CHAPITRE XXI
LES PARODIES D HERNANt
Au commencement du dix-neuvième siècle, et spécialement à l'époque du romantisme, la parodie florissait. Des hommes de beaucoup d'esprit, loin de la considérer comme un genre fort inférieur, s'y exerçaient et parvenaient à y exceller. Les pièces de théâtre les plus discutées leur appartenaient: ils les tournaient en dérision aimable, par des procédés spirituels parfois, mais toujours sans aigreur. Certains critiques contemporains sont plus cruels et ne sont pas aussi gais. Quant à la parodie, elle a, de nos jours, été remplacée par l'acte des théâtres, qui figure en toute revue de fin d'année, taillée sur le patron traditionnel. Ce sont des imitations d'acteurs, poussées à la caricature. Les parodistes d'autrefois avaient plus d'invention et de finesse. Ils ne se piquaient pas d'être (( bien parisiens », mais ils imprimaient le plus souvent à leur badinage un tour d'ironie
littéraire qui est, hélas! trop étranger à la plupart des « revuîstes » d'à présent.
Henri III et sa Cour avait provoqué, entre autres parodies, CiHcrl et ses Mitrons; Marino Faliero suscitait ilfmwos Béliéro. Il était impossible qu'Hernani échappât au sort commun, d'autant que les tendances novatrices de l'œuvre, ses audaces et la singularité du sujet semblaient un défi jeté à l'école classique. Stimulés par le tapage et par les controverses ardentes que soulevait la pièce de Victor Hugo, les parodistes se multiplièrent en grande hâte. Le 12 mars 1830, Carmouche, de Gourcy et Dupeuty, arrivant bons premiers, firent représenter, à la Porte-Saint-Martin, N, i ni ou le Danger des Castilles, « amphigouri romantique, en cinq actes et en vers sublimes, môles de prose ridicule ». Le 16 du même mois, c'est encore Carmouche, en collaboration avec Brazier, qui donnait à la GaîtéO/i.^ qu'nenni ou le Mirliton fatal, parodie en cinq tableaux. On jouait également, ou plutôt l'on chantait Fan/an le Troubadour à la représentation d'Hernani, pot-pourri en cinq ai'ies sur dos airs connus. Enfin, le même soir, 23 mars, il y eut aux Variétés Hernani, imitation burlesque, et au Vaudeville la plus fameuse de ces parodies, Harnali ou la Contrainte par cor, cinq tableaux en vers, dus à la collaboration de Duvert et d'Auguste de Lauzanne.
Toutes ces pièces, d'inégale importance, s'attachent à mettre en lumière les bizarreries du drame romantique, dont Hernani est le plus mémorable spécimen, l'invraisemblance foncière de lintrigue, la sublimité presque monstrueuse dos sentiments, les hardiesses de style et les licences poétiques. C'est un procès intenté à Victor Hugo avec une
absolue partialité. Ses ennemis littéraires s'érigent en tribunal de l'opinion publique, le citent à leur barre et lecondamnent. Il échappera à leurverdict. Hernanl n'est pas un impeccable chef-d'œuvre, mais bien un renouveau de notre théâtre. On y trouve des taches déplaisantes et d'indéniables beautés. Les parodistes n'ont j)oint su faire le tri. Dans N, i ni ou le Danger des Casti/les, Dégommé, honorable traiteur, a pour pupille Parasol, un tendron qu'il souhaite d'épouser, mais qui est convoitée par don Pathos et par N, i ni. Ce dernier a les préférences de la belle. Bref, le thème qui dans Hernani est ainsi résumé :
Trois galants, un bandit que l'échafaud réclame, Puis un duc, puis un roi, d'un même cœur de femme Font le siège à la fois. L'assaut donné, qui l'a? C'est le bandil.
Dans A^, i ni, le décor du premier acte figure une cuisine d'auberge. Pimbêche, servante chez Dégommé, tricote des bas gris auprès d'une table sur laquelle est une chandelle allumée. Elle dit à mi-voix :
N, i ni doit rôder en bas avant minuit.
Entre don Pathos, et le dialogue s'engage sur le mode ahuri :
PIMBÊCHE
Ciel! c'est un inconnu que je ne connais pas.
DON PATHOS, criant à lue-lèle.
Parlons peu, parlons bien, et surtout parlons bas.
PIMBÊCHE
Monsieur, déclinez-moi vos qualités.
DON PATHOS
Aucunes.
pimbêche.
Mais vous ne venez pas au logis pour des prunes.
DON PATHOS
Non, pour une prunelle, ou bien plutôt pour deux. J'y viens pour une blonde aux cheveux noirs.
PIMBÊCHE
Grands dieux !
On entend du bruit. Don Pathos se cache dans la huche à pain. Entre N, i ni, qui échange avec Parasol de tendres effusions :
PARASOL
Mon rat.
N, INI.
Mon chat.
PARASOL
Mon chou, mon loulou.
N, I NI
Ma poupoule.
Les beaux yeux que tes yeux.
PARASOL, lui prenant la tête.
Et toi, la bonne boule !
Mais, quand je t'attendais, pourquoi venir si tard? Ta montre, cher ami, serait- elle en retard?
Ils s'expliquent, ils s'émeuvent. Parasol aime, fièrement dédaigneuse des conventions sociales. Elle s'écrie,«et la parodie suit le texte de très près :
Que me fait que de toi le sort se raille et rie? Mon amour, N, i ni, rit de sa raillerie .
N, I NI
Je pars, dussé-je aller jusques au grand Mogol Sous les feux du soleil.
PARASOL, le retenant vivement.
Eh quoi! sans Parasol?
Je te suis.
Don Pathos sort de la huche. Il tient une flûte de pain et murmure, d'un air grognon :
Je confondais toujours les flûtes et mes jambes.
Survient à l'improviste le restaurateur Dégommé, qui apostrophe ainsi les intrus :
Faites comme chez vous, mes braves Sans Souci,
Ma réputation depuis longtemps est faite :
Le père Dégommé n'est qu'une vieille bête
A laquelle on peut faire, et sans crainte d'affront,
Les cornes par derrière ou des bosses au front ;
Et vous, joli tendron, faites le diable à quatre!
Trois hommes chez vous, peste !
PARASOL
Un de plus ferait quatre.
N, I NI
Quel compte elle lui fait !
Don Pathos se découvre^ décline ses qualités. Tout aussitôt, Dégommé lui prodigue les salamalecs et se déclare très flatté de sa présence, ainsi que de ses assiduités auprès do l'aimable pupille :
Vous êtes don Pathos... alors la thèse change. Un richard comme vous 1 Soyez bien convaincu Que c'est me faire honneur que me faire...
DON PATHOS
Entendu !
Vous savez que je suis marchand de blanc d'Espagne, Que j'ai maison de ville et maison de campagne ? C'est au bois de Boulogne, à côté de Madrid, Que sont mes ouvriers, que mon blanc se pétrit.
Dégommé ne demande plus d'explications. Un visiteur aussi distingué apporte du lustre à son logis. TelJupiter chez Amphitryon. L'attention du vieux traiteur est tournée vers l'autre personnage :
Mais quel est ce monsieur qui dans son coin demeure Planté comme un piquet?
DON PATHOS
Ça, c'est un malheureux.
[Bas à N, i ni,) Vous voyez, mou rival, que je suis généreux.
(Haut.) Un niais, un imbécile, espèce de Jocrisse Qui de palefrenier chez moi fait le service.
DÉGOMMÉ
Fort bien. Comme il me fait l'effet d'être un fripon, Nous pouvons le laisser tout seul dans la maison.
Alors éclate le monologue de N, i ni. Resté à l'écart, il suit des yeux avec fureur le barbon, mais surtout le gentilhomme, tous deux épris de sa Parasol :
Ah ! je suis ton laquais, ton groom, ton domestique... Eh bien î oui, que je suis,... oui, mauvaise pratique, De ta suite j'en suis, et sans cesse et toujours. Jamais griffons, doguins, ou chiens de basses-cours N'auront à Peccata si bien donné la chasse... Tu seras le daim dont mes pieds suivront la trace. Ton domestique! ah! oui... Dis aussi ton frotteur; Car de te bien frotter j'espère avoir l'honneur. De portier, de brosseur, j'accepte aussi les rôles, Je battrai les habits, mais c'est sur tes épaules ! Derrière tes talons, mes yeux tu les verras. Gomme des vers luisants ou des yeux d'angoras!...
(S'arrêtant et avec réflexion.) Mais comment fera-t-il pour y voir par derrière? Ça le regardera... ça n'est pas mon affaire.
Au second acte, la scène représente une rue de Clichy-la-Garenne; a droite la guinguette de Dégommé. Parasol paraît au balcon, comme l'héroïne àQ Cyrano; puis elle descend, un parapluie à la main. Hélas! l'homme qui l'attend n'est point celui qu'elle attendait :
Ce n'est pas N, i ni. Monsieur, je vais crier.
l'aube i»u théâtre romantique 393
don pathos.
Ce n'est pas ton gamin. C'est un particulier.
Le haut seigneur hasarde quelques propos légers^ voire mêmn un geste. Elle s'effarouche et lui jette une menace :
Prenez garde !
Si vous vous oubliez, à défaut de poignard, Je me perce à l'instant de votre canne à dard.
N, i ni arrive sur ces entrefaites. Il provoque son rival très congrûment, selon les règles de la chevalerie :
Quand un homme bien né prétend me faire honte, Aussi haut que son nez la moutarde me monte. Du fin fond de mon cœur, je t' haïs, je t' haïs, Je t' haïs, je t' haïs.
DON PATHOS, reculant.
C'est bien, je t'ai compris, Mais je ne me bats pas.
La scène d'amour se déroule entre Parasol et N, i ni. Il lui adresse d'aguichantes paroles et lui décoche de langoureux regards :
Ne pensons plus à rien, viens sur ce banc de pierre Des ruisseaux de tes yeux rafraîchir ma paupière. Chante-moi quelques chants, comme parfois, l'hiver, Tu m'en chantais avec des pleurs dans ton œil vert.
Docile à son appel, il se met à chanter: « Il pleut, il pleut, bergère. » Parasol ne semble pas y prendre un plaisir extrême, tille soupire :
Je crois qu'il va pleuvoir.
N,I NI
Ouvre ton cœur au mien.
Ouvrc-Ie, Parasol... je vais ouvrir le lion.
Gravement il ouvre le parapluie de sa compagne
et le tient sur leur tête, tout en causant. C'est le bonheur suprême :
Soyons heureux, buvons, prenons un petit verre; Je connais un endroit où l'on vend de la bière. Tous deux, enivrons-nous... Est-ce pas qu'il est doux D'être assis sur la dure ou bien sur ses genoux? Au lieu d'un, d'être deux... et, seul avec sa blonde, De crier dans la rue à réveiller le monde? Oh! laisse-moi dormir, et parle- moi toujours!
On aperçoit soudain la lueur d'un incendie, des pompiers traversent le théâtre. Quels gêneurs ! Ils interrompent l'extase, et Parasol émet cette judicieuse remarque :
On dirait d'un feu de cheminée.
N, I NI
Quittons -nous, un baiser... peut-être le dernier.
PARASOL
Heureusement pour moi, ce n'est pas le premier. Mais, dis-moi, cher amant, pourquoi cet incendie?
N^ I NI
Pour réchauffer la scène, et qu'elle soit finie.
Tandis qu'ils échangent des adieux tendres, un tuyau de pompe est dirigé sur eux. Voilà un réfrigérant. Ils se sauvent, tout aspergés.
Au troisième acte, une grande chambre chez Dégommé, avec des portraits de famille grotesquement costumés. Le vieux traiteur, en humeur de conjungo, module à Parasol des confidences qu'il voudrait rendre sentimentales :
Quand je vois dans les champs un de ces jeunes hommes Qui mènent leurs ânons ou vont gauler des pommes. Pour les rouges cheveux d'un de ces gros Normands Je donnerais mes gris, je donnerais mes blancs ; Pour les grossiers mollets de ces jeunes maroufles. Mes bottes à revers et mes vieilles pantoufles,
Ma redingote usée et mon antique Elbeuf ; Enfin je donnerais tout mon vieux pour du neuf.
PARASOL
Et vous ne voulez pas faire un marché de dupe.
DÉGOMMÉ
Mais quarante ans de plus, de moins, qui s'en occupe? Ces jeunes freluquets, vois-tu, sont presque tous Piliers d'estaminets, coureurs de guilledoux ; Ces sansonnets mignons, vrais oiseaux de passage. Ont un amour qui mue, ainsi que leur plumage, Et comme les coucous, autre part qu'au logis. Quand vient la mi -août, ils vont faire leurs nids. Ce sont pierrots, pinsons...
PARASOL
Dieu ! quelle kyrielle !
C'est presque une leçon d'histoire naturelle.
Demeurée seule avec N, i ni. Parasol s'abandonne à de douces émotions. Elle laisse tomber sa tête sur l'épaule de l'aimé^ et ils n'entendent pas le retour du traiteur. En ouvrant la porte, il les surprend enlacés et s'écrie :
Bravo ! cela va bien. Quand d'ici je m'écarte, Voilà comment monsieur prétend payer sa carte. Tu fais cela pour nous... et nous ceci pour toi.
N, I NI
C'est moi qui fais ceci... toi cela.
DÉGOMMÉ
Mais pourquoi Faire le bon apôtre? Enfin, quel est cet homme? N, i ni... Non, non, c'est Tartufe qu'il se nomme.
Dans la scène des portraits. Dégommé explique les tableaux, en frappant jdessus avec une baguette. Ilénumère: Gaspard, grand cuisinier, cordon bleu, s'il en fut ; le père Jérôme, pâtissier ambulant; sa tante Guillaume, matrone, sage-femme et revendeuse ; son aïeul, professeur d'escrime et de latin;
son oncle, ancien apothicaire; un autre, bibliothécaire de Gharenton.
Ce gros, de son vivant, fut premier moutardier, Don Quichotte second, qui battait la campagne Et des moulins à vent a délivré l'Espagne.
Il conclut en ces termes, tandis que don Pathos, exaspéré, ne cesse de réclamer son prisonnier :
Ce portrait, qui n'est pas ressemblant, c'est le mien. Tu dois le reconnaître...
Et voici, pour terminer le troisième acte, le serment de N, i ni entre les mains de Dégommé :
Par l'auteur de mes jours que je n'ai jamais vu, Je jure qu'entre nous il est bien entendu Que je me périrai, si tu veux que je meure, N'importe en quel endroit^ et n'importe à quelle heure. Ce petit cor de chasse, en y soufflant deux fois. Pourra de l'autre monde être le porte-voix. Ainsi, quand tu voudras, viens à ma porte, sonne. On dira que j'y suis... il n'y aura personne.
Le quatrième acte de N, i ni ou le Danger des Castilles figure l'entrée d'un cimetière. Il va sans dire que le morceau de résistance est le monologue de don Pathos, où se trouvent ces quatre vers de malicieuse parodie :
Par lui tout au monde est, et sans lui rien n'est rien. Cependant c'est beaucoup... rien... oui, non, je dis bien. Mais quand tout est fini, tout est-il bien fini ? Finir et commencer, voilà l'indéfini.
Le décordu cinquième acte représente une salle de guinguette. N, i ni et Parasol sont au soir de leurs noces. Un petit orchestre a joué en leur honneur des morceaux de circonstance — ce qui provoque delà partde l'un des personnages, Paillasse,
l'harmonieuse réflexion : « Mais quels sont ces sons ci ? » Les jeunes époux font assaut de propos lan<:»oureux :
X, I XI, à Parasol.
Je t'ai.
PARASOL, avec abandon.
Tu m'as, c'est vrai.
N, I NI
Tous deux nous nous avons.
Comme amoureusement tous deux nous conjuguons!
Alors Dégommé, nouveau spectre de Banco^, apparaît au moment le plus propice pour lui, le plus inopportun pour eux. 11 apostrophe son infortuné débiteur. Car ce traiteur n'est pas traitablo :
N,i ni, me voilà! Je viens régler Ion compte. Lorsque dans mes mains tu remis cet instrument, Tu me dis que son son serait ton testament. Es-tu mort, N, i ni?
« Pas encore, » répond le malheureux qui redoute de passer pour un mauvais payeur. Dégommé s'obstine, ponctuel et implacable :
Le meurtre est entre nous une affaire de cor.
Comme la situation s'aggrave. Parasol intervient. Elle va tout gâter. N'importe, elle crie :
Non, il ne mourra pas, c'est mon amant, mon homme.
Devenu prévoyant, Dégommé s'est muni de tout ce qu'il faut pour un suicide. Ouvrant son manteau, il exhibe un petit fourneau, une épée et une bouteille d'osier. 11 y a de quoi satisfaire les amateurs. Avis aux intéressés :
Dans mon assortiment, choisis donc tuii trépas.
398 l'aube du théâtre ROMAiMiuur.
N,i ni a une réplique charinante, d'une politesse exquise :
Si tu veux, j'aimerais à mourir de vieillesse.
Dégommé a mieux à lui offrir. Préfère-t-il être dévoré vif, comme un martyr dans l'amphithéâtre? En ce temps-là, Quo Vaclisf n'ayant pas encore paru, c'était une primeur, à tout le moins une restitution de l'antique. Les fauves sont préparés. Dégommé les a commandés :
Ou bien tu vas venir trouver monsieur Martin. Dans sa ménagerie il t'attend ce matin. Il doit laisser à jeun son aimable lionne. Elle a pour son dîner compté sur ta personne.
PARASOL
N'y va pas, n'y va pas ! Prends plutôt ce bouillon. Imite mon exemple.
Elle saisit la bouteille, la vide à moitié. L'elïet est immédiat. Elle s'écrie : « 0 Dieu ! que ça fait mal! » Il a bu à son tour, d^abord lyrique, puis très incommodé :
Mourons comme Juliette et comme Roméo.
Ah! Dieu! que c'est mauvais....
Goguenard, Dégommé lui donne une explication qui seut son liquoriste :
C'est moitié rhum et eau, Un espèce de grog.
N,I NI
Une espèce de drogue.
(A Parasol.) Qu'as-tu fait, mon mignon?.. Regarde, vieux bouldogue!
N,i ni commence à délirer. Il prononce des paroles incohérentes et s'agite éperdument, en proie aux spasmes suprêmes :
ï^'aube du théâtre romantique 899
Adieu, les jeux, les ris... patata, patati. N,i ni, c'est fi...
PARASOL, avec effroi.
Quoi?
DÉGOMMÉ
C'est fait, il est parti.
N,I NI
Vh! eh! ih ! oh! uh !
PARASOL
Mais qu'est-ce donc qu'il marmotte?
II... (c'est bien d'un mari) dort comme une marmotte. Tourne-toi... là, c'est ça... tu dois te trouver mieux. A mon tour maintenant, je puis fermer les yeux.
Elle tombe près de son époux, cependant que Dégommé s'avance vers la rampe et dit au public^ en guise de conclusion et pour rassurer les âmes sensibles :
Ne craignez rien, messieurs, de la plaisanterie. C'était du laudanum... Ainsi, quand ils voudront. Si vous applaudissez, ils se réveilleront, Et même en un ballet ce soir ils danseront.
Tout aussitôt, la foule des invités reparaît; on s'empresse autour des amants, on leur frappe dans les mains. Ils se relèvent allègrement et se mettent à danser. Le rideau descend sur une sauterie -énérale.
Il n'y a guère à glaner dans Fan/an le Troubadour à la repréaentation (THernani, Ce potpourri pouvait être gai, chanté avec verve sur des refrains à la mode. La lecture en est insipide. Notons seulement deux couplets du cinquième acte. L'un est sur l'air : Tonton^ toniaine, tonton :
D'où vient c'te s'rinade enchaut'resse?
De ton cor n'est-ce pas le son ?
Toutoû, tonton, toutaine, tonton.
L'époux, qui sent où P bât le blesse, S'écri': me v' là joli garçon !
ïoutoii, tontaiiie, tonton !
L'autre, sur l'air : Du vaudeville du sorcier^ parodie la scène de l'empoisonnement :
Choisis du fer ou d' la morphine.
Ajoute le vieux roquentin.
Tirant d' son gousset la méd'cine
Qu'il li r'met zalors dans la main.
Sus c' coup d' temps-là, comme une basque,
Sa femme accourt et voit l' bouillon.
Que fais- tu donc, Mon mignon ?
Quel soupçon !
Puis, voyant 1' vieux qui se démasque, (( Mon oncl', dit-ell', dans la maison !
C'est d' la poison ! »
Oh ! qu' nenni ou le Mirliton fatal, de Brazier et Carmouche, est une simple pochade qui n'a pas le tour malicieusement littéraire de N , i ni ou le Danger des Castilles. Le personnage principal, Oh! qu'nenni, contrebandier, fils de Jean d'Estragon, s'introduit chez Dégommé, marchand de vin à la Villette, pour lui dérober sa pupille Belle Sole. Il est en rivalité avec Blaguinos, commis de l'octroi. Au premier acte, la servante Joséphine a caché ce Blaguinos dans l'armoire aux cornichons. Oh ! qu' nenni, furieux d'être molesté,, troque la prose contre les vers, et grommelle :
Ah ! ah ! c'est bon, j'en suis... oui, je suis de ta suite; Je te suivrai de suite... et nous verrons ensuite. Partout où tu seras, je veux t'aller chercher. Tel le chien de l'aveugle ou le chien du boucher.
Dégommé, si indigne que soit la conduite d'Ohi
qu' nenni, ne livrera pas son hôte à Blaguinos et aux commis de l'octroi qui viennent réclamer le fraudeur. Très noblement il répond : « Messieurs, je ne suis qu'un simple g-argotier; je puis faire de mauvais ragoûts, mais jamais je ne ferai de mauvaises actions. L'homme que vous cherchez n'est pas chez moi. » A l'appui de son dire, il montre les portraits de tous les Dégommés depuis iolo jusqu'en 1830, et, comme un cicérone de musée, désigne chacun des personnages — ce sont d'abominables croûtes — avec la badine à battre les habits Sur les instances de Blaguinos, il lui remet sa pupille, non sans déclarer d'un ton de fierté professionnelle : (( Je n'ai rien à refuser à la régie. ))Ce bel exploit consommé. Oh! qu' nenni l'interpelle :
Imbécile, que viens-tu de faire ?
DÉGOMMÉ
Mon devoir.
OH ! qu' nenni.
Ton devoir ? Ne sais-tu pas que Blaguinos est amoureux de ta pupille ? Vieillard stupide ! tête à perruque ! tranache ! partisan de Voltaire, de Racine, de Rousseau...
DÉGOMMÉ
Moi? je ne connais pas ces messieurs-là.
OH ! qu' nenni.
Retardataire!... stationnaire !... tu n'es qu'un vieux classique !
Pour l'apaiser. Oh! qu'nenni commet l'imprudence de lui donner un mirliton. Dégommé en fera mauvais usage.
Au quatrième acte, Blaguinos, après un soliloque, descend boire à la cave. Quand il revient, il est désaltéré, et pourrait dire avec Auguste, dans Cinna :
Je suis maître de moi comme de l'univers.
Tout s'explique, tout s'arrange. Oh! qu^nennî déclare qu'il est le descenrlant du fameux Jean d'Estragon, pendu pour avoir vendu du tabac en contrebande. « Oui, dit il, j'appuie là-dessus^ pendu pour une prise de tabac. » Il épousera Belle Sole. Le généreux Blaguinos y consent, et le rideau du quatrième acte tombe sur ces sentencieuses paroles de Dégommé :
Mais c'est là le plus beau, c'est là l'indéfini, Lorsque tout est fini, que rien ne soit fini.
Dans chacune des parodies intervient la même critique. On reproche à Hernani d'avoir deux dénouements^ l'un optimiste et provisoire au quatrième acte, l'autre désespérément sombre au cinquième.
Dégommé, en jouant du mirliton, somme Oh! qu' nenni de disparaître :
Tu peux t'asphyxier. Allons, mon vieux, choisis: Ce fourneau, ce bâton, ou bien ce vert-de-gris.
La jeune femme s'empare de la bouteille, la porte à ses lèvres, puis la passe à son époux, qui vide le contenu et qui s'écrie : « Belle Sole, à ta ta santé!... Grands Dieux! voilà ma Sole frite. » Mais ce n'est qu'une fausse alerte. Au lieu de vert-de-gris. Dégommé avait apporté du vin à trente sous, cachet vert. Par une heureuse fortune, il s'était trompé de bouteille.
Harnali ou la Contrainte par cor, qui figure dans le Théâtre de Duvert, a une notoriété plus étendue que les autres parodies inspirées par le drame de Victor Hugo. Non qu'il s'y trouve plus d'invention, mais la versification en est alerte et assez plaisante. Deux des interprètes, Arnal et
mademoiselle Brohan^ contribuèrent puissamment au succès. Les principaux personnages sont : Harnali, ex-controleur, marchand de billets; Dégommé Comilva, vieil actionnaire de théâtre; Chariot, chef d'un contrôle; Quasifol, nièce de Comilva; madame Joseph, vieille domestique.
A41 premier tableau, la scène est à Paris, chez Comilva. D'après la brochure, le théâtre représente une pièce garnie d'une horloge, d'un bulTet, d'une armoire et d'une fontaine en grès, enveloppée d'osier, et au-dessous de laquelle est un baquet. Dans cette fontaine monumentale, madame Joseph cache Chariot qui guette l'entretien de Quasifol et dTIarnali. Celui-ci, vêtu d'un mauvais manteau et portant en sautoir un cor de chasse, raconte à sa bien aimée, hélas! fiancée au sinistre Comilva, tous les dé Ik) ires qu'il a essuj^és :
Je ne suis pas un prince ; Mais je suis j^rand de cœur, si de corps je suis mince ; Je suis un niontaf^nard.
Quasifol, ébahie de cette profession peu déterminée, se contente d'observer :
Montagnard, Harnali, ne dit pas qui vous êtes.
Ses parents, gens honnêtes d'ailleurs, mais en mauvais termes avec le procureur du roi, ont eu des malheurs devant la cour d'assises. Quasifol s'apitoie :
Malheureux orpholiii de pnreiits l»ien [)()rtaiils! Pour vivre, enfin, comment passez vous votre temps?
HARNALI.
Apprenez tout ! Le nom du métier que j'exerce Ne décora jamais l'Almanach du (Commerce. Avant que ma famille ait eu tant de malheur, D'un théâtre chantant j'étais sous-contrôleur;
Mais un nouveau commis, un scélérat, un drôle,
Me fit, en arrivant, renvoyer du contrôle.
Au théâtre, jadis, me tenant sur le seuil,
Je faisais au public un généreux accueil ;
Et ma main, des marchands confondant la cohorte.
Déchirait les billets qu'on vendait à la porte.
Ne les déchirant plus, je les vends à présent;
Quand l'homme public tombe, il devient opposant.
Je veux bien t'enlever ; ce n'est pas nécessaire,
J'en conviens, puisqu'ici nous nous voyons, ma chère;
Mais, puisque sans façon ton cœur me l'a permis,
Je te veux emmener au milieu des amis.
^ QUASIFOL.
Je te suivrai.
Il ne lui dissimule pas qu'il y aura de petits accidents, des mésaventures, qu'il faudra parfois coucher au violon. « Je te suivrai », répond uniformément Quasifol. Il énumère les compagnons qu'elle devra fréquenter, société peu attrayante :
D'abord, le grand Plâtreux, le plus fort de la troupe ; Puis, le fier Gabouillard, le grand mangeur de soupe ; Labouque, dit Rouget, François, le Mal-Léché, Dodore, Bolivar, Marouillaud, l'Œil-Poché, Binochet, Samuel, dit le Prêteur sur gage. Le Borgne, Faux-Toupet, le Marchand de cirage. Voilà de ton honneur quels seront les soutiens; Ils sont tous mes amis, deviendront- ils les tiens ?
QUASIFOL.
Je te suivrai.
Ils conviennent d'un rendez-vous à Montmartre, entre le télégraphe et la maison des fous. Quel sera le signal?
HARNALI.
Ecoute, mon enfant, tu connais bien ma voix?
QUASIFOL.
Oui, certes !
HARNALI.
Dans ma main je frapperai trois fois.
De la fontaine sort Chariot qui étouffait. 11 propose à son rival, soit un duel — Ilarnali préfère la savate — soit un compromis. Lequel ? Le voici, énoncé sans vergogne :
Il est un sûr moyen d'accommoder l'affaire; Ainsi qu'à votre cœur, à mon cœur elle est chère. Son œil noir m'a séduit.
QUASIFOL.
Comment nous arranger ?