RICARD
Quand donc finira-t-il avec son verbe avoir ?
Comilva veut se débarrasser de Chariot. Qui sera chargé de l'occire?
Tirons au doigt mouillé ! Messieurs, c'est moi qui mouille.
Chariot a pardonné. Il unit Quasifol à Harnali. Mais le vieil actionnaire demeure inexorable, et bougonne :
J'ai toujours la trompette.
La parodie du cinquième tableau est très alertement troussée. Quasifol, en costume de mariée, roucoule auprès de son époux. Promu chef du contrôle, il ne veut plus être appelé Harnali et la supplie de dire : « Je suis à l'Estragon ». Elle parle, parle, le complimente sur son gilet, son habit en queue de morue, sa cravate bleue, modeste Toison d'or.
C'est ton cou, mon bichon, qui sied à la cravate.
Il trouve la conversation un peu longue, et, comme elle admire la lune, les étoiles, il murmure, impatienté :
Qu'une femme astronome est un être embêtant 1
Quasifol poursuit son extase. Narines dilatées, elle hume les effluves et les senteurs, et dit à l'Estragon :
Venez donc respirer l'air embaumé de rose...
Ah ! c'est délicieux !... A cette douce odeur
On croirait respirer les deux mains d'un coiffeur.
Trop de parfumerie pour Harnali qui, tout à coup, eutend l'appel du « vieux singe malade ». Il fait une affreuse grimace. « Qu'avez-vous, l'Estragon? » demande Quasifol.
Oh ! ce n'est rien, ma chère ; Je viens d'être saisi d'une crampe au mollet.
11 réclame une friction d'eau-de-vie camphrée. Tandis qu'elle va chercher la fiole, dans l'armoire, à main droite, il se lamente :
Dieu ! dans quel margouillis me suis-je fourré là ?
Comilva ne lui laisse aucun délai. Pas même jusqu'au lendemain. A ses supplications.
Ce vieux cerf, échappé de la ménagerie, répond d'une voix sépulcrale :
Tu voudrais donc que j'eusse Trompeté pour Sa Ma- jesté le roi de Prusse ?
Il lui offre une boulette. Quasifol crie au vieux tourmenteur :
Ma main te lardera comme un bœuf à la mode .
Mais elle partagera la boulette tragique. Elle la grignote :
Laisse- moi de la chose avaler la moitié. HARNALI, s' approchant.
Quelle preuve d'amour, Quasifol, tu me donnes !
QUASIFOL, le repoussant un peu.
Va-t'en, va-t'en, va-t'en.
HARNALI.
Pourquoi?
QUASIFOL, d'un ail' tendre et en mangeant.
Tu m'enjpoisonncs.
Ils croient avoir avalé de l'eau-forte, de l'eau de javelle, du vitriol, et s'étendent sur les coussins du divan qu'ils ont placés par terre.
QUASIFOL.
Je sens la mort qui vient.
HARNALI.
Vite, mettons-nous là !
Es-tu morte ?
QUASIFOL.
Sans doute, il faut bien que je meure. Et toi?
HARNALI.
Moi, je suis mort depuis près d'un quart d'heure. Dis-moi donc, Quasifol, c'est bien particulier, Tu croquas la première, et je meurs le premier.
(Avec emphase.) C'est un plaisant contraste à ravir la pensée !
Quasifol se redresse. Elle entend une étrange harmonie, des voix, comme Jeanne d'Arc, des acclamations, des sifflets. On discute la pièce :
Dieu ! que l'Académie est près de Charenton ! L'auteur est jeune encor ; son talent est fertile; Le temps, le temps viendra pour corriger le style, Et s'il change de route, avec quelques efforts, La raison reviendra...
HARNALI, toujours éîcndu.
Pour extirper les cors. .
Sur cette joyeuseté, Gomilva, attendri, les relève. 11 ne s'agit pas de jouer la tragédie. Va-t-on pleurer au Vaudeville, quand on rit à la Comédie- Française? Tout ce badinage de Duvert et Lauzanne atteste la préoccupation et l'émoi de l'opinion publique autour de l'œuvre de Victor Hugo. La parodie est une des consécrations du succès.