LA FABLE ET LE STYLE D HERNANI
D'un voyage en Espagne qu'il avait effectué, tout enfant, pour rejoindre son père, le général dont le nom n'est pas inscrit sur l'Arc de Triomphe, Victor Hugo garda des impressions ineffaçables. Sans doute il trouva quelque sonorité attrayante à ce mot d'Hernani, qui est l'appellation d'une localité du Guipuzcoa, proche Saint-Sébastien. M. Jules Claretie, annaliste ingénieusement érudit, en évoque l'image dans le volume de Souvenirs intimer qu'il publia pour le centième anniversaire de la naissance du poète : « Hernani ! Une petite ville, trois milliers d'êtres, un coin de ralliement pour les carlistes, une des dix-huit villes où, tocrr à tour, se tenaient les assemblées ,t,'^énérales de la province; Hernani aux maisons u'^rimpantes, accrochées aux flancs de la colline de Santa-Barbara; Hernani, oii naquit le chevalier qui devait, à Pavie, faire prisonnier un roi de France, Juan de Urbieto, qui reçut l'épée de
François I®'', — le roi du Roi s'amuse; Ilernani, la ville vivante, est moins célèbre que le drame. La création a exproprié les créatures. Le rêve est plus illustre que la réalité. » Aussi bien, cette grosse bourgade du pays basque n'a fourni à Victor Hugo qu'une dénomination. De même l'histoire ne lui a offert qu'an cadre, où il introduisit des peintures dont il a tout imaginé, le dessin et le coloris. L'intrigue d'Hernani comporte des objections de double sorte : celles qui lui sont propres et celles qui visent, en général, le théâtre du grand maître romantique. Quelquesunes de ces critiques sont passionnément sévères. Gustave Planche, le premier en date parmi les aristarques impitoyables, disait que « les œuvres signées par Victor Hugo disparaîtraient bientôt sous le flot envahissant de l'oubli. » Sa prédiction ne s'est pas encore réalisée. — J.-J. Weiss, avec moins de virulence dans la forme, porte un verdict presque aussi rigoureux : « Qu'est-ce que les drames de Victor Hugo? C'est une succession de thèmes philosophiques et historiques, où manque presque toujours la psychologie de l'individu, comme celle des situations sociales, mais qui sont traités avec une éloquence poétique... C'était bien la peine de tant se moquer du confident de tragédie, pour le remplacer par le monologue interminable... Les costumes, les gestes et les attitudes remplacent les caractères. Ce qui fait surtout défaut, c'est la passion sincère et l'émotion jaillissante. » Après avoir constaté qu'il n'y a ni action, ni émotion, ni caractère dramatique, J.-J. Weiss concède qu'il existe, dans le théâtre de Victor Hugo, un admirable écrivain qui déroule sa poésie en une langue par lui créée, et aussi
« une âme-peuple touchée d'uQ rayon du soleil de 1830 qui s'y exprime et y resplendit. » M. Jules Lemaître va plus loin, poussé par une de ces antipathies impulsives où il se complaît : « Les drames de Victor Hugo, dit-il, sonnent si faux, que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient. » En ce point, classiques et réalistes se rejoignent. M. René Doumic, universitaire orthodoxe, confît dans la religion du grand siècle, condamne sans rémission l'auteur à'Heniani : « Ses idées sont banales, écrit-il, et ne s'élèvent guère au-dessus du lieu commun. Il n'a pas pénétré dans le fond de la nature humaine. Sa psychologie manque de délicatesse et même do vérité. On rencontre des géants, des titans, des dieux, des héros et des monstres dans son œuvre, mais point des hommes. » Le Journal des Goncourt fait écho, en fulminant une excommunication analogue : « Ce qui frappe surtout Flaubert dans Hugo qui a l'ambition Je passer pour un penseur, c'est l'absence de pensée. Hugo n'est pas un penseur; c'est, selon son expression, un naturaliste. H a de la sève des arbres dans le sang. » A tant d'anathèmes, opposons la parole réconfortante d'un illustre critique qui loue et admire la révolution, ou, comme disait Paul Albert, l'insurrection victorieuse du drame romantique,: « Jamais, s'écrie Paul de Saint- Victor, rénovation ne fut plus salubre et plus légitime ; elle infusa un sang nouveau à une forme usée par le plagiat et falsifiée par la décadence; elle féconda la vieillesse; elle ranima la mort. Le drame, comme M édée, taillait en pièces l'art poétique décrépit et le jetait dans la chaudière des sorcières de Macbeth, pour le rajeunir. »
Le rajeunissement est indéniable, mais par des procédés tout provisoires et précaires, incapables de rien produire de stable ni de définitif. Telles ces teintures, ou, dans la langue des coiffeurs, ces applications, qui donnent momentanément aux cheveux les couleurs les plus artificielles et ne trompent que qui veut s'y laisser prendre. Or, quelque jugement qu'on porte, et si favorable soit-il, sur la versification à'Hernani. la fable même du drame appelle et mérite les plus expresses réserves. Certes, il ne convient pas d'aller jusqu'à l'excessive opinion du Drapeau blanc, qui résume le jugement d'un enfant auquel son père vient de présenter la pièce en manière de conte bleu : « Je soupçonne que l'auteur est un peu fou. » Ce n'est pas là une appréciation enfantine, mais un écart de polémique injurieuse. — Bien plus sagace apparaît la critique du Journal du Commerce, qui formule contre le thème diHernani cette objection capitale et, à notre sens, irréfutable : « Quel que soit VHonneur castillan, il est difficile de croire qu'il porte un homme jaloux et implacable à immoler son ressentiment et à livrer celle qu'il aime à un prince jeune et galant, pour sauver les jours d'un hôte, chef de bandits, qu'il a surpris aux pieds de sa maîtresse, et violant ainsi luimême les droits de l'hospitalité. » A une fiction aussi factice sont adaptés des personnages qui ne font que copier et répéter des modèles anciens. Le chef du romantisme emprunte sans vergogne les caractères à'Hernani au répertoire dos deux siècles précédents. Ruy Gomez, n'est-ce pas le Bartholo de Beaumarchais? Hernani a'est-il pas un Lindor déguisé en pèlerin ? Quant à don Carlos, qui se cache pour surprendre dona Sol et son
galant, c'est Néron dans Britanriicus ; seulement le palais romain se métamorphose en armoire. Il y a là un jeu de scène plutôt fâcheux, et, comme les plaisanteries de Victor Hugo sont généralement assez lourdes, don Carlos, avant d'entrer dans la cachette — dans la botte, dit-il — que lui offre la duègne dona Josefa, hasarde ces deux vers qui veulent être spirituels :
Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure Le manche de balai qui te sert de monture ?
Du moins, l'auteur a eu le bon goût de supprimer le passage qui nous montrait le duc s'apprêtant à ouvrir l'armoire pour y prendre un cigare, et aussi de remanier ces deux vers par trop cacophoniques :
Ne riez pas. Qui fait d'un affront raillerie Et qui rit, veut aussi que son héritier rie.
Il substitua d'abord cette version, à coup sûr bien préférable :
Monsieur, ne raillez pas 1 Qui raille après l'outrage Change la faute eu crime et la colère en rage.
Mais ce texte ne le satisfaisait pas encore, et voici la forme plus heureuse qu'il sut donner à sa pensée :
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire Aussi son héritier.
Les purs romantiques s'extasiaient, mais à la réflexion nous restons plus froids devant le monologue d'IIernani, qui termine le premier acte et qui s'ouvre par le vers fameux et étrange :
Oui, de ta suite, ô roi ! de ta suite ! j'en suis !
Encore Victor Hugo a-t-il effacé dans la tirade.
tout en l'amplifiant, un distique qui prolongeait cette marche à la suite :
J'ai mon père à venger, qui dans l'ombre et sans bruit Met mon pas sur ton pas," et me pousse, et me suit.
11 y a du mouvement dans ce premier acte, l'action ne languit pas; mais les personnages s'agitent à la façon de glorieuses marionnettes. Tous ont ou vont avoir des sentiments héroïques. Hernani, en effet, ne tue pas au second acte le roi qui, par une juste réciprocité, ne le tuera pas au quatrième; Ruy Gomez ne livre pas Hernani, son hôte, au troisième acte, — il est vrai que plus tard il sonne du cor, intempestivement et sans générosité; enfin dona Sol, au dénouement, saisit la fiole de poison et la vide à moitié, pour partager le sort de celui qu'elle aime. En vérité, ces Espagnols sont plus grands ou plus boursouflés que nature, et le rédacteur du Figaro était fondé à leur en faire grief, le surlendemain de la première représentation : « 0 héroïsme, que me veux-tu? Encore de l'héroïsme, de l'héroïsme toujojars ; des cris d'hommes et des actions de dieux ! N'est-ce pas la vieille tragédie d'autrefois, rajeunie, ranimée, replâtrée ? »
Au second acte, la grandeur d'âme d'Hernani égale et môme surpasse celle que don Carlos avait manifestée au premier. Le bandit a sous la main, en son pouvoir, le roi qui vient d'essayer de lui ravir dona Sol. Au lieu de se venger, il moralise et jette à son rival cet avertissement solennel :
Ecoutez. Votre père a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme. Je vous hais, je vous hais, — oui, je te hais dans Tâme.
En cette scène, le dialogue s'élève à une hauteur qui confine au sublime. Don Carlos, après avoir refusé de croiser le fer avec ce chef de bandes, ne veut cependant rien devoir à sa clémence, le menace et lui crie :
Mon maître, Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître. Je vous en avertis, partout je vous poursuis. Je vous fais mettre au ban du royaume.
HERNANI
J'y suis Déjà.
DON CARLOS
Bien.
HERNANI
Mais la France est auprès de l'Espagne. C'est un port.
DON CARLOS
Je vais être empereur d'Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l'empire.
HERNANI
A ton gré.
J'ai le reste du monde où je te braverai. Il ôst plus d'un asile où ta puissance tombe.
DON CARLOS
Et quand j'aurai le monde ?
HERNANI
Alors j'aurai la tombe.
DON CARLOS
Je saurai déjouer vos complots insolents.
HERNANI
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, Mais elle vient.
DON CARLOS, riant à demi^ avec dédain.
Toucher à In dame qu'adore Ce bandit !
HERNANI, dont les yeux se rallument.
Songes-tu que je te tiens encore?
Ne me rappelle pas, futur césar romain. Que je t'ai là, chétifet petit dans ma main, Et que, si je serrais cette main trop loyale. J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale'.
Par une très heureuse progression scénique, le troisième acte, intitulé « le Vieillard », dépasse l'émotion des précédents qui avaient pour titre respectif: «le Roi » et « le Bandit ». Ici, la figure dominante, c'est celle de Ruy Gomez de Silva, respectant et faisant respecter le droit et le devoir d'hospitalité à l'encontre de son prince, de sa sécurité et de son amour, mais en ayant pour soi le témoignage de sa conscience et l'intégrité de son honneur. Le caractère de ce vieillard amoureux a été reproduit dans V Aventurière. Combien la copie d'Emile Augier pâlit auprès de la fresque grandiosedeVictorHugo! Qu'il y aloin du vrai poète au versificateur simplement habile I
Dans l'aveu ou la prière de Ruy Gomez à dona Sol, on perçoit la mélancolique inquiétude de ces tendresses d'arrière-saison qui sont parfois les plus douces en leur parfum d'automne, mais à l'ordinaire les plus décevantes et les plus douloureuses. On s'y attache avec la désespérance, avec le déchirement d'un adieu. Tant un cœur de vingt ans, ou môme de moins, peut apporter à la vieillesse de consolation et de réconfort! Victor Hugo, par la bouche de son héros, a traduit ces sentiments avec un éloquence où palpite l'angoisse et tressaille le désir :
Ecoute, on n'est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi? Parce que l'on est vieux. Parce que beauté, grâce. Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
Parce qu'on est jaloux des autres, et honteux
De soi. Dérision ! que cet amour boiteux,
Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme,
Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme î
— Quand passe un jeune pâtre — oui, c'enestlà — souvent,
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
Souvent je dis tout bas : — 0 mes tours crénelées,
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais.
Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts,
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
Mon vieux nom, mon vieux titre, et toutes mes ruines,
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m'attendront,
Pour sa chaumière neuve et pour son jeune front !
Ce développement, en dépit de sa longueur et du double procédé de répétition et d'antithèse où Victor Hugo se prélasse, a un accent de vérité qui manque trop fréquemment aux amplifications romantiques. Ruy Gomez insiste. Il cherche à inculquer à dona Sol la défiance de la jeunesse. Inutile effort! La nature déjoue toutes ces ruses séniles :
Mais va, crois- moi, ces cavaliers frivoles N'ont pas d'amour si grand qu'il ne s'use en paroles. Qu'une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, ¥A\g en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux, A l'aile vive et peinte, au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage. Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont l'âme plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous airnous bien. Nos pas sont lourds? nos yeux arides? Nos fronts ridés? Au cœur on n'a jamais de rides. Hélas! quand un vieillard aime, il faut l'épargner. Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner. Oh! mon amour n'est point comme un jouet de verre Qui brille et tremble; oh! non, c'est un amour sévère, Profond, solide, sur, paternel, amical.
De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal! Voilà comme je t'aime, et puis je t'aime encore De cent autres façons, comme on aime l'aurore, Gomme on aime les fleurs, comme on aime les cieux! De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle, Je ris, et j'ai dans l'âme une fête éternelle.
Voici le terme de cette cantilène d'amour, en un dernier couplet qui retrace à la fois les tortures et les espoirs du barbon trop prompt à s'attendrir :
C'est une œuvre sacrée et qu'à bon droit on loue Que ce suprême effort d'un cœur qui se dévoue. Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour !- Ah! tu seras pour moi cet ange au cœur de femme Qui du pauvre vieillard réjouit encor l'âme, Et de ses derniers ans lui porte la moitié. Fille par le respect et sœur par la pitié.
Quelques mois auparavant, le Marino Faliero de Casimir Delavigne — après son Banville, de VÉcoledes Vieillards — avait traduit des sentiments analogues ; mais le vieux doge, en des vers bourgeois qui n'étaient guère que de la prose rimée, ne pouvait pas nous émouvoir au même degré que le douloureux personnage imaginé par Victor Hugo. Ce thème sera repris par Emile Augier dans V Aventurière. Chez Monte -Prade se répercute un écho des doléances de Ruy Gomez, quand il cherche à justifier sa passion pour Clorinde :
J'ai soixante ans passés, je ne l'ignore pas;
Mais, comme j'ai vécu de ma vie économe,
J'ai l'âge d'un vieillard et le sang d'un jeune homme.
Les rides de mon front n'ont pas atteint mon cœur;
Poudreux est le flacon, mais vive est la liqueur,
Et qu'il passe un rayon à travers la bouteille,, Elle redevient jeune aussitôt et vermeille. Pour l'homme, c'est l'amour, ce pur rayon qui rend L'intérieur visible et le corps transparent.
Plus loiû, après l'explication avec son frère Dario, Monte-Prade poursuit, dans un monologue :
Ah ! vous vous figuriez, podagres aux cœurs froids,
Entre Clorinde et vous embarrasser mon choix!
Vous me jugiez par vous, pauvres âmes gelées,
D'où les illusions sont toutes envolées,
Et qui n'avez pas su dans un coin encor vert
Dérober une seule^hirondelle à l'hiver !
Je vous plains, bonnes gens, de ne pas le connaître,
Ce charme du dernier amour qui me pénètre
Et me rend un reflet doré de mes vingt ans.
0 njon dernier beau jour, plus beau que le printemps.
Est-ce trop acheter ta présence céleste
Qu'abandonner pour toi ma part de tout le reste?
Si nous passons du domaine de la fiction littéraire à la réalité, un écrivain de génie, Pierre Corneille, nous dira au vrai ce que Victor Hugo a fait entendre dans Hernani et ce qu'a répété Emile Augier. Il y a un sursaut de fierté qui confine à l'infatuation, dans les stances amoureuses que l'auteur du Cid adressait à une beauté peutêtre récalcitrante, en tous cas plus éprise des charmes de la jeunesse que des garanties de la maturité :
Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon Age Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :
On m'a vu ce que vous êtes; Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore, Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.
Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle marquise, Quoique un grisou fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise, Quand il est fait comme moi.
Cette même noblesse altière d'un amour sexagénaire, mais encore vraiment cornélien, se retrouve chez Ruy Gomez de Silva. Victor Hugo a voulu et su relever le personnage, en lui prêtant le sublime respect de l'hospitalité qui est une vertu castillane du meilleur aloi Le pèlerin reçu au château s'appelle Hernani, chef de bande ; sa tête est mise à prix. Qu'importe? il est un hôte.
Le vieillard prononce ces paroles qui peignent à merveille la générosité de son âme:
Qui que tu sois, c'est bien!. et, sans être inquiet, J'accueillerais Satan, si Dieu me l'envoyait.
11 s'éloigne, il rentre et voit sa fiancée, dona Sol, aux bras d'Het-nani. Va-t-il le chasser? Non, encore une fois, car ce singulier pèlerin est son hôte. Quand le roi, en personne, vient réclamer le bandit et menace, si on ne le lui livre, de raser les onze tours du château, le duc, prenant don Carlos par la main, lui montre, l'un après l'autre, tous ses portraits de famille. Cette nomenclature a quelque lenteur et interrompt l'action. Mais Ruy Gomez ne cédera pas. 11 s'est arrêté, pour clore la tirade, devant son propre portrait :
Roi don Carlos, merci !
Car vous voulez qu'on dise, en le voyant ici : (( Ce dernier, digne fils d'une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte. »
Ce refus inspire au souverain bravé une riposte, qui contient une plaisanterie de goût médiocre. L'esprit de Victor llugo n'excelle pas au badinage :
La tête qu'il me faut est jeune! il faut que morte On la prenne aux cheveux. La tienne? que m'importe! Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain. Tu n'en as pas assez pour lui remplir la main !
Et Ruy Gomez de répliquer, sur le même ton d'ironie pesante :
Altesse, pas d'affront ! ma tête encore est belle. Et vaut bien, que je crois, la tête d'un rebelle. La tête d'un Silva, vous êtes dégoûté!
Endépit des menaces royales, le vieillard dompte
la colère jalouse qui l'obsède. Plutôt que de livrer Hernani, il abandonne en otage sa fiancée. Le sacrifice est méritoire, et semble au delà des forces humaines. Nous sommes, il convient de ne point l'oublier^ dans cette atmosphère du romantisme où les personnages sont, non pas symboliques, mais gigantesques. Que si l'on se dérobe à ce monde surnaturel pour reprendre contact avec la simple réalité, on trouvera que le barbon passe la mesure du sublime et confine à la crédulité caduque. Il murmure avec mélancolie, tout en constatant qu'il perd une fiancée chérie et conserve un hôte félon :
Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure, Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure.
C'est ici que Victor Hugo demande au spectateur et surtout au lecteur le summum de condescendance et de docilité. Les procédés de Ruy Gomez sont bien d'un compatriote de Don Quichotte. Le roi parti, il ouvre à Hernani la porte de la cachette enfouie dans la muraille ; mais, auparavant, il est allé détacher deux épées d'une panoplie, il les a mesurées, puis déposées sur une table, et il provoque le brigand amoureux, son hôte, en combat singulier. Celui-ci ne veut pas se battre. Il olTre sa tête — toujours sa tète. Passe encore ! Cependant il a une exigence. Avant de mourir, il voudrait revoir doiia Sol. Lorsqu'il apprend qu'elle est partie avec le roi, éclate le cri fameux: « Vieillard stupide, il l'aime! » Sur-lechamp, s'établit entre eux le pacte ou plutôt le marché dont l'extravagance est manifeste, mais qui constitue la condition essentielle de la pièce : Ruy Gomez ne tuera pas au comptant Hernani qui
s'engage à mourir à terme. Il jure sur la tête de son père, en laissant au vieux créancier le choix de l'échéance. Aussi hien, comme il faut un gage de même qu'aux jeux innocents, il détache un objet de sa ceinture. Idée fatale !
Ecoute, prends ce cor. Quoi qu'il puisse advenir, Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l'heure, S'il te passe à l'esprit qu'il est temps que je meure, Viens, sonne de ce cor, et ne prends d'autres soins. Tout sera fait.
Marché conclu. Ils se sont serré la main, etRuy Gomez se tourne vers les portraits qui continuent de remplir leur office :
Vous tous, soyez témoins !
Il est à noter que le quatrième acte, intitulé « le Tombeau », pourrait se supprimer, comme presque toujours le quatrième acte des drames de Victor Hugo. C'est, dans la crypte d'Aix-la-Chapelle, un long monologue de don Carlos. En attendant d'être appelé à l'Empire, il adresse une allocution à l'ombre de Charlemagne. Une fois élu, il pardonne aux conjurés qui complotaient sa mort, et, rendant à Jean d'Aragon, dit Ilernani, toutes ses dignités, lui accorde par surcroît la main de doiia Sol. Beau trait de clémence impériale ! Cet acte est un véritable tableau d'opéra, qui se termine en un défilé devant le nouvel empereur. Lors de la création, la Comédie-Française avait prodigué une splendeur de figuration dont elle n'était pas coutumière. Charles Maurice l'en félicita dans le Courrier des Théâtres : « Le spectacle, dit-il, est superbe. Le moment de l'élection de Charles-Quint offre un coup d'œil neuf à la scène. Cette marche, ce cortège qui s'opèrent en
silence, sans musique, sont du meilleur goût^ de la plus belle vérité. On y reconnaît l'habile main du grand-maître des cérémonies. » En ce dernier trait, faut-il voir un éloge pour le baron Taylor ou une raillerie décochée à Victor Hugo?
Le mérite du cinquième acte est de meilleur aloi. Etant admis le cor qui va jouer un rôle capital, et aussi la mélodramatique jalousie de Ruy Gomez auquel on peut appliquer la saisissante image des Nuits d'Young : c( Nos désirs croissent sur le soir delà vie comme les ombres s'allongent au déclin du soleil », il y a là une des situations les plus poignantes qui se puissent concevoir. On y a vu des réminiscences, et le Figaro^ du 27 février 1830) a dit sur le mode ironique : « Hernani vient avec sa fiancée. C'est toi, Roméo, c'est toi, Juliette. Seulement le rossignol est remplacé par le cor. C'est un malheur. Car dans Shakespeare cette délicieuse scène de réveil, ce frais matin, et ce bonheur satisfait qui voit naître le jour, tout cela se comprend. Dans Hernani, la même scène est une longueur. A quoi bon le frais du soir quand le lit nuptial vous attend? » Cette critique, malicieuse et injuste, méconnaît le charme prestigieux qui se dégage de la première moitié du cinquième acte, jusqu'à ce que retentisse le lugubre rappel de la parole donnée. Quelle allégresse exquise s'épand autour des jeunes époux et rayonne en un chant d'hy menée! Avec quelle douce insistance il cherche à la conduire vers la chambre prochaine! Avec quelle grâce et quel art caressant elle prolonge la volupté de l'attente! C'est un épithalame d'une infinie délicatesse :
Tout à riieure !
Uu moment ! — Vois-tu bien? c'est la joie, et je pleure 1
Viens voir la belle nuit!.. Mou duc, rieu qu'un moment!
Le temps de respirer et dé voir seulement.
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.
Rien que la nuit et nous ! Félicité parfaite !
Dis, ne le crois- tu pas? sur nous, tout en dormant,
La nature à demi veille amoureusement.
Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose !
Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l'heure à l'horizon montait;
Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble
Et ta voix, toutes deux m'allaient au cœur ensemble.
Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant,
Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment !
Ilernani répond à Teffusion de dona Sol par un débordement d'extase. Ce ci-devant bandit est un tendre époux^ superlativement poétique. Il attend et il désire, avec une discrète impatience :
Ah ! qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté, Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, Ma pensée entraînée erre en tes rêveries.
La puissance du rythme, mais surtout le pathétique de ces paroles d'amour au seuil de la chambre nuptiale, puis la beauté du décor à la Comédie-Française, ou bien le talent de deux artistes — M. xMounet-Sully et madame Sarah-Bernhardt — qui furent jadis un Ilernani et une dona Sol incompaiables, atténuent et font presque accepter Pétrangeté de la situation, alors qu'on entend le bruit lointain d'un cor dans l'ombre. A la lecture, il est loisible de se ressaisir et d'observer l'un des cas les plus saillants où éclate le vice rédliibitoire
(lu romantisme : la juxtaposition du tragique et du comique qui s'avoisinent sans s'amalgamer. Ici, le duo d'amour est divin, l'apparition de'Ruy Gomez devrait n'être qu'émouvante^ et le son du cor, s'il passe dans le mouvement général de la scène, est à la réflexion un grossier et pitoyable artifice, un pauvre truc de féerie. Les parodistes en feront des gorges chaudes. Déjà, au quatrième acte, cet instrument de musique avait amené un vers bizarre, lorsque le vieillard voulait se substituer à Hernani dans la mission et l'honneur d'immoler don Carlos :
Eh bien, écoute, ami, je te rends ce cor.
— Quoi!
répondait Hernani, momentanément ébranlé, mais qui triomphait d'une faiblesse fugitive. Combien doit il, en ce soir d'hyménée, regretter de n'avoir pas repris le cor, sinistrement avertisseur I En un tel passage, plus que jamais le romantisme témoigne qu'il est dangereux au sublime de côtoyer le grotesque. Victor Hugo pourtant s'est évertué à rendre moins baroques, dans la mesure du possible, l'homme masqué, son petit air d'orchestre et l'empoisonnement mutuel auquel recourent les deux infortunés. Une première version, recueillie par MM. Glachant, était encore plus invraisemblable. Le poète a eu le tact de la sacrifier. En voici la teneur, à partir du moment où Silva commençait à corner :
HERNANI
Ce devrait être fait! Ah!...
DONA SOL
Tu ne te sens pas bien ?
HERNANI
Un mal auquel je suis sujet...
DON A SOL
Ce cor vous trouble !
Chaque fois qu'il reprend, votre angoisse redouble.
HERNANI
Non. Ce cor est charmant, et j'en aime le son.
Le cor recommence.
{A part.) 11 le veut! un poignard! par pitié, du poison ! Je manque à mon serment! Rien! Fanfare implacable!
{Haut.) Ah! ce pourpoint m'étouffe, et ce collier m'accable! {Il arrache son collier, le Jette à terre.)
La scène se prolongeait. Pour couper le pourpoint gênant, sorte de camisole de force, Hernani envoyait dona Sol chercher le poignard royal. Vainement elle objectait :
Il serait plus simple que je prisse Dés ciseaux...
HERNANI
Le poignard!
DONA SOL
Mais...
HERNANI
Ah ! c'est un caprice.
Va, cours, j'en ai besoin!
DONA SOL
J'obéis, monseigneur.
De même, un peu plus loin, il y avait une réplique très malencontreuse qui a disparu :
DONA SOL
J'ai bu dans ton verre
HERNANI
Ah ! c'est une mort affreuse.
Le propos manquait de courtoisie. En la forme actuelle, il n'est plus question de verre. Dona Sol
boit d'abord sa part da poison, puis tend à Hernani la fiole demi-vide. Dans la version définitive, Victor Hugo a su élaguer les éléments trop réalistes et pharmaceutiques, pour ouvrir les voies vers les rêves paradisiaques d'un immatériel amour. Dona Sol soupire en un baiser :
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
Telle est la noblesse de la passion, telle surtout la majesté de la mort^ que les détails mesquins ou vulgaires s'évanouissent; le style dépouille les paillettes clinquantes pour resplendir d'un pur éclat. Cette fin de deux êtres charmants, en pleine jeunesse, à l'instant de cueillir la fleur embaumée et enivrante du bonheur, touchera tout ensemble ceux qui aiment^ ceux qui ont perdu l'amour ou l'ont poursuivi sans l'atteindre. Hernani et dona Sol, après Roméo et ^Juliette, sont de la lignée mélancolique qui tire des larmes aux plus insensibles. Jamais l'humanité songeuse, en quête d'un idéal, ne se lassera de compatir à cette misère d'aimer, où les tortures alternent avec les délices. Pour l'avoir redit après bien d'autres, Victor Hugo, dans Hernani, ressent et nous fait ressentir l'émoi d'un sentiment vrai qui secoue la grandiloquence romantique.