CLXXXIX. — De Lamotlie-Langon
Paris, ce samedi IS décembre 4852.
Je ne te reverrai donc plus, mon cher Jules, moi, que la fortune inflexible attache impitoyablement dans le cercle de l'enfer parisien. Tu as donc dit adieu, sans retour, à cette ville dont tu étais l'une des gloires et l'un des plus gracieux ornements? Ilélas! Je ne peux, quel chagrin que j'éprouve de ne pouvoir plus l'embrasser une dernière fois, joue à joue, dire que tu as tort. Je mentirais à ma conscience, opposée à mon intérêt. Oui, la province est préférable en nos jours si incertains et si changeants, où la vie spécnlative, où la faim et la soit des places, pousse à tant d'apostasies, ou à des intrigues si misérables! Cependant, il faut le proclamer hautement, le règne sale et rampant de l'usurpateur Egalité — dit d'Orléans — n'a pas vu de nombreuses défections dans l'ordre de la noblesse française. On compte facilement les familles nées qui ployèrent sous le joug humiliant de
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ce jacobin habillé en prince et qui lui sacrifièrent l'honneur de leur nom et la fidélité de leurs ancêtres. Assurément Napoléon avait réuni autour de son trône brillant et militaire une foule autrement considérable de nos pairs. On pouvait le servir celui-là, sans trahir son passé; car il n'avait pas chassé nos monarques. Mais, après lui, tout a chang-é de face, la lég-itimité a reparu peu à peu; ceux qui avaient été emportés par le flot impérial, dég-agés de leur serment prêté, par la mort du grand homme, soit par celle de son fils, se ralHèrent à la race aug-uste servie par leurs pères et firent ce pas avec indépendance et bonheur... Je ne poursuis pas ma phrase, ton cœur, poétique ami, la complétera facilement.
Que fais-tu, maintenant, lorsque tu peux échapper au tourbillon de tes affaires privées? Cultives-tu encore le laurier accoutumé à s'arrondir sur ta tête ? Prosaïquement, te dirai-je ici, fais-tu encore et toujours des vers? Ce travail t'a rapporté tant de vrais succès que tu serais ingrat de l'abandonner et injuste envers le public qui te lisait avec tant de plaisir; je serais curieux de le savoir?
Quant à moi qui depuis long-temps n'avais ouvert ma bouche pour ycadencer quelques lignes rimées, je me suis surpris hier, avec un profond ébahissement, à écrire à Mariette, en cette langue que nous, classiques, appelions jadis celle des Dieux, et à
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laquelle je ne sais quel nom et quelle qualification on donne aujourd'hui.
A propos de poésie, cela me ramène aux poètes ; à notre tant cher et tant regretté Soumet, aujourd'hui couché sous une pierre muette ; quoi ! parmi la foule d'amis qui l'environnaient à Paris, parmi ceux qui sont encore dans cette ville, sa fille elle-même, ont cessé de le rappeler au public.
Je n'imprime plus, aussi ne puis-je rien pour sa mémoire actuellement ; mais sois assuré que mes Mémoires, ou, pour mieux dire, ceux de mon temps lui consacreront de nombreuses pag-es. Je crois que^ de tous mes contemporains, je serai le seul dont le nom et les faits et g-estes seront passés sous silence; mais M"*^ de Genlis, Chateaubriand, Alexandre Dumas et tutti quanti m'ont donné une si bonne leçon que je n'aurais garde de me détruire moi-même. En quel mépris, en quel abaissement, les Mémoires de ces deux derniers Moi majuscules les ont-ils fait descendre?
Le premier des deux a consommé par cette œuvre stupide dans sa conception tout le mal que son orgueil incroyable avait fait auparavant à cette royauté qu'il disait tant aimer. L'indigne Chateaubriand, je répète l'épithète qui lui convient, n'at-il pas essayé, dans cette œuvre misérable, de pure vanité, de flétrir au profit de son ridicule amourpropre, la candeur de l'auguste sœur de notre roi?
Si tu l'as oiiliiié, relis les lig'nes sans pareilles par lesquelles il déroule les conversations politiques et g^alantes de son séjour à Prag-ue. après que S. M. Charles X se fut réfug^ié, avec sa famille, dans le château impérial de cette résidence.
Relis-les dans la Presse, où elles furent insérées textuellement. Il serait possible que la famille de cet homme à bonnes fortunes surannées, qui en rougirait comme moi, les eût fait rayer de l'édition en volume.
Ses Mémoires nous montrent ensemble chez lui un esprit faux, un besoin furieux de tout immoler à soi-même, une tension incessante à produire, à chaque membre de phrase, un pénible effort.
Si je traite ici avec tant de sévérité un homme dont j'admirai les œuvres tant qu'il ne voulut pas être un homme public, juge de ce que je dois penser de ce misérable Victor Hugo perdu ég'alement chaque jour un peu plus, par la rage qui saisit presque tous les littérateurs de notre époque de se poser en gens d'Etat. Que ne restent-ils gens de lettres? Ils en auraient une réputation plus belle, plus pure, et de plus vrais avantages. Ce plat g-redin — le vicomte Hug-o, pair de France, par la grâce d'Egalité IP du nom — que de rôles nous l'avons vu jouer! D'abord, enfant sublime, il fut royaliste exalté ; il acheva, dans son intérêt, un peu plus tard, de bâtir solidement l'édifice delà camaraderie, élevé
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par Charles Nodier sur les fondements inachevés de Voltaire. Dès lors, chaque mois il eut une opinion nouvelle, cervelle vide, esprit étroit et d'une myopie et d'un cœur d'épongé; à la fin, il a mal compris, mal vu, incapable comme Lamartine d'enceindre un vaste horizon; car l'œil d'aigle manque à chacun ; il crut, en février i848, au triomphe de la canaille barbare ; preste donc, il renia son passé, se jeta à corps perdu parmi les misérables et le voilà aujourd'hui pataugeant avec les plus vils de la bauge, dans la boue, le sang et les excréments. Dans quel abime peut-il tomber encore? Ce coquin qui, dans sa proclamation, nous voue au supplice s'il rentre avec le pouvoir, dans quel abîme, dis-je, plus profond, plus noir, plus suspect pourra-l-il se précipiter plus tard?
Lorsque vous l'adoriez tous, bonnes gens, cœurs modestes, vous tous qui valiez mieux que lui, il ne m'a jamais trompé; j'ai vu toujours en lui le poète manqué, un quart de génie sans aucune invention, ayant besoin du hideux, du cruel pour faire de l'effet. Grâce à Dieu, il ne doit plus y avoir de venin dans son ventre ; il ne pourra désormais rien de passable et il ne sera dorénavant, pour ses prôneurs détrompés, qu'un rimeur bizarre, échoué sans retour sur les écueils de l'impuissance, de la féroce bassesse, du vice et de la lâcheté ; ami du vice, car, quelle infâme vie que sa vie privée !
Oh ! mon Jules, mon vieil ami, que les vrais royalistes sontplus solidement trempés, rien d'ambitieux ni de vain ne les détourne de la route du devoir ; ils y marchent sans préoccupation orgueilleuse et si la foule ne parle pas d'eux ou ne court pas après eux pour contempler leurs traits, le public réel les aime, les honore pendant leur vie, les pleure et les rend immortels quand ils ne sont plus. Tel est, tel sera ton sort, et tu le mérites, toi qui n'as pas fléchi les genoux devant aucune idole éphémère.
Oh! cher, que notre imag-ination est appelée à bon titre, la folle du logis ! Ma pensée au début de cette lettre était de te souhaiter une heureuse année et voilà que je suis arrivé assurément à un but tout autre. J'ai cédé aux caprices de mes souvenirs et de ton imagination qui t'a fait créer tant de chefs-d'œuvre et si je ne saisis pas ici l'à-propos d'un rappel de mémoire, à quel instant pourrai-je satisfaire au désir de le délier de mon cœur ?
Ce que je n'ai pas osé faire en pauvres rimes envers Marins, meilleur prosateur que poète, je me garderais bien de le tenter envers toi, poète par essence. Tu rirais trop de ma faiblesse et surtout de la folie qui me porterait à faillir après avoir tant grondé plus haut l'amour-propre de mes confrères. C'est donc, par bon sens, que sans fioritures quelconques, je te ferai platement, dans les
termes ordinaires employés par les paysans, mes compliments de bonne année. Je te la désire donc excellente et suivie de plusieurs autres. Mes vœux s'adressent à tous ceux qui te sont chers. J'ose même, sans être connu de madame la comtesse de Rességuier, dont je crois avoir l'honneur d'être un peu parent, par madame sa mère, ainsi que je suis aussi lié avec toi par les de Ribbes,nœuddesang-et d'une longue amitié, j'ose, dis-je, te prier de mettre à ses pieds — comme disaient nos pères — l'hommage de mon respect, les vœux sincères, que je forme pour son bonheur, le tien et celui de vos enfants.
Ce devoir rempli, à mon contentement extrême, je vois que le jour baisse, que le papier touche à sa fin, que ma main endolorie m'avertit de finir, écoutant d'ailleurs une voix secrète me disant tout bas que longue lettre ennuie et que plus on la fait courte, mieux on plaît à qui doit la lire, je me soumets; une autre fois, je t'en dirai davantage, puisse celle-ci te trouver en bonne santé. Cette certitude me rendrait heureux et me ferait, si tu mêla donnais, commencer le nouvel an sous de riants auspices.
Adieu, cher Jules, à toi toute ma tendresse et amitié reconnaissante, ton souvenir est toujours dans mon cœur, ton nom aimé très souvent sur mes lèvres.
Adieu, adieu, encore une fois tout à toi, je te chéris tendrement et je t'embrasse de même.