‹ L'aube romantiqueChapitre 63 sur 144 · XCIII. — D'Emile Deschamps · texte numérisé non relu

XCIII. — D'Emile Deschamps

C'est moi, cher Jules, qui vous remercie mille fois de votre réponse, vous avez été une de mes deux premières pensées au milieu de tout cela.

J'avais un pied sur les Pyrénées et un autre sur les Alpes et le cœurécartelé; cela tenait du colosse. Mes inquiétudes et mes peines étaient en efl'et colossales comme les événements etles courages. Je suis frappé dans tous mes amis; quanta moi, je n'étais rien avant, je ne serai rien après; je n'ai pas été un héros pendant et, pour être votre poète, j'aime encore mieux rester un de vos dix mille lecteurs, même quand vous ne faites pas quatre vers alexandrins que je relis trente-sept fois de suite pour en faire cent quarante-huit.

C'est encore, un coup, le peuple qui a été le héros, héros fort et généreux, lion terrible et doux; les renards vont profiter maintenant de tout ce qu'il a semé; c'est une affaire d'intrigue et d'ambition; on va faire la course aux places; les autres ont fait la course aux balles. Qu'importe ! La chose était nécessaire et la grande majorité de la France, non employée, sera gouvernée selon sa volonté, voilà le principal; je regarde tout ceci

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comme une révolution faite par et au profit des

idées et tout sera dit pour longtemps. Voilà

mon opinion sur l'ensemble de l'événement.

Maintenant, si nous entrons dans le détail des faits, je n'y vois que ruines et perturbations pour les trois quarts des g-ens que j'aime et surtout que j'aime le plus. Cependant, j'espère qu'après cette première bousculade on choisira beaucoup des mêmes hommes, parce qu'en effet il y a beaucoup d'hommes de choix dans l'ancienne administration. Le Conseil d'Etat paraît devoir être soumis à une révolution aussi. Vous avez vu que M. Benjamin Constant est nommé président du comité du contentieux, lequel a chang-é de nom; mais il s'agit, dit-on, d'un grand remue-ménage dans ce comité et dans la Cour des conflits. Quoique ce soit la chose du monde qui m'intéresse le plus, je n'ai pu rien savoir de positif; comme je crois à une sorte de tranquillité après les premiers moments d'effervescence, je vous voudrais mille fois à Paris, afin de vous voir prendre part au nouvel état de choses et puis aussi afin de vous voir tout simplement.

Est-ce que vous ne nous reviendrez pas avec l'aigle, l'ours et la gazelle? Que vous êtes gentil avec notre cher Soumet et que je voudrais être auprès de vous deux ! Si j'avais beaucoup d'argent, je ferais beaucoup de chemin. Dites à Soumet que nous avons vu ce matin Gabrielle qui est courageuse

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comme Peau d'Ane et spirituelle et douce comme une demoiselle et supérieure, comme elle-même. Tout le monde se porte bien chez lui. Aglaé vous embrasse ainsi que Nina. Elle a eu bien peur, surtout quand je n'étais pas là ; mais elle avait bien plus peur d'être oubliée auprès de vous ; votre charmante lettre nous rassure tout à fait.

Anna est à Arnouville depuis dix jours ; vous avez maintenant une grande lettre d'elle qui nous prouvera si vous êtes un ingrat. Votre souvenir, daté du 28, l'a ravie et votre petite fleur a été cueillie quand on ne trouvait chez les bouquetières que des cartouches. Dieu nous sauve des Mandrins à présent !

Quant à moi, j'ai fait des vers tous les jours. Les barricades et les coups de feu ne vous auront préservé de rien. Mon Macbeth en quatre mille vers est fini; mais il est loin d'être ce que je voudrais.

Adieu, cher ami, aimez-moi beaucoup et puis encore ; rien ne peut me faire plus de bonheur que vos lettres ; je me trompe, il y a quelque chose que je préfère beaucoup, venez le savoir. Vous ne me dites rien de Paul, d'Albert et de Charles, de madame Amélie, enfin de tout ce qui m'occupe ici; parlez aussi un peu de moi à ceux qui le permettront et permettez-moi de parler toujours de vous à tout le monde.

EMILE [dESCIIAMPS]*

J'ai reçu une lettre deGuiraud et lui ai répondu; il était fort question de vous ; elle était fort aimable.

De tout ceci la morale.

Ah ! c'est qu'un gouvernement

Qui n'a pas décidément

L'effusion générale,

S'en retourne par degrés

Au pays des émigrés.

Certes, je ne croyais pas si bien dire, il y a trois ans et j'ai une peur affreuse quand je pense à cette chanson qui a été vite mise en action. Mais aussi, ce n'est qu'une révolution politique et non une révolution sociale ! Voilà ce qui la rend innocente.

P. S. — Une chose me désolerait tout à fait : c'est si vous abandonniez Paris. N'est-ce pas que cela n'est pas? Dites-le-moi bien.

Paris, 17 août 1830.

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