SCENE IV
GAMARD, <iui trahie la .jamhe, a le lyp<' du vieux ^[orvandiau, fii,'ur(! tannée, boucles d'oreilles, lar;,^' chapeau, large pantalon dc^ velours amadou, veste très courte, en toile bleue, la pipe à la bouche. GAVOTTE, qui est bossu, et mis avec une certaine recherche, i)ortc un violon sous le bras, une cocarde de rubans à la bon-
tonuièrc. GRAIN-DE-SEL, le neveu de Gamard.qui le suit, paysan endimanché, porte son baluclion dans un .mouchoir. LOUISE.
GAVOTTE
Bonjour, madame Ghesneau.
LOUISE, venue au comptoir.
Tiens! voilà Gavotte en tenue de ménétrier!... Vous venez de mener une noce ?
GAVOTTE
ExcuseÉ-moi : je vais en mener les suites : je suis de baptême...
il Iredonue eu descendant à la table.
Ali ! (juo j'aime à mener un baptême ! Digue! Digue! Digue!
Allons bon! v'ià ma pipe éteinte!... Passe-moi du feu, mon neveu.
Grain-de-Sel frotte sans succès des allumettes. LOUISE, tout en regardant par la fenêtre.
C'est votre neveu Oamard, ce jeune homme-là.
GAMAUIJ.
C'est mon neveu, et mon filleul itou, Hilaire? Gamard, dit Grain-do Sel, ({ue sa mère m'envoie depuis le haut pays pour que je le place.
J.UUISE.
Ah :' Et qu'est-ce ({u'il veut faire? •
GRAIN-DE-SEL
Pour le moment, il demande à payer une bouteille de Pouilly... même que, voyant l'auberge de la Glérine pleine d'un tas de rats de cave et de clercs de notaire, il voulait y entrer ; mais, comme je lui ai dit : « Minute I... ce n'est pas une raison, » parce que tout le monde y va, chez cette veuve » qui ne l'est pas souvent, pour que nous fassions » comme tout le monde. L'aul^erge de madame » Ithier est à l'enseigne de Saint-Nicolas, patron » des mariniers; c'est là qu'est notre place. »
(a Louise qui débouche une bouteille et va servir.) Ne
vous donnez pas la peine, madame Ghesneau, ça me connaît I
Les trois hommes se sont assis, Gamard face au public. Gavotte à sa droite, Grain-de-sel, aux deux bouts de la table.
LOUISE
Alors, vous en faites un marinier, de votre neveu ?
Gn.\IN-DE-.3EL.
Moi ? je...
GAMARD
Bien sûr que j'en fais un marinier! Il me remplacera, puisque me v'ià bientôt hors de service, avec ma clavicule du pied cassée... Ah ! bon Dieu de verglas! N'empêche qu'avec ma patte de travers, j'ai encore retiré ma bonne part de bûches, l'autre semaine, au moment du flot...
40 L'AUBERGE DES MAIUNIERS
GRAIN-DE-SEL
Au moment du quoi?
GAVOTTE
Du flot.
GRAIN-DE-SEL
Quel flot?
(i A M A U IJ .
Gomment! tu veux être marinier...
GUAIN-DE-.Slil..
Mais...
G A MA ai).
Et tu ne sais pas ce (jue c'est que le flot ?
GAVOTTE
Le flot...
G AM AIllJ, à GavoUe.
Attends ! je vas lui expliquer ça! ^a orain-de-sei.) Tu sais bien que le haut pays est un pays de bois, qu'on y fait des coupes tous les ans, et qu'en hiver, il est plein de bûches...
GAVOTTE
Ces bûches, on les jette dans les ruisseaux qui aboutissent à la rivière de la l'Yonne...
(lAMAlU).
Elles se retrouvent toutes à Clamecy .et v'ià pourquoi on appelle ça le flottage à bûciies perdues.
GAVOTTE
Même que c'est un Glamecycois, Jean Rouvet» qui l'a inventé dans les temps.
(iR.VIN DF, 3KL.
Pardi ! ce n'était pas difficile.
GAMARD
Oui dà? Eh bien! dis-moi donc, puisque tu es si malin, comment tu t'y prendrais pour les faire dévaler, ces bûches, quand elles s'arrêtent dans les tournants...
GAVOTTE
Et qu'elles font des embâcles hautes comme ici?
GAMARD
Tu n'en sais rien. Et pourtant ce n'est pas difficile... Quand tu as mangé plus que ta faim, et que tu as le boyau de la gorge encombré, qu'estce que tu fais? (il se verso à boire.) Tu bois UU COUp !
Dans le flottage, c'est pareil; on a des réserves d'eau, on lâche une éclusée, (n boit ) elle courant emporte tout! (posant .son verre) V'ià ce qu'on appelle le flot.
GAVOTTE
Comprends-tu ?
GRAIN -DE -SEL
Très bien.
Alors, tu sais le métier; car à partir de là, c'est
tout agrément; il n'y a plus qu'à se mettre dans l'eau jusqu'au ventre pendant quinze jours pour retirer les bûches...
GAVOTTE
A les trier, à les empiler...
GAMARD
A former les trains...
(lAVOTTR.
A les conduire jusqu'à Paris...
GAMARD
Et à revenir à pied pour recommencer.
GUAIN-DE-SEL
A pied?
GAVOTTE
Oh! ça, toujours...
Il chante.
A quoi r'connaît-ou 1' marinier?
C'est à c'iiu'il va toujours à pied.
GRAIN-DE-SEL
Et vous appelez cela de l'agrément ?
GAM.\RD, qui s'anime.
L'agrément, c'est que tout ça se fait en chantant...
Il cliaiile cl Gnvûtle l'accompagne.
Depuis 1(3 jour où l'Mtirvaudiau Met ses forêts au lil do l'iau.
jusqu'au jour de la Saint-Nicolas, qui est la fête de la marine...
Un jour de fête qu'en vaut la peine, Vu qu'il dure toute la semaine.
GRAIN-DE-SEL
Toute la semaine?
GA.MARD
Parfaitement. La veille au soir, le 5 de décembre, on va donner la sérénade à tous les membres de la confrérie, qui tous vous offrent à boire un
coup...
GAVOTTE
Ils sont quatre-vingts.
G.VMARD.
On écrit sur la porte, à la craie : « Sérénade de Saint-Nicolas. » On vient, musique en tête, prendre la bannière chez le président...
GAVOTTE
Cette année, le président, c'est M. Ghesneau.
Le 6, on porte la bannière à la messe ; après la messe, en route pour le banquet! Après le banquet, bal à grand orchestre ! Le tout conduit par Cadet Gavotte ici présent...
Il chante.
En m'nant la danse au bout du pont, ^ Gavotte a cassé son violon.
Et tu n'appelles pas ça de l'agrément?
44 L'AUBERGE DES MAIlIXIERS
GRAIN-DE-SEL
Je ne dis pas, mon parrain, seulement, moi, je nourrissais d'autres idées.
GAM.VIID.
Ouoi? Tu as des idées en nourrice, toi! Des idées contre la marine ?
GU.\IN-1)E-SEL
D'abord, je n'ai jamais aimé beaucoup l'eau.
GAMARD
Est-ce qu'on te force d'en boire?
GUAIN-DE-SEL
Et puis, le maître m'a toujours dit (jue j'avais uno belle écriture, et alors...
GAMAlil), saiilaal.
I^ncore un qui veut être employé, tenez!
(iAVOT TE.
( Ingner sa vie sur son séant !
GVM A lin.
l'employé, toi! Pour(iuoi pas rat do cave aussi ou clerc de notiiire?
(iHAIN-DE-SEL.
i':h, bien...
<i A M A IID, ([lli SI' iiiuilli'.
Il yen ajustement un ici, de notaire, un vieux cocu de Jésuite, aussi avare que voleur, où lu serais on ne peut pas mieux.
L'AUBERGK DES iMAlllNIERS 45