‹ L'aube romantiqueChapitre 12 sur 144 · XI. — n Alexandre Soumet · texte numérisé non relu

XI. — n Alexandre Soumet

Paris, mercredi.

Toujours des pardons nouveaux pour mes ingratitudes nouvelles, mon cher Jules, Victor Hug'o vient de me montrer votre dernière lettre et je suis confus de l'extrême douceur avec laquelle vous vous plaignez de moi, dont vous avez tant à vous plaindre. Mon premier tort a été de retrancher un seul vers de votre élégie de Gloruina; mais il m'a fallu céder aux exigences de tous vos amis de Paris qui chérissent votre talent et que l'aigle de votre charmante Ecossaise avait un peu blessé. Ils ont eu l'extrême sévérité de prendre une feuille devers pour une torche, c'était le seul défaut de votre élégie et avec ce léger changement, elle a obtenu un prodigieux succès. Je ne veux pas vous dire ce

que nous pensons de votre Eloge de M. Poitevin, mais relisez le journal que vous m'avez envoyé. Nous voulions tous que le feuilleton qui interprète votre nouvelle élégie, supérieure à celle de Glorvina, eût passé par le dernier n'' du Conservateur Littéraire. Le Conservateur Littéraire avait son dernier n» pris. Nous la ferons insérer dans les Annales. Nous voulons que votre femme, que M™« de Resség-uier, l'y rencontre.

Adieu, mon cher ami, ma vie n'est point heureuse, j'ai des maux de nerfs qui m'empêchent d'écrire quatre lignes de suite.

Je demeure vis-à-vis la grille du Luxembourg-, rue d'Enfer, n'' 27 (56). Je vois de ma fenêtre jouer de beaux enfants qui me rappellent les vôtres et de beaux cygnes qui ressemblent à vos enfants. Je n'ose me livrer à l'espoir de vous revoir à Paris avant la fin de l'année; s'il en est ainsi, ce sera mon premier bonheur. Adieu, adieu.

A. s[0UMEt].

XH. — D' Alexandre Soumet à il/"" de Rességuier.

Madame, Le sauvage de la rue d'Enfer ressemble singulièrement au sauvage du cloître Saint-Etienne ; tous deux sont demeurés fidèles à leurs amis ;

mais tous deux ont besoin de l'indulgence qui pardonne et de la g-énérosité qui oublie. Une sorte de fatalité s'attache aux commissions que l'on me donne et cependant, j'ai demandé les volumes de Jules à toute la terre, j'en ai obtenu qu'ils seraient remis à M. le Premier Président lavant-veille de son départ de Paris ; mais la Justice elle-même a été trompée ; je me suis présenté au bureau des Annales, je me suis plaint tout dernièrement à M. Abel Hugo (67) de l'inexorabilité de ses associés, je l'ai menacé du courroux de toute une Académie et la Muse est devenue Euménide ; enfin les trois volumes seront envoyés.

J'envoie aujourd'hui à Jules mon sentiment sur ses jolies stances. C'est un peu tard; mais je le traite déjà en immortel et, entre poètes, nous jouissons du temps sans mesure. Si j'avais moins de confiance dans l'amitié de Jules, je croirais qu'il veut se moquer de moi ; son talent n'a pas besoin de conseils et ne réclame que l'admiration. Jules doit croire en lui beaucoup plus qu'il ne fait. Tous les vers qu'il nous a envoyés sont délicieux et c'est le jugement qu'en a porté tout notre comité poétique.

L'autre jour sous la présidence de l'auteur de Léonidas (58), Victor Hugo nous a lu une ode ravissante qu'il avait eu la bonté de m'adresser; en voici une strophe :

L AUBE ROMANTÏC^UE 7I

Oue n'es -tu né sur les rivages

Des champs heureux de Cosroës,

Né sous un ciel sans nuages

Parmi les berceaux d'aloèsl

Là, sourd aux maux que tu déplores,

Le poète voit ses aurores

Se le^'er sans trouble et sans pleurs,

Et la colombe, chère aux sages.

Porte aux vierges les doux messages

Où l'Amour parle avec des fleurs (59) !

Si j'avais à moi une pareille messagère, madame, la colombe d'Anacréon, c'est elle que je cliarg-erais de vous rapporter les vers de votre mari et elle croirait n'avoir pas changé de destination.

Jules est trop heureux d'avoir pour copier ses vers une écriture comme la vôtre ; on dirait d'une Muse qui écrit sous la dictée et si jamais le rossignol s'avise de faire noter un chant, je suis bien sûr que c'est votre main qu'il empruntera.

Agréez, madame, l'expression de mes tendres et respectueux hommages et embrassez pour nous vos superbes enfants.

SOUMET

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