‹ L'auberge du mondeChapitre 8 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

302 L'ÀUBBftefl ms honm^

De ses propres oreilles, il entendait.

Et qn'entendait-il?

Là était la question décisive.

Mais, à vrai dire, elle ne tonrmentait pas beaucoup te baron.

Bien que Beio n^efll poid expliqué de qudle fiiçon il avait obtenu l'engagement de Cannelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passonnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, dans ses lèvres «ensuelles; elle avait la chaleur du Midi dans le sang ; elle était de race latine, et qui plus est encore, de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d*un amour idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien certain que dans une explication comme celle qui s^engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des choses suflisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.

De cela le baron n'avait pas le moindre doute, la lumière serait éblouissante.

Mais ce qui le préoccupait beaucoup plus, c'était la manière d'amener et de régler cette entrevue.

Tout d'abord il fallait réunir chez lui, en môme temps, Carmelita, Beio'et le colonel.

Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute liberté.

Ënfm il fallait placer le colonel dans des conditions

IDA R QàRMBLmL' 363

OÙ ce fierait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien*

Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait manquer : au même mement, ces trois acteurs devaient se trouver néoesh sairement en face les uns des autres.

Mais le baron n'était pas^ homme à s'embarrasser des difficultés.

La première chose à faire, c'était d'arrêter le lieu où devait se passer la scène ; pour cela il fallait une pièce dans laquelle Beio attendrait l'arrivée de Carmelita, puis il en fellait une seconde où Ton place^ rait le colonel; enfin il en fallait une troisième, en communication avec les deux premières, où Ton ferait entrer Carmelita, et où l'explication se produirait.

Malheureusement l'hôtel du baron ne se prêtait pas à cet arrangement idéal, et, du jour au lendemain, on ne pouvait pas le machiner comme un théâtre qu'on dispose selon les exigences de la mise en scène.

Le baron dut donc se contenter de ce qu'il avait, et suppléer par l'habileté à ce qui matériellement lui manquait.

Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des stores.

CtJ fût cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.

On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.

Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.

Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passait.

Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.

— Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le colonel Ghamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes Carmelita avec toi, ici ; tu la feras entrer dans la serre, et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses.

— Quelles choses ?

— Oh I je n'en sais rien, et nous ne devons môme pas chercher à le deviner; ainsi je te recommande la discrétion.

— Il n'est pas à craindre que je parle, puisque je n'ai rien à dire.

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— Enfin fais ce que je demande aussi amplement que possible. Il se peut que j'assiste à cet entretien; alors tu seras la première informée de ce qui se sera passé. J'ai comme un pressentiment que le mariage de Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.

— Oh ! papa.

— Chut!

Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement : il en avait dit assez.

Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui ; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire : les lettres se gardent.

— J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peutêtre pas très-habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins réussir) : je fais venir Carmelita chez moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule ; aussitôt vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre un coin où vous serez cachés comme dans im bois : c*est auprès de la grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez rien^ vous y serez chez vous.

Beio trouva cet arrangement très-heureux, cependant il proposa au baron une légère modification :

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•^Si, au \im d'attendre ranritée de Carmeltta dans le jardin, il l'atteiadaitéans la serre même, caebé dans la grotte ou derrière un arbuste?

Mais le baron n'adopta pas cette «ombinaiflon, qui pouvait flaire échouer son plan : en e£fét, Beio s'tntroduisant le premier dans la serre, pouvait appeler Vattention du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui devait frapper cette attention.

— N(M), dit-^il, j'aime mieux le' jardin; dans la serre il y aurait préméditation de votre part et complkité delà mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard ; vous voyez Carmelita entrer dans laiserre, vous la suivez : rien de plus naturel.

Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service k lui demander, un renseignement sur rAmérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse de lettres.

. Le colonel promit de m rendre le lendemain à Thôtel de la rue du Colisée.

Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.

Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.

Aussitôt le baron prévint Beio de se tenir prêt pour le lendemain, et en même temps il envova Ida chez Carmelita pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.

Tout était prêt.

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Alors il s'endormit avec le câlme qui n'appartient qu'aux grands capitaines.

Il avait fait pour te iraccàs ce qui était humainement possible, le reste était aux màinâ de la Providence.

Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, Tinvoqua-t-il dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir bien méritée. .

C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant 'ûe peine; Dieu nô bénirait-il pas ses efforts?

Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller lui-môme aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au hasard.

Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tiré intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le tôte-à-tôle de ma- JÙère à le bien placer visn^vis les baies du salon.

Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en bas.

Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.

A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs- Elysées, en lui recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes^ de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures précises.

Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure qui lui avait été fixée ; mais cela ne dérangeait en rien le plan du baron, mieux valait cette avance qu'un retard.

Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience du mattre de chant, en même temps qu'il s'efi'orça d'enflammer son espérance.

— Il étaitcertainqueCarmelitaseraitvaincue; c'était une afl'aire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son cœur et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son cœur^ M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à craindre, liberté absolue.

Et, à son grand regret, le baron dut quitter M. Beio.

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Un rendez-yous d'une importance considérable l'appelait au dehors.

— Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir !

Et, avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.

— A trois heures I Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans la serre, glissez- vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.

L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une importance considérable : il ne s'agissait de rien moins que d'aller chercher le colonel.

Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.

Maintenant le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.

Beio était à son poste.

Il allait lui-même prendre maintenant le colonel et l'installer dans le salon.

Quelques minutes après, Ida amènerait Carmelita dans la serre.

Alors, du simple rapprochement de ces trois personnages, jaillirait l'explosion : c'était une sorte de combinaison chimique.

Au moment où le baron arriva chez le colonel, celuici allait sortir pour se rendre rue du Colisée.

— Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez vous, dit le baron.

Et il emmena le colonel dans sa voiture.

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Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Co- Usée.

Il était deux heures cinquante minutes.

Ida sans doute ne serait pas en retard.

Le eolonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron> mais oelui^ei l'arrôta par le bras :

-* J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. Entrons dans to salon^ je vous prie.; je donnerai des ordres pour que nous ne soyons pas dérai^és. Au reste, à ce moment de la journée, je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.

Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses de lettres.

C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui les avaient écrites.

En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore un poiQt décisif dans le plan du baron : il fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le silence dans^le salon; car, si Carmelita entendait la voix du eolonel, il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.

Quand on se poste pour surprendre les gens, il.c^t facile de garder le silence ; maïs ce n'était point Ul le

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cas du colonel» et il était impossible de lui dire franchement : Taisez-vous.

Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour la tourner.

Tout d*abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la lable chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au coIolU en lui nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.

Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six minutes pour être bruyant.

Ce qui devait arriver se réalisa : le colonel répondit que parmi les nomâ qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.

Le baron se montra vivement contrarié.

— Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.

— Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune ûlle avec laquelle j'ai dîné chez vous.

— Sans doute, mais...

— Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet ? interrompit le baron, pressé par l'heure.

— Ah ! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez savoir.

— Si vous vouliez...

— Quoi donc?

— Me donner une lettre d'introduction auprès de

M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.

— Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.

— Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de recommandation: cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en jeu*

— Alors je vous ferai cette lettre.

— Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume pleine d'encre.

— Volontiers.

Et le colonel se mit à écrire.

Il était deux heures cinquante-huit minutes.

Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.

Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.

A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer et un verrou glissa dans une gftche.

Beio était entré derrière Carmelita.

Instantanément un cri retentit :

— Lorenzo I

Le colonel leva brusquement la tète, la voix qui avait crié était celle de Carmelita.

— Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.

— Ici!

— Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous,

IDA ET GARMELITA 373

VOUS n'avez pas répondu à mes lettres; je tous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.

— Et quelle explication voulez-vous?

— Une seule : que vous me disiez pourquoi vous se voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.

Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre. Le baron le retint par le bras :

— Écoutez, dit-il.

Mais le colonel se dégagea.

^ Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de Beio, et je l'empêcherai, dusséje aller dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse!

Le colonel était arrivé contre le store ; d'un brusque mouvement, il le remonta.

Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.

A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses mains.

Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers Beio.

— Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.

Puis, revenant à Carmelita :

■* Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.

fit, sms un mot de plus, sans im regard pour Carmelita, il rentra dani^ le salon.

Alors, s'adressant au baron :

— Nous repcendroiœ cet ratretien plus tard, ditiJ.

Le baron courut è hii, lee deux bras tendus ; mais d^à le colonel avait ouvert la porte.

Il sortit sans se retourner. '

nu ET CARMSLITA 375

Le baron resta interloqué devant eette brusque sortie.

— Pourquoi le colonel s'était-il hâté d'intervenir comme un diable à surprise ? En écoutant sans se montrer, on en aurait entendu long, car Beio avait bien commencé.

Et le baron regretta que cette scène, qui débutait si franchement, eût été interrompue.

Combien de révélations instructives avaient été perdues!

Comment Carmelita était^lle devenue la maîtresse du chanteur?

Quand cette liaison «vait-elle commencé? dans quelles conditions?

Tout cela était fort intéressant à apprendre, surtout ^>ia bouche de CavmeUta.

Bt, par ^a violeace, le colonel était venu couper cette confession dès son début.

Sans doute, il n'avait point voulu écouter aux portes et surprendre ainsi les secrets de celle qu'il aimait.

Cette façon d'agir pouvait être délicate, le baron n'en savait rien ; mais, à coup Sûr, elle était niaise.

Est-ce que ces secrets n'étaient pas les siens? Assurément le baron, à sa place, n'eût pas relevé le store, et il eût écouté cette scène jusqu'à la fin, sans se montrer, en se contentant de risquer un œil.

Qui pouvait savoir si la conclusion de cette explication, qui débutait par la fureur, n'eût pas été instructive?

Heureusement le colonel en avait assez entendu pour connaître celle qu'il allait prendre pour femme : la maîtresse d'un comédien, ni plus ni moins.

Et, pensant à ce triomphant résultat, le baron se consola du brusque départ qui venait si maladroitement tromper sa curiosité.

Ce qu*il avait voulu et cherché, ce n'était pas le récit des aventures amoureuses de Carmelita ;

C'était la rupture de son mariage.

Et cela, il l'avait obtenu.

C'était en suivant le colonel jusqu'à la porte de sortie du salon que ces idées avaient traversé l'esprit du baron; la porte fermée, il revint vers la serre.

Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du colonel, ses paroles et son départ.

Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des flammes.

IDA ET CARHELITA 377

— Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous ? dit-il.

Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.

— Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le baron par un geste tragique.

Puis, détournant la tête avec dégoût :

— Lorenzo I dit-elle.

Â. cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.

— Lorenzo I répéta- 1- elle.

Et cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.

Il s'avança d'un pas vers elle.

— Voulez-vous me reconduire chez ma mère ? ditelle.

Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le mépris le plus* profonds.

Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.

— Eh bien I elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le prince prendra-t-ii le sien aussi facilement?

Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.

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Ne lai avaittil pas proiaaid de Tayerlir de ce qui se serait passé dans cette entrevue?

U entra cbezelle*

Ida se tenait, le front appuyé contre une feiïêtre de son appartement qui donnait sur le jardin.

— Le colonai patti seul 1 s'écria4>elle ; Carmelita partie avec M. Baiol Qu'est-^ce que cela signifie? Le colonel a-t-il Tm Garindita ? Ta-t^il entretenue ^comme il le désirait? sommes-nous ardvés trop. tard!

• — N'anticipons pas, dit te baron en riant, et sofant tous, ebàre fiUei parle-moi franchement? Que pensestu du colonel?

•->- C'est la troisième fois que tu me poses cette question : la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris ; la seconde, un peu avanl le départ du colonel pour la Suifise ; enfin voici maintenant que tu veux que je te répète ce que je t^ai déjà dit. A quoi bon?

— Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.

— Que s'est-il donc passé ?

— Il «'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle Belmonte.

— Rompre I en si peu de temps I -«* Quelques paroles ont suffi.

-^ Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?

^ Je crois en effet qu'il ne l'a jàmaki aimée, et qu'il avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir

Wik ET Gâ-AMSUIA

•ee que je dote répondre au coloaeU si un jour ou Tautre il me demande ta main; ear j'^ai de bonnes raison» pour croire qu'il m'adressera eetle demande.

— Quelles raisons, cher papa ?

— Nous parlerons de oeki plus tard, le momeiit n'est^as venu. Saobe seulement que si le eolonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Car- ^melita.

— Ah ! papa I

— J'ai vécu, en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel pour connaître l'état de son cœur^ ûe doute pas de ce que je te dis et réponds-moi franchement.

— La réponse aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; je n'ai pas changé.

Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.

Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta ; car il n'avait pas le loisir, hélas I de se donner tout entier aux douces joie d^ la tendresse paternelle.

Avant tout les affaires.

Il lui fallait voir le colonel.

Dans quelles dispositions celui-ci était-il, et comment avait-il accepté cette rupture ?

La question valait la peine d'être examinée de près.

Surtout il importait de découvrir ce qu'il pensait de nntervention du baron et de la rencontre de Beio avec Oarmelita dans un endroit, où il devait entendre et voir ce qui se passerait entre euxr

Sans savoir si le colonel était rentré chez lui, le baron se rendit à Tbôtel Chamberlain.

A ses questions, le concierge répondit que le colonel Tenait de rentrer.

Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.

Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux mains.

Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu*il abaissa ses mains et releva la tête.

— M. le baron Lazarus !

Assurément ce cri n'était pas encourageant et il y avait autant de mécontentement que de surprise dans son intonation.

Mais le baron ne voulut voir que la surprise.

— J'ai cru, dit-il, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est passé après votre départ.

Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas ; puis levant la main :

— Avant tout une question, je vous prie, monsieur le baron.

— Dites, mon ami, dites.

— Vous avez voulu me faire assister à Tentretien de mademoiselle Belmonte et de cet homme ?

Le baron leva les bras au ciel dans un mouvement d'indignation.

Cependant il ne se laissa pas emporter ; mais, se calmant presque aussitôt :

— Je pourrais, dit-il d'une voix que rémotion rendait tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement ; mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments d'honnêteté et de pureté je l'élève ? Pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu ! il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que soit ce nom ; pensezvous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, j'aurais toléré qu'elle f Cit la compagne, l'amie de ma fille ? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que j'aie eu ridée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but aurais-je agi ainsi?

Le colonel ne répondit pas.

— Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron, — au moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre départ : — ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde et Tempôchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il est entré avec elle : de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est

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bien vite calmée. Après votre départ Je suis allé dans la serre pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire che% elle. Elle ne m'a pas réponda; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... <^médlen et elle est partie avec lui : la pai:s: était ftiite. Soyez donc rassuré sur celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Yoilà ce que j'ai voulu vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul : si vous avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à vôtre disposition et vous demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour cette pauvre fille , il vaut mieux que personne autre que moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de manière à la ménager autant que possible.

IDA KT GARMBLITA 383

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