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CHAPITRE V

HENRI Iir ET SA COUR

Avant d'être officiellement soumis à la Comédie- Française, Henri III et sa Courîai lu chez l'acteur Firmin, devant Déranger, le baron Taylor et quatre artistes auxquels étaient destinés des rôles importants : Michelot, Samson, mademoiselle Mars et mademoiselle Leverd. « L'effet, dit Dumas, fut immense sur tout le monde. » On décida de demander au comité une lecture extraordinaire. Quel jour eut-elle lieu? Le 17 septembre 1828, suivant les Mémoires; le 1®'" de ce même mois, d'après les Souvenirs dramatiques. Au demeurant, les répétitions commencèrent sans délai. La distribution souleva quelques difficultés et même une explication orageuse entre l'auteur et mademoiselle Mars. Elle avait accepté le rôle de la duchesse de Guise, et celui de Saint-Mégrin était destiné à Firmin. Mais elle voulait Armand pour Henri III et madame Menjaud pour le page. C'était calcul et coquetterie de sa part, la maturité de ses cinquante ans ne

risquant pas d'être oiïusquée par Armand qui approchait de la soixantaine, non plus que par madame Menjaud qui ferait un page assez fané. Or, Damas tenait pour Michelot et mademoiselle Louise Despréaux. La discussion dura huit jours, et mademoiselle Mars ne recula devant aucun argument : « Choisir cette petite iîlle^ s'écriait-elle en parlant de mademoiselle Despréaux, vous la verrez en pantalon collant; elle est horriblement cagneuse. » L'auteur voulut voir, il vit : les genoux du page n'étaient nullement cagneux. Mademoiselle Mars dut céder. Elle n'en avait pas l'habitnde. Jamais son omnipotence ne s'était heurtée à pareil « entêtement ».

De plus graves soucis attendaient Alexandre Dumas. Son directeur général, .M. de Broval, ne pouvait admettre qu'un employé de Mgr le duc d'Orléans s'adonnât au théâtre, et il le sommade choisir entre sa place de commis expéditionnaire et sa vocation d'homme de lettres. A défaut d'une démission qu'il refusa, on suspendit ses appointements et l'on supprima môme les gratifications de l'année écoulée. A ses camarades de bureau il était permis d'améliorer une situation précaire, soit en épousant une femme qui tenait boutique, soit en s'intéressant à une entreprise de cabriolets, soit en dirigeant au quartier latin une gargote à trentedeux sous. Ceux-là ne compromettaient pas la majesté du secrétariat ducal. Mais elle risquait d'être ravalée au contact de la littérature dramatique.

Alexandre Dumas se jura de surmonter les obstacles. Il obtint, grâce à Béranger, que Laffitte lui consentît un prêt de trois mille francs, remboursable sur la vente du manuscrit iV Henri III. Cette somme, équivalente à deux années d'émoluments,

venait à point nommé et le tirait d'un gros embarras. La semaine qui précédait la première représentation, sa mère fut frappée d'une attaque d'hémiplégie. C'est au milieu des pires inquiétutudes qu'il assista aux dernières répétitions, ne quittant le lit de la malade que pour courir au théâtre. Toutefois il eut le courage de se rendre au Palais-Royal et de demander à être reçu par M. le duc d'Orléans. Quoiqu'il n'eût pas de lettre d'audience, il fut immédiatement introduit. Voici en quels termes il a raconté ou arrangé l'entretien : « Monseigneur, c'est demain qu'on joue Henri III, et je viens solliciter de vous une grâce ou plutôt une justice.

— Laquelle?

— C'est d'assister à ma première représentation. Il y a un an qu'on dit à Votre Altesse que je suis un fou entêté et vaniteux; il y a un an que je suis un poète humble et travailleur; vous avez, sans m'entendre, monseigneur, donné raison à ceux qui m'accusaient auprès de vous. Peut-être Votre Altesse eût-elle dû attendre : Votre Altesse en a jugé autrement, et n'a pas attendu. Demain, le procès se juge devant le public; assistez au jugement, monseigneur, voilà la prière que je viens vous faire.

— Ce serait avec grand plaisir, monsieur Dumas, car quelques personnes m'ont dit, en elîet, que, si vous n'étiez pas un modèle d'assiduité, vous étiez un exemple de persévérance ; mais, malheureusement, cela m'est impossible : j'ai demain vingt ou trente princes et princesses à dîner.

— Monseigneur croit-il que ce ne serait pas un spectacle curieux à donner à ces princes et à ces princesses, que celui à' Henri II H

— Comment voulez-vous que je leur donne ce spectacle? On se met à table à six heures, et Henri III commence à sept.

— Que monseigneur avance son dîner d'une heure, je ferai retarder d'une heure Henri III ; monseigneur aura trois heures pour désaffamer ses augustes convives. »

Il fut ainsi fait. Le duc d'Orléans fixa son dîner à cinq heures, et Alexandre Dumas retint la galerie pour les hôtes du Palais-Royal. C'est devant une salle particulièrement brillante que se joua la première à'Henri III. Vingt ans après, Tauteur écrit, dans ses Mémoires : « Ceux qui ont assisté à cette représentation se rappellent quel magnifique coup d'oeil elle offrait : la première galerie était encombrée de princes chamarrés d'ordres de cinq ou six nations ; l'aristocratie tout entière était entassée dans les premières et secondes loges; lès femmes ruisselaient^e diamants. » Les places avaient été si recherchées, si disputées^ que Victor Hugo et Alfred de Vigny, n'ayant pu s'en procurer à aucun prix, s'adressèrent à Alexandre Dumas qu'ils ne connaissaient point. Il leur donna l'hospitalité dans la loge de sa sœur. Lui-rneme, à chaque entr'acte, allait embrasser sa mère, qui n'avait pas notion de la bataille engagée. Les billets de parterre et de balcon, dont il pouvait disposer, avaient été attribués à des camarades, chargés de soutenir la fortune de l'ouvrage. Il réserva un bon fauteuil d'orchestre à son chef de bureau et parent éloigné, M. Deviolaine, qu'une émotion d'un genre tout spécial obligea de sortir vingt-cinq fois, dit Dumas, au cours de la représentation. Quant à la Malibran, alors dans tout l'éclat de sa renommée, les Mémoires sont d'accord

avec les Souvenirs de Charles "Séchan pour raconter que, reléguée aux troisièmes, elle se penchait hors de sa loge, en se cramponnant à une colonne. Avant môme le lever du rideau, on parlait des audaces de la pièce et de certaines tirades qui devaient épouvanter les tenants du classicisme. Chacun des spectateurs avait conscience d'assister à une insurrection dramatique. Beaucoup disaient : à une révolution victorieuse.

Depuis trois quarts de siècle, on a prodigué à Henri III et sa Cour les mêmes éloges et les mêmes critiques. Francisque Sarcey et J.-J. Weiss, plus S3^mpathiques, et M. Jules Lemaître, plus sévère, ne font que paraphraser et développer le jugement sommaire de Sainte-Beuve^ dans une lettre à M. Loudierre du 23 aVrjl 1829 : (( VHenri III de Dumas, écrivait-il, a eu un grand succès, comme tu l'as su; mais cela, quoique amusant, ne tranche pas la question. C'd^t en prose assez lâche, et non du temps; la partie historique est plaquée et superficielle; la partie dramatique, qui se réduit à deux actes ou plutôt à deux scènes, est helle et touchante. )) Faut-il faire grief à l'auteur d'avoir juxtaposé un tahleau d'histoire et un drame de passion, si le tableau, à défaut d'une exactitude scrupuleuse, a le mérite de nous intéresser, et si le drame nous émeut? Henri III n'est pas l'œuvre d'un esprit méthodique et sagace comme Vitet ou d'un évocateur prestigieux comme Prosper Mérimée, mais bien d'uu homme qui a le don, l'intuition, le génie du théâtre, et qui, tirant de l'ombre les personnages du passé, les amène à la clarté des lustres.

Certes, il y a, tout au long de la pièce, trop de réminiscences et d'emprunts, passablement effrontés. Le répertoire de Schiller a été mis en coupe

L AUBE DU THEATRE ROMANTIijUE Ȉ

réglée. Ce mouchoir oublié par la duchesse de Guise et trouvé par son mari, nous le connaissons déjà. Il a servi à Shakespeare dans Othello, à Schiller dans la Conjuration de Flesque. L'analogie est frappante. Fiesque entre et demande au More : « Qui vient de sortir d'ici ? — Le marauis Calcagno. — Ce mouchoir était sur le sofa. Ma femme était ici. — Je viens de la rencontrer dans une grande agitation. — Ce mouchoir est humide. Calcagno ici. « De même, la scène entre Saint-Mégrin et son page, qui lui apporte une lettre de la duchesse, est presque textuellement transcrite de l'acte IV, scène 9, de Don Carlos. Et Walter Scott a aussi sa bonne part. 11 pourrait revendiquer, pour en avoir fait usage dans VAbbé, le gantelet de fer du duc de Guise, mari soupçonneux et brutal, ainsi que le geste de Catherine de Lorraine passant, en guise de verrou, son bras meurtri dans les anneaux de la porte. Du moins, tous ces ressouvenirs, et, si l'on veut, tous ces larcins, Alexandre Dumas les a utilisés avec une suprême habileté. Admettons qu'au premier acte l'astrologue Côme Ruggieri — chez qui défilent successivement Catherine de Médicis, Saint-Mégrin et les mignons, le duc de Guise et les ligueurs -— soit un personnage de convention. Allons jusqu'à dire avec M. Pierre Nebout dans sa thèse sur le Drame romantique : (( lluggieri est-il un vrai sorcier? Cette supposition est trop enfantine pour le spectateur actuel. S'il n'est pas sorcier, comment lit-il l'avenir? Simple prestidigitateur, il n'est pas digne du drame. Cette histoire de narcotique, de lit de repos qu'un ressort amène, d'alcôve ouverte aux yeux de Saint-Mégrin, c'est de la magie. Pur mélodrame ! » Soit, mais nous savons, d'ores et déjà, la politique

de Catherine de Médicis, l'amour de Saint-Mégrin, la farouche jalousie du duc de Guise. Au second acte, nous avons devant les yeux, dans une salle du Louvre, le spectacle des partis en présence, celui du roi, celui de la Ligue, celui du duc d'Anjou, et le solennel, l'émouvant défi que Saint- Mégrin jette à Guise, moins par dévouement à la couronne que pour l'amour de sa dame. Dans l'oratoire de Catherine de Lorraine, au troisième acte, l'histoire cède la place au drame de passion. Le duc use de ses droits d'époux et de la plus impitoyable contrainte, en obligeant celle qu'il suspecte à donner par écrit un rendez-vous à Saint-Mégrin. Qu'adviendra-t-il de cette lettre? Nous sommes sous une impression d'angoisse, durant tout le cours du quatrième acte, tandis que la politique reparaît au premier plan et qu'Henri III dérobe au duc de Guise la direction de la Sainte Ligue. Le dernier acte n'est, à dire vrai, qu'une seule scène, mais si puissamment pathétique : Saint- Mégrin, en venant à un appel d'amour, tombe dans un piège infernal. On l'assassine traîtreusement à la cantonade.

Si la lecture permet d'apercevoir les taches et les faiblesses d'Henri III, à la représentation le spectateur est emporté dans le tourbillon du drame. Aujourd'hui encore nous sommes subjugués. Quel fut, à plus forte raison, l'émoi de cette salle du 11 février 1829, toute frémissante de la révélation d'un art nouveau I D'acte en acte, l'enthousiasme croissait. Enfin, lorsque Firmin apparut pour nommer l'auteur au milieu des applaudissements et des acclamations, M. le duc d'Orléans, debout et découvert, s'associa à l'hommage qui consacrait la gloire d'Alexandre Dumas, le petit employé de

son secrétariat. Se souvint-il, en ce moment-là^ de lui avoir retiré appointements et gratification ?

Tandis que la foule s'écoulait^ on prétend — mais le fait est controversé — qu'une bande de romantiques effervescents mena une ronde ou une farandole à travers le foyer, en criant : « Enfoncé, Racine! » L'un d'eux, nommé Gentil, journaliste de médiocre acabit, aurait même formulé cette sommaire profession de foi : «Décidément, Racine n'est qu'un polisson ! » Madame Ghassériau, nièce de l'académicien ultra-classique, Alexandre Duval, écrivit à son frère : « Henri III a été représenté avec un succès fou. Mon oncle était furieux,, parce que, se promenant dans les couloirs avec Lemercier, des jeunes gens qui passaient près d'eux dirent en les montrant : « Melpomène et Thalie enfoncées ! »

L'auteur avait été admirablement secondé par ses interprètes. Il les a félicités dans une préface dont la dernière phrase est un peu grandiloquente : « Ils ont ressuscité des hommes et rebâti un siècle. » Le début est de meilleur aloi : « Je n'établirai pas de système, parce que j'ai écrit, non suivant un système, mais suivant ma conscience. Je ne me déclarerai pas fondateur d'un genre, parce que, ^effectivement, je n'ai rien fondé. MM. Victor Hugo, Mérimée, Vitct, Loève-Veimars, Gavé et Dittmer ont fondé avant moi, et mieux que moi ; je les en remercie; ils m'ont fait ce que je suis. » Soulignons cet accès de modestie ; il ne se renouvellera point. Alexandre Dumas fut toujours affligé d'une vanité enfantine, qui avait pour excuse beaucoup <le naïveté et de bonne grâce. Dans une page de ses Causeries (I, 5), ce défaut s'étale avec une particulière complaisance : « Lamartine est un rêveur^

Hugo est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur. Ce qu'il y a de trop subtil dans le rêve de l'un, de trop profond dans la pensée de l'autre, je m'en empare, moi, vulgarisateur, et je sers au public ce double mets, qui, de la main du premier, l'eût mal nourri, comme trop léger ; de la main du second, lui eût causé une indigestion, comme trop lourd; et qui, assaisonné et présenté de la mienne, va à peu près à tous les estomacs, aux plus faibles comme aux plus robustes. »

La presse et l'opinion, en dehors des classiques irréductibles, s'accordèrent à saluer le succès d'Henri III et k s'en réjouir, comme de l'avénement d'un renouveau dramatique. Sainte-Beuve, toutefois, formula d'expresses réserves. Sans doute il reconnaissait à l'auteur « un talent réel, mais presque physique, cet esprit qui semble résider dans Iqs esprits animaux, comme on disait autrefois. Tout ce qu'il fait, ajoutait-il, est assez vif, entraînant, amusant à moitié, mais gâté par l'incomplet, par le négligé, par le commun. » Plus âpre encore et plus intraitable, Gustave Planche, avec ses airs de pontife, excommuniait Dumas : (( C'est un révolutionnaire qui se rue sur la tradition sans rien comprendre à la grandeur de ce qu'il attaque ; brutal et bestial, trop physiologique et sans finesse. » En dépit des aristarques, la cause était gagnée auprès du public.

Consultons les témoins, interrogeons les journaux de l'époque. Alphonse Royer, qui fut directeur de rOdéon et de l'Opéra, écrit, dans son Histoire universelle du Théâtre (V, 49) : « Je n'ai jamais assisté à une soirée pareille à celle de la première représentation d'Henri III. A partir du troisième acte, c'était dans la salle un dé-

lire, une frénésie.... Les purs avaient évidemment compté sur la chute du petit expéditionnaire, et ils n'avaient pris aucune précaution contre une réussite impossible. Le 11 février 1829 vit ainsi planter sur la brèche de la ville sainte, par un jeune mulâtre en rupture de bureaucratie, le drapeau révolutionnaire du romantisme. » Le Constitutionnel, du 12 février, reproche quelque prolixité au premier et au second acte, puis regrette qu'Alexandre Dumas, ou plutôt l'acteur Michelot, «ait oublié un des caractères distinctifs d'Henri III^, qui, après avoir jeté quelque éclat dans sa jeunesse etréji^né sur la Pologne, fut la honte de la royauté. Il était essentiellement hypocrite, et l'hypocrisie^ très compatible avec la faiblesse et les minutieuses pratiques de la dévotion, ne l'est guère avec l'idiotisme ou la niaiserie. » Aussi bien, le rédacteur du Constitutionnel aboutit à cette conclusion flatteuse : « Les hommes de goût, qui sont sans passion, diront que, romantique ou classique, l'œuvre de M. Dumas annonce un véritable talent. »

Le feuilleton du Journal des Débats prend la défense du duc de Guise, « étrangement défiguré par une lâcheté que dément sa réputation, demeurée intacte, de franchise et de loyauté chevaleresque. » C'est l'opinion d'un fervent royaliste, d'un critique pieux, qui voudrait qu'on supprimât cette phrase d'JïenrillIà Catherine de Médicis : « Croyezvous, ma mère, qu'un roi puisse être heureux et tranquille dans un monastère '? » Il eut satisfaction ; la question irrévérencieuse disparut. En revanche, il n'obtint pas que la pièce fût intitulée : les Amours de la duchesse de Guise et de Saint- Mégrin. C'eût été clair, mais long, sur l'affiche.

Et le collaborateur des Débats, tout en louant Dumas de « s'élever facilement à la beauté de l'expression dramatique, » lui fait grief d'avoir travesti le duc de Guise et Henri III « de manière à ce qu'il soit impossible de les reconnaître dans ce miroir de réflexion dont la Muse des Beaux- Arts a armé les mains de la Muse de l'Histoire. » D'ailleurs, les principes sont saufs, et les Débats se plaisent à le constater, avec une ferveur toute classique : « Le romantisme n'est pour rien dans l'ouvrage de M. Dumas. La pièce est régulière : il y a unité de temps. En partant des concessions déjà faites à une infinité d'ouvrages antérieurs, l'unité de lieu est également respectée; et, quant à l'unité d'action et d'intérêt, si le drame a, sous ce rapport, quelques reproches à essuyer, c'est un malheur qui lui est commun avec beaucoup d'autres, que le romantisme n'a jamais réclamés. Jusqu'ici M. Dumas n'a rien fait qui permette de l'enrôler sous les drapeaux de la secte novatriTîe. »

Par contre, la Quotidienne, organe ultra-royaliste, a, comme tous ses coreligionnaires, de secrètes et illogiques affinités avec la littérature romantique. Elle comble d'éloges Henri III et sa Cour, qui pourtant aurait dû inquiéter son loyalisme^ monarchique : « Depuis longtemps, il n'y avait eu à la Comédie-Française un triomphe si complet et de si bon aloi; depuis longtemps aussi, la beauté, la richesse, la variété et la vérité des costumes n'avaient si puissamment concouru à compléter l'illusion théâtrale. »

Enfin, le Figaro, journal littéraire et humoristique, tout acquis aux idées nouvelles, qui, dit-il, « ont trouvé une tête pleine de verve et de jeu-

nesse pour les exprimer et les traduire, » loue hautement V auteur d'Henri I II «d'avoir triomphé des préventions les plus intraitables, en prouvant qu'on pouvait allier à l'intérêt naïf de la chronique l'intérêt du drame avec toutes ses grandes émotions. » Il refuse de souscrire aux critiques dirigées contre la dualité de la pièce, tantôt historique, tantôt dramatique, et déclare formellement que « les amours de Saint-Mégrin lient entre elles toutes les parties de l'ouvrage avec une habileté qu'on n'a sans doute point assez remarquée. » Néanmoins, le rédacteur du Figaro, plus avisé que ses confrères, attend beaucoup mieux encore du jeune talent que ce début annonce. Il l'invite à ne pas se restreindre au cadre du « tableau de genre spirituellement coloré et vrai. » Gela est du domaine de l'anecdote ingénieuse et pittoresque. « Mais, ajoute-t-il avec sagacité, la haute pensée philosophique qui doit dominer le drame historique, comme on le demande et comme l'a compris Schiller; cette hardie reproduction de l'esprit d'un siècle, d'un peuple à une époque donnée, avec ses grands caractères et les fermentations qui le travaillent, toute cette haute vocation du drame ne domine point assez l'ouvrage de M. Dumas; c'est une œuvre qui plaît, qui amuse, qui intéresse beaucoup, et qui déjà est un grand pas dans les routes historiques; mais, quand le charme cesse, quand l'émotion du moment a passé, on voudrait trouver quelques-unes de ces intimes instructions que donne le Don Carlos par exemple; on sent qu'à côté de cette vérité de traits et d'esquisse, il y a une vérité grande, immense, et que derrière \ hilarité àe Joyeuse et de d'I^^pernon, il manque la terrible physionomie de la Sainte Ligue et de

la lutte calviniste et catholique avec ses sanglantes et instructives leçons.

Henri III avait la meilleure des consécrations, celle que donne l'affluence du public. On faisait une recette moyenne de G. 000 francs, chiffre considérable pour l'époque, et trente-cinq représentations se succédèrent jusqu'au congé habituel de mademoiselle Mars. Inconnu le 10 février, le surlendemain Alexandre Dumas était célèbre. Dès le 11, à minuit^ il put en avoir la certitude^ en ouvrant une lettre de son directeur, M. de Broval, le même qui, cinq mois auparavant, l'avait contraint à résigner ses appointements. Cette épître est un beau spécimen de la platitude administrative :

« Je ne veux pas me coucher, mon bon jeune ami, sans vous avoir dit combien je me sens heureux de votre beau succès, sans vous avoir félicité de tout mon cœur, et votre excellente mère surtout, pour qui je sais que vous éprouviez plus d'angoisses encore qu^ pour vous-même. Nous les partagions vivement, nos camarades, ma sœur et moi; et, maintenant, nous jouissons de ce triomphe si justement acquis à la double énergie du talent le plus noble et de la piété filiale. Je me crois bien sûr que vos couronnes et cet avenir de gloire que vous ouvre l'inspiration, vous laissent sensible à l'amitié, et la mienne pour vous est bien heureuse.

» Baron de Broval. »

Le lendemain, témoignage d'un autre ordre, mais non moins concluant : un libraire achetait le manuscrit six mille francs, dont la moitié servait à rembourser Laffitte. Cependant un péril inattendu menaçait Henri III. Le baron Taylor

reçut, le 12, une lettre du ministère de l'intérieur qui suspendait les représentations. Toute affaire cessante, Alexandre Dumas sollicita une audience du ministre, qui le convoqua à sept heures du matin. M. de Martignac était un homme d'esprit, ayant le goût des lettres. 11 accueillit gracieusement l'auteur et leva l'interdit.

Charles X eut d'abord, si nous en croyons le Journal de CuvilUer-Fleury, un mouvement d'humeur, lorsqu'il apprit le sujet d'Henri III : « Eh bien! dit-il, on vient de donner une diable de pièce aux Français. — Sire, observa son interlocuteur, c'est une pièce historique d'un assez grand effet dramatique. — Mais, bon Dieu! ne pouvaient-ils trouver des effets dramatiques sans mettre sur la scène des temps qui ont mérité le plus de reproches? » A la réflexion, il découvrit là et n'eut garde de négliger l'occasion d'une saillie contre le Palais-Royal. 11 manda son cousin, le duc d'Orléans, et lui représenta qu'on leur faisait jouer un rôle k tous les deux, à l'un celui d'Henri 111, à l'autre celui du duc de Guise. Le chef de la branche cadette eut une riposte charmante : (( Sire, on vous a trompé, pour trois raisons : la première, c'est que je ne bats pas ma femme; la seconde, c'est que madame la duchesse d'Orléans ne me fait pas cocu ; la troisième, c'est que Votre Majesté n'a pas de plus fidèle sujet que moi. » Des trois raisons, la dernière peut paraître douteuse. Espérons que les deux autres étaient plus probantes.

Selon l'usage, le succès d'Henri III provoqua des parodies. Le 28 février, on joua au Vaudeville la Cour du roi Pétaud, attribuée à Alexandre^Dumas, Gavé, Laviglé et de Hibbing, qui ne

tint pas longtemps l'affiche. La culotte du roi, lointain héritier de Dagobert, faisait le sujet et le fond de cette pantalonnade. Sa Majesté la mettait à l'envers; le comte Ghildebrand était- à la tête du parti qui voulait porter le haut-de-chausse à l'endroit. — A la Gaîté, le 26 mars, fut représenté le Brutal, drame bouffon en deux tableaux^ par Prosper. C'était une kyrielle de calembours et de lazzis de toute espèce, plutôt vieux que neufs, débités par un maître cordonnier, qui est le Guise de cette pitrerie, un compagnon serrurier, qui en est le Saint-Mégrin, et une dame chamarreuse, qui en est la Catherine de Lorraine. Le dialogue, très épicé, souleva quelques murmures et de gros rires. Pour la seconde représentation,, on eut soin d'enlever les mots trop graveleux, et le Brutal suivit joyeusement son cours. — H y a autrement d'esprit et de belle humeur dans Cricri et ses Mitrons, (( petite parodie, en vers et en cinq tableaux, d'une grande pièce en cinq actes et en prose, composée par MM. Garmouche^ Jouslin de La Salle et Dupeuty, et jouée pour la première fois à Paris sur le théâtre des Variétés^ le 7 mars 1829. » Gricri, maître boulanger, a comme premier mitron Ghaudchaud Saint -Pétrin, qui est en délicatesse avec Gueusard, dit le Balafré, et en marivaudage fort avancé avec la Lorraine, épouse d'icelui. Madame Jordonne, mère de Gricri, se charge de l'exposition et raconte à Ruggieri les démêlés de la boulangerie. Elle veut rapprocher la Lorraine et Ghaudchaud :

Ils s'aimeront bientôt, si ce n'est déjà fait; Car je crois qu'elle en tient pour notre gringalet. Elle est là près de nous. J'ai pris, pour l'endormir, Un moyen infaillible..

ruggieri.

Est-ce mon élixir?

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