MORICAUD
Ben, c'est pas vous voir avant demain, toujours ! Jean.
Comme ça y va m'falloir coucher icitte 1
Moricaud.
Icitte ou dans le char !
J'aime mieux icitte. Père Thibaut ! pouvez vous m'ioger c'te nuit' 1
Thibaut.
Mais, certainement...
Charlot.
Père ! i' faut y faire signer m'sieu ?
Thibaut.
Ali ! oui ! (A Jean.) Quand j'ai t'été à Québec, il y a deux ans, j'ai vu que dans les hôtels y avait un livre ousque les gens signaient leu noms ! Et d'puis, on fait pareil. Voulez-vous signer 1
Jean.
J'suis ben prêt à signer !
(Pendant qu'il signe, Chariot regarde par-dessus son épaule et épelle le nom de Johnny Spool. )
Moricaud.
Comment, c'est vous appelle Johnny Spool ? C'est pas vous canayenne ?
Thibaut.
Mais vous êtes Canayen ?
Jean.
Un Canayen d'Saint-Gabriel, comme je vous l'ai déjà appris ! Mais vous n'savez pas qu'aux Etats-Unis, ousqu'il y a tant d'Américains et d'Anglais qui s'parlent, il faut parler comme eux aut'. Mon nom est Rouleau, Jean Rouleau, mais à Lynn, on m'appelle tous Johnny Spool.
Ah ! ben, j'aimerais pas ça, moé, c'te façon-là ! Vive Je Canada, ousqu'on peut garder le nom d'ses père et mère !
Moricaud.
Mais c'est pas toute les Canayens s'appeler en anglais ! Moé, cré pas ça !
Jean.
Y en a ben ! On l'a plus d'chance avec les Américains quand on change son nom !
Moricaud.
Moé cré pas ça !
Jean.
Ferme don' ta parlette, toé, grand mal-blanchi ! (Regardant le livre.) Eh ! mais, dites donc ! les insectes sont ben apprivoisés dans vot' maison !
Thibaut.
Comment ça ?
Jean.
C'est à peine si j'viens d'signer que j'voé trois punaises qui rôdent autour de mon nom et du numéro d'ma chambre!... Y charchent une victime hen sûr !... A propos ! j'pourrais t'y y aller dans ma chambre1?
Thibaut.
Oui. Chariot, tu vas conduire m'sieu dans la chambre liméro trois !
Char lot.
Mais y a pas moyen, père ; y manque trois vitres au châssis, et m'sieu gèlerait comme un glaçon !
Thibaut.
C'est vrai ; j'oubliais. Alors, j's'rai obligé d'vous offrir de partager le lit de m'sieu Moricaud ! (// indique le
lit )
Jean.
Moé ! coucher avec un nègre ! Jamais ! !... Y pourrait s'd éteindre et m'salir î
Moricaud.
Dis don', Canayenne des Etats ! C'est toé t'arrête r, ou ben moé te faire arrêter !
J EAN.
J'te crains pas pantoute. Mais, conçoit-on ça ! m 'offrir à coucher avec un nègre, moé qui m'es mis candidat à Lynn pour échevin et qu'a fait un spitche au Town Hall su'les inlections !
Thibaut.
Comment vous avez couru pour échevin aux Etâts ? Et vous avez parlé en public? J'aurais aimé à vous entendre.
Jean.
Si c'est n'inqu' ça, j'peux ben vous faire plaisir. J'me rappelle encore de mon spitchel... Prenez des chaises; vous s'rez les inlecteurs : j'vas vous adresser la parole. (// prend des poses comiques, tousse et parle.) C'était le soir des inlections au Town Haîl. J'étais battu.
" Messieurs les inlecteurs, J'vous remercie z'indignement de m'avoir sout'nu dans cette petite omption pour contecarrer la municipalité t'et dans mon soulèvement contre les instruments macoliques t'employés par mes successeurs. J'étais tout glorieux t'et content de m'avoir vu z'amener t'en avant pour la complexion du conseil de la ville, t'et pour m'abroger de prendre part avec componction k la dissertation du revenu d'ia Corporation. Mais je soupire t'et j« suis mortifié d'avoir z'été débouté par mes collègues- Je puis vous acertenir que j'aurais tonné encore contre la tasque et contre toutes hémiorations qu'on tâtera pas en vain d'emmancher dans la ville. Vous êtes dans l'ignorance que j'ai toujours t'été contre les écoles mistes, car c'est contraire aux lois t'et règlements de l'influence pour l'indignité de la prinçauté de l'Eglise, not' sainte mère le pape ! Mais comment voulez- vous qu'avec la petite z'indication qu'on m'a déroutée malgré que j'aie la langue pas mal inspirée, que j'aie pu t'enfler l'urbanité de ma suffisance, avec omption pour m'autoriser d'vos droits ?
Vous connaissez l'p'tit Bâtisse Gagnon, qui parle si ben su' l'estime, qu'ca vous fait cajoler l'cœur dans l'ventre, et comme z'a z'osé dire à Narcisse Pâquette, qu'il avait tort d'courir après deux lièvres ; qu'il pourrait ben les attraper ou les échapper tous les deux. Et Narcisse qui avait la mine piteuse et sans omption, y a répond que lui qui courait après rinqu'un, y pourrait ben l'échapper t'aussi. Il est vrai qu'il a t'eu raison, mais j'ai su par des personnes condamnables que Narcisse qui dépose tous les fonds d'ia ville avait fait graisser manicieusement la tieue de c'pauvre lièvre à Bâtisse, et c'est pourquoi c'pauvre p'tit Bâtisse a perdu son inlection.
Eh ben ! pour me récumer, j'peux vous acertenir que j'aurais fait comme Gagnon ; que j'aurais ouaté cont'la tasque avec omption !... Eh ! ben, les amis, que pensezvous d'ça 1
C'est magifique !
Moricaud.
That's splendid !
Charlot.
Vous parlez aussi ben qu'un livre imprimé ! Jean.
Alors ! vous comprenez... que... pourquoi... j'objecte à
coucher avec un nègre !...
Moricaud.
Dis donc, Canayenne, moé aussi nette que toé ! Fais attention comment c'est toé parlé !
Charlot.
Père ! y aurait p't'être moyen d'arranger les choses 1 Thibaut.
Comment 1
Charlot.
Ben, oui ! si on faisait un lit à m'sieu su' la table ? Jean.
C'est ça, mon garçon ! Ton idée est bonne ! ça m' va ! Thibaut.
Alors, Chariot, vite ! arrangeons un lit pour m'sieu Rouleau !
(Ils sortent chercher un drap, oreiller et couverture de lit, et desservent la table en même temps. Ceci doit se faire vivement. Chariot chantonne : A l'aubarg' du numéro Trois !)
Moricaud (qui pendant ce jeu s'est couché dans le lit à gauche).
Eh ! Père Thibaut ! c'est vous réveiller moé demain matin à trois heures !
Thibaut.
Oui, m'sieu Moricaud !
Jean (se couchant).
Et moé itou !
Thibaut.
Oui ! oui i
Moricaud (appelant).
Charlotte !
{Chariot s approche, Moricaud lui parle bas. Chariot rit et fait signe que oui.)
Jean (appelant).
Chariot !
( Même jeu.)
Thibaut.
Bon ! à présent, j'vous souhaite un' bonn' nuit' ! Chariot, allons s'coueher !
(Ils sortent, et emportent les lumières. Nuit.)