V. — D'Alexandre Soumet
Paris, samedi.
Vous aurez peut-être appris, mon ami, la cause de mon voyage à Paris, elle était bien triste puisqu'elle m'a forcé de quitter Toulouse sans chercher à dire adieu à mes amis ; mais j'ai retrouvé ici votre souvenir; vous faites presque partie de notre cercle poétique, V E loge de C lémence Isaure (27) a révélé partout le troubadour et vous avez gardé pour vous plus d'une fleur de sa corbeille. J'ai entendu des vers ravissants d'un jeune homme, monsieur de Vigny, c'est une élégie, intitulée la Sam-
nambule (28) et inspirée par la Muse d'André Chénier; je la demanderai pour vous, afin que mes admirations soient aussi les vôtres. On a osé me dire beaucoup de mal de Lamartine et je l'ai défendu avec votre sufFrage autant qu'avec le mien. On l'appelle le poète des prosateurs et l'on ne se doute pas de l'éloge que renferme ce jug-ement. Le jeune Hugo (29) vous adresse mille expressions de sa reconnaissance ; je lui ai promis de vous les faire parvenir. Cet enfant a une tète bien remarquable, une véritable étude de Lavater. Je lui ai demandé à quoi il se destinait et si son intention était de suivre uniquement la carrière des lettres; il m'a répondu qu'il espérait devenir un jour pair de France et il le sera.
Avant de quitter Toulouse, mon ami, je laissai pour vous quelques brouillons de poésies: si vous voulez les demander vous-même à mon père, il vous les remettra et vous m'en direz votre pensée, mais ne les montrez à personne.
Etes-vous heureux, votre château magique s'élèvet-il toujours aussi rapidement? Comme a^ous y serez bien pour le bonheur de Nina et pour vos enfants et pour vous. Ne faites pas de voyage, n'allez pas aux rives lointaines, restez sous vos orangers et renfermez, comme florace, de longues espérances dans un cercle étroit. Horace offrait des sacrifices au génie du lieu; vous avez aussi votre
bon génie à adorer; adieu, embrassez pour moi vos beaux enfants et faites agréer mes plus respectueux hommages à M"^ de Rességuier.
SOUMET
Si VOUS pouviez de suite ou dans peu de jours m'envoyer une lettre de recommandation de M. de Villèle (3o) pour M. de Serre (3i), ministre de la Justice, vous me feriez plaisir ; je chercherai peutêtre à entrer au Conseil d'Etat (82) ou dans quelqu'administration; il faudrait que cette lettre fût pressante et à peu près écrite sous votre dictée; j'attends ce service de votre amitié. Si M. de Villèle préférait me recommander au Conseil des ministres ou au ministre de l'Intérieur ou auministre de la Maison du Roi, sa lettre me serait également utile.
Rue Saint-Honoré, n" 34 1, hôtel de la Grande- Rretagne. Guiraud (33) est de moitié dans tous mes souvenirs.
Monsieur et cher confrère, f
Vous m'avez le premier donné ce titre dont je suis fier, permettez-moi donc d'en user. Si vous voulez bien me considérer comme digne de le por-
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ter ce sera, entre tous les remerciements que je vous dois, un remerciement de plus à vous faire. Il y a déjà longtemps que j'aurais dû vous écrire, en reconnaissance du charmant cadeau que notre excellent Soumet m'a faiten votre nom. Votre discours, marqué au coin de cette imagination brillante empreinte sur toutes vos compositions, m'a fait connaître parfaitement le respectable M. Poitevin- Peitavi et c'est à vous que je dois d'avoir à estimer en même temps un homme vertueux et un bon ouvrage de plus. J'ai fait dire quelques mots de votre charmant discours (34) dans le dernier numéro du Conservateur Littéraire (35). Je compte en parler plus au long dans la livraison suivante. Votre prose élégante ne dérogera pas en entrant dans un recueil que vos jolis vers ont déjà enrichi. Vous êtes sans doute, en ce moment, occupé au concours. Permettez à un vieux combattant réformé de vous recommander des athlètes, en présence desquels il n'aurait sans doute pas vaincu. J'appellerai votre attention sur l'élégie de Sineta, d'un jeune poète dont Soumet vous a sans doute parlé, de notre ami Alfred de Vigny ; sur celle du Convoi de l' Emigré ^ par M. de Saint-Valry; sur l'ode relative aux Troubles de l'Europe, par M. Rocher (36) ; sur le poème de la Naissance d'Henri IV, sur le discours relatif aux Œuvres romantiques et classiques, de M. Gaspard de Pons (07).
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Je ne veux ni ne dois vous donner mon avis sur chacun de ces ouvrages en particulier; je me contenterai de vous dire que leurs différents auteurs ont, selon moi, des talents fort inég-aux.Je me borne à remplir un devoir d'amitié, en appelant votre attention spéciale sur ceux d'entre eux qui peuvent mériter des couronnes et en invoquant pour les autres cette indulg-ence dont vous m'avez donné tant de preuves.
C'est de cette indulgence de l'Académie que je serai éternellement reconnaissant. J'ai tâché de le lui prouver en lui faisant, pour l'une de ses séances publiques, une ode sur Ouiberon (38), que j'aurai incessamment l'honneur d'envoyer à cet excellent M. Pinaud (Sg), qui aura toujours une bien grande place dans mes affections.
Je l'ai faite de mon mieux.
Je regrette d'être de ces hommes dont le mieux est loin d'être le bien; mais j'espère qu'elle aura un prix aux yeux de l'Académie, sinon par le talent,du moins par les efforts de l'auteur.
Alexandre Soumet vous dit les choses les plus tendres. Il fait ici des vers admirables et se porte mal. Apollon n'est le dieu de la santé que pour ceux auxquels il n'est pas le dieu des vers.
Veuillez bien continuer, monsieur et cher confrère, à nous envoyer des vers charmants et d'excellentes proses et recevez l'expression de la haute
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considération, de la profonde estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très dévoué et très indigne confrère et serviteur.
2 1 mars 182 1, Paris.
P. S. — Mon adresse est rue de Mézières, n" 10, faubourg- Saint-Germain (4o). Celle de M. A. de Saint-Valrj, qui me prie de vous la transmettre, est également à Paris, rue des Fossés-Monsieur-le- Prince, n° 22, faubourg Saint-Germain.
VII, — De Victor Hugo.
Monsieur et cher confrère.
Une douloureuse nouvelle, en forçant M. Rocher de quitter brusquement la capitale et de retourner dans le sein de sa famille, m'a empêché de vous écrire plus tôt pour vous marquer sa réponse et vous remercier de votre charmante mais beaucoup trop flatteuse lettre. J'ai été, s'il faut l'avouer, surpris de la sévérité de l'Académie qui m'avait donné tant de preuves d'indulgence. Je croyais que M. Rocher obtiendrait un prix. Pour lui, avec toute la modestie du talent, il s'est montré satisfait de la décision. Il m'a chargé d'accepter en son nom la distinction
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que lui décerne TAcadémie, espérant, m'a-t-il dit, mériter peut-être, l'an prochain, un suffrage plus éclatant, en redescendant dans la même arène. J'espère avec lui et je ne doutepas que vous ne partagiez la même confiance. Pour cette année, il se contentera d'avoir une pièce imprimée dans le recueil et il consent à ce qu'elle porte son nom, ne croyant pas convenable de répudier aucune des distinctions accordées par l'Académie.
Il me tarde, M. le comte, d'en venir à votre élégie, pleine de charme et de ijràcc, que m'a montrée Soumet.
J'ai reconnu dans la Consolation d'une mère (4i) ce talent enchanteur qui vous dislingue, de joindre l'élégance au naturel et la simplicité à la finesse ; l'orgueil est le péché des anges, quand on a fait ce vers, il est permis d'être ange soi-même, du moins par le côté du péché.
Cette jolie pièce était destinée au Conservateur Littéraire, à ce que m'a dit Alexandre (42), mais comme le Conservateur s'est réuni aux Annales, ces dernières en hériteront et en ma qualité d'ancien rédacteur du Conservateur, je suis un peu jaloux des Annales.
Cette réunion des deux recueils m'a fait plaisir, en me débarrassant d'un travail permanent qui me fatiguait depuis longtemps; d'un autre côté, je n'aurai plus un journal à la disposition de mes
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amis, comme l'était le Conservateur , et cette privation compensera de reste, le plaisir.
J'ai envoyé, il y a trois semaines, à M. Pinaud, mon Ode de Ouiberon par une occasion qui s'est offerte; n'ayant pas encore reçu de réponse, j'ignore si le commissionnaire a été fidèle et si elle est parvenue. Seriez-vous assez bon. pour vous en informer auprès de M. Pinaud et me rappeler en même temps au souvenir de ce respectable ami des lettres, à qui j'ai, sans le connaître, voué, comme à vous, le plus profond et le plus inaltérable attachement.
Adieu, monsieur et cher confrère, pardonnez à cette illisible écriture et permettez- moi d'achever ce que vous avez commencé, c'est-à-dire de vous embrasser comme Alexandre, me glissant à la faveur de votre ancien ami, comme le roitelet, sous l'aile de l'aig-le.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, votre très humble et très obéissant serviteur.
17 avril 1821.
VIIL — D'Alexandre Soumet.
Auteuil.
Il me semble que votre charmante Nina, mon
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cher Jules, n'a pas voulu compromettre sa charmante écriture; la rusée a fort bien choisi; l'encre sied bien aux doigts de rose lorsqu'elle sert à retracer d'aussi jolis vers que ceux de Glorvina (43). Le Conservateur Littéraire vous dira ce que nous en pensons. J'en dispose comme de mon bien, me le pardonnerez-vous ? Me pardonnerez-vous de trouver vos vers délicieux et d'avoir pour vous des sentiments de prédilection poétique que je veux que le public partage. Je vous écris entre deux sollicitations. Je n'ai que le temps de vous embrasser.
SOUMET
La Mort d'une jeune fille{l\!\) est à refaire quoiqu'elle renferme une foule de vers charmants. En général, les imitations portent malheur. Tout ce que j'ai cherché à imiter a été trouvé mauvais par nos grands amis. Livrez-vous à votre inspiration : Glorvina est une élégie fort remarquable. Je vous écrirai avec plus de détails en vous envoyant le n° du Conservateur où votre élégie sera imprimée.
Mille tendres sentiments respectueux à votre Nina et des caresses pour vos jolis enfants (/p).