‹ L'audition colorée: étude sur les fausses sensations secondaires physiologiques etChapitre 4 sur 23 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

jours de la semaine, aux mois de l'année, aux époques de Thistoire, aux phases de la vie humaine, etc. Ces faits et tous ceux de ce genre, nous n'avons pas cru pouvoir les attribuer, comme les précédents, à une excitation sensorielle. Dans ces cas, la cause efficiente est plutôt, croyons-nous, une opération purement psychique. En conséquence, nous les avons rangés dans une classe à part, en rapport avec leur mode d'excitation. C'est là, pensons-nous, une association d'idées plutôt que de sensations.

Les diverses sortes de pseudesthésie, comme aussi les variétés de pseudophotesLhésie, se rencontrent parfois réunies chez le même individu. Mais le plus généralement, chaque personne ne présente que quelques-unes de ces anomalies. Chez beaucoup de sujets, on n'en trouve même qu'une seule.

Dans l'historique qui va suivre, tout en tenant compte des distinctions que nous avons établies dans les manifestations de la pseudesthésie physiologique, nous ne séparerons pas les divers groupes de faits, préférant les présenter suivant l'ordre chronologique des travaux de chaque auteur.

HISTORIOUE

Quelque élraoges que soient les phénomènes que nous éludions, et quoitiu'on n*ail pu encore leur donner d'explication satisfaisante, personne ne songe plus à les mettre en doute. Ils ont été observes un trop grand nombre de fois, chez des personnes trop dignes de confiance, avec des caractères d*analogio trop frn|)panls, quoique chez les individus les plus divers, pour qu*on puisse suspecter la bonne fui et la sincérité des sujets qui les accusent.

Dans son ouvrage sur la théorie des couleurs, Gœthe (1), qui cherchait une sorte de concordance entre les couleurs et les sons, nous apprend que Léo-

(i) GcsUic. Tftéfrie dfi cwtJeuri, 1810.

16 l'audition colorés

nard Hoffmann (2), dans un ouvrage sur la même matière, publié à Halle en 1786, donne des couleurs aux sons des instruments. D'après lui.

Le son du violoncelle est bleu indigo,

— du violon — bleu d'outremer,

— de la clarinette — jaune,

— de la trompe — rouge vif,

— de la flûte — rouge kermès,

— de hautbois — rouge rose,

— du cor de chasse — pourpre,

— du flageolet — violet.

On lit dans la biographie de Salomon Landolt, magistrat et peintre suisse, né en 1741 à Zurich, mort en 1818, des détails qui peuvent faire croire qu'il était doué du pouvoir de colorer les sons : « Landolt, dit son biographe, jouait de temps en temps de la guimbarde, et prétendait qu'il percevait une relation entre les sons de cet instrument, principalement dans les notes élevées, et les tons des couleurs et leur gradation harmonieuse. C'est par quoi, ajoute-t-il, d'agréables dispositions du coloris lui étaient grandement facilitées. » Ces données parurent curieuses au poète Godefroy Keller, également né à Zurich en 1819 et

(2) L. HofTmann. Versurh einer Geschichle der mnlerischen Hai^monie ùàerhaupt, eXc, ; Halle, 4786.

IIISTORIvl'R 1 1

tnoi-t eu 18G0, lequel les utilisa, en ieaamiiUflant, dans ses .VoMrr//« zuhchiiiiwii (i).

I^ premier cis de pseudophotcsthésic dont il soit Tiit mention dans h litlt-ralure médicale, remonte â iSl'l, C.'csl celui du D' Sachs (Oeorg-Tobias-Ludwig), que ce médecin distingué, dune de la facullé que nous ùludions, — et, «l'aulre part, albinos, ainsi que l'une de ses sœurs — , fit entrer dans ta remarquable dissertation inaugurale sur l'albinisme (2), qu'il soutint cette môme année à l'université d'Kdangcn (Uaviùie).

Le D' Saclis, qui obtint peu de temps après le titre de piofesseur particulier à cette université, a aussi Dbservô un sujet, homme iiislin;,'ué, dit-il, lequel ofirdit des traces de la mOme facullé d'association. Malheureusement la moit ne taîâs;i |>as au jeune professeur le temps de continuer ses recherches : il mourut en 181 i, à l'âge de vingt-huit ans.

Ainsi s'explique le peu de retentissement qu'eurent des faits si nouveaux, si étranges, et l'oubli i|ui se lit sur la question.

Cependant, nous voyons en I8'2t. le D'' Sclilcgel (Julius-llciiiricli-Ciottiieb) traduire en allemand la thèse latine de ï>achs et reprendre l'étude interrompue (3). Mais il lui man<(uait l'élément essentiel à tout travail vraiment sérieux : l'ubservalion personnelle, ou

<t) Krilrr /i.i,.7,rr Sorfll'n.

• t' S*f-Ii.. |l..«rt. inniiB. Ili'l-rir nnlumh, tiunrvm l'unUhioput»

tout au moins, des faits nouveaux venant corroborer les premières assertions.

Nous ne citerons que pour mémoire le feuilleton de la Presse où Théophile Gautier analysait les sensations qu'il avait éprouvées à la suite d'une absorption de haschisch : a Mon ouïe, dit -il, s'était prodigieusement développée ; j'entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m'arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé tout bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre. Chaque objet effleuré rendait une note d'harmonica ou de harpe éolienne (1) ». Ces détails sont charmants et fort curieux ; mais leur valeur médicale ne doit pas se mesurer à leur mérite littéraire : on sait quelle puissance de coloris recelait l'imagination ardente et fantaisiste du grand poète romantique.

Malgré le manque de faits nouveaux, le D^ Cornaz (Ch.-Aug.-Édouard) , oculiste à Neufchàlel (Suisse) , reprit en 1848, sous le titre d'hyperchromatopsiey comme nous l'avons dit plus haut, l'étude de l'anomalie signalée par Sachs , et s'efforça de provoquer des recherches, afin d'amener des observations nouvelles sur ce qu'il considérait comme une sorte d'hyperesthésie du sens des couleurs (2).

(1) Théophile GauJhior. La Presse, 10 juillol 1843. (i) Comaz. Dt^s ahuovmilés nmyénitales des yeux et de leurs annervx ; Lausanne, 1848. iii-8', pp. 140 « l 150.

iiisTuniute 19

Ses elTorts ne furent pas stëriles. Et d'abord . parmi ceux qui, l'annOe suivante, analysèrent son travail sur l'hyperchromalopsie , un conFrère , te critique anonyme de ÏOppenheim'» Zeittchrift, déclara qu'avant de connaître la mon(^raphie de Cornaz, il avait remarqué que les lettres avaient pour lui certaines couleurs, lesquelles apparences colorées dépen* . daient de la voyelle comprise dans leurs noms respectifs (I).

La même année, 1ftl9, le IV Élie Wartmann, professeur à (Verièvc, dans un mémoire sur le daltonisme lu à la Sucièlé de physique et d'histoire naturelle de cctlc ville, donnait , d'après Cornaz, une desiTiplion abrégée de rhyperchroinatopsie, et disait avoir rencontré deux personnes présentant celte anomitlie ('2). Quelque temps après, en septembre 1850, un de SCS élèves lui déclarait, dans une lettre, avoir éprouvé des phénomènes de ce genre dans son enfance.

Tous ces faits furent recueillis avec soin par C^uriiax, et joints aux précédents dans une intéressante étude publiée en 1851, dans les Aiinaln d'ocnli»fi'iHf. Après l'exposé des fiiils, aussi complet que p<:i33ible, l'oculiste de Ncufcliùtel faisait suivre quelques réflexions pleines de réserve, terminées souvent en points d'in-

Ifi Warlmaon. Oruxirmr m

20 L'AunîTio:f colorék

lerrogation, qui élaient autant d'appels à l'activité de ses confrères (1).

Il faut bien reconnaître que son invitation ne fut pas entendue, car à notre connaissance du moins, il ne fut pas donné d'autre suite aux quelques recherches pratiquées après Tapparition de sa première étude.

Bleuler et Lehmann nous apprennent que vers 4855, le célèbre compositeur Joachim Raff déclara , à un musicien de ses amis, que les sons des instruments lui donnaient des images colorées de différentes façons, comme ci-après :

Le son de la ilùte lui paraissait bleu d'azur intense,

— du hautbois — jaune,

— du cornet — vert,

— de la trompette — écarlate,

— ducromorne — violet pourpre,

— du flageolet — gris noir.

Les sons graves lui donnaienl des images sombres; les notes élevées, des nuances claires. Mais ces données ne sont pas bien sûres, car la personne qui les a fournies les citait de mémoire (2).

Les mêmes auteurs nous disent que le pianiste compositeur Louis Ehlert, dans ses remarquables

({) Comax. Annales (Toculislique , 1851, n» de janvier, février et mars, p. 3.

(2) Bloiiler et Lehmann. Zwangsmâisige lichtempfindungen durch Schall und verwandle erscheinfimgeny etc. ; Leipzig, 1881, p. 64.

HDITOniUl'l! 21

Lfttrta à une amie sur la musique, publiées à Berlin en 18S0, décrit ainsi ses impressions à l'audition de la symphonie en do majntr, de Schubert: < L'air en la majrur, dans le scherzo , est d'une chaleur ai ensoleillée et d'un vert si tendre qu'il me semble, en l'cntPndant, respirer la senteur des jeunes pousses de sapin... Non ! en vérité, si la majeur ne dit pas vert, je n'entends rien à la coloration des sons. » II y a, dans le même auteur, un passage semblable à propos du SiHtgr d'uHf luiil d'ét^. dt^ Memlelssohn (1).

En 18tî0, le D' Marcé (Ixtuis-Victor), dit Chabalicr, parlait incideuMncnt de l'hyperchromatopsic dans sa llit-se d'aj-ré^'alion sur les altérations de la sensibilité, et la classait entre le daltonisme et l'anortliopsie (*2).

I^ même année, Vaulhler, sans d'ailleurs rattacher son observation à la question qui fait l'objet de cette étude. si);na1ait un sujet à qui raudition des sons graves faisait ressentir un mal de dents (3). (l'est ici de la imrad'Mijisieulht'fif d'ttriijiiie acimMii/iie.

l^ h' Perroud, médecin de l'Hôtcl-Dieu de Lyon, publiait en iSk'ii, dans les Mémoire» de In SHfiVM df$ ititHCft mMicale* de celle ville, sa propre observation avec le résumé des travaux antérieurs (i).

(Il Blrulrr cl L.i'hniann. ZimngirmlMiigr Ifhlfm/ifinduHgfn, cti-.. p. M. (fi M<rr- /Vf alUtnlinnt île la trniiMilr : E'arii, tSM, in-fl-. (l'ViulliKT tiitirllr rlrt Mpilauj. i*iM.

itl PvrrnijiJ. Mfmoim dr In fartrU rin ii-vitm médinlri 4* Lftm. IK3. p. 37.

J.e premier, croyons-nous, le D"* Perroud a bu reconnaître la nature franchement physiologique de l'anomalie et en donner une explication acceptable.

L'année suivante, 4864, le D*" Chabalier, de Lyon également, publiait dans le Journal de Médecine de cette ville une excellente étude sur la pseiulochromesthésie, dans laquelle il visait spécialement les faits de pseudosensations colorées éveillées par la forme graphique des lettres. Il donnait en détail une observation de ce genre faite sur un médecin de ses amis. Comme Perroud , Chabalier déclarait l'anomalie d'ordre physiologique , et l'explication qu'il en donnait s'éloignait peu de celle de son confrère et concitoyen.

D'abord, plutôt que d'accepter le terme d'hyperchromatopsie proposé par Cornaz, il rebaptisa le phénomène et le désigna sous le nom bien plus juste de pseudochromesthésie. Puis, après avoir donné une description exacte de l'anomalie qu'il visait, il ajoutait : <r Cette définition indique déjà que TalTection ne dépend nullement d'une lésion matérielle, d'une altération, soit des milieux de l'œil, soit des centres nerveux, mais bien d'un trouble des idées, i» Suivait l'observation détaillée qu'il avait faite, et qu'il terminait par de judicieuses remarques (1).

(i) Chabalier. De la pseudochromesthésic : Journal de médecine de Lyon, n» d'août 4864, p. 92. — Qu'il nous soit permis, en passant, de remercier M. le D'' Chabalier de l'oxtrèrae obligeanc3 qu'il a eue de

Dans le roémc temps, le professeur Philippe Lussana faisait Tobservation des frères Tubarchii de Parme. Miis il n*cn ulilisa les malériaux que longtemps après, dans un article sur' la physiologie des couleurs (I).

I/année suivante, 18G5, Verga signala un nouveau cas de pseudochromesthésie, et rapi)orta les faits observés par Chabalier('2).

Kn 1871, II. Kaiser observait un nouveau cas de fausse sensation secondaire de couleurs chez un homme très intelligent et fort distingué, qui possédait pour les lettres ce pouvoir d*association à un haut tlegré. Kaiser en parla incidemment dans son Oml^ndium de ithysinh^jiv opiitfio* Ci). Il revit son client dix ans plus tard, constata que les couleurs accusées la première fois rfavaient pas varié, et en publia de nouveau les détails.

A la même époque, se place le cas communiqué au prulesseur Hnlhl, de Vienne, par un de ses élèves, et concernant une dame qui présentait quelques traces de Tanomalie.

Mais bientôt devaient paraître les deux observations

III' Itr*' .1 iiiilri- i!i->|i'i«i(iMti 1*11111. |iif l'XiMiipl-iiri* (|u'il |»o«m>i1(* <!•* non lri%.iil. \h' m IIP . iiiiii^ |>rioii- M !•■ h*I,niiHn«. il»- Lyon, M. !♦• priif» -^'-iir |*.iIil/.-i. •!■■ \ !• iiiii\ MM I»'- |>r«»f''"tiji • Kili|i|ii ••! (ii.ti/i. «I»» KI«ii'*iii<\ ii.i^'i>r iiii<« ri iii<T*'iiiirnt« |M»ijr |i'« <l«ii-iiiii<-i)(:« t|U*ii> tint lii*'ii ^iiiilii iiMii« «■i>iiiiiitiiii>|ii>'r.

il» Li|«->-«ii I /'m ■'./■»/•'! '/*•! ..f'.in; p.iilntir. 1M73

li» V»rtfi. ,I*'-^M. it'tf. f>'r /*• m>il'tttif nrriusf^ Mll.in. IMi, p. H.

tJt Kai-i-r f'otu^^nihuiu '/>• /»Ay«io/. optik; Wii'sIm'JvO. I87i, p. 197.

de F.-A. Nùssbaumer, étudiant à Vienne et élève de Brûhl, sur lui-même et sur son frère Johann, horloger. Tous deux éprouvaient depuis leur enfance des sensations colorées, et souvent disputaient entre eux sur les couleurs de certains sons ; ce qui étonnait grandement leurs frères, leurs sœurs et leurs camarades. Ces observations, publiées dans la Wiener med. Wochenschrift, en janvier 4873, eurent un certain retentissement.

F.-A. Nùssbaumer, qui présentait le phénomène à un haut degré, et possédait d'ailleurs une oreille extrêmement sensible, fit des expériences nombreuses pour trouver la raison de ces faits étranges de coloralion des sons, qu'il désignait sous le nom défectueux dephonopsies (1). Le professeur Benedikt, de Vienne, sans contester l'exactitude des faits, les déclara psycho-pathologiques, condamna de telles expériences comme nuisibles et dangereuses, et conseilla au jeune étudiant de cesser ses observations sur lui-même et son frère, de peur des conséquences (2).

En 1876, le professeur!. Nuel, dans le savant article Rétine qu'il rédigeait pour le dictionnaire de Dechambre, résuma les faits décrits par Nùssbaumer et s'efforça de les expliquer (3).

(i) Nùssbaumer. Wiener med. Wochenschnft, 4873, pp. 4, 28 et 52.

(2) Benedikt. Mémoires de la Société médicale de Vienne^ 2* volume, n» 5, p. 60.

(3) Nuol. Dictionnaire encyclopédique dessciencet médicales, 83» volume, article Hétine, p. 24 et suivantes.

iiiH-miiiQi-K 2!!

Deux ans plus tard, Pouchet etTourneux, dans leur Pr/ei» d'hixiotofjif humaine et d'hittagfnie, mentionnèrent \t% mêmes faits d'associations sensorielles et proposèrent aussi leur explication (1).

Cepenilant, des faits nouveaux et nombreux devaient bient<3t surgir en Suisse. En automne 1878, Eugène nieuler, étudiant en méJecine à l'Université de Zurich, interrogé, dans une conversation sur la chimie, sur l'aspect des UMones, dit<il lui-môme dans la brochure (|tril a composée avec Lchmann, s'en tira par celte remarque : « Les kélnneu sont jaunes, parce qu'il y a un » dedans. Karl Lehmann, également étudiant eu médecine à la même Univcrâité, très étonné et ne comprenant rien à pnreilie ré[)Oiise, lui cri demanda l'exitiication. Ce qu'il entendit piqua vivement sa curiosité, et tous les deux se mirent alors à faire des recherches sur les parents et leurs amis.

Ils réunirent ainsi rapidement un certain nombre de faits curieux, mais qu'ils ne publièrent point alors, n'en [touvaul donner aucune ex[)licition plausible. Mais voilà qu'à Niu'l 1870, ils eurent connaissance dos observations de Nûssbanmer et de la critique qu'en avait faite le professeur Benedikl. Ils se remirent aussit<>t à l'o-uvre, et sur jOO personnes interrogées, ils eu trouvèrent 7ti «lui présentaient des phénomènes d'associations sensorielles ; ce qui, avec le ras propre de

|li PnocN"-! 'I Toum#m. Pivoi il'Mi'lnloyie hvau'iit ri ini-lv^inir, »• oanioo. laTS, p. mu.

Bleuler, porte leurs observations au nombre de 77. Ces auteurs, mis en éveil par des particularités observées par Bleuler sur lui-même, recherchèrent les faits similaires ou réciproques des phénomènes les plus ordinairement accusés, et en trouvèrent dans bien des cas. Tous ces faits, réunis et longuement commentés dans leur brochure, furent désignés par eux sous les dénominations de sensations secondaires pour l'ensemble, de phodsmes et de pfwnismes pour les modalités principales, ainsi qu'il a déjà dit précédemment (1).

Les mêmes auteurs nous font connaître qu'Eugène Dreher, privat-docent à Halle, rendait compte dans la Zeistchrift Natur, n«' 24 et 25 de 1880, d'un appel du professeur Fechner, lequel demandait qu'on lui fournît des données précises sur les faits de ce genre. Nous i:e savons dans quelle mesure cet appel fut entendu, et si l'ouvrage projeté fut mené à bonne lin ; mais nous avons appris tout récemment, trop tard pour en faire profiter nos lecteurs, que ce savant a traité la question de Y audition colorée dans ses Elemente der Psychophysik.

En 1881, parut le cas observé par Schenkl sur une gouvernante anglaise très intelligente, qui colorait les noms propres (2).

La même année, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, H. Kaiser revoyait, après un intervalle de dix ans, la personne qu'il avait une première fois exa-

(1) Blpiilor ot Lohm.mn. 7.trangf(milaxige Lichtempfindungen durch xchali, etc.; Loipzi^. 1881.

(i) Srlifiikl. Prager med. Wof'hcmrhv., 4881, n" 48.

iirftTORivrR 27

minée, et, après avoir constaté h constance de ses sensations colorées, publiait à nouveau son cas, mais avec plus de détails (1,.

En 1882, parut on France l'observation typique et fort intéressante fuite par le D«* Pédrono, de Nantes, sur un distingué professeur de rhétorique de cette ville. Apres avoir exposé le dtUail des faits, Tauleur pass;iit en revue les explications déjà nombreuses de ses devanciers. Pédrono, qui d'ailleurs n'avait pas connaissance du travail de Chabalier, ni d('s études antérieures, rebaptisa {anomalie sous le nom iïaudiimi rtflnn^, traduction du cohnir-hearing des Anglais, dette dénomination fut généralement adoptée par les auteurs qui publiiTCnt des observations subséquentes.

I/observation de Pédrono , publiée dans le Journal ilf MMtriue de V Ouest, les Annales d^ikulistique et dans le London médical liecord, eut un certain écho en France où depuis Chabalier, dont le travail était peu connu, nulle observation nouvelle n'avait été faite ^2). Il en résulta un certain nombre de communications et d*études sur ce sujet. Peu de mois après, par exemple, Kmile Alglave rap|)ortait le détail des faits dans une communication au Congrès de la Rochelle pour l'avancement des sciences (il).

(i\ Knï^rr. Knrtftft't Arch v fiir AujenhfUkumfe, vol. XI, n» <Ju 30 dlohiv IWI. p. W.

lii pf'^lrono. JnurnnI tfe ,V«*'/^«-iw '/** t'Our^t, \H^i. p. i'M. — Anntîlet d'f^uhttufuf', \^^i. *• f-nr^-lr*». p. iH, — h'wion m^i, H^e , IHK3. p. <TI.

<3) F.nji]«' M^l'ivc. OrnsH"» «io rA'»«»rtri.ilu»ri fraii<;<M^* pour ra%'anri»mcnl «!••« *«*i«'n«"0'* . La K<h-Ih«I1«», tout IWi.

La même année 1882 vit paraître l'observation assez détaillée faite par G. Mayerhausen, de Munich, sur une dame très distinguée de vingt ans, femme d'un médecin, et qui possédait le pouvoir de colorer les lettres en les entendant prononcer. L'auteur faisait précéder son observation de celles de Kaiser, Brùhl, Nûssbaumer et Schenkl, les seules dont il eût connaissance (I).

En 1883, le D^ Baratoux faisait, avec les observalions de Nûssbaumer et surtout de Pédrono, une première élude sur la question dans la Revue d'Otologie, Laryngologie et Rhinologie (2). A la même époque se place le travail de Stinde sur « les tons colorés et les couleurs résonnantes (3). »

Deux mois après paraissait le cas publié par le D^ Victor Grazzi, de Florence, d'après les faits communiqués par le D' Henri Franceschini, de Sinalunga, et concernant une vieille dame, dure d'oreille, qui voyait environnées d'une couleur verte les voitures passant au galop sous sa fenêtre (4).

Le D' Bareggi commenta ces faits dans la Gazetta degli Ospedati et y joignit une observation personnelle (5).

Peu de temps après, en 1884, Lussana fit paraître

(1) Mayerhausen. Klinische monaUblalter fur Augenheilkuntle, novembre 1882, p. 383.

(2) Baratoux. Revue tfe taryngoiogie, d*otologie , etc., 1883, n* 3, p. 65.

(3) Stinde. Von Feh zum Meer, mars 1883.

(4) Grazzi. Boilettino délie mallattie rleW orccchio^ mai et juillet 4883.

(5) Bareggi. Gazetta degli Opedali, 1883, n» 50.

une étude où il rapportait ses anciennes observations sur les Trères Tubarchi, et mentionnait ses divers travaux sur la question (1).

La même année vit paraître le cas observé par Ugbctti sur un médecin qui prêtait des couleurs aux sons de la parole et des instruments ('i) ; puis les observations d'Antonio Berti , de Yelardi (3) et de Quaglino. Dans le môme temps, le professeur Angelo Filippi, de Florence, lut sur ce sujet à l'Académie de musique de «.ette ville, un assez long mémoire qui parut bientôt en brochure. Dans ce travail, le pro- Tcsseur florentin ne donnait aucun fait nouveau, mais rapportait les principales obser%'ations faites en Italie depuis Lussana (1804), ainsi <iue l'observation de IV'Jrono, et en tirait toutes sortes de considérations en rjpi>ort avec l'art musical (4).

Toujours ta même année, U. Ililbert publiait le cas d'une darne de vin^t-quatre ans, bonne musicienne, rmllcmcnt nerveuse, qui présentait de nombreuses L't curieuses associations sensorielles Çt).

Nous trouvons aussi dans V lutfrm-^haire iln rhrirhear» ri dex rurieuj-, n* du *25 juin 188i, p. 30*2, la relation faite

|I.Lu.Mn«. i.nirlln mrlK-n <lnl. fr„.,/i'.r Vrfirtr, XXVI. n- 31. -

Iti l'RhrIli. La yatura; MiUn. IU4.

iS. V.I.inl. i;>.>rn,ilr mlrrmi-.iuit'ilr ,1'llr "-ifiitr m'-r . IMHl. n' T. ((I Kilip)» f>- nleum fm-mmi pro'Mli 'lui tni'iii mutimli fulF ory numn Mmiin-: Kl- >n' ■■<-•-. IIMI.

i:.l H. Hilbi-rt. Klim'fht monaltM-IUr fur .UjthA . eU:. j.invi.TtM

par un certain Alphonse R. d'un cas concernant une personne de sa famille, qui lui avait déclaré plusieurs fois, avec une sincérité incontestable, dit-il, que les noms propres lui semblaient avoir des couleurs (i).

A la suite de la relation précédente, un rédacteur de la même revue, dit, dans le n° du 25 septembre suivant, p. 5(ii, avoir aussi trouvé une dame colorant les noms propres (2).

En avril 1885, Albert de Rochas fit paraître dans la Nature, un premier article sur Vaudition colorée; il y exposait principalement les cas récents de Pédrono et d'Ughelti, et disait en avoir trouvé trois lui-même sur une cinquantaine de personnes interrogées (3). Dans un second article, il détaillait son observation la plus curieuse, faite sur un ancien avocat, très distingué, polyglotte, dont le pouvoir de coloration s'étendait à une foule de choses ; il y signalait, en outre, un nouveau cas observé par lui (4).

Au mois d'octobre suivant, il faisait paraître un troisième article dans lequel il annonçait avoir reçu, à la suite de ses deux précédents, un grand nombre de communications ; il mentionnait encore quatre nouveaux cas personnels ii)). Vers le même temps,

(1) l.'întermHiairc dea rherch^un^ et des nirieuT, So juin 4884, p. 362. (i) Vlntermèdinire des rhevcheuvs et des curieux ^ 25 s«»pt. 1884, p. 561. (3) Albort i\o Rochas. La Sature, 18 avril 1885, n* 620, p. 306. (\) AIImiI il' K.mIi.^. in \//////v, no mai 188o. n" 020, p. 406. (:i) AlbiTl lie UucIm>. Li Sature, 3 octobre 1885. n« 044, p. 274.

iiiflTonKtiK :t1

M. Giraudeau publiait, dans VEiir^ithalf, une revue dcb priiieipaux faits connus (1'>.

Sur la fin do la mi^me aimée 1885, te D' I-iuret, de Montpellier , pul>liuit i|uati'e ultservatîoiis d'iiuditioii Colorée, faites sur un ancien oflicier, sa dame, son enfiinlel un jeune avocat, lesiguels coloraient les sous de la parole ('2). Ces observations parurent, peu do rnoia après, résumées dans quclipics journaux d'olologie (3; et (rophtalmologie (4).

i^iO décenibro 1887, après de nombreuses expériences, Cil. Kéré faisait, à la f«»nV/<' df hiitlmjîedf Paris. une premirrc communication sur 1rs fffrla ijiWraas dm fjriutlutm di-a iirijfiiirs dis si-ii.i. et sur Ifn fffiis n'trwrlifi dm f.rritiilinns wMwinW/cs. Toutefois, dans cette étude, il visait ptutcH les pliOnomènes produits, spécialement cUei les liysténi|ues, par les cxcit;itions d'un sens sur les autres, et aussi d'un ort;ane sensoriel dmble sur son cun|;éiiùre !.">■.

iXins mie seconde communication à la même Société, le 24 décembre suivant, l'auteur étendait ses conclusion-* aux f.iils de rhiim rnl'in'f. (jii'il insinuait «Icvuir être liés à certains étatî [latlioln-'iipies nerveux ,

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U.hr. ,lr r:t't/U. .I.- , lltV.. „• *. p. 1(9, .f..,.hl.,lm:l-,,>'. |H«,, „■ T. |, .135.

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comme l'épilepsie, Thystérie, etc. II rejetait les hypothèses d'anastomoses entre les ramifications nerveuses acoustiques et optiques, ou entre les deux centres cérébraux (1).

Dans les premiers mois de 1888 parut la brochure du D' Baratoux sur Vaudition colorée. Sous ce titre, l'auteur rassemblait indistinctement les faits de vision et d'audition colorées, et mentionnait aussi les fausses sensations secondaires notées dans le domaine des autres sens. Cette brochure ne fit pas la lumière sur lu question, mais rendit néanmoins des services en France où, malgré la publication de divers cas, ces phénomènes étaient encore assez peu connus. L'auteur commençait par faire l'historique de la question, rapportait brièvement les points saillants des principales observations parues depuis quelques années, résumait les notions acquises, et donnait les théories de quelques auteurs. Il disait aussi incidemment (p. 10 de ladite brochure) avoir trouvé un cas de vision ou d'audition colorée, sans spécifier l'anomalie, chez un jeune avocat qui colorait quelques voyelles (2).

La brochure du D'' Baratoux fut bientôt après analysée dans la Revue générale d* ophtalmologie (3) et dans la Revue de lanjngologie, d'otologie et de rhinologie (4).

(1) Féré. Bulletin médical, 1887, n- 87, p. 4397. — Si-niaine médicale, 1887, n- r>i, p. !il4.

ii) Baratoux. De l'nudition colorée; Paris. 1888. (.3) Revue générale d'opltinlntolof/iCy 1888, n» 3, p. 107. (4) Revue de laryngoloyie, d'oiologie, etc., 1888, n* 6, p. 343.

HisKuiivi 1^: 'Kl

Dans te mâmo tem|)3 , te I)' Dareix élu<)iu aussi rauJilion colorée dans la tinzvltr mAlicah- de IWUjérir (1).

1^1 même année, le D' Grûlzncr, de Tubingen, résumait les travaux de Nû-sliaumer . Bleuler el lA'liinann, Urbantâctiitsch, cl pruiiosait, cuinmc cxplil'utiun des faits, l'cxcilalion siiniiltaiiée des centres sensoriels jtar voie d'association i:!i.

Uans les premiers jours de janvier 1889, le D' V. ribanlscliilscli, professeur à rUiiiversîté de Vienne, U'niiel n'était uteupé, dopuïs plusieurs années, de Vvffrl dm ejTiliiliiiiin du liijiiiiuiiii ini d'un m-iix sur Irs {triri-plittu» Miuuuifllfs, publiait dans le liuUeliu mMiciO, avee la iroll.iboniliun du M' Iji-lilwitz comme traducteur, le résumé de ses expériences et do ses rcchcrclies. Apiès en avoir ra|»porté' les résultats au [wint de vue de l'acuité des diverses seiisiilions, et des avanta;;es i|u*un on pouvait tirer pour améliorer l'ouïe ou ta vue, — par exemple, en ce i|ui concerne l'oreille, pour dniiimicr la surdité et faire cesser les Imurdonnements —, il arrivait aux faits d'audiUon colorée. L'auteur les déclarait de nature pliysiol-jjîipie. cl donnait iiièinc un moyen i[u'il croyait propre à les faire npi^i- ■ .litre. Mais les exeniplos <pi'il cite nous paraissent dillërer seiisibletneiit des véritables cas d'audition

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colorée, observés chez les sujets doués de cette faculté singulière.

Au mois de juillet de la même année, M. le D^ Paul Raymond publiait, dans la Gazette des Hôpitaux, un cas d'audition colorée, qu'il avait observé chez un homme de trente ans, très bien constitué, sain de corps et d'esprit (1). La parole seule éveillait chez lui la sensatiou colorée, les sons musicaux ne produisant rien. L'auteur terminait par l'exposé des théories de ses devanciers ; quant à lui, sans se prononcer nettement, il insistait sur les connexions, les relations étroites qui existent souvent entre les différents centres sensoriels (2). L'observation du D^ Raymond fut résumée, l'année suivante, dans quelques journaux d'otologie (3) et d'ophtalmologie (4).

Au mois d'août, dans une communication au Congrès de Psychologie physiologique à Paris , M^ de Varigny signalait un nouveau cas d'audition colorée (5). Le D' Grûber, de Jassy (Roumanie), rapportait aussi l'observation d'un sujet qui en présentait les phénomènes au plus haut degré, et qui offrait, en outre, des phénomènes analogues de corrélation des divers

(1) Urbantschiich H Lichtwitz. Dalhtin tnèd., 9 janvier i889, n»3, p. 3î».

(2) Raymond. Gnzrtte des UôpitaiiT, 2 juillet 1889, n« 74, p. 680.

(3) Annales des maladies de Cvrcilley fto., 4890, n° i, p. 37.

(4) Hevue générale d^ophtalmolnyie, 4890, n» 3, p. 437.

(*>) !)«' Varifrny. Cont^rrs dr psyclmlr^^ri,. physiologique : Paris, août lvS8î».

centres senaoriets (1). Le professeur Benedikt, de Vieone, le môme qui avait (U>j critiqué les recherches de Nûssbaumer, rtîpéta qu'il croit dangereux de poursuivre dea expériences de ce genre, car, d'après lui, cela crée une confusion des sens, qui amène de l'hypocondrie (!). M' Nci^licki ajouta qu'il avait aussi observé un cas de ce genre et que le sujet avait plus lanl perdu la rai<ion ; d'uii il concluait que l'audition colorée est un signe de dôgénércHcenco ('i).

Depuis cette é{)o<]ue, il n'a |>as élé signalé, du moins à notre connaissance, de nouveau cas des phénomènes que nous étudions, avant nos huit observations personnelles.

Si maintenant nous jetons un coup d'oeil en arrière sar cet historique, cl si nous faisons le compte des bits observés, en y curii|>rcnant nos propres cas et le<< observations puisées dan^ la littérature extramédicale, nous trouvons un total de L'eut trente-quatre cas.

Malgré tout le soin que nous avons pris pour rendre cet historique aussi complet (]uc possible, nous ne nous dissimulons pas que quchpirs travaux nous auront éi;lia|ii>é. Ainsi nous n'avons pu nous procurer aucun travail espagnol, ni aucun mémuire anglais ou améri-

lll OrOhfr. Cnnffn* d" p»yrholopie phv<>inliip.[u<'. — BulMin midtfél, 1M1. n* rc,. Il, iri.19.

(il Ibn<'>lil< ■! N-ik-liiki r..iii:ri -l p-\-\i-A--ei<' phï-i"|rtRi.|ii'' : P*ri«. *uii( I»-' - /' /■. .;' -■ /r..i II lu :i ...iil lls't )i il"

ricain. Il en existe cependant, quoique en petit nombre, croyons-nous.

Si, dans l'historique qui précède, nous avons passé si rapidement sur les observations des différents auteurs, c'est que nous allons ci-après donner le détail des plus remarquables, que nous ferons suivre de nos observations personnelles. En outre, nous réunirons, dans un tableau synoptique et dans leur ordre chronolofîique, toutes celles que nous avons pu recueillir, avec leurs particularités principales. Cela permettra à tous ceux qui s'intéressent à la question de juger à leur tour sur les faits mêmes, sans avoir la peine de se mettre à la recherche des documents originaux, d'eu faire la traduction, l'analyse, le classement, etc. Si notre travail peut être, à cet égard encore, utile à nos confrères, et jeter du jour sur une question aussi obscure que celle de la pseudophotesthésie, nous aurons atteint le but que nous nous sommes proposé.

OISHVATlOilS Pmii'CIPALES DIS AUTEIIS

Les documents qui suivent n'ont pas ('l<^, on le convoit, pr^RCiilés par leurs auteurs sous la forme qu'ils ont ici. C'est nous qui la leur avons donnée. Après les avoir traduits, pour la plupart, puis résumés pour en dégager les faits principaux, nous en avons disposi- les éléments suivant un même onlre nicthodiquc, alin d'en rendre l'étude et la comparaiston plus faciles.

A notre avis, cette manière d'envisager les faits de pscudophotestliésic, de les ramener, i>our ainsi dire, à une même formule, et d'en préparer ainsi, d'en donner comme une vue <i'ensemble, est éminemment propre à en faire ressortir et saisir les difTèrences et les ana< logies, et, par suite, à jeter du jour sur la question.

Observation de G.-T.-Ii. Sacha sur Inl-niêmey

PSEUD0PH0TE3THÉSIE d'oRIGINE OPTIQUE, ACOUSTIQUE

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