‹ L'auberge du mondeChapitre 7 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

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Avait-il mis aux mains de Beio des armes sufGsantes, ainsi qu'il l'avait dit, pour empêcher le mariage du colonel?

Là désormais était la question.

Mais^ étant parvenu, par ce coup de hardiesse, à la poser en ces termes, le baron avait la certitude que sa solution ne tarderait pas maintenant longtemps*

Il n'y avait qu'à attendre.

Beio n'avait pas voulu, n'avait pas pu parler.

Mais l'émotion qui avait étranglé sa voix, était un indice certain que précisément il parlerait bientôt.

Quand on offre un secours et une alliance à un homme dans sa position, on peut croire que secours et alliance seront acceptés.

Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser tendrement sa fille.

— Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la fortune du colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas ? Et le prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune 1 Qu'en aurait-il fait, le pauvre homme? Et puis, franchement , est-ce que ce brave colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse? Allons doncl C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida, le colonel serait l'homme le plus heureux du monde ; c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui méritent le bonheur.

Il pria sa fille de se mettre au piano s

IDA ET CARMELTTA .15 «

— Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple et pure.

Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait délicieusement sa rêverie.

Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà.

Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.

— Et qu'avez-vous dit? demanda le baron.

— J'ai dit que M. le baron travaillait.

— C'est bien; je sonnerai quand je pourrai recevoir ce monsieur.

Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les mains.

Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, était là prêt à parler.

— A mon tour maintenant, se dit. le baron, de le voir venir.

Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo Beio venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.

Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par Timpatience de l'attente : il parlerait avec moins de retenue et se livrerait plus facilement.

Il ne fallfit pas qu'il pratiquât le système des réticences, dans lequel il s'était enfermé si longtemps.

Maintenant qu'il était là, il n'y avait pas à craindre qu'il partît.

Et le baron sut imposer l'attente à son impatience, pour mieux exaspérer celle de Beio.

Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant seulement les lettres devant lui.

Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.

On introduisit Beio, grave et solennel.

Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre :

— Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gaghé ainsi ki liberté d'être tout à vous.

Et le baron débarrassa lui-même le chanteur de son chapeau.

Puis, s'asseyant, il fit un signe pour dire qu'il écoutait avec attention.

— Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.

— Ne parlons pas de cela, je vous prie.

— J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.

— Très-bien ! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?

— Vous avez bien voulu me proposer votre concours, continua Beio.

— Ce que je vous ai dit hier, je vous le répète aujourd'hui : je suis à votre disposition. Seulement, permettez- moi, avant d'aller plus loin, de vous adresser de mon côté une demande : c'est de vous expliquer franchement, sans réticence. Assurément je ne veux pas provoquer vos confidences ni les pousser plus loin qu'il ne vous convient d'aller de votre pro-

pre mouvement ; vouS me connaissez assez, je pense, pour me juger incapable d'une curiosité mauvaise. Moi, curieux, bon Dieu!

Beio répondit qu'il estimait trop le baron pour avoir une pareille pensée.

— Si je vous invite à parler, continua le baron, c'est dans votre intérêt, pour qu'il n'y ait pas entre nous de malentendu. Il faut que vous sachiez que je ne suis pas de ces gens qui comprennent les choses à demi-mot et qui sur un signe devinent ce qu'on ne veut pas dire. Les Français nous accusent, nous autres Allemands, d'avoir Tesprit lourd; pour moi, cette accusation n'est pas tout à fait fausse^ au moins en ce sens que, rétif à admettre la possibilité de certaines choses, je ne vais jamais parla pensée au delà de ce qu'on me dit. Avec ces démons de Parisiens, c'est une grande infériorité, j'en conviens; mais, que voulez-vous? je suis ainsi. Maintenant, je vous écoute.

Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où commencer cet entretien.

Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron le& entendit.

— Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées...

Le baron fit im mouvement.

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— Au moins jusqu'à un certain point, continua Beio d'une voix plus ferme. Je veux dire qu'en supposant que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une passion profonde, absolue, folle.

Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les autres ; à la façon dont il avait dit : « J'ai aimé, j'aime mademoiselle Belmonte, » on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.

— Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.

Beio continua :

— Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. N'avaitil pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon

élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les choses du théâtre...

— Oh I bien peu.

— Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu*on n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux ; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait une grande artiste. Gela valait bien un beau mariage, peut-être. En tous cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire qu'elle serait ma femme.

— Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant que possible ; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me suffira : y eut-il engagement formel de la part de Carmelita envers vous?

Beio hésita un moment, puis il se décida:

— Il y eut engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec çUe ; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, elle ne répondit que par un mot : elle était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma dans cette réponse ; pendant une heure, il me fut impossible d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement à

garder envers elle et que, n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas ellemême. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.

— Alors, vous avôz renoncé à demander l'accom- ' plissement de l'engagement pris par Carmelita?

— Non, certes ; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une dernière tentative : c'est dans ce but que je viens vous demander votre concours.

— Que faut-il faire? Je suis à vous.

Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.

— Je n'ose vraiment, dit-il enfin.

— Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le baron.

Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.

Une lettre ?

Le baron eut un frisson de joie. Enfin, il allait avoir cette preuve si longtemps cherchée I

Que contenait cette lettre? La preuve, sans aucun doute, que Carmelita ne pouvait pas être la femme du colonel Chamberlain.

Il n'y avait donc qu'à la prendre, et, au lieu de la remettre à Carmelita, il n'y avait qu'à la remettre au

colonel : rien n'était plus facile, plus simple. Quel triomphe I

Cependant, il ne la prit pas.

Car, au moment d'avancer la main, les paroles de madame de Lucillière lui revinrent à Tesprit, comme s'il venait de les entendre : a J'ai des raisons pour croire que le colonel se tient en garde contre les lettres ; qu'on lui en apporte une qui compromette Carmelita, il répondra qu'elle est l'œuvre d'un faussaire. » Elle ne parlait pas sans savoir ce qu'eUe disait, la marquise, et il fallait avoir égard à ses paroles; d'ailleurs, cette lettre n'était pas de Carmelita.

Comme le baron demeurait hésitant, Beiocrut qu'il ne voulait pas se charger de cette lettre.

— Vous me refusez? dit-il.

— Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, «'est que je me demande si cette lettre produira Tefifet ijue vous attendez^ si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. Écrire est bien, mais parler est mieux.

— Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous ?

— Où ? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec Carmelita?

— Vous feriez cela ?

— Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que vous aimez et qui vous aime : il faut que vous lui parliez ; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de celui

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qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici môme. Comment? je n'en sais rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je l'aurai trouvé, je vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.

— Ah I monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment reconnaitrai-je jamais ce que vous faites pour moi?

Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement :

— Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt I

Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier.

Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion.

Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.

Et cependant il ne l'avait pas prise.

Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se présentait si belle?

Il avait fall u toute la confiance que lui inspiraient l'intelligence et l'expérience de madame de Lucillière pour retenir sa main et repousser celle que lui tendait Beio.

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Mais celte détermination, prise à rimproviste et sans avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.

Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans Tavoir étudié, allait ne pas réussir?

U était bien hardi, ce plan, et bien aventureux.

Car il ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et Beio.

A coup sûr, cela était audacieux.

Mais aussi quel résultat décisif et triomphant 1

Ce n'était plus une lettre, sur laquelle on pouvait discuter, et dont il fallait prouver l'authenticité, ce qui était assez délicat, car il fallait appeler Beio en cause. Que dirait celui-ci lorsqu'il^ verrait l'usage qu'on avait fait de sa lettre? Ces Italiens sont vindicatifs, et ils vont loin lorsqu'ils veulent se venger; pour eux, un coup de stylet est bien vite donnée et, s'ils ne veulent pas agir eux-mêmes, ils sont habiles à trouver des instruments dociles.

Or, bien qu'il fût brave lorsque la bravoure était absolument nécessaire, le baron n'aimait pas à se risquer inutilement.

En rendant le colonel témoin de l'entretien de Carmelita et de Beio, le baron n'avait point à courir ce danger, pas plus qu'il n'avait à intervenir directement dans des explications et des preuves plus ou moins difficiles.

Le colonel voyait de ses propres yeux, donc il ne pouvait pas récuser le témoignage.

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