‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 50 sur 55 · MARION DE LORME · texte numérisé non relu

MARION DE LORME

En la même année 1829, Victor Hugo avait composé deux grands drames, Marion de Lorme au printemps, Bernard en septembre. La première cependant de ces deux pièces ne fut représentée que dix-huit mois après la seconde, en août 1831. Telle qu'elle avait été écrite sous la Restauration, on la joua durant cette période de pleine liberté théâtrale qui suivit la Révolution de 1830. Victor Hugo le déclare formellement, au début de la préface de Marionde Lorme: « Aucun remaniement profond, aucune mutilation, aucune soudure faite après coup dans l'intérieur du drame, aucune main-d'œuvre nouvelle, si ce n'est ce travail d'ajustement qu'exige toujours la représentation. L'auteur s'est borné à cela, c'est-à-dire à faire sur les bords extrêmes de son œuvre ces quelques rognures sans lesquelles le drame ne pourrait s'encadrer solidementdans le théâtre. » D'où vient donc que Marion dp Lnrnie soit restée éloic^née

de la scène deux années entières? Victor Hag"0 répond sans ambages : « Quant aux motifs de cette suspension, de juillet 1829 à juillet 1830, le public les connaît, elle a été forcée, l'auteur a été empêché. Il y a eu, et l'auteur écrira peut-être un jour cette petite histoire demi-politique, demi-littéraire, il y a eu veto de la censure, prohibition successive des deux ministères Martignac et Polignac, volonté formelle du roi Charles X. )) Sur ce point, les journaux de l'époque, soit libéraux, soit ultras, apportent des explications précises et concordantes. Lqs Débats, très sympathiques à Victor Hugo, protestent, le 23juillet 1829, contre les intentions malveillantes que l'on prête à la censure. Le bruit courait que Marion de Lorme ou un Duel sous Louis XIII, après avoir été reçue à l'unanimité par la Comédie-Française, n'obtiendrait pas l'autorisation administrative. « Cette nouvelle nous étonne, écrit le rédacteur des Débats dans un article chaleureux, et il nous coûte encore d'y croire. Nous possédons sur le fonds de l'ouvrage des renseignements certains; or, il ne nous a pas paru qu'il s'y trouvât aucun détail, historique ou d'imagination, qui dût éveiller les scrupules de la censure. Le cardinal de Richelieu n'y figure pas. Son génie seulement domine la scène et plane sur les événements du drame, mais comme il convient, sans injure ni déclamation, dans le ton grave et sévère de l'histoire. Quant à Louis XIII, il fait en effet partie des personnages, et se montre sur la scène, mais pour y faire une belle et bonne action, pour y signer une grâce, et, à l'aventure, pour parler de ses ennuis et donner cours aux plaintes mélancoliques que lui arrachent ses souffrances et le sentiment du malheur de ses sujets. Y a-t-il

rien là, en vérité, qui puisse blesser les susceptibilités de la censure, toujours si habile à déterrer des allusions séditieuses dans le vers le plus simple, dans un caractère fidèlement reproduit d'après l'histoire, si intéressée à se faire un monstre d'une chose désormais saas danger, la liberté du théâtre? Y a-t-il rien qui doive suspendre la représentation d'une pièce dont l'auteur s'est fait dans la littérature un nom qui passionne ses amis et ses ennemis, et qui fait grand bruit, à tort, selon les uns, à raison, selon les autres? Dans l'état de décadence où languit l'art dramatique, quand il convient d'accueillir un peu au hasard toutes les nouveautés qui pourraient le rajeunir, le temps serait mal choisi, ce nous semble, d'entraver les essais d'un poète auquel du moins, amis et ennemis, tous reconnaissent un grand talent. »

Le collaborateur des Z)e6a^5" comptait, sinon sur les lumières de la censure, du moins sur la sage tolérance d'un ministre, homme d'esprit, qui ne pouvait refuser à Marion de Lorme l'intérêt éclairé et bienveillant dont il avait gratifié Henri IIL M. de Martignac n'osa pas heurter les répugnances de Charles X. Son ministère touchait au terme, et le j)rincc de Polignac, qui allait lui succéder, foncièrement obtus, était aussi dénué de culture littéraire que de libéralisme. On avait pu croire un instant, avant l'avènement de ce cabinet rétrograde, que la censure capitulait et rendait justice à l'œuvre de Victor TTugo. Le 4 août 1829, le Journal des Débats publiait cette bonne nouvelle, en ajoutant : « Jîien ne devait choquer, dans Marion de Lorme, les susceptibilités les plus chatouilleuses. Pointde digressionspolitiques, pointde railleries amères du passé, mais un grand respect pour

la vérité de l'histoire. » Le leademain, la même feuille insérait une note toute contraire : « Nous avions été mal informés en annonçant hier que la censuré n'apportait nul obstacle à la représentation de Marion deLorme. Il paraît certain aujourd'hui que cette pièce ne saurait être approuvée, à moins de grands changements. On dit môme qu'on exige la suppression du rùle entier de Louis XIIL »

Il va de soi que les journaux ultras approuvaient de tous points la décision gouvernementale. Le seul fait d'écrire un drame dont Marion de Lorme était l'héroïne constituait un outrage à la mémoire de Richelieu, un attentatà la majesté royale. Déjà Alfred de Vigny avait commis l'irrévérence d'éditer Cinq-Mars. C'était presque l'apologie du duel et de la rébellion, à tout le moins un attendrissant portrait de deux jeunes audacieux qui vivaient bravé l'autorité du cardinal-duc. Après le roman couvert d'éloges, une pièce sur ce même sujet périlleux ! La Quotidienne s'émut et, sans connaître l'ouvrage de Victor Hugo, elle lança le 21 juillet un article fulminant. En voici le paragraphe le plus exaspéré :

« Silence ! ne voyez-vous pas le manuscrit qui passe? Et chacun de se tenir respectueux comme s'il s'agissait àc. Moïse. — Oui, reprenait-on après un repos, oui, c'est le fameux drame do Marion de Lorme, le triomphe et l'espoir de l'école nouvelle, le pendant de cette formidable tragédie de Cromwell, qui fait à lui seul, plus sa préface, un volume in-8^. Et en môme temps l'énorme manuscrit de pénétrer dans le tripot dramatique de la rue de RicJielieu. Pauvre Théâtre- Français ! les temps sont bien changés ! Autre-

fois, et il n'y a pas longtemps encore, quelle morgue! que de vanité insolente ! Ils prétendaient, ces nobles acteurs, au droit de choisir en aveugles les poètes et les ouvrages; ils osaient se jouer encore de nos tragiques modernes, comme s'il s'agissait du grand Corneille ; alors on était à leurs pieds, et des bassesses littéraires, tant qu'on voulait! Aujourd'hui le drame leur a porté coup; une fois qu'il a été convenu qu'on ne ferait plus la tragédie comme Racine, le règne de nos seigneurs a été détruit. A genoux, à votre tour, messieurs ! vous voilà tués par le drame bourgeois. Vous voulez jouer du bilboquet ? A la bonne heure ! C'est un jeu que vous paierez cher ! Ils n'en sont encore qu'à l'appoint. Voilà comment cette bouffonnerie dramatique et très dramatique de //enri/// a porté le dernier coup au privilège de nos vieux comédiens. »

Après avoir épanché sa bile sur Alexandre Dumas et les sociétaires, la Quotidienne se retourne vers l'auteur de Marion deLorme. D'un ton solennel, elle le condamne en termes irrévocables : « M. Hugo est peu populaire. Ses ouvrages, beaucoup vantés, s*écoulent lentement. » Quelques jours plus tard, le 9 août, elle devient railleuse, et se réjouit d'envelopper dans la même réprobation le poète et le ministre, deux libéraux malfaisants. « En rapportant, dit-elle, que la pièce de M. Victor Hugo allait être soumise à l'examen de M. le ministre de l'Intérieur, un journal ajoute : « Espérons que Marion de Lorme sortira du cabinet de Son Excollenco comme elle y est entrée. » Le trait voulait être blessant pour les mri>ur« de M. de Martignac.

Le M août, la Quotidienne exulte. Le prince

de Polignac est au pouvoir. Il n'accordera certes pas ce que son prédécesseur libéral a refusé. Pourtant le journal d'extrême droite laisse croire que de nouvelles instances ont été tentées, soit par Victor ITugo, soit par ses amis. « Marioii de Lorine, dit-il, serait d'assez bonne composition pour faire à M. de la Bourdonnaye les avances dédaignées par M. de Martignac. Voyez plutôt ce qui se passe à la rue de Grenelle. Le ministre arrive dans son cabinet. Il est accablé de soucis, d'affaires et d'injures, il faut prendre connnaissance des affaires, organiser le travail, tracer sa marche à l'administration. L'huissier annonce... Qui?... Un directeur général, un conseiller d'Etat?... Marion de Lorme ! Alors Son Excellence a expliqué patiemment à Marion de Lorine comme quoi c'est avilir la royauté que de l'exposer aux huées d'un parterre dans des situations toutes naturelles au xvii^ siècle, mais que ce parterre, qui n'est pas forcé d'étudier la pliilosophie de l'histoire, peut juger avec les idées de V Album ; comme quoi, le mensonge étant ce qu'il y a de plus semblable à la vérité dans nos compositions historiques, on pourrait travestir Louis XIII comme on en travestit tant d'autres. A tout cela Marion de Lorme n'a répondu qu'en demandant à être jouée. Et comme on lui prouvait qu'elle était trop exigeante, elle est sortie maussade et boudeuse du cabinet. Depuis, elle va disant partout que le ministre a voulu la séduire... la flétrir d'une pension de G. 000 francs. Mais Marion de Lorme a de la vertu^ elle a refusé. » De vrai, Victor Hugo, qui ne réclamait que l't^xercice de son droit littéraire, écarta du geste la faveur qu'on lui offrait. Il repoussa le marché. Attendre hère-

ment lui sembla préférable. Dix mois plus tard, la Révolution de Juillet vengea la France et les lettres de toutes les misérables persécutions que le parti clérical leur avait infligées.

Dès le lendemain des Trois Glorieuses, Victor Hugo pouvait faire jouer Marion cleLorme. Il s'abstint et laissa s'écouler toute une année. Pourquoi celte suspension volontaire? Il s'en explique dans la préface du mois d'août 1831, et les raisons qu'il allègue ne sont pas sans noblesse. Elles contrastent avec cette curée furieuse, éhontée, si magistralement retracée dans les ïambes. « Après l'admirable Révolution de 1830, écrit-il,, le théâtre ayant conquis sa liberté génénJe, les pièces que la censure de la Restauration avait inhumées toutes vives brisèrent du crâne, comme dit Job, la pierre de leur tombeau^ et s'éparpillèrent en foule et à grand bruit sur les théâtres de Paris^ où le public vint les applaudir, encore toutes haletantes de joie etde colère. C'était justice. Ccdégorgement des cartons de la censure dura plusieurs semaines, à la grande satisfaction de tous. La Comédie-Française songea à Marion de Lornie. Quelques personnes influentes de ce théâtre vinrent trouver l'auteur. Elles le pressèrent de laisser jouer son ouvrage, relevé comme les autres do l'interdit. Dans ce moment de malédiction contre Charles X, le quatrième acte, défendu par Charles X, leur semblait promis à un succès de réaction politique. L'auteur doit le dire ici franchement, comme il le déclara alors dans l'intimité aux personnes qui faisaient cette démarche près de lui, et notamment à la grande actrice qui avait jeté tant d'éclat sur le rôle de dona Sol : ce fut précisément cette raison, la probabilité d'un succès de réaction poli-

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tique, qui le détermina à garder, pour quelque temps encore^ sou ouvrage en portefeuille. Il sentit qu'il était, lui, dans un cas particulier. »

Ce cas, Victor Hugo le définit sans détour. Dans son passé, il y a, sinon des engagements, du moins des antécédents qui le retiennent. Avant d'appartenir à l'opposition libérale, il a célébré la monarchie, — comme il exaltera Napoléon le Grand avant de maudire, dans ses immortels Châtiments, Napoléon le Petit. De là des scrupules éminemment légitimes : « 11 se souvint que, jeté à seize ans dans le monde littéraire par des passions politiques, ses premières opinions^ c'est-à-dire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes ; il se souvint qu'il avait écrit une Ode du Sacre à une époque, il est vrai, où Charles X, roi populaire, disait aux acclamations de tous: Plus de censure ! plus de hallebardes! » — Il estima que sa Muse ne pouvait exploiter la chute d'un souverain dont elle avait glorihé l'avènement. D'autres étaient en droit de bénéficier des conjonctures révolutionnaires; mais lui, non pas. En une de ces métaphores truculentes dont sa jeunesse usait et dont abusera sa vieillesse, il déclara « qu'il ne lui convenait pas d'être un des soupiraux par où s'échapperait la colère publique. » Il voulait applaudir le peuple grandi, sans insulter le roi déchu. D'où sa résolution d'ajourner la représentation de Marion de Lornie. « D'ailleurs^ observait-il, les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. C'est Louis XIII qu'il avait voulu peindre dans sa bonne foi d'artiste, et non tel de ses descendants. Et puis c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que les

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auteurs se cenj^urent oux-memes, honnêtement, consciencieusement^ sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand on a toute liberté, il sied de garder toute mesure. »

Trois cent soixante-cinq jours révolus, c'est-àdire — remarque Victor Hugo — trois cent soixantecinq événements accomplis depuis le renversement de Charles X, Mcivion de Lornie pouvait être jouée, sans que derrière l'œuvre d'art on vît une intention politique. L'auteur, qui eût été en droit d'exiger de la Comédie-Française le bénéfice d'une réception à l'unanimité, préféra porter son manuscrit à la Porte-Saint-Martin, où il devait avoir, pour les rôles de Didier et de Marion, deux admirables artistes, Jiocage, le jeune premier fatal, madame Dorval, le modèle achevé do la courtisane amoureuse.

Représentée en plein été, le 11 août, dans une période d'extrême agitation où les débats parlementaires et les complications diplomatiques en Belgique semblaient prendre un tour fâcheux, non seulement pour le ministère Casimir Périer, mais aussi pour la jeune monarchie de Louis- Philippe, Mai'ioii de Lorine n'eut pas dans le grand public le même retentissement qxi'Ueimani. Les romantiques étaient anxieux du résultat de cette seconde bataille livrée sur le nom glorieux de Victor Hugo. Alexandre Dumas raconte qu'il apprit dans la diligence de Uouen, par un rédacteur des Débats, que l'accueil du premier soir n'avait pas été enthousiaste. Le journaliste résumait ainsi son impression : « Froid, froid, froid, et pas d'argent ! » Collaborateur d'une feuille très dévouée à Victor Hugo, il semblait se réjouir de cet échec. Dumas s'en étonne ;

« MoQ compagnon me disait cela avec la profonde satisfaction du critique se vengeant de l'auteur, de l'eunuque mettant le pied sur la gorge du sultan.

— Froid? pas d'argent ? répétai-je.

— Et puis mal joué.

— Mal joué, par Bocage et par Dorval? Allons donc!

— Si l'auteur avait eu le sens commun, il eût retiré sa pièce, ou il l'eût fait jouer après la Révolution de Juillet, toute chaude encore du refus de MM. de Polignac et de la Bourdonnaye.

— Mais, enfin, comme poésie ?...

— Faible, bien plus faible qu'Hernani! »

A ces mots blasphématoires^ Alexandre Dumas se récrie. Il récite^ presque en entier, la scène entre Didier et Marion au premier acte. 11 proclame son admiration, et il explique qu'ayant eu le manuscrit il l'a tant lu et relu que ces vers merveilleux sont restés gravés dans sa mémoire.

« Et puis, continua le critique, l'intrigue est prise au roman de de Vigny...

— Bon ! voilà que la chose commence pour Hugo ! Cette fois-ci, au moins, j'aurai été son saint Jean précurseur.

— Vous ne direz pas que Saverny et Didier ne soient pas copiés sur Cinq-Mars et de Thou ?

— Comme l'homme est copié sur l'homme, pardieu!

— Et Didier, c'est votre Antony.

— C'est-à-dire qu'Antony serait plutôt Didier, attendu que Marion de Lor/ne était faite un an avant que je songeasse à Antony.

— Ah ! bien, en voilà une bonne !

— Laquelle?

— C'est que vous défendez Victor Hugo.

— Pourquoi pas? Je l'aime et je l'admire.

— Un confrère! dit le critique du ton d'une profonde pitié, et en haussant les épaules. »

Marion de Lonne, à coup sûr, et les dates le prouvent, ne devait rien à Antomj ; mais, entre le livre d'Alfred do Vigny et le drame de Victor Hugo, il y a de. curieuses analogies, sans qu'on puisse préciser la nature ni l'importance de l'emprunt qui aurait été fait par le poète au romancier. Cinq- Mars avait paru deux ans avant que fût composée Marion de Lorrne. Sans être accusé de plagiat, Victor Hugo, traitant un sujet limitrophe, peut avoir utilisé certains détails fournis par Alfred de Vigny. L'un et l'autre ont souligné, d'un crayon un peu trop appuyé, la veulerie de Louis XHI, l'arrogance de Richelieu. Quant à Marion de Lorme , figure épisodique dans Cinq-Mars, elle est dans l'œuvre théâtrale le personnage de premier plan, l'héroïne autour de qui tout évolue, le trait-d'union entre Manon Lescaut et la Dame aux Camélias. Alfred de" Vigny l'a faite moins poétique, moins éthérée, partant plus vraiseml)iahle. La voici, telle que nous l'entrevoyons au chapitre XX, intitulé la Lecture : « Celle qui parlait était une femme de vingt-quatre ans environ, grande, belle, malgré des cheveux noirs très crépus et un teint olivâtre. Elle avait dans les manières quelque chose de mâle qu'elle semblait tenir de son cercle, composé d'hommes uniquement; elle leur prenait le bras assez brusquement, en parlant avec une liberté qu'elle leur communiquait. Ses propos étaient animés plutôt qu'enjoués : souvent ils excitaient le rire autour d'elle, mais c'était à force d'esprit qu'elle faisait de la gaieté (si l'on peut s'exprimer ainsi) ;

car sa figure, toute passionnée qu'elle était, semblait incapable de se ployer au sourire; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui donnaient d'abord un aspect étrange. » Suit une description du salon de Marion de Lorme, où se trouvent une trentaine de personnes^ gentilshommes, savants, membres de V Académie des beaux esprits, et deux jeunes gens qui s'entretiennent modestement, dans un coin, avec un étranger. Ces trois interlocuteurs s'appellent Pierre Corneille, Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du roi, et Milton, de passage à Paris, retour d'Italie. Se non e vero, e bene trovato.

A voix haute, comme à mi-voix, de quoi peut-on parler chez Marion de Lorme, sinon d'amour? C'est elle, dans le roman d'Alfred de Vigny, qui aiguille de ce côté la conversation : « Que dites-vous du Tendre'l Avez-vous jamais connu ce pays ? Vous vous êtes arrêté au village de Grand- Esprit et à celui de Jolis-Vers, mais vous n'avez pas été plus loin. » Interpellé, Scudéry se lève, avec des gestes de soudard ou de matamore. Il déroule une carte ornée de rubans bleus, où il a tracé des lignes à l'encre rose. C'est la carte du Tendre avec ses points de repère, ses étapes et ses haltes. En partant de Nouvelle Amitié, on peut aller à Tendre-sur-Inclination, Tendre-sur-Estime et Tendre- sur-Reconnaissance. Les villages que l'on traverse s'appellent Grand-Cœur, Générosité, Exactitude, Petits-Soins, Billet-Galant, Billet -Doux. On y prend gîte pour un séjour plus ou moins prolongé. Puis on passe par Complaisance et Sensibilité. Mais la route bifurque. Prenez garde à 7'iédeur et Oubli, si vous ne voulez tomber dans le lac d'Indifférence.

Cette Marion de Lorme, mondaine, galante et précieuse, qui se complaît à la lecture de la ClcHe et suit sur la carte du Tendre les détours des lleuves amoureux, est plus proche de la véritable Marion, fille d'un marchand mercier de Blois, que la sentimentale créature de vingt-trois ans, imaginée par Victor Hugo, qui criera à son Didier dans une crise d'éréthisme mystique :

Et ton amour m'a fait une virginité.

Celle-ci aime avec un idéalisme qui n'a rien de professionnel ni de vraisemblable, avec de bizarres aspirations vers l'empyrée; mais elle aime en de tels élans de sublimité que nous prenons goût au spectacle de son extase, avant de compatir à l'égarement de sa douleur. Si ce n'est pas proprement un drame, c'est tour à tour une mélopée langoureuse, un paroxysme d'amour, un ululement de désespoir. Qui a aimé trouvera là des frissons et des ressouvenirs, surtout si, Roméo moins juvénile et peut-être moins poétique, il a senti battre chez Juliette l'émoi virginal de la seizième année.

Chimérique sans doute, mais délicieuse en ses sursauts de tendresse, la Marion de Lorme de Victor Ilugo arrachait à Jules Janin, au chapitre VII, tome IV, de son Histoire de la Littérature dramatique, ces exclamations d'un romantisme effervescent : « 0 larmes que nous versions quand nous étions jeunes, à ces scènes pathétiques de notre jeunesse I 0 blanches visions de ce drame enchanté! 0 souvenirs de l'éloquente comédienne, qui bondissait, agonisante, sous les coups redoublés de la sanglante élégie; émotions, spectacle, et lutte ardente des deux écoles, l'école vaincue

et l'école victorieuse^ en ce champ clos du Théâtre - Français! 0 beautés, nos remords, nos douleurs, qui assistiez, haletantes, à ces transports du drame et de la poésie, au milieu de la colère de ceux-ci, de l'enthousiasme de ceux-là, de la sympathie et de la curiosité de tous, je vous atteste et je vous invoque, est-il vrai que tout soit mort dans ces choses merveilleuses, et parmi ces grands hommes que nous aimons tant? »

C'est, en effet, vers un monde de rêve qu'il faut nous élever, pour apercevoir, ressentir et comprendre les émotions, exceptionnelles et troublantes, qui ag-itent deux créatures furieusement et follement énamourées. Le premier acte de Marioa de Lorine est une pure merveille, un long duo d'amour; nous sommes dans une atmosphère chargée d'effluves printaniers, où le rossignol jette ses trilles, où roucoule la tourterelle. Lassée de Paris et de la banalité des hommages, toujours pareils en leur égoïsme mâle, la courtisane s'est réfugiée à Blois. Dans sa chambre à coucher, tout en brodant sous la lampe, près du balcon, elle s'entretient avec un jeune élégant, le marquis de Saverny, l'amant de naguère; mais elle songe et fait allusion à celui qui seul maintenant occupe sa pensée :

Je ne connais de lui que le nom de Didier. Il ne connaît de moi que le nom de Marie.

Elle l'attend et congédie le marquis, qui se retire, conduit par dame Rose. Minuit sonne. Par la fenêtre, entre Didier. Il pose son manteau, son épée, et déclame :

Tout à l'heure, au pied de ces mnrailles, J'ai senti de pitié s'émouvoir mes entrailles, —

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Oui, (le pitié pour vous. — Moi, funeste et maudit,

Avant que d'achever ce pas, je me suis dit :

« Là-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première,

Veille, sans tache encore, un ange de lumière,

Un être chaste et doux, à qui sur les che;i:ins

Les passants à genoux devraient joindre les mains.

Et moi, qui suis-je, hélas ! qui rampe avec la foule ?

Pourquoi troubler cette eau si belle qui s'écoule?

Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d"un souffle impur

De cette âme sereine aller ternir l'azur?

Puisqu'à ma loyauté, candide, elle se fie.

Elle que l'innocence à mes yeux sanctifie,

Ai-je droit d'accepter ce don de son amour.

Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour ?

MAHiON, à part.

Ça, je crois qu'il me fait de la théologie. Serait-ce un huguenot?

Il se raconte. Il est bâtard, orphelin, pauvre, ayant pour tout bien neuf cents livres de rente. Elle lui est apparue. Il a craint de l'aimer. lia fui, et il la retrouve. « Hasard étrange ! » Elle l'écoute, et murmure en souriant :

Vous êtes singulier, mais je vous aime ainsi.

On ne nous explique pas comment ils se sont rencontrés, connus, rapprochés, comment cette raffinée s'est éprise de ce mélancolique. Il ofYre de Pépouser; elle ne peut ni ne veut accueillir un tel sacrifice et soupire :

Pourquoi suis-je indigne de lui ?

Et le rideau tombe sur ces mots, tristes et charmants, de Marion à dame Rose :

Il ne m'a pas même Baisé la main.

— Alors (pren faites-vous?

— Je l'aime.

Le second acte est épisodique. Didier, contrevenant à l'édit sur les duels, croise le fer avec Saverny. Ils risquent leurs deux têtes. Le cardinal est implacable à qui ose lui désobéir Sa terrible silhouette se profile, en faisant contraste avec la rêveuse physionomie du roi et la surprenante figure de L'Angely, philosophe qui tient l'emploi de bouffon. Nous ne voyons pas le ministre, mais nous sentons son invisible présence:

Meure le Richelieu qui déchire et qui flatte! L'homme à la main sanglante, à la robe écarlate !

A cette sortie de Bouchavannes, L'Angely oppose un solennel avertissement :

Prenez garde, messieurs. Le ministre est puissant, C'est un large faucheur qui verse à flots le sang, Et puis, il couvre tout de sa soutane rouge. Et tout est dit.

Les duellistes sont surpris juste sous l'écriteau qui interdit le duel. Saverny passe pour mort. Didier s'enfuit, et s'enrôle avec Marion dans une troupe de comédiens ambulants. Nous les retrouvons, au troisième acte, chez le marquis de Nangis qui a tout préparé pour les obsèques de son neveu Saverny. Celui-ci, déguisé en officier du régiment d'Anjou, un emplâtre sur l'œil, A^a assister à ses propres funérailles : thème que reprendra Auguste Vacquerie. Cependant, un des magistrats policiers de Richelieu, M. de Laffemas, est aux aguets. Fonctionnaire, il voudrait appréhender le survivant du duel; galantin, il serait heureux de rejoindre et de capturer Marion.

L'amour est imprudent. Les deux fugitifs, qui devraient chercher une ombre propice, échangent en plein air des propos exaltés et compromettants.

Didier déplore la misérable condition à laquelle bénévolement elle se réduit. Et, tout enflammée^ elle réplique :

Vous êtes mon Didier, mon maître et mon seigneur.

C'est moins hardi, mais aussi passionné que « le lion superbe et généreux. » Loin de se calmer — car il continue de vouloir devenir son époux — il s'abandonne à sa prolixité et à son éloquence naturelles. Elle mériterait une couronne, un royaume. Il ne les a pas, et il s'en excuse :

Je ne t'offre en retour que misère et folie. Le ciel te donne à moi, l'enfer à moi te lie... J'ignore d'où je viens, et j'ignore où je vais.

A travers le chaos de ses pensées et la splendeur de son verbe, se glisse par intervalles un trait d'une exquise et touchante simplicité :

Vous êtes belle !

Un seul baiser, au front, pur comme nos amours ! Regarde-moi, Marie, — encore, — ainsi, — toujours !

Par un de ces revirements où l'audacieux génie de Victor Hugo excelle, tel bavardage de Saverny révèle à Laiîemas la présence de Didier et le déguisement de Marion. Puis, comme si les sottises devaient aller par couple, le marquis apprend à ce môme Didier qui l'a sauvé d'une échaufîourée, quel est le nom de sa compagne, et comment ils ont leur place, avec beaucoup d'autres, dans les souvenirs de Marion de Lorme :

Donc vous me succédez ! Un peu, sur ma parole. Comme le roi Louis succède à Pharamond.

Le cardinal lui-môme a pris rang jadis, à la suite, non loin du petit d'Effîat, des deux Brissac,

(les trois Saint-Mesmc, des quatre Argenteau, et tutti quanti. Didier éclate — « l'ange était un démon — » et, devant les baladins appelés à réciter un morceau de leur rôle, après que Marion a débité la tirade do Chimène, il se livre au lieutenant criminel, pourvoyeur de potence. Géuéreusement Saverny imite cet exemple, tandis que Laffemas darde sur l'amoureuse désespérée le plissement de son sourire funèbre et la curiosité de ses désirs.

Au quatrième acte, voici Louis XIII, dans la salle des gardes, au château deChambord. Il s'ennuie éperdument. On introduit, d'abord le marquis de Nang-is, puis Marion de Lorme, qui viennent implorer, l'un la grâce de son neveu, l'autre celle de Didier. Nangis prononce un très noble discours, Marion multiplie les adjurations éplorées. Rien n'ébranle ce roi, qui soupire entre deux bâillements :

Ah ! j'ai bien mal dormi, monsieur de Bellegarde,

et qui gémit, sans oser secouer le joug du cardinal :

Moi, le premier de France, en être le dernier ! Je changerais mon sort au sort d'un braconnier. Oh ! chasser tout le jour ! en vos allures franches N'avoir rien qui vous gêne^, et dormir sous les branches ! Rire des gens du roi ! chanter pendant l'éclair, Et vivre libre aux bois, comme l'oiseau dans l'air ! Le manant est du moins maître et roi dans son bouge.

Ce souverain sans énergie et sans pouvoir a des retours de bonté et des minutes d'attendrissement. La grâce qu'il a refusée à Nangis, à Marion, son fou l'obtient en faisant passer Saverny et Didier pour deux fauconniers émérites. Louis XIII signe un parchemin, puis il veut le

reprendre^ mais trop tard. Marion l'a déjà enfoui dans son corsage, et le roi est plus timide encore que vertueux.

Hélas 1 le cardinal veille sur sa proie, et Lafîemas guette la jolie fille/ objet de sa convoitise. A^ainement elle se sacrifie, puis revient chancelante, écœurée, passant la main sur son visage, comme pour effacer une trace :

Sa lèvre est un fer rouge et m'a toute marquée. Dieu ! les baisers de l'autre, est-ce qu'il les verrait ?

Didier les voit ou plutôt les devine. Il préfère mourir. Derrière Marie toujours il retrouverait Marion. Avec Saverny, il est philosophe spiritualiste :

L'àme lève du doigt le couvercle de pierre Et s'envole...

Aux supplications de celle qui lui apporte la liberté, — acquise à quel prix ! — il oppose d'abord une glaciale indifférence. Mais elle a des paroles, des lâchetés, des tendresses, capables d'amollir le plus farouche courage. 11 s'émeut, cède et pardonne :

Va, si tu m'as trompé, c'est par excès d'amour.

Il refuse de vivre, mais il souhaite de n'être pas oublié :

Si jamais — vois-tu comme je pleure! — Un autre vient vers toi, plus heureux ou plus heau, Songe à ton pauvre ami couché dans le tombeau !

Cette fin de pièce a une solennité poignante, alors que les deux jeunes hommes vont froidement au supplice et que la litière écarlate du cardinal, portée par vingt-quatre gardes à pied, apparaît dans la brèche du mur. Marion qui se

traîne au pied du monstre mouvant, la cruelle réponse : « pas de grâce, » et le cri désespéré :

Regardez tous ! voilà l'homme rouge qui passe !

forment le dénouement trag-ique d'un drame du cœur.

L'impitoyable Richelieu écrase sous son talon la fleur d'amour. N'a-t-elle pas osé éclore contre son gré? C'est encore une rébellion! Et nous pleurons avec Marion échevelée, qui sanglote et qui tombe. Pour elle, le pavé a remplacé le boudoir.

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