‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 51 sur 55 · CRITIQUE DE MARION DE LORME · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE MARION DE LORME

Victor Ilugo nous induisait délibérément en erreur, lorsqu'il prétendait, dans sa préface, que de juin 1829 au mois d'août 1831, le manuscrit de Marlon de Lo/rae n'avait subi aucune transformation importante. Le curieux volume de Mx\I. Paul et Victor Glachant, Essai critique sur le Théâtre de Victor Hugo, montre, tout au contraire, de profondes modifications de texte. Ce sont^ d'abord, de nombreux remaniements de phrases, des substitutions de mots, qui le plus souvent méritent d'être loués. Pour le premier acte,, entre la version ori^ânale et la rédaction détinitive, il y a une marge de quelque deux cents vers que l'auteur a supprimés : sacrifice d'Abraham 1 Saverny le prenait avec Marion de Lorine sur un ton beaucoup plus familier, presque mal élevé, à la hussarde. Il avait, visiteur malencontreux, des tours de style tantôt précieux, tantôt vulgaires. Voilà qui sentait l'Hôtel de Rambouillet :

Ah ! tigresse !

Ingrate ! ignorez -vous combien l'amour nous presse, Et, quand une beauté nous accepte pour siens, Que nous la suivrions jusque chez les Russiens ? (// se rapproche d'elle. Elle se recule.)

MARION

Mais vous me dites là des phrases d'Artamène !

Il devenait môme assez entreprenant, et, lorsqu'elle lui demandait comment il avait découvert sa retraite, il répondait en hasardant quelques privautés :

Ma foi ! j'ai rencontré votre duègne discrète, IJame Rose, et n'ai point voulu finir le jour Sans qu'il fi\t entre nous quelques propos d'amour. Car je vous aime fort.

(// veut encore lui prendre la main. File le repousse.)

Victor Hugo a eu l'heureuse inspiration d'élaguer tout ce qui enlevait à la conduite de Saverny son aimable caractère de courtoisie française.

Au second, de même qu'au troisième acte, on ne relève que des retouches de style, assez fréquentes d'ailleurs. Au quatrième, l'auteur, rivalisant avec Alfred de Vigny, a voulu présenter un portrait de Louis XIII qui fût à la fois exact et pittoresque. Nangis, le vieux noble du temps de Ilenri IV, L'Angely, le fou de cour, servent de repoussoir et mettent en valeur la mélancolie de ce prince, dont Montesquieu a pu dire qu'il était le premier en Europe et le second dans son royaume.

Quant au cinquième acte, Victor Hugo l'a transformé pour la représentation. Dans le texte initial, Didier allait à l'échafaud sans pardonner à Marion. La thèse romantique était incomplète : elle n'a-

boutissait pas à la réhabilitation, à la glorification de la courtisane repentante. Lors de la lecture qui fut faite du manuscrit primitif, en juillet 1829, devant un auditoire où se trouvaient Balzac, Sainte- Beuve, Musset, Alfred de Vigny et Delacroix, le seul Mérimée osa énoncer une critique, parmi l'enthousiasme général, et soutenir la nécessité du pardon. Deux ans après, il avait gain de cause : Victor Hugo, qui ne s'était pas rendu d'abord aux instances du confrère, cédait aux sollicitations de madame Dorval.

La première version, au regard du rôle de Laffemas, contenait des brutalités que le public n'eût point acceptées. Victor Hugo les a remplacées par la fameuse tirade :

Il faut que vous soyez un homme bien infâme, Ijien vil. décidément ! pour croire qu'une femme, — Oui, Marion de Lorme ! — après avoir aimé Un homme le plus pur que le ciel ait formé, Après s'être épurée à cette chaste flamme, Après s'être refait une àme avec cette âme, J)u haut de cet amour si sublime et si doux. Peut retomber si bas qu'elle aille jusqu'à vous.

D'autre sorte avaitété conçue, en 1829, la grande scène du cinquième acte entre Marion et Lafîemas. L'explication, ou plutôt le marchandage, se déroulait au premier plan, tandis que les ouvriers occupaient le fond du théâtre. C'était Marion qui, dans une fièvre de dévouement et d'amour pour Didier, s'olîrait au lieutenant criminel. Voici tout cet audacieux passage qui sans nul doute eût soulevé des clameurs:

r.AFFBMAS.

Je puis faire f^arder

434 l'aube du théâtre liOMANTIQUE

Cette brèche, par où viendra Son Eminence, Par des hommes à moi.

MARION

Tire-les de cet antre ^, Et fais ce que tu veux ! Je te suis !

LAFFEMAS

Un instant !

MARION

Quoi?

LAFFEMAS

Je ne savais pas me compromettre tant.

Après tout, je ne sais où ma bonté m'entraîne, Et si, dans tout cela, le plaisir vaut la peine.

MARION

Misérable !

LAFFEMAS

Moins haut ! on vous entend crier.

MARION

Veux-tu de moi, réponds ?

{Se tordant les bras.)

En être à le prier !

LAFFEMAS

Je puis être cassé.

MARION, tombant à geûoux.

Prends mon corps, prends mon ame !

L'enfer ! et qu'il se sauve !

LAFFEMAS

Allons, venez, madame !

(// sort par la grande porte.)

MARION, à genoux.

0 Didier !

(Elle se lèoe et le suit.)

Cette scène baroque, où Marioii pressait Lalîemas très hésitant et presque sur le point de se dérober, se compliquait d'une autre, encore plus révoltante et plus invraisemblable. Après une

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