‹ L'aube romantiqueChapitre 127 sur 144 · r-i'.;- r.n'.î',MMUK · texte numérisé non relu

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à posséder cette liberté d'esprit qui rend supportable la lecture d'une lettre de trois pages environ.

Hélas! Le mois d'août, le début de septembre m'ont rendu si triste et si désespéré que ce n'était g-uère le temps à choisir pour causer avec toi; aujourd'hui encore, je suis plus que jamais sous cette puissance cruelle et désespérante et si je prends néanmoins le parti de t'écrire contre mon projet, c'est dans l'espoir d'échapper à moi-même.

J'accepte cette excuse comme bonne et valable, ne redoute pas surtout dorénavant, une autre entrée en considération aussi ridicule, pardonne-la au désir de me justifier et la chose contée, poursuivons sur un ton moins lugubre.

Je commencerai par te dire que ta dernière lettre m'a instruit d'un méfait dont je ne suis aucunement coupable ; dès sa réception, souffrant trop ce jour-là et mon fidèle Acate étant parti de bonne heure pour aller passer lajournée chez sa mère — ce qu'il fait une fois par semaine, le dimanche ou un autre jour, — je ne voulus par attendre au lendemain, à faire remettre à ton fils, sa lettre; je la remis à un domestique de l'hôtel, je ne le vis que quelques heures après et je lui adressai la question naturelle : Avez-vous remis ma lettre? — Oui, monsieur, au portier, le monsieur étant sorti. — Mensonge, archi-mensonge, puisque tu m'annonces

le contraire. Certes» ayant, avec moi, en l'excellent et parfait Acate, un messager aussi zélé qu'intelligent, j'aurais regardé comme un tort de me servir de la petite poste; je te prie d'en être persuadé et néanmoins, je te prie, d'être clément envers moi.

Une des causes de mes contrariétés du mois dernier, et ce n'était pas à mon avis la plus médiocre, a été mon impossibilité, double aussi, de ne pouvoir aller aux eaux de Wiesbaden (286), où m'entraînait un violent désir d'aller tenter si le guérisseur d'écrouelles pourrait également faire disparaître les rhumatismes goutteux et nerveux ; assurément si la foi opère des miracles, la mienne en ce royal docteur est entière et n'exclut pas l'espoir du succès.

Mon Dieu, cher Jules, que le séjour de Wiesbaden a bouleversé nombre de cervelles ! Quel bien immense il a produit ! Paris s'en est ému de fond en comble et il m'est revenu de bonnes sources que, dans les mauvais faubourgs, il en est résulté des conversions immenses.

Nous sommes, à cette heure, dans l'attente de ce qui se passera au retour du Président. Un cafetier engagé dans l'association du Dix-Décembre a dit à Emile qu'on allait l'enlever de l'Elysée, ce même jour, pour le conduireimpérialement aux Tuileries. Ce qu'il y a devrai, c'est que les troupes sont con-

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sig-nées et que, dans ce seul moment, la liberté de course leur sera rendue.

Je te donne cette nouvelle, sans en croire un mot ; le Président est, ce me semble, bien mal entouré, ou bien mal compris par son parti. Il est, lui, sag-e et les autres sont insensés ; je crois qu'ils le compromettent.

La mort du duc Louis-Philippe d'Orléans n'a fait aucun bruit ; tout ce qui en est résulté a été une recrudescence de haine, non plus envers lui, mais envers sa mémoire, parmi le bas peuple; partout on chargeait d'injures et même de boue ses portraits peints ou g-ravés que les marchands étalaient par avidité. Non, mon ami, il n'y a pas en France un parti Orléaniste.

Il y a, par malheur, des g-ens riches et puissants dévoués à cette famille ; mais, à part les boutiquiers qui la servaient et les g^ens employés par ceux-ci ou par elle, on ne compterait point à Paris cinq cents Orléanistes en boutique ou bien ouvriers. Trois seules couleurs fortement tranchées se dessinent sur la masse : la blanche, royaliste; la verte, impérialiste ; la roug'e, celle des assassins de nos pères.

La mode de l'actualité, car en France la mode touche à tout, serait pour le roi légitime; il est si incontestablement beau physiquement que les femmes en raffolent et que quatre-ving't-quinze sur cent voudraient le voir.

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Oh! que nous arriverait-il si lui aussi tentait une entrée dans sa patrie, sans guerres, sans armes; mais seul, à cheval, avec des amis, puis la nation qui se joindrait au premier noyau? Que de rêves je forme à son sujet ! Il est certain que tous ceux qui l'ont approché à Wiesbaden en sont revenus sous le charme invinsibîe de sa personne ; je parle des indifférents et mieux, de ses ennemis; aussi ces derniers, maintenant, se taisent. Je ne puis croire que son aspect ne fût entraînant ; c'est une si grande puissance sur les hommes que la triple réunion des charmes du corps, des beautés de l'âme et du droit de naissance. Voilà que je me sens prêt à pleurer ! Je sang-lottais en plein, voilà quelques jours, lorsque, sur l'escalier de ma demeure, je lisais à haute voix, à trente auditeurs au moins, qui me l'avaient demandé, le compte rendu, "pdiV l'Opinion publique, de la réception faite à Wiesbaden, aux ouvriers de Paris, par notre maître à tous.

Mon Dieu! faites que je vive assez pour pouvoir crier à pleine g-orge : Vive le Roi. Espérons ! Espérons ! Espérons ! Pour moi, mon espérance est une certitude et j'expirerai en espérant.

A propos de mort et attendu que je suis ton doyen d'âge à l'Académie (287), je te prie, au nom de ce qu'il y a déplus sacré, situ me survis, ce que j'espère aussi, de te charger, non de mon éloge académique, mais de mon humble oraison funèbre.

Tu vois, cher Jules, que je me flatte que tu surmonteras triomphalement les maux plus cruels que dangereux qui t'ont amené aux eaux. Ta santé m'a toujours paru excellente ; tu n'as que des incommodités passagères que tu vaincras, tout m'en répond; je voudrais bien que notre cher et malheureux D. . . ne fût pas plus malade que toi ; il a de plus, ce que certes tu n'as pas pour ton bonheur et pour celui de ceux qui t'aiment, une conviction épouvantable de la profondeur et de la réalité de ses souffrances incontestables. S'il pouvait l'écarter, il seraitmoinsen péril. Que je le plains, que je l'aime, qu'il est dig-ne d'être plaint et aimé!

Ces paroles à propos de P... me rappellent naturellement au souvenir d'un autre ami qui nous est bien cher, du pauvre Alexandre, que je pleure souvent et dont la mémoire ne me quitte pas. De lui encore à sa fille, le saut est court et surtout je ne voudrais pas en venir à elle. Que pourrai-je t'en dire que tu ne saches déjà? Tu connais sa façon d'être du vivant de son père infortuné. Ses jalousies d'auteur envers lui...

Tu serais bien aimable si tu m'apprenais les projets de séjour à Sauveterre, à Toulouse, à Paris peut-être ; car il faut que je t'écrive encore avant peu, afin de te charg'er d'une commission littéraire pour nos Jeux Floraux, c'est la remise d'une Epître à Delille (2SS), où jadis un mot de toi et plus

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tard, d'une Epître à Soumet, où tu seras bien plus maltraité encore, du moins en longueur.

Adieu, adieu, bien cher, très cher ami, je t'embrasse et suis pour la vie ton ami dévoué.

CLXXXVIl. — De Lamothe-Langon.

Paris, ce samedi 26 octobre 1850.

J'attendais, mon cher Jules, la lettre que tu m'annonçais, d'abord pour y répondre et secundo afin de t'annoncer le départ du volume de Job, troqué contre celui de tes œuvres dont, par un oubli qui me peine, tu ne me parles pas. La lettre ne venant pas et ne sachant quand elle viendra, je me détermine à t'expédier directement le susdit volume. Tu reconnaîtras en ceci l'auteur toujours amoureux de critiques éclairées, dit-il, et en réalité, n'espérant que des élog-es, auxquels ne fait jamais faute l'amitié indulgente.

Voilà le cœur humain et ses faiblesses ordinaires; je gage que tu me traiteras en homme de lettres ; en conséquence, tu loueras mon discours préliminaire, certain de me charmer.

Eh bien! mon ami, tu te tromperas pleinement! Accoutumé dès mon enfance par mes intimes les plus aimés, par mes parents les plus proches, à ne

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pas être critiqué, par peur d'être quelquefois oblig^é de m'encenser, ce qui leur a toujours été insurmontable ; ma mère, mes oncles et tantes, les cousins et cousines yermains y compris, ma femme, mon fils, ma fille, Paulin de Bégué, Marins de Voisins, Paulin de Panis et tutti quanti, avaient pris et ont g-ardé l'habitude de ne jamais me lire ; aussi consciencieusement ne pouvaient-ils me dire, ni en bien, ni en mal, un mot relatif à mes œuvres; donc, de ce côté, silence complet, c'est-à-dire, désapprobation absolue. Je n'ai donc eu à faire qu'aux étrang-ers» Là, attendu que, de ma vie, je n'ai mis le pied dans un bureau de journal, ni n'ai parlé en aucun lieu du monde à des gazetiers, de qui les visages me sont même inconnus; qu'en outre Dieu est témoin que jamais, non plus, je n'ai écrit, de mes mains blanches, j'ose le dire, ni dicté, ni fait écrire par des amis, des articles à ma congratulation, ainsi que j'en ai tant barbouillé pour Soumet, Guiraud, Marchangy, Millevoye, Jouy et nombre d'autres, et sur leur propre bureau, par peur, disaient-ils franchement, de mon peu d'habitude de la chose, que je ne les louasse qu'au tiers ou au quart de leur valeur. Marchangy, par exemple, n'étant jamais content d'autrui en ce qui le concernait, avait la coutume prudente de refaire en entier mon article sans en conserver une syllabe et lorsqu'il s'était élevé plus haut que le septième ciel, il me

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remerciait, en présence d'étrangers, du jugement consciencieux — c'était son expression sacrée et coutumière — que mon équité, quoique sévère, avait porté sur son œuvre dernière.

Certes, j'en ai connu de bien forts, soit dit entre nous, mais lui enlevait la paille! Mes Mémoires seront curieux à son sujet.

Or donc, ton ami — celui qui t'écrit — ayant été très peu loué, mais seulement n'ayant eu à faire qu'à des journalistes irrités de ne recevoir ni ses prières très humbles, ni ses présents, ni les sollicitations de la coterie, car elle m'a toujours manqué, attendu que je n'ai mis les pieds en aucun salon depuis 1825, pas même dans le tien, a été sans cesse accoutumé aux critiques qu'il a fini — et ceci est réel encore — par aimer passionnément. Ne les lui épargne pas, mon excellent Jules, s'il a péché contre la lang-ue, sois impitoyable, flagelle rig-oureusement les fautes de goût, de science, d'histoire, de mœurs, sans craindre de le courroucer; pour sa part, plus tu seras sévère, mieux tu lui paraîtras juge intègre et parfait ami.

Tu sauras, et ceci a son inexplicable surprise, que e dit discours préliminaire n'a reçu dans près de quarante à cinquante journaux que des flagorneries à perte de vue; ce qui, vu la rareté du fait — la première et dernière fois sans doute — l'a si fort épouvanté que, le jugeant rempli de sottises et d'à-

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neries, ]e me suis senti saisi du désir de le relire, afin de mieux l'apprécier; mais comme, selon un autre de mes usag^es solennels, je n'ai pas lu, depuis leur mise au jour, mes œuvres — aussi la plupart sont-elles sorties en entier de ma mémoire, — je n'ai pas cru devoir déroger à ma règle. Je t'en laisse donc le soin, te prévenant de ce concert d'élog-es, qui, presque tous venus d'ignorants, tels sont à mes yeux, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de nos gazetiers modernes, me fait craindre beaucoup d'être descendu à leur niveau en républicanisme, socialisme, démocratisme, hugotisme, ce qui et mes yeux est la même chose. Pardon! Si ton amitié t'aveugle à l'encontre de ce dernier; je n'ai, quant à moi, pu jamais séparer, comme je l'ai dit en vers, la conduite d'un auteur, de mon appréciation de ses ouvrages. Il en résulte que Hugo, ennemi de mon Dieu, saltimbanque sonore... oh! Jules, jusques où l'orgueil vous fait-il tomber ! Si follement on n'eût pas mis par mode, sur le pinacle, un auteur de huitième ordre, incapable défaire non un plan achevé, mais même de nouer une intrigue, on ne l'aurait poussé à se perdre de lui-même.

Examine seulement Notre-Dame de Paris ; il v a une exposition qui, dans la première édition — la se:ile que je connaisse, — finit aux quelques vingt premières pages et est un dénouement qui saisit le

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précédent ; mais de nœud, d'action intermédiaire, cherchez-les, Jules, il n'y en a pas vestige. Voilà que, pour expliquer un nom, je me fais journaliste!... fi de l'entraînement.

Je te désire meilleure santé que la mienne; je continue à garder le lit, à hurler et à soufFrir. Que la très Sainte-Vierg-e et notre digne bienheureuse Germaine de Pibrac (289) me soient en aide !... A propos, sais-tu où en est la canonisation de cette dernière? Est-elle avancée ou terminée? Ta femme ang-élique doit en savoir quelque chose.

Depuis le 3 courant, je suis sans nouvelles de Paulin; je lui écrirai demain, bien que je lui aie écrit il y a dix jours. Je tremble toujours que ses maux n'augmentent; au nom du ciel, ne lui parle même pas en plaisantant de ce que je t'ai conté. A la pag-e première, il me ferait des reproches sans fin et je donnerais de mon sang plutôt que de l'irriter une minute et surtout pour si peu de chose.

Les journaux d'avant-hier ont dû te faire part de ^a victoire royale remportée par Jeanne et Compagnie en pleine Cour d'assises, contre le citoyen Procureur du roi, de la république, impérial, comment le qualifierai-je, touchant les lignes monarchiques et les légendes idem, qui avaient tant irrité le Parquet, très accoutumé à condamner en sens inverse. Ah ! c'est bien là qu'on crie : Vive le Roi ! Vive la Ligue ! L'acquittement du jury a fait battre

des mains en plein Palais. Les accusés, avec raison innocentés par le jury, avec plus de raison encore sont sortis environnés d'une manière d'ovation dans plusieurs faubourg-s et à nombre de barrières ; ce fait, qui prouve si bien la pensée du pays, a occasionné avant hier-soir des fêtes et des libations henriquinquistes. Ah! que ce peuple a mauvais ' oût !

Il préfère le vieux au moderne; décidément le prog-rès est un recul .

Adieu, mon cher ami, tout à toi, de cœur et d'âme et cela, sincèrement et chaudement.

DE LAMOTIIE-LANGON.

CLXXXVIII. — De J/°^« Pauline Dachambge.

Paris, le 2 septembre I80I.

Depuis bien longtemps, j'éprouve le besoin impérieux de vous écrire, cher, toujours cher monsieur de Rességuier, et je n'osais pas ! Je me disais : s'il allait, ne se souvenant plus de moi, ne pas me répondre,... ce serait aller au devant d'un chagrin; car moi, je lui ai conservé une sincère amitié.

Pourquoi ne puis je aujourd'hui résister à ce désir affectueux? Je l'ig-nore, mais j'y cède et je viens vous demander (si je ne suis pas tout à fait

oubliée), je viens flemander à vos souvenirs quelques mots amis qui me donnent de vos nouvelles et de celles des amis qui sont près de vous.

Je vous parlerai peu de moi; ma santé m'est aussi hostile que la vie; j'ai perdu ma sœur!. ..je ne fais que pleurer; plus de romances, partant, plus de ces larmes poétiques qui faisaient du bien et tant de mal après.

Je ne vois pas une âme et d'ailleurs aujourd'hui, peut-on connaître quelqu'un? La terre n'est-elle pas un tohu-bohu inexplicable? Je sais pourtant que votre Albert (290) est député ; quand je lis dans mon journal qu'il a parlé à la Chambre, du fond de ma solitude, je suis tenté de m'écrier, comme cette femme de J.-J. Rousseau — tais-toi, ils ne te comprennent pas. — Un cousin à moi, M. D..., après nous avoir complètement ruinés par sa mauvaise gestion sur notre habitation de la Martinique et y avoir, à nos dépens, fait sa fortune personnelle, vient de mourir dans votre ville de Toulouse, laissant tout son bien à ses enfants naturels, six petits mulâtres, de trois mères différentes. Non seulement il nous a ruinés, mais nous verrons le nom de D..., si honorable et si honoré dans le passé, porté par six mulâtres. Voilà le progrès des lumières, de la civilisation et des mœurs.

Si M™® de Rességuier se rappelait mon nom, ah! demandez-lui une prière pour moi, que Dieu

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m'accorde la résignation, elle est si bonne, si sainte, elle sera exaucée.

Adieu, si vous ne me répondez pas, vous me ferez bien de la peine.

PAULINE DUGHAMBGE.

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