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Les deux vers ne rimaient pas

l'aube du théâtre ROiMANTIQUE 435

absence relativement courte — il faut aller vite au théâtre — le lieutenant criminel et sa compagne d'un moment reparaissaient devant la rampe. Ils continuaient leur conversation, ou bien ils émettaient leurs appréciations respectives, non loin de Didier qui demeurait plongé dans sa rêverie,

LAFFEMAs, à part.

Ah ! la maudite affaire !

{A Mario n.) Point de bruit!

{A part.)

Je voudrais être encore à le faire.

Ce sera négligent !... — Il faut se hasarder. Au diable ! Elle serait femme à me poignarder !

{Revenant encore à Marion.) Richelieu va venir voir comme on exécute Ses ordres. Gardez-vous de perdre une minute ! Le canon tirera pour sa venue ; ainsi Tout alors est perdu si vous êtes ici.

[Laffemas s'éloigne, puis revient d'un air caressant.) Vous ne m'embrassez pas pour ma tête risquée?

MARION, reculant avec dégoût.

Sa lèvre est un fer rouge, et m'a toute marquée.

(Repoussant Laffenias gui s'approche toujours.) \on ! Nofl ! — Devant Didier !...

LAFFEMAS, la saislssaut par la taille.

Mais on se dit adieu !

MARION, s' arrachant de ses bras.

V ous êtes donc un homme à ne pas croire en Dieu !

LAFFEMAS, Salufint.

Comme il vous plaira !

{Se rapprochant de son oreille.)

Mais, au point où vous en êtes, Me ménager serait plus prudent.

MARION, brisée, d'une voix éteinte.

Allons, faites !

{Laffemas la saisit dans ses bras et l'embrasse. Au bruit

du baiser, Didier se réveille, se retourne, prend la lanterne sourde à terre, la dirige sur les visages de Marion et de Laffemas, et tous trois restent quelques instants immobiles et comme pétrifiés. Enfin, Didier éclate d'un rire korrible.)

DIDIER

Ha ! c'est bien Marion de Lorme, que je croi !

MARION, s'' arrachant des bras de Laffemas. Anges du jugement, prenez pitié de moi ! [Elle vient tomber à genoux sur le devant du théâtre.)

DIDIER

La place est bien choisie, — et l'homme aussi, madame !

MARION, se relevant, égarée.

Didier ! Fuyez !...

{Didier la regarde ; elle recule.)

Didier! j'en jure sur mon ame, C'était pour vous sauver, vous arracher d'ici,

{Montrant Laffemas.) Pour fléchir ce bourreau ! pour vous sauver !...

DIDIER

Merci !

Donc, je suis bien ingrat ! — Comment ! je vous tourmente. Tandis que c'est pour moi, chaste et fidèle amante, Qu'à ce juge, qui vient torturer et tuer, Vous avez la bonté de vous prostituer ! Pardon, je suis de trop. Je gêne, j'importune... Madame et le bourreau sont en bonne fortune.

[Montrant la lampe.) Eteindrai-je ceci? — Dites-moi seulement Si c'est la fin, madame, ou le commencement.

Tandis que Marion se tord les bras et gémit^ Didier insiste. S'adressant à Lafïemas et lui montrant Saverny endormi, il fait observer que tous trois ont eu place dans le cœur de la belle : «Moi, — vous, — lui. » C'était du plus mauvais goût, et la version de 1831 est singulièrement préférable, avec le pathétique couronnement du pardon.

Les polémiques de presse furent moins violentes autour de Marion de Lorine qu'elles ne l'avaient été lors de l'apparition d'Hernani. Pourtant l'opposition classique ne désarmait point, h^ Moniteur Universel, du 13 août 1831, demandait des coupures, trouvait le spectacle imposant, riche, varié, les décors admirables, l'interprétation très satisfaisante, bref, l'ouvrage curieux dans son ensemble; il reconnaissait que le style, « tour à tour élevé, hardi, étrange, inconcevable, participe moins de cette affectation du bizarre, de cette originalité qui touche au ridicule, que celui à'Hernani, dont il reproduit souvent aussi les beautés. » Mais le critique du Moniteur ne saurait accepter ni le sujet ni la thèse de Marion de Lornie, qui lui paraissent monstrueux et insensés. A son estime, — et il proclame qu'on doit la vérité à un homme de talent, — jamais Victor Hugo n'avait rien imaginé de plus faible. « A quoi bon, dit-il, choisir un personnage héroïque pour le dénaturer, mettre Marion en scène sans la rattacher à aucun des événements où elle a figuré, faire de la femme la plus gaie, la plus légère dans sa jeunesse — et on la présente jeune — une mauvaise héroïne de roman, pleurant sans cesse, se roulant parterre, jouant l'innocence et la vertu ? Quel intérêt peut inspirer ce Didier inflexible sur l'honneur, et qui veut, à toute force, épouser une femme qu'il connaît à peine, dont il ignore la famille; injuste, cruel, grossier envers ceHe qui lui a donné tant de preuves d'attachement, etqui, par unrestede pudeur encore, ne veut pas le prendre pour mari ? » — Plus rigoureuse est la Quotidienjie, à la même date du 15 août. Elle fait grief à Victor Hugo d'avoir porté sur les planches un caractère que presque tous les

auteurs modernes ont abordé, et dans la peinture duquel tous ont échoué : celui de la courtisane amoureuse. Le journal ultra ne manque pas d'observer que « les difficultés immenses du sujet, tenant aune question de moralité publique, devaient être bien aplanies par la direction licencieuse imprimée au théâtre depuis un an. » C'est une occasion de dauber sur la Révolution de Juillet, sur les vices et les périls concomitants de la liberté politique et de la liberté théâtrale. Devant ce qu'on voit et ce qu'on entend^ le rédacteur de la Quotidienne plaint les regards honnêtes, les oreilles chastes, se voile la face et s'écrie : « Quand le respect de la pudeur n'est plus qu'un anachronisme, Marion de Lorme est un à propos. » Le sujet de la pièce choque le critique^, non moins que la façon dont il est traité : « Louis XIII, Richelieu, les édits contre le duel, les sanglantes exécutions de la Grève, l'agonie de la féodalité, l'impuissance du roi et la toute-puissance du pouvoir royal, voilà les idées accessoires qui se pressent dans le drame, et l'on sent bien l'intention de l'auteur de grouper le siècle de Louis XIII autour des amours de Marion. Par une malheureuse habitude de son école, M. Victor Hugo, à force de vouloir donner aux siècles qu'il peint ce qu'on appelle la couleur locale, imite un peu ces femmes qui abusent du fard au lieu d'en user; il n'enlumine pas une époque, il la barbouille. » Pourtant la Quotidienne, rompant par miracle avec son intransigeance coutumière, reconnaît et admire la poésie, la grandeur peu commune du tableau sur lequel descend le rideau du dernier acte : « Cette vaste alcôve portative, tapissée de rouge, dans laquelle Richelieu, invisible et présent, parcourait la France sur les

épaules de cinquante gardes, traverse lentement le théâtre pour aller assister au supplice. Une femme se précipite à la rencontre, la chambre fatale continue à marcher. Elle s'agenouille, la chambre marche encore. Elle saisit les draperies et s'y attache, la chambre marche toujours. Elle est renversée, la chambre, sans arrêter son cours ni le hâter, passe sur son corps, et toujours elle marche impassible comme celui qu'ellerenferme, et son pas régulier et ferme semble être celui de la destinée. C'est là une belle image du génie de Richelieu. » Tout en convenant que la pièce a complètement réussi, la Quotidienne déplore et censure le procédé littéraire du poète : « 11 est impossible, dit- elle, de parler du style. M. Hugo a fait, comme on sait, alliance offensive et défensive avec le barbarisme et le solécisme, ces usurpateurs que notre siècle a mis sur le trône, sous le nom de néologisme. Les oreilles tintent au seul souvenir de l'harmonie de ses vers, et je crois vraiment que c'était pour nous mettre en haleine qu'il nous a cité au second acte du Garnier et du Chapelain. On dit à cela que c'est un dialecte nouveau, à la bonne heure, mais alors on ne s'étonnera pas en m'entendant dire que le dialecte de M. Hugo n'a aucun rapport avec le dialecte français. »

A ces sévérités excessives la Galette de France mettait une sourdine. Aussi passionnée en politique que la Quotidienne, elle professait des opinions littéraires un peu moins fanatiques. Sans doute elle se lamente sur le jiialheur des temps, sur 1 inutilité de la critique, « emportée comme toutes choses dans le ruisseau de la révolution. » Mais elle constate très loyalement le succès de Marion de Lofine, les applaudissements et les

acclamations qui ont salué le nom de l'auteur, enfin, l'élégance et l'agréable vérité des détails scéniques. Sur le personnage même de l'héroïne, il y a quelques réserves dictées par de vertueuses préoccupations. La Gazette de France est une feuille austère. « Marion de Lorme, dit-elle, vécut riche et mourut pauvre. C'est la bonne morale des femmes de cette sorte : un palais, tant qu'elles sont belles ; un hôpital, quand elles ne le sont plus. Passons vite sur les relations que les propos contemporains l'ont accusée d'avoir entretenues avec le cardinal de Richelieu. S'il y a des choses qu'il ne faut pas dire, il y en a même qu'il ne faut pas croire. » Volontiers la Gazette proclamerait l'infaillibilité du cardinal-duc et garantirait l'intégrité de ses mœurs. Caution hasardeuse.

Le journal légitimiste, après avoir signalé la grandeur et l'intérêt de l'action principale, critique, non sans raison, le nombre et la longueur des développements, l'encombrement touffu des épisodes. Il admet que l'auteur a déployé beaucoup de talent; mais, à son gré, « il en aurait fallu moins, et de plus applicable aux émotions graduées et actives du théâtre. » Reste le reproche usuel de l'école classique contre la versification du romantisme, qui pourtant, dans Marion de Lorme, n'est point poussée à ses extrêmes conséquences. La coupe hachée du dialogue faisait scandale parmi les partisans de la vieille tirade. «Les acteurs de la Porte- Saint-Martin, écrit le rédacteur de la Gazette^ habitués à dire de la prose, et entrant tout à fait dans le système du rythme poétique que M. Hugo cherche à faire prévaloir au théâtre, ont eu peu de peine à débiter, comme le langage familier, une poésie qui, dans plus d'une occasion.

ressemble à s'y méprendre à de la prose,, puisque la rime et la césure y sont parfaitement insensibles. »

De tous les comptes-rendus le plus sympathique est celui de Jules Janin, dans les Débats du 13 août. Il l'a d'ailleurs reproduit et amplifié au tome IV, chapitre vu, de son Histoire de la Littérature dramatique. Très judicieusement il observe que Marion de Lorme, tour à tour ode, dithyrambe, comédie, tragédie, préface, bien plutôt que drame, est traversée par un fantôme qui est Louis XIII, et dominée par un homme que l'on ne voit pas, mais dont on sent la toute-puissance, le cardinal de Richelieu. La pièce est variée, alerte, pittoresque, pathétique, angoissante. Elle a du mouvement et aussi des digressions. « Au troisième acte, remarque Jules Janin, vous avez déjà une fille de joie, un duel, deux dissertations dramatiques, une mort, une résurrection, une évasion, une troupe de comédiens, une reconnaissance, un lieutenant criminel et une arrestation. Sans compter plus dejolis vers^ plus de fines reparties, plus de mots piquants, plus de poésie et plus d'esprit que vous ne pouvez vous imaginer. » Voici comment il analyse le Louis XIII dont Victor Hugo a voulu nous ofTrir la synthèse psychologique et la décevante image, silhouette de monarque effacé : (( Le poète s'est souvenu, au moment où l'intérêt commence, qu'il y avait à Paris un roi singulier qu'il fallait aller voir; un propre fils de Henri IV, brave de son épée sur le champ de bataille, mais timide et tremblant dans son palais; un pauvre roi absolu, fils de roi absolu, père surtout de roi absolu, qui n'eut jamais une volonté à lui, bonhomme entêté et dévot qui se méprise profondé-

ment;, et à qui ce mépris pèse comme un crime ; aussi timide en présence de sa maîtresse que de son ministre, aussi peu entreprenant près de l'une que de l'autre; chaste et faible d'esprit par la même raison, l'incapacité et la peur; en un mot, un véritable pantin dont le lil est remué par une main large et forte; sans nul doute, c'était pour un homme comme M. Hugo une bête curieuse à voir. )) Cette irrévérence de Jules Janin envers la monarchie devait surprendre maints lecteurs des Débats; mais ils avaient un surcroît d'indulgence pour le pétillant critique qui excellait à les amuser. Après avoir dit son fait au roi-fantôme, il se tourne vers le beau ténébreux, amant d'une courtisane en humeur de repentance : « A mon sens — déclare-t-il avec solennité — Didier, philosophe sceptique, à une époque toute de croyance; Didier, jeune homme mélancolique à une époque turbulente, active, belliqueuse, passionnée en dehors; Didier, isolé, sans nom, sans famille, homme du peuple à qui le cardinal-duc fait trancher la tète, honneur de gentilhomme, et dont il s'occupe comme il s'occuperait d'un comte féodal ; Didier, et sa vaporeuse passion, me paraissent un contre-sens dans ce drame historique. Un pareil homme, exalté comme Hernani, bâtard comme Antony, amoureux de l'idéal comme Hamlet, me paraît plutôt un homme du nord qu'un homme du midi; c'est plutôt une passion allemande qu'une passion française; c'est un homme qui convient bien mieux à une grande dame, à une jeune fille innocente, qu'il ne va à une courtisane, de la vie, des mœurs et du caractère de Marion. » Quant au drame même, Jules Janin proclame qu'il y a de tout dans ces cinq actes : rire, larme, pitié, ter-

reur. On demeure déconcerté, stupéfait, devant une conception aussi hardie. Victor Hugo est un Dieu: l'univers lui appartient. Il a le don des pleurs, le don des langues,, toutes les immunités du génie, le prestigieux auteur des Orientales et des Feuilles cVautomiie\ Il est actif, volontaire, amoureux, ambitieux, bien portant, jeune, fier, orgueilleux, insolent. Bref, le critique des Débats lui décerne la couronne du triomphe, en rendant hommage à une gloire encore bruyamment discutée : « Il heurtait la foule et la charmait. Sur le passage de son drame il soulevait tour à tour ou tout à la fois cent mille clameurs et cent mille louanges, des admirations, des blasphèmes, des sifflets et des tonnerres; des sifflets à tout briser, des adorateurs à tout écraser; — rien de médiocre n'a accompagné les diverses tentatives de ce poète heureux; on ne pouvait lui jurer une haine modérée: on ne pouvait pas l'aimer d'un tiède amour. Ah f le monstre! ah! le grand homme! Oh! le poète! ah! misérable! Il faut lui dresser des autels; il le faut traîner aux gémonies. » Jules Janin s'arrête, ébloui, devant le rayonnement d'un astre qui perçait la nue, dissipait les ténèbres épaisses et venait apporter aux générations nouvelles une lumière radieuse. Hugo iconoclaste imposait le respect à une foule dont la coutume était de célébrer d'autres rites et de fréquenter les autels du passé. En saluant le maître et le pontife du culte romantique, le disciple s'écrie : « Singulier privilège de cet homme qui. à force de mépriser son parterre, à force de violences faites au langage reçu, aux règles consacrées, aux convenances les moins disputées, à force de grotesque et de bizarre, arrive à des succès d'cnthou-

siasme à une époque où l'enthousiasme est mort; homme puissant qui s'est trompé de siècle, qui s'est fait poète dramatique quand il n'y avait plus ni poésie ni drame; hardi novateur qui, avant d'achever le hut qu'il se propose, a tout à faire : son théâtre, ses acteurs, son public et jusqu'à la critique appelée à le juger. »

L'interprétation fut-elle digne de l'œuvre? Ce point est fort controversé. Alexandre Dumas, qui avait pour son cher Victor une admiration sans un atome d'envie et qui disait, avec son habituelle hyperbole, qu'il eût acheté chaque acte de Marion de Lortne par une année de sa vie ; le glorieux auteur d'Henri III, qui, devant la poésie étincelante de Victor Hugo, lançait cette exclamation : (( Ah! si je faisais de pareils vers, sachant faire une pièce comme je sais la faire, » déclare que la troupe de la Porte-Saint-Martin servait mal la cause sacrée du romantisme. Bocage, merveilleux dans Antony^ était un Didier sans grand éclat ; Gobert, un médiocre Louis XIIL II n'y avait vraiment à louer que Chéri dans Saverny, et surtout madame Dorval en Marion. Elle y trouvait le même emploi de ses facultés géniales que mademoiselle Mars dans doiîa Sol. Victor Hugo, très bienveillant pour ses interprètes — au point d'écrire que Bocage, tout ensemble grave, lyrique, sévère et passionné, a réalisé l'idéal de l'auteur, et que Gobert a reproduit la réalité de l'histoire — prodigue à madame Dorval les plus chaleureux éloges. « Elle a développé, dit-il, dans le rôle de Marion, toutes les qualités qui l'ont placée au ran^ des grandes comédiennes de ce temps; elle a eu, dans les premiers actes, de la grâce charmante et de la grâce touchante. Au cinquième acte, elle est cons-

tamment pathétique, déchirante, sublime, et, ce qui estplus encore, naturelle. Au reste, les femmes la louent mieux que nous ne pourrions faire ; elles pleurent. » Les glorieux critiques de la nouvelle école sont à l'unisson de l'enthousiasme de Victor Hugo. Jules Janin exalte madame Dorval, « un de ces talents francs comme l'or non monnayé, dur comme l'acier non poli ; âme infatigable, larmes inépuisables, cœur déchiré, passions sans limites, terreurs sans bornes ; une femme qui allait toute seule à l'inspiration ; véhémente, active, intrépide; où le drame la poussait, elle se portait, à ses risques et périls, en pleine fièvre, en plein abîme ; elle touchait à toutes les limites sans jamais se sentir arrêtée, à tous les extrêmes sans jamais se briser ; curieux spectacle et lutte admirable de ce frêle petit corps haletant et chancelant sous le charme poétique, qui se chargeait d'accomplir les rêves intimes de ce géant Adamastor. Oui, la fée était aux prises avec l'athlète, et souvent c'était l'athlète vaincu, j'en atteste Victor Ilugo lui-même, qui demandait grâce à la fée. » Non moins dithyrambique est Théophile Gautier dans l'article de la Presse du l®*" juin 1849, qui se trouve reproduit d'abord au tome VI de V Histoire de l'Art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, et aussi parmi les notices annexées à l'Histoire du Romantisme. « Adèle d'Ilervey, s'écriet-il, Ketty Bell, Marion de Lorme, vous avez vécu pour nous d'une vie réelle ; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés, séparés de nous par un cordon de feu ; nous avons cru à votre amour, à vos larmes, à vos désespoirs. Ah ! comme nous avons été jaloux d'Antony, de Chatterton et de Didier !... Le talent de madame Dorval était tout

passionné, non qu'elle négligeât l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses sorties avec de la craie sur le plancher.... Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, (jue le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une douleur de convention. Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était essentiellement moderne. » Théophile Gautier la revoit au plus lointain du souvenir, à la première représentation de Marion de Lornie, avec ses longues toulîes de cheveux blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire par dame Rose. Elle rayonnait de joie et d'espérance.

En dépit du charme de madame Dorval, le succès ne fut point égal à celui à'HernanL Marion de Lorme ne tint l'affiche que du i 1 août au 25 septembre, en alternant avec d'autres pièces de la Porte-Saint-Martin. Et cette fortune douteuse restera attachée au drame le plus sentimental et le plus voluptueux qu'ait écrit Victor Hugo. Tandis qyi'Hernani depuis 1867 appartient aurépertoire delà Comédie-Française, Marion de Lorme n'y a fait qu'une apparition en 1873. Il est vrai que la distribution avait un lustre incomparable. Bressant jouait Louis XIII, Delaunay Saverny, Maubant Nangis, Got L'Angely, Febvre Laiïemas. Didier, c'était Mounet-Sully pétulant de jeunesse, et mademoiselle Marie Favart était une exquise Marion, après avoir été une admirable dona Sol.

La parodie ne pouvait épargner l'œuvre nouvelle de Victor Hugo. On représenta aux Variétés

la Gothon du passage Delorme, farce grossière ; au Vaudeville, le 17 août. Une Nuit de Mariori de Lorme, pièce en deux actes, par Brazier, Alboize et Dulac. L'invention en est médiocre. Un certain Desbarreaux, conseiller au Parlement, postule depuis dix ans l'amour de Marion. Elle ne veut pas rendre à Richelieu, mais brûle les papiers de son cher Cinq-Mars, avec qui elle avait contracté un mariage de conscience. Tout à coup Desbarreaux revient pâle, déDguré. Il annonce la mort de Marion. Quand le rideau se relève sur le second acte, on apprend qu'elle n'était qu'évanouie. Pour échapper aux policiers du premier ministre, elle gagnera la frontière dans la voiture de Brienne, capitaine de vaisseau. Cependant qu'on prépare ses funérailles, elle complète son testament par cette disposition : « Je ne donne rien au cardinal de Richelieu, afin qu'il le distribue fidèlement aux pauvres. » Elle ajoute : « Je lègue au jeune Corneille ma bibliothèque, à Ninon les lettres d'amour que ses amants m'ont écrites. » Enhn, elle s'évade dans la chaise de poste, tandis que sous la fenêtre s'éloigne son cercueil vide.

La plus importante et la moins mauvaise de ces parodies, c'est Marionnette^ en- cinq actes et en vers, par Duvert et Dupeuty, représentée au Vaudeville le 29 août 1831. Les principaux personnages sont : Marionnette, jolie femme, vivant de son bien ; Cuirverni, ag-ent de police, plein de légèreté; Idiot, imbécile sans le sou, bavard et grand marcheur; Lavemas, commissaire de police, sans aucune retenue avec le sexe; le souspréfet, vieux carliste; Jérémie, vieillard de la Jeune France, sentencieux, barbu et larmoyant; Rabatjoie, bouffon, spécialement attaché à l'admi-

nistration des inhumations et pompes funèbres. Le premier acte se passe à Pontoise^ où Cuirverni relance Marionnette :

A Pontoise venir me chercher des rivaux ! Mais Pontoise jamais n'a produit que des veaux : C'est le fruit du pays, et pour toute merveille Les champs et les jardins sont infectés d'oseille. Ah ! sur un pareil sol la vie est un fardeau : Que peut- on faire ici, sinon du fricandeau ?

Cuirverni s'éloig-ne. Arrive Idiot qui nous est ainsi dépeint :

Il pousse des soupirs à faire fuir les chats ; Il se met à genoux quand son ardeur l'emporte.

Marionnette le reçoit et lui dit en style romantique :

Seyez-vous.

IDIOT, naïvement.

Oui, quelquefois du nez.

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