copies frauduleuses d'Hernani ont été faites, que des lectures totales ou partielles, ce qui est plus perfide encore, de ce drame ont eu lieu en maint endroit, et notamment chez un ancien employé supérieur du ministère Corbière. » Or, il n'y avait, sortis des mains de l'auteur, que deux manuscrits de la pièce, celui du théâtre qui, les répétitions terminées, était sous clef, et celui des censeurs. Le Journal des Débais ajoute ; « La censure est l'ennemie politique do M. Hugo, elle est son ennemie littéraire. L'opinion publique accuse la censure. » Aussi bien l'un des censeurs, plus directement visé par les soupçons, avait eu l'imprudence ou plutôt l'impudence d'écrire à Victor Hugo : (( De quoi s'agit-il, monsieur? Que vous ont dit vos espions? Que j'ai révélé le secret de la comédie? Que j'ai cité vos vers en les tournant en ridicule? Eh bien! quand cela serait, où est mon tort? Vos ouvrages sont -ils sacrés? Quant aux vers cités, ils ne vont pas au delà de trois. » C'était avouer sans vergogne l'indélicatesse commise.

Victor Hugo avait également des inquiétudes au sujet de l'interprétation. H redoutait quelque su-

prême fantaisie de mademoiselle Mars. Hippolyte Lucas raconte, dans ses Portraits et Souvenirs littéraires, qu'il alla voir le poète à la veille de la première représentation et qu'il l'accompagna jusqu'à la Comédie. Chemin faisant, ils causèrent de la distribution des rôles, et, comme son interlocuteur lui demandait s'il en était satisfait, Victor Hugo répondit : « Mon Dieu, je suis dans la position d'un homme qui a mis son vin en bouteilles ayant déjà servi et imprégnées du goût de certains crus. Je ne reconnais pas toujours le vin de mon tonneau. — Vous avez du moins, reprit Hippolyte Lucas, dans mademoiselle Mars un tlacon de cristal et d'or. — Oui, mais dans lequel il y eu de l'essence de rose. » La représentation allait dissiper ces dernières alarmes. Pourtant, l'avant-veille, Victor Hugo, craignant d'être mal compris et d'encourir le reproche d'avoir dénaturé le caractère de Charles-Quint, communiqua aux journaux une note que la plupart d'entre eux insérèrent. Elle était conçue en ces termes :

(( l\ est peut-être à propos de mettre sous les yeux du public ce que dit la chronique espagnole de Ayala(qui ne doit pas être confondu avec Ayala, l'annaliste de Pierre le Cruel), touchant la jeunesse de Charles-Quint, lequel figure, comme on sait, dans le drame (ÏHernani :

» Don Carlos, tant qu'il ne fut qu'archiduc d'Autriche, fut un jeune prince amoureux de son plaisir, grand coureur d'aventures, sérénades et estocades, sous les balcons de Saragosse, ravissant volontiers les belles aux galants et les femmes aux maris, voluptueux prince et cruel au besoin. Mais du jour où il fut élu empereur, une révolution se fit en lui {se hi^o una reoolucion en el), et le

débauché don Carlos I'^^'' devint ce monarque habile, sage, clément, hautain, glorieux, que l'Europe a admiré sous le nom de Charles-Quint (Grandezas de Espana, Descanso 24).

» Nous ajouterons que le fait principal du drame d'Hernani, lequel sert de base au dénouement, est historique. »

Le public se souciait peu d'exactitude documentaire. Il était impatient d'a.ssister à une révolution théâtrale. Les journaux du lendemain relatent que des mesures nouvelles d'ordre avaient été arrêtées, des issues plus commodes pratiquées, et que dès six heures la salle était comble, quoique le spectacle ne dût commencer qu'à sept. En réalité, toutes les précautions avaient été prises par le cénacle romantique pour assurer le succès. La claque étant suspecte de tendances classiques, on lui substitua des jeunes gens bénévoles, « accourus, dit Alphonse Royer, des ateliers de peinture et d'architecture, des écoles de droit et de médecine, des établissements d'imprimerie, des études de notaires et d'avoués. » A trois heures de l'après-midi, ces jeunes combattants avaient envahi le parterre et les galeries supérieures. Ils étaient arrivés par petites escouades, chacun des affidés ayant pour passe un carré de papier rouge timbré de la griffe Hierro. Jules Janin, dans son Histoire de la Littérature dramatique (IV, 344), est d'accord avec Théophile Gautier, dans VHistoirede l'Art dramatique en France depuis vingtcinq ans (II, 129), ainsi que dans V Histoire du Romantisme, pour retracer les enthousiasmes de cette soirée mémorable. Moins révérencieux, voire même un peu ironique, quoiqu'il comptât parmi les fidèles disciples, est Alphonse Royer en son

Histoire Unioerselle du Théâtre : « Ces costumes excentriques, dit-il, ces barbes hérissées, ces cheveux flottants, ces feutres pointus, ces bérets béarnais de couleurs féroces, donnaient l'apparence d'une descente de la cour des Miracles. A l'aspect de ces truands, les bourgeois de la rue Richelieu rentrèrent chez eux épouvantés, les boutiquiers commencèrent à fermer leurs volets. Les quatre heures d'attente avant le lever du rideau furent employées à manger du cervelas à l'ail et des pommes de terre frites, ayant pour dressoirs les banquettes du parterre; quelquesuns cherchèrent, après boire, les coins les plus sombres de la maison de Molière pour « évacuer le superflu de la boisson. » — Théophile Gautier, dans son feuilleton du Bien Public on 1872, après quarante-deux ans révolus, n'admet pas que l'on badine avec les souvenirs du 25 février 1830. Il s'écrie sur le ton dithyrambique : « Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants. » Il proteste contre les petits journaux de l'époque, à la solde des classiques, qui se complaisaient « à représenter ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés, fous d'art et de poésie, comme un ramassis de truands sordides. » 11 se défend d'avoir commandé des troupes si dépréciées, et il rend hommage à ses compagnons d'armes : « Ce n'étaient pas, dit-il, les Iluns d'Attila qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, hérissés, stupides ; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions de l'idée, les défenseurs de l'art libre ; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux, — on ne peut naître avec des perruques, — et ils en avaient beau-

coup, qui retombaient en boucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns portaient de fines moustaches et quelques autres des barbes entières. Gela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs têtes spirituelles, hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à prendre pour modèles. » La barbe, en effet, et la longue chevelure étaient alors réputées séditieuses et révolutionnaires, un véritable épouvantait à l'adresse des bourgeois. Arsène Houssaye, dans ses Souvenirs, observe qu'il y avait, après 1830, trois genres de physionomies bien distincts : le romantique, avec les cheveux en saule pleureur ; le bousingot, cheveux hérissés ; le garde national, cheveux en poire, style royaL Dans un autre passage, le même Arsène Houssaye explique l'origine du terme de « bousingot », contemporain du punch aux flammes bleues qui illuminait les soupers romantiques. « C'est, dit-il, dans un de ces punchs au Petit Moulin Vert que fut créé le mot Bousingoth qu'.on appliqua mal à propos aux républicains. Nous tournions autour de la flamme bleue comme des possédés, avec des femmes de hasard, tout en improvisant une ronde. La rime était go ou goth. Cette rime avait été donnée par le nom d'Hugo. Nous épuisâmes bientôt le dictionnaire des rimes, mais nous prîmes tous les mots qui nous vinrent à l'esprit en les terminant par la rime voulue. Et voilà comment le mot Bousingoth eut ses petites entrées dans la langue française. C'était trop d'honneur. »

Faut-il admettre que ces bousingots, sorte de plèbe romantique, formaient la majorité des jeunes hommes qui venaient manifester en l'honneur d'Hernani? Et devons-nous prendre au pied de la

lettre l'assertion du comédien Samson dans ses Mémoires : « La terreur planait sur la partie classique de l'auditoire? » Théophile Gautier s'applique à justifier ceux que Philothée O'Neddy appelait les brigands de la pensée et qui, sans ressembler à de parfaits notaires, étaient de fort honnêtes gens, en dépit de la singularité de leur costume. Ils avaient la fantaisie du goût individuel, le juste sentiment de la couleur. Gautier en a conservé une vision saisissante, comme un tableau : « Le satin, le velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser leurs rêves de costume à la Rubens et à la Vélasquez, étaient plus élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. » Ailleurs \ à propos d'une reprise à'Bernani qui eut lieu sur la même scène, en juin 1841, pour les débuts de mademoiselle Emilie Guyon, Théophile Gautier évoque ces souvenirs d'enthousiasme et de jeunesse. Il les jette comme un défi aux bourgeois repus du régime censitaire : « C'était un beau temps que celui-là ! un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de

i. Histoire de l' Art dramatique en France depuis vinyt- cinq am, H, 129.

fanatisme 1 Jamais la querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations étaient de vraies batailles rangées, on sifflait, on applau^ dissait avec fureur; cliaque vers était pris et repris; on combattait des heures entières pour le moindre hémistiche... Nous avons assisté^ pour notre compte, à quarante représentations consécutives d'Hernani; nous allions là par bandes, tous fous de poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs et prêts à tout faire pour notre Mahomet. Nous attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce, que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! on demandait, par-ci, par-là, la tête de quelque académicien; — qui eût dit alors que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même! — et l'on battait un peu les bourgeois qui ne comprenaient pas... Nous avions raison cependant, nous, les jeunes gens, les jeunes fous, les enragés, qui faisions de si belles peurs aux membres do l'Institut, tout inquiets dans leurs stalles. » Une pareille impression a été ressentie par Jules Janin et se retrouve en divers passages de son Histoire de la Littérature dramatique. Vingtquatre ans après l'apparition d'Hernani, il entonne un chant d'allégresse, sur ce mode demi-lyrique, demi-pédestre, qui lui est familier : « Quellesjournées c'étaient alors, t'en souviens-tu, mon poète, et quel empressement à conquérir, dès le matin, une place en ce champ-clos de ton génie! On se présentait au théâtre avec un mot d'ordre, on se plaçait fièrement sous le lustre, au beau milieu de la mêlée, où les applaudissements^ les exclamations et les extases ont élu leur domicile. On arrivait à jeun, on attendait, six heures, que la

toile fût levée, et, dans cette ombre, où Pou eut dit autant de conspirateurs^ trois cents fanatiques, se parlant à voix basse, cherchaient à prophétiser l'avenir du chef-d'œuvre à peine éclos. Peu à peu cependant le lustre éteint s'allumait, la porte était ouverte, et soudain, dans cette salle haletante, s'entassaient tous les grands noms, toutes les beautés, tous les pouvoirs. A contempler ces figures, animées de tout le feu de l'impatience, à soutenir ces regards où se reflète à l'avance une admiration énergique, on se serait cru transporté dans quelque hôtel de ville, à l'heure où tout le mondeattend unerévolutionquivavenir. C'étaient des cris sans cause, et du silence sans motif. A chaque porte qui s'ouvrait, nous portions les yeux sur l'homme ou la femme qui allait se montrer, et, pour peu que cet homme ou cette femme fussent reconnus pour appartenir à la littérature hostile, on les sifflait sans pitié; au contraire, ils étaient couverts d'applaudissements et de murmures favorables, s'ils étaient du côté de CroniicelL

)) Dans cette foule, on s'exaltait, on se poussait, on se provoquait l'un l'autre. 11 y avait des Frérons de cent ans qui n'osaient pas montrer leur tête chenue ; il y avait des druidesses de quinze à seize ans qui volontiers eussent brisé leur couronne de verveine odorante, afin d'en jeter les débris à la jeune engeance poétique. 0 fantômes! ô mensonges! ô jeunesse! ô visions! Et... quand enfin la toile était levée et que l'œuvre allait à sou but, splendide, éclatante, à travers ses sentiers plus que divins, quel misérahle eût osé, je no dis pas pousser un murmure, mais seulement fermer un œil? Ah! le malheureux, qu'il eût été bien à

plaijidre! Damnation 1 il n'a pas écouté Hernaniî Il est resté froid à Hernani! « Haro sur le baudet I » Il y allait véritablement de la vie et de la mort. « Quand nous étions si malheureuses, c'était là le bon temps », disait une jeunesse du siècle passé ».

Théophile Gautier, moins verbeux que Jules .Tanin qui avait du goût pour l'amplification, insiste sur la longueur de l'attente que durent subir les jeunes romantiques, introduits, dit-il, dès deux heures de l'après-midi. Ils étaient plongés dans une obscurité presque complète, dont le souvenir inspire au critique-poète une description très pittoresque : « Rien déplus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. A la hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude, on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une ombre vague, où filtrent, par quelque ouverture des combles ou quelque regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant avec les tremblotements rouges des fanaux de service... Nous n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacle le jour, et lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la Piranèse. » Ces gardes du corps, attachés à la personne de Victor Hugo et au succès à' Hernani, se répartirent aux divers étages, mais en choisissant de préférence les recoins obscurs, les endroits suspects et dangereux où pouvait se dissimuler un siffleur, quelque classique forcené, ce que Théophile Gautier appelle « un prudhomme épris de Campistron et redoutant le massacre des bustes par (les septembriseurs d'un nouveau genre. »

Il s'agissait de tenir les bourgeois en respect, voire même^ si besoin était, d'écraser les philistins. En attendant le lever du rideau, les conversations suivaient leur train, bruyantes, exaltées, d'autant plus sonores dans les ténèbres. Les uns citaient des vers ou des fragments, saisis au vol dans l'entourage de Victor Hugo. On discutait le titre, qui sur les affiches était ainsi libellé : Hernani ou V Honneur castillan. Plusieurs auraient préféré: Trois pour une, qui indiquait la condition fâcheuse de dona S(d, partagée entre son roi, son tuteur et son brigand, mais qui avait l'air d'une dénomination comique. Ceux-ci louaient, ceux-là eussent volontiers supprimé le sous-titre. Tous saluaient à l'avance le nouveau Ciel du romantisme. Entre temps, pour apaiser la faim aiguisée par les vociférations, on sortait des provisions delà profondeur des poches. Théophile Gautier mentionne le chocolat et les petits pains, et confesse les cervelas. Aux classiques qui prétendirent qu'étant à l'ail ils empestèrent la salle, il répond simplement — ce qui est presque un aveu : « Nous ne le pensons pas ; d'ailleurs l'ail est classique. Thestysis en broyait pour les moissonneurs de Virgile. » Puis ce furent des chants, des ballades, des scies d'atelier, des cris d'animaux dans l'arche, des farces et des gamineries variées. « On demanda, écrit Gautier, la tête ou plutôt le ga^on de quelque membre de l'Institut; on déclama des songes tragiques, et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse, peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre. » Enfin, le lustre de gaz, la rampe, les candélabres s'allumèrent, la salle s'emplit^ les loges se garnirent.

La jeunesse romantique, en humeur de galanterie^ lançait des acclamations et battait des mains, chaque fois qu'apparaissait une jolie femme, élégamment décolletée, — manifestation qui, paraîtil, « fut trouvée de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs bouquets avec un sourire qui pardonnait. L'orchestre et le balcon, ajoute Théophile Gautier, étaient pavés de crânes académiques et classiques. » Du parterre, de l'amphithéâtre, les novateurs se plaisaient à les désigner du doigt avec des murmures, ou même on les menaçait du poing. L'excitation était grande et des collisions imminentes; déjà retentissait le cri sinistre et superlativement romantique : « A la guillotine les genoux! » lorsque la toile se leva, après les trois coups réglementaires. Dès le début du premier acte, les gens de la vieille école hochaient la tête et poussaient des soupirs désespérés. Le vers par lequel s'ouvre le drame était une provocation à leur adresse, une déclaration de guerre :

Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier J3érobé.

Ce rejet d'un adjectif effronté semblait une gageure. Un pareil enjambement, pour entrée de jeu, avait tout l'air d'une impertinence. Au gré de Théophile Gautier qui affectionne la métaphore hardie et picaresque, c'était comme « un spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel. » 11 y eut un peu de froideur au premier acte. Le second enleva les applaudissements. Au troisième, la scène des

portraits^ qui pouvait être une pierre d'achoppement, se termina sans encombre. Pourtant elle était signalée par avance aux fabricants de parodie. Le monologue du quatrième acte suscita des bravos prolongés, et le cinquième acte dompta toute résistance par la magie de ses effusions lyriques. Certains vers néanmoins, au cours de l'œuvre, furent accrochés et^, comme on dit en argot de théâtre, empoignés ou emboîtés au passage. Ainsi, lorsque Ruy Gomez, rentrant à l'iraproviste, aperçoit, auprès de dona Sol, don Carlos et Hernani :

Par saint Jean d'Avila, je crois que, sur mon âme, Nous sommes trois chez vous : c'est trop de deux, madame.

De même, la tirade : « De ta suite, j'en suis », mit toute une partie de la salle en joie très ironique. Les tenants du romantisme ripostèrent en lançant des coups de poing à ceux qui se permettaient de rire. Mais l'incident le plus notable et le plus facétieux se produisit à la tin du troisième acte, au moment où Hernani, apprenant que Ruy Gomez vient de confier sa fille à don Carlos, jette cette apostrophe :

Vieillard stupide, il l'aime!

Le vers fut-il mal prononcé? Du moins des clameurs s'élevèrent, et une altercation éclata dans les rangs de l'orchestre. Alexandre Dumas, en l'enjolivant peut-être, la raconte très plaisamment :

« i\J. Parseval de Grandmaison, qui avait l'oreille un peu dure, entendit : « Vieil as de pique, il l'aime! » et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri :

— Ah! pour cette fois, dit-il, c'est trop fort!

— Qu'est-ce qui est trop fort, monsieur? qu'est-

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ce qui est trop fort? demanda mon ami Lassailly, qui était à sa gauclie, et qui avait bien entendu ce qu'avait dit \ï. Parseval de Grandmaison^ mais non ce qu'avait dit Firmin.

— Je dis, monsieur, reprit l'académicien, je dis qu'il est trop fort d'appeler un vieillard respectable comme l'est Ruy Gomez de Silva, « vieil as de pique ! »

— Gomment! c'est trop fort?

— Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n'est pas bien^ surtout de la part d'un jeune homme comme Hernani.

— Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées... Les cartes ont été inventées sous Charles YI, monsieur l'académicien ! si vous ne savez pas cela, je vous l'apprends^ moi... Bravo pour le vieil as de pique! bravo, Firmin! bravo, Hugo! Ahl... »

On imagine aisément ce que devait être une représentation qui se déroulait au milieu des apostrophes, des invectives, des huées et des acclamations. Au foyer des artistes, une querelle s'émut entre M. de Jouy, le vénérable auteur de Sylla, et le baron ïaylor qui lui criait : (( Oui, nous triompherons ! Ma tête est noire et la vôtre blanche, et je verrai longtemps cette, victoire que bientôt vous ne verrez plus ! » Gharlet, le fameux peintre des demi-solde et des grognards de la Grande - Armée, allait encore plus loin dans son zèle romantique. Il présentait à Victor Hugo quatre de ses janissaires, autrement dit : de ses rapins, « gens à couper les têtes pour avoir les perruques. » Ces enthousiastes ne voulaient reconnaître, ni les défauts, ni les bizarreries, ni les taches légères de l'œuvre. Avec le critique du Globe, ils

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étaient prêts à invoquer la phrase pompeuse dont usa Chateaubriand pour excuser certaines négligences qu'on relevait dans ses Natche^ : a II y a quelquefois plaisir à voir l'écume qui blanchit le mors du jeune coursier. »

Les journaux du lendemain sont intéressants à consulter. Leurs a opinions » furent recueillies daiis le numéro du Moniteur, du 28 février. Presque tous les critiques, en constatant le succès, formulent des réserves sur le g:cnre, sur l'intrigue et la versification. Les classiques étaient encore très puissants dans la presse. Le compte-rendu le plus élogieux fut celui du Journal des Débats : (( L'effet de celle représentation, y est- il dit-, fera époque dans les annales du Théâtre-Français... Les beaux endroits, et ils sont nombreux, ont reçu des applaudissements unanimes. » Le Courrier des Théâtres, de Charles iMaurice, se montre particulièrement sévère : « C'est tantôt Shakespeare et tantôt ïurlupin; du sublime, puis du bouffon, de l'incompréhensible et du sentiment, de grandes et de petites pensées, des combinaisons pénibles et des moyens poétiques, presque point d'art et beaucoup d'idéal. » Puis, dans le numéro du 3 mars, voici un coup de férule, administré par un pédagogue hargneux et infatué : « C'est l'ouvrage d'un brillant écolier qui, s'il le veut, ne tardera point à passer maître. Il travaille, assurément, mais qu'il écoute I » Quant à la Gazette de France, elle divague et elle écume, avec des crises de vieille douairière qui tombe en convulsion : « Il y aurait, dit-elle, quelque intérêt dans ce tissu d'incidents absurdes et invraisemblables, comme il y en a dans un conte des Mille et une Nuits, s'il n'était ralenti par des digressions, des tirades d'uue ion-

gueur démesurée et des détails puérils... A quoi bon ce sang, ces poignards, ce poison^ ces fureurs, et toutes ces atrocités, s'il n'en ressort aucune étude du cœur humain, aucune moralité, rien qui puisse perfectionner l'homme, rien même qui agrandisse le domaine de l'art?... Les bravos furieux, les trépignements frénétiques, les acclamations folles n'ont pas été épargnés. Les spectateurs étaient au niveau des acteurs, qui ont joué comme des épileptiques. »

Par une singulière coïncidence, les ultras de la Galette se rencontrent avec Cuvillier-Fleury, esprit honnête et modéré, qui écrit dans son Journal : « Hier a eu lieu la première représentation à'Hernani. Tous ces messieurs en sont revenus confondus. Il paraît que la nouvelle tragédie est à faire peur. M. de Broglie disait en partant : «Dieul quelle épreuve ! Il est heureux que la cause soit bonne ! » Le 13 mars, il note que les soirées de la Comédie- Française sont très orageuses et que la pièce se joue désormais dans la salle, où presque tous les vers sont répétés avec des manifestations d'enthousiasme ou des sifflets. Le 15 avril, il consigne son opinion personnelle sur ce drame grotesque : (( Enfin, j'ai vu le monstre... La pièce fait pitié à force d'affectation, de non-sens dans. la conception de l'ouvrage, à force de platitude ou de recherche dans le style, de négligences étudiées, de barbarismes impertinents dans la versification. Si c'est là le dernier mot du romantisme, je le plains. Les acteurs étaient dans un embarras visible. Le caissier seul triomphe, et Victor Hugo emplit ses poches ; il a bien gagné son argent. » Il y eut, en effet, quarante-cinq représentations consécutives. La première soirée donna une recette

de 5.134 francs, chiffre inconnu jusqu'à ce jour pour une première à la Comédie. Entre le troisième et le quatrième acte, Victor Ilugo aA'^ait vendu les trois premières éditions^ de 2.000 exemplaires chacune, pour 13.000 francs aux libraijes Marne et Delaunay-Vallée, qui ne trouvèrent, d'ailleurs, aucun profit en cette audacieuse opération.

C'est surtout le journal de l'acteur Joanny, chargé du rôle de lluy Gomez, qui relate, jour après jour, les impressions des interprètes et du public. Il écrit, le 25 février : « Hernani a complètement réussi. J'ai joué mon vieux duc de Silva aussi bien qu'il est possible de le faire à une première représentation. » 27 février : « L'ouvrage est vigoureusement attaqué et vigoureusement défendu... Ce qu'il y a de mieux, c'est que cela attire beaucoup de monde. » 3 mars : « Une cabale acharnée. Les dames du haut parage s'en mêlent. La mode, pour elles, est de pousser de grands éclats dans les moments les plus intéressants, et particulièrement pendant les dernières scènes du cinquième acte. » 5 mars : « La salle est remplie, et les sifflets redoublent. Si la pièce est mauvaise, pourquoi y vient-on? Si on y A^ient avec tant d'empressement, pourquoi la siffle-t-on? » 8 mars : « Ils viennent siffler Hernani, mais ils viennent. Si l'on jouait Cinna, il n'y aurait personne. » 10 mars : « Encore un peu plus fort; coups de poings, interruptions, police, arrestations, cris, bravos, tumulte. » 15 mars : « C'est toujours la même chanson, grande aflluence et grand scandale. Jouez au milieu de tout cela, et jouez bien, si vous pouvez. » 29 mars : « Cela dégénère en une telle licence que l'exécution de l'ouvrage est presque impossible. » 4 avril : « Miracle! voici

une représentation qui a traversé sa carrière sans naufrage, sans tempête. La salle était encore remplie pour la vingtième fois. » 3 juin : « La baisse des recettes devient visible; tout finit. » 22 juin : « Le public semble en avoir assez, et moi aussi. »

A distance^, dans une sereine atmosphère de critique littéraire où viennent s'éteindre les clameurs du romantisme idolâtre et du classicisme furibond, il est loisible de discerner, en analysant Hernani, la part de beauté durable et de mode éphémère. On y retrouve, suivant la coutume de Victor Hugo, de la puissance, du souffle poétique et des écarts de goût. Une fleur étrange est éclose, dont la graine sera vouée à une dégénérescence fatale et subite. Le romantisme ne fleurit qu'une fois.

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