‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 55 sur 72 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

MKLIE, FLORENT, pose sa plume.

MÉLIE

Tu as fini ce que tu avais à écrire?

FLORENT

J'ai fini. Et maintenant, (n se lè/e.) puisqu'il s'agit de Jean Langlois,il y a une chose qu'il fant que vous sachiez, c'est que j'en ai assez de la vie que je mène. J'ai fait ce que vous avez voulu, je suis revenu à la maison... Voyez ce que nous y avons gagné tous : l'enfer en ce monde !... (AUant et venant. ) Dos forçats ne souffreut pas davantage... Moi, pour ma part, je déclare que je suis à bout; ce que j'endure est au-dessus de mes forces. Plus de cent fois, j'ai pensé à me tuer !... Savez-vous ce qui m'a retenu ? Cette assurance que j'ai signée sur la vie et dont on ne leur paierait pas la prime.

MÉLIE

Ainsi?

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FLORENT, adossé à la choiiiiiiée.

Bref, on m'a offert la place de Jean Langlois ; j'ai demandé vingt-quatre heures pour rôtléchir ; j'hésitais encore à ce moment-là ; mais maintenant, c'est tout réfléchi : il m'a suffi pour me déciderde me retrouver ici. (violemment.) .Je ne veux pas attendre que la folie me prenne !

Je viens d'écrire (Montrant la lettre qui est sur le

iiureau.) que j'accepte, et je partirai demain. Si j'y reste comme Jean Langlois, ce sera tant mieux pour tout le monde... Ainsi, vous v'ià prévenue ? et vous m'obligerez en vous épargnant des paroles inutiles. Vous me connaissez ; vous savez que ce que je dis, je le fais ; que vous m'approuviez ou non...

MÉLIE

Je t'approuve. Ce que tu fais, j'allais te conseiller de le faire.

FLORENT, qui s'était remis à aller et venir, s'arrête.

Vous ?

MÉLIE

Oui.

FLORENT

Vous ùtesd'avis (jue j'aille commander ce chantier?

J'en suis d'avis. ïu ne guériras que là.

FLORENT

' Ah ! très bien ! Ainsi, vous vous figurez ?...

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Je me ligure que, le jour, le travail et la nouveauté des choses, suffiront à te distraire ; mais le soir, quand tu te^retrouveras tout seul, je sais bien le chemin que prendront tes pensées...

FLORENT, sombre.

Hélas!

MÉLIB.

Non t pas le chemin que tu crois; elles ne sauraient pas où se poser... Elles iront, où vont

tous les oiseaux, au nid. (U veut répondre, eUe

l'arrête.) Ce dont tu jeûueras, au milieu de ces mercenaires, c'est d'affection discrète et vigilante, et c'est pourquoi je te le dis, une fois làbas, tu ne regretteras plus que ta maison. Tu la reverras telle que tu l'avais faite, telle qu'elle était à la Saint-Nicolas dernière, rappelle-toi!.. Quand nous attendions, comme ce soir, la séré nade, et que tu aidais le petit à faire ses pro blêmes, pendant que je choisissais à Louise des soies de couleur pour repriser la bannière.. Te rappelles-tu comme ta femme se dépêchait qu'elle s'est piquée sous l'ongle, et que tu es venu lui baiser les doigts, et qu'elle te repoussait en riant, tout bas, pour ne pas déranger le petit :'

FLORENT, brusque.

Assez! assez! Quelle rage avez-vous de réveil-

1er tout ce passé '?... Est-ce pour me faire mieux savourer ma détresse ? Pensez-vous que je ne me rappelle pas le temps où j'étais c bon époux et bon père. » Le temps où je me proclamais beureux !

MÉLIE

Heureux! tu l'étais plus que personne au monde I Et il ne tient qu'à toi de l'être encore /

FLORENT, dans un éclat de rire.

Vous croyez ?

MÉLIE

J'en suis sûre! Ton fils est toujours le brave petit garçon que tu sais; ta femme est toujours la femme aimante et sûre, économe et dévouée que je t'ai donnée, il y a bientôt treize ans... Le jour où tu le voudras, elle reviendra la femme aimable et souriante qu'elle était.

FLORENT

Et moi? L'bomme que jetais, est ce que je le redeviendrai? Oseriez- vous le dire? Les choses dont nous ne parlons pas sont tout de même des choses arrivées ; nous aurons beau ne pas nous l'avouer, nous sommes tous comme des mariniers que le tlot emporte et va jeter sous une roue de moulin. Plus <;a va, plus le courant est fort, plus le passage se rétrécit, plus le vertige les prend... « Le jour où tu voudras!» Comme si c'était en mon pouvoir de remonter la pente qui

m'entraîne ! Gomme si c'est poiu' mon plaisir que je roule dans ce goufiro !

MÉLIE

Oui! Ah! je sais que tu es le plus à plaindre de nous tous ! Et je te plains de tout mon cœur, et tous les jours, c'est pour toi que je prie le premier. Mais que veux-tu que je fasse ? A (jui puis-jo ni'adresser? Qui est-ce qui viendra au secours de ma fille, si tu n'y viens pas :'

FLomoXT, iiui s'eiiiportf.

Moi ? C'est sur moi que vous comptez pour aller à son secours !... Vous ne m'avez donc pas entendu? Vous ne comprenez donc pas?... Combien de fois dois-je vous le dire, que c'est moi qu'il faudrait commencer par sauver, et que vous ne le pouvez pas, ni vous, ni elle, ni personne !

'SI i': L I !■: .

Ecoute-moi ! Ne te fâche pas ! Peux-tu m'en vouloir de ce que j'essaie? Imagine-toi qu'au lieu d'un fils, tu as une fille, que cette fille est mariée et qu'elle se meurt de chagrin, et que tu es là... Et encore, un père ce n'est pas la même chose! ( A travers ses larmes.) Mais moi, Cette enfant que j'ai portée, nourrie, qui me tient encore aux entrailles, la voir se miner, dépérir !... Si tu prenais sur toi de la regarder seulement^ elle t'arracherait des larmes !...

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FLOUENT.

Enfin qu'est-ce que vous demandez? Quel mensonge attendez- vous de moi?

MÉLIE

Il ne s'agit pas de mensonge. Tu n'es pas sans l'aimer encore, et plus ([ue tu no crois! Tout à l'iieure, tu avouais être préoccupé d'elle à propos de cette assurance.

FLOnRXT.

Et quand même! Qui vous dit que, lui revenant aujourd'hui, je ne la traliirai pas demain? Croyezvous donc que je sois guéri ?...

A ce cri succède un silence; puis, on entend un air de danse joué, pas loin de l'auberge, par un violon, un piston et une clarinette.

MÉLIE

Ecoute! Voilà la sérénade qui approche... Ta femme va venir . Ta guérison peut-être et la sienne, tout peut se décider en un instant. Une parole suffit! que Louise attend comme le Messie !... Ne la lui fais pas attendre davantage, Florent, par charité!

Elle s'est jetée à ses pieds.

FLORENT, (lul veut la relever.

Ce serait charité que de vous refuser peut-être.

MÉLIE, insistant.

Non ! Ah ! tu es Lien sûr que non, et que ton refus l'achèverait I Florent! En souvenir du jour où

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je te l'ai donnée, du jour où ton fils (eUc mouu-c son portrait.) est vonu au mondc...

FLORENT, troublé.

Vous le voulez?

MKLIE, dans un cri.

Ah! tu consens! Tu restes!... Dis, mon bon Florent? N'est-ce pas que tu restes?...

La musique cesse.

PLOllENT, à son bureau.

Et c'est là ce qu'il faut que je lui dise ?

Pas niùnie cela. non... l.'n seul mot, (j[uand elle va rentrer, sans bouger, de là où tu es, son nom? que tu as trop désappris... Appelle-la par son nom, tout bas... tu vas la voir frémir et défaillir de joie... Toi-même, en la nommant, tu sentiras ton cœur se fondre, et c'est quand vous aurez pleuré ensemble que vous serez sauvés tous les deux!. ..(La poric de -auciio s'ouvre.) La voilà!

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