CHAPITRE PREMIER
§ I. — Le son : les vibrations, excitant de l'oreille
Origine du son. Qualités du son. — Les phénomènes sonores se manifestent à tous les instants de la durée ; ils naissent de tous les points de l'espace; ils reconnaissent une tbule de causes qui ébranlent l'air autour de nous ; c'est un signe de vie ; leur absence équivaut à l'immobilité et à la mort ; l'habitude en fait un tel besoin que le silence impressionne. C'est une manifestation de l'activité de la matière; il accompagne tous les modes de la vie organique et les mouvements des corps extérieurs.
De là naissent les états de conscience dont se forme la sensation, point de départ de la connaissance. Ainsi toute une face du monde est inconnue pour le sourd-mu«t. De tous les sons, celui de la parole humaine est le plus intéressant à entendre, à connaître, et son ignorance ou sa perte causent un dommage incalculable au triple point de vue de Tintelligence, des sentiments et des mouvements.
L'origine de toutes ces sensations sonores est dans le mouvement vibratoire; ce qui est vibration en dehors de lui est son dans Thomme (A. Guillemin).
Nous allons étudier la nature des vibrations et les relations qui existent entre elles et les sensations acoustiques ; c'est ce que Helmholtz appelle V acoustique biologique.
La sensation du son implique nécessairement, d'une part, un
8 i/audition et ses organes
inouvcMiient vibratoire oxlorioiir et, d'auiro pari, un sujet eapal)le (le le sentir et d'en re(^evoir l'inipressioii.
Cependant, la sensation de sons peut apparaître à la conscience sans qu'aucun phénomène vibratoire externe Tait amenée ; Texcitation spontanée ou indirectement provoquée par des causes diverses des foyers de l'audition peut donner lieu à la création d'images auditives, nées dans le cerveau, rappelées à la mémoire, ou de simples bruits dus à l'irritation seule du centre de l'audition ; car le sens de l'ouïe est doué d'une sensibilité spécifique, unique, pour le son, comme le sens de la vue pour la lumière ; et sa réaction, sous l'influence d'un excitant quelconque, est une sensation sonore subjective, (^.elte sensation spontanée intérieure peut s'extérioriser, soit qu'elle rappelle un son de l'extérieur connu, soit qu'elle coïncide avec un fait actuel, auquel on tend à la rapporter : c'est « l'hallucination auditive ». Par cette origine, identique à celle de la sensation provoquée, venue de l'extérieur, on conçoit que Taine ait pu-dire de celle-ci qu'elle est une « hallucination vraie ».
Il était bon dès l'abord de bien établir l'existence de cette sensibilité spécifique du sens de l'ouïe, dont il sera parlé au cours de ce travail. Sa réplique à toute excitation quelconque est donc une sensation de son : c'est pourquoi un sourdmuet, s'il a entendu quelque temps, peut rêver de sons, de musique, etc. Des états de conscience particuliers concomitants, multiples (orientation variée, sentiment de la rotation de la tète, disparition par l'occlusion de l'oreille, association de la vue, efforts d'adaptation, etc.), nous avertissent que la source de l'excitation du nerf acoustique est située à l'extérieur, en dehors de nos organes, dans l'espace.
De là la notion d'extériorité, qui éveille celle du moi conscient, celle de Ir personnalité ; qui toutes deux apparaissent ainsi avec le phénomène sonore, de même qu'elles naissent du toucher, de la vue, etc. Que le mode de production du son soit une percussion, un choc, un frottement, etc., on constate toujours qu'il s'accompagne de mouvements des molécules des corps élastiques, solides, liquides ou gaz, mouvements vibratoires transmis par l'air à l'oreille.
La propagation est nulle dans le vide, on le sait; mais, par contre^ on entend trop quand la pression atmosphérique est
accusée comme clans les cloches à plongeurs, où Tair a plus de densité. Les qualités de l'air conducteur du son importent à Taudition ; ce sont des notions d'acoustique classiques.
Le sujet offre des divisions naturelles. La sensation auditive peut être envisagée : i° Au point de vue du temps, c'està-dire de la durée du phénomène vibratoire qui l'a fait naître ; ou de la hauteur, c'est-à-dire du nombre des ondes ou de la tonalité, mais aussi, quant à la durée de l'excitation nécessaire à sa production ; enfin, au point de vue de la durée de l'impression.
2** Au point de vue de l'espace, c'est-à-dire sous le rappoit de la masse du corps sonore, de l'intensité initiale du choc vibratoire, de la distance, de la propagation par l'air, enfin de l'orientation : unilatéralité, bilatéralité ;
^^ Dans sa cause même, d'où vient le timbre, si bien en rapport avec la nature de la source du son.
Le phénomène extérieur est étudié spécialement en physique, et la physiologie s'occupe surtout du phénomène sensoriel, subjectif; mais ces deux points de vue se tiennent étroitement.
On a pris l'habitude de distinguer surtout dans la sensation auditive les qualités saillantes, intensité, tonalité, timbre, que l'on semble représenter comme isolées dans la classification des qualités du son et comme absolument distinctes dans leur genèse, tandis qu'il n'en est rien. Ces éléments constitutifs de la sensation ne sont pas séparables, sinon pour les besoins de l'esprit qui analyse ; mais il doit rétablir la synthèse pour retrouver la vérité ; la division classique est un artifice qu'on a tendance à prendre pour la réalité ; tout est plus simple, car tout se tient par une origine commune, les vibrations. D'autre part, la durée, l'intensité ne sont pas toujours en rapport avec celles du phénomène vibratoire causal; la quote personnelle varie. Peut-être aussi a-t-on trop de tendance à considérer le phénomène sonore comme un composé de ces qualités, tandis que celles-ci ne constituent que nos manières de sentir le phénomène vibratoire, qu'on ne peut au surplus décomposer en ses divers éléments sans l'altérer profondément.
Nous allons exposer successivement ces divers points de vue.
lO I. AUDITION ET SES ORGANES
Les sons les plus simples sont ces bruits innombrables qui se produjijsent dans la nature, ceux si divers que les animaux fournissent et qui sont très perceptibles pour la plupart. Ces bruits ont été dès l'origine de l'homme les excitants habituels de ses oreilles ; beaucoup de ces bruits nous échappent par l'accoutumance, d'autres par leur acuité extrême, par leur peu de durée et d'intensité, sans doute; le microphone en a rendu perceptibles quelques-uns.
On trouve dans les auteurs de magnifiques descriptions des bruits nés du sol, des eaux, des éléments, des animaux, (Humboldt), des usines, des métiers, etc., que la vie industrielle croissante a rendus plus intenses et plus nombreux; le bruit des grandes villes est aussi remarquable. Ce sont là des sources d'excitations auditives incessantes, habituelles, qui font partie de la vie de tous, et qui réalisent une sorte d'éducation involontaire du sens de l'ouïe. Celui-ci conserve toujours une grande sensibilité pour ces sensations simples, indistinctes, qui n'exigent pas d'attention et sont des phénomènes constants dès l'enfance.
Il y a à ce sujet une foule d'exemples particulièrement intéressants dans le livre de Lubbock (i).
Landais a examiné les divers sons émis par les insectes et leur mode de production: ce sont des bruits de claquement des ailes, des sons frappés, des grincements, des frottements de surfaces hérissées de pointes ou de rugosités, des bruits de râpe, d'autres explosifs ; ailleurs, ce sont des sons musicaux, tels que « le chant de la cigale », le bourdonnement des insectes ailés, etc.
L'escarbot produit une explosion véritable ; un scarabée bien connu (horloge de la mort) exécute avec sa tête et son ' thorax des chocs précipités pour annoncer sa présence et pour rencontrer ses pareils. Ces animaux entendent ; mais il est difficile souvent d'en donner la démonstration absolue pour beaucoup d'insectes bruyants ; et je suis bien tenté d'admettre avec Beaunis que, puisqu'ils font du bruit, c'est qu'ils entendent (Évolution du système nerveux).
Nous verrons par la suite que, dès que les petits enfants
(i) Les Sens el Vlnstinct chez les animaux. Bibliothèque scientifique internationale, Paris, F. Alcan,
sourds-muets entendent quelque peu, ils font du bruit et du tapage.
Sur Toreille humaiûe ces sons simples ont une puissance d'action remarquable. Ils sont très pénétrants : les claquements, grattements, crépitations, crissements nous frappent malgré nous ; les bruits analogues de friture du phonographe, et du téléphone de même, sont des premiers entendus par le sourd-muet dont on exerce Touïe ; cependant Toynbee, Tyndall ont observé des individus qui ne percevaient point les bruits suraigus (Tyndall, le Son,)
On voit que Ton classe les bruits d'après leurs causes et aussi d'après la sensation qu'ils nous font éprouver; ainsi on dit : un bruit strident, un son mordant, un bruit étourdissant, une voix criarde. On discute plus ou moins longuement dans tous les traités de physiologie sur la distinction entre le bruit et le son musical, question au fond bien dénuée d'importance, mais elle est classique et sert d'introduction à rétude des sons.
Bruit et son musical. — Citons quelques opinions des savants les plus autorisés.
Il est au moins curieux de connaître comment on a pu découvrir les conditions du mouvement de l'air extérieur qui font que, dans un cas, ce mouvement cause la sensation du bruit, et dans l'autre celle des sons musicaux; car nos sensations, il faut le dire, ne nous trompent point dans cette difl'érenciation.
« Le bruit, dit Tyndall, produit en nous l'eflet d'une succession irrégulière de chocs..., les impressions de notre nerf auditif ne sont que heurts et cahots ; tandis que le son musical coule doucement, sans aspérités et sans irrégularités aucunes. »
Comment cette douceur est-elle produite? Par le retour parfaitement périodique des impulsions de la membrane tympanique.
Un mouvement périodique est celui qui se répète régulièrement ; le mouvement du pendule ordinaire, par exemple, est périodique, et ses oscillations dans l'air déterminent des ondes ou pulsations qui se suivent avec une régularité parfaite.
Mais de telles ondes sont bien trop lentes pour exciter le
nerf auditif; pour ol)tenir une sensation musicale, il faut que le corps vil)rant avec cette réfi^ularité du pendule imprime à l'air des secousses beaucoup plus rapides. Le son continu est dû à la succession des ébranlemenls (pii se. suivent sans intervalle; ainsi se forme la sensation du son musical continu.
Au contraire, les pulsations qui donnent naissance à la sensation du bruit sont irrégulières dans leur force et dans leur retour. Elles heurtent l'oreille sans mesure, elles causent une confusion des ondes, qui nuit à leur audition particulière, el est désagréable, pénible, fatigante même par les changemenls brusques, les inégalités de tonalité, d'intensité et de durée.
Un son musical est en somme dû à une succession rapide de vibrations pendulaires. Si chacun des chocs est bien séparé, la sensation discontinue est celle de bruits et non de son musical. Cependant, si ces sons discontinus ont entre eux certains rapports, leur succession peut éveiller la sensation d'un son musical, d'un accord, d'une gamme.
Au moyen de la roue dentée, Savart a montré que deux chocs successifs suffisent à la formation d'un son, qui reste intermittent : seize chocs par seconde fournissent une sensation continue, et qui devient musicale et agréable à mesure que les chocs se multiplient.
C'est ainsi que la genèse des sons musicaux a été étudiée par Savart ; Tyndall se servait dans le même but du gyroscope. (Tyndall, loc. cit.)
Au-dessous d'une certaine vitesse de rotation, on obtient des sensations sonores intermittentes, des chocs; puis, avec une vitesse suffisante, le son continu périodique apparaît; il est d'autant plus élevé que la rotation est plus vive.
Le bruit est donc {)roduit par la succession irrégulière des chocs sonores inégaux, c'est-à-dire des ébranlements supportables par le nerf auditif.
Le professeur Mathias Duval [Traité de physiologie) ne dit pas autre cliose : « Si les vibrations sont régulières et, quoique composées d'éléments complexes, facilement analysables par l'oreille, c'est un son qui est perçu ; si ces vibrations sont discontinues, irrégulières, se superposant et se succédant sans ordre, on dit qu'il y a production de bruit; mais il est, en somme, difficile d'assigner la limite exacte à laquelle
l'excitant de i/ouie, vibrations sonores i3
cesse le son musical proprement dit, et où commence le chaos des bruits. » (Ouïe, Dictionnaire de médecine,)
Bernstein (i) écrit ceci : « Parmi les sensations produites par le son, il en est une qui se distingue de toutes les autres et qui possède un caractère tout spécial.
C'est cette sensation musicale qui nous fait distinguer le ton et le timbre. Toutes les autres sensations auditives qui ne possèdent point ce caractère peuvent ôtre désignées sous le nom de bruit.
Taine (2) nous fait assister à la genèse du son musical : « Un son musical, quelque simple qu'il paraisse, est formé par des sensations plus simples agglomérées et fondues pour ainsi dire en une seule.
« Des coups égaux, frappés à raison de seize par seconde, sont entendus séparément; si la fréquence des coups augmente, une nouvelle sensation se dégage, la sensation du son musical.
« Parmi les restes de bruits ([ui persistent encore, et continuent à être distincts, elle se dégage comme un événement d'espèce différente.
« Entre les diverses sensations élémentaires qui constituaient chaque bruit, il en est une ({ue l'opération a séparée; désormais celle-ci n'est plus distincte de la sensation élémentaire semblable qui la suit dans chacun des bruits suivants. Toutes ces semblables font maintenant ensemble une sensation continue... A mesure que le son devient plus aigu, les sensations élémentaires disparaissent pour la conscience^ le son paraît uni et indécomposable. »
Taine conclut comme Savart a expérimenté.
Kendrick {Sur le phonographe) donne, dans la planche II de son mémoire, le graphique d'un bruit récolté sur le phonographe, et dont le tracé linéaire a été pris avec un appareil enregistreur de son invention.
A la figure n° 21, pi. II, on voit les courbes données par un bruit (Noise) ; et l'auteur note les irrégularités de la courbe décrite. On en juge mieux si l'on porte ses regards sur la figure 22, laquelle, par opposition bien nette, est le tracé régu-
(1) Les Sens^ Bibliothèque scientinquc internationale ; Paris, F. Alcan.
(2) De l'Intelligence, t. II et III.
lier, onduleux obtenu par rinscriplion phonographique d'une voix de ténor. La ligne est caractéristique de la voyelle A ; et la régularité des périodes est remarquable. A la lecture de ces deux graphiques, on saisit immédiatement la différence entre un bruit et un son musical (V. fig. i).
La figure 2 est à ce point de vue très démonstrative ; elle montre les tracés de bruits divers.
Cependant, il y a bien des modes et des transitions insen-
Cornet de Coche
îruit
Ténor VOIX
Flûte
Geîlé feat.
Fici. 1,
siblcs enlrc le son musical ol ce (juo nous nommons bruit. Regardez, apr68 ces graphiques, ceux de >L Marichelle (pi. 1) (i), et h\ planche ci-joinle (lig, ii). Lh sont exposés des dessins i\v périoth^s irinsirumonis do musique, de voyelles dites sur (h^s Ions connus, cl, on paralliMe, s'égrènent éparpillés, cU^sunis, st'gmonlés, irréguUors, des Irails et des ponctuations séparés par dt^ grands inlervalles sur h^ graphique; ce sont les vihralions éléiuenlain^s inscriles «le chocs, de heurts ;
(i) La Ptirotv fi^iiiiu^H Iv liutrt^ tla nlwtuujVMpfu*.
éclats surX A
A éclatant
'Bruit de
cllDC
éclatant
FiG. 2.
G elle fecit.
1. A a élu lancé comme un choc brutal, et les vibrations s'inscrivent par des points dissociés sans lien. Cependant, môme aux endroits où de simples trai>ts sont marqués sur la cire du rouleau, on observe des ondulations générales périodiques. — 2. Est à peu près semblable. — 3. Ici les traits sont plus marqués et quelques formes typiques de A apparaissent. — 4- C'est la succession des traits marqués pendant le choc de deux plaquettes de bois : les périodes se dessinent aussi. Ces figures sont schématiques, mais d'après le tracé aussi exactes que possible.
l6 L'ArniTION ET SES OIIGANES
là d'un bruit de foule, ici d'un bruit de casseroles frtippées ou d'assiettes entre-cIioqu(^es. Or, malgré cette forme fraucliement heurtée, ataxique, décomposée, vous remarquerez i[uv les ondes sonores en somme s'allongent en systèmes d'ovales réguliers, dont les éléments composants seuls affectent l'aspect de coups distincts, irréguliers, discontinus et sans lien apparent; en reproduisant le bruit, le phonographe montre là qu'il existe cependant au moins pour une partie une périodicité évidente, irrécusable, bien (pie dissimulée.
Je montrerai bientôt que l'intensité extrême transforme un son musical en un bruit (i). (Vest qu'un bruit est surtout pour nous un son ou une masse complexe de sons indistincts, inappréciables, que leur nombre par trop grand, simultanément ou successivement croissant, et leurs inégalités empochent de discerner, d'analyser, de reconnaître. Notre attention est inhabile à cette étude ; car ce chaos sonore met aux champs nos facultés sensorielles ; notre besoin de savoir et de comprendre n'est point satisfait.
L'émission de sons simultanés inscrits sur le phonographe est curieuse à entendre à ce point de vue. On y voit que la distinction, la reconnaissance des sons, but définitif de l'audition, est rendue impossible à moins d'un dressage particulier et prolongé, souvent suivi d'insuccès, la confusion des sons pouvant rester indéchiffrable aux plus attentifs.
Les maladresses sont parfois utiles ; et l'on peut en retirer quelque enseignement. CTest ainsi que, si l'on inscrit un air de musique ou de chant surtout sur un rouleau de cire cpii a déjà servi, et qu'on a insuffisamment gratté pour enlever le premier tracé, il se produit i)ar place des reviviscences fâcheuses de notes et de sons précédemment gravés, qui causent une confusion complète et une cacophonie intermittentes, désagréables, car leur apparition saugrenue, inattendue, rend le nouveau tracé indistinct, incompréhensible, méconnaissable. Le cas est bien différent dans l'accompagnement d'un soliste (voix ou instrument) par le piano, c'est Tharmonie qui règle alors le rapport entre les sons et les unit agréablement.
(i) Dans le cours de ce travail, nous allons voir quels services nous peuvent rendre les inscriptions du i)honographe dans cette analyse des sons.
Ce fait a été signalé dès le début de Tcmploi du phonographe par Du Moncel (p. 282, du Téléphone).
« Un des résultats, dit-il, que le phonographe a produits, a été la répétition simultanée de plusieurs phrases, en langues différentes, dont Tenregistration avait été superposée. On peut obtenir jusqu'à trois de ces phrases.
« Mais, pour pouvoir les distinguer au milieu du bruit confus résultant de leur superposition, il fallait que des personnes différentes, en faisant une attention spéciale à chacune des phrases, pussent les séparer et les comprendre. »
La séparation est au reste plus facile à faire entre des paroles chantées ou un air de musique et des sons parlés, des notes, des phrases. L'attention, l'exercice finissent par rendre possibles les distinctions de sons simultanés; on arrive à isoler du bruit une suite de sous connus par une éducation très pénible.
C'est une fatigue que ces efforts et cette déception ; bien plus, si l'intensité est extrême, nous éprouvons bientôt une lassitude, un épuisement qui peut amener la syncope, le vertige, la migraine, par une sorte de surmenage cérébral, sans profit.
La multiplicité des sons comme leur intensité excessive paralysent nos moyens ; il en résulte un état de dépression, de faiblesse, d'incapacité et d'énervement qui remplit le sujet d'émotion.
A ce propos, P. Bonnier [VOreille^ Physiologie, II, p. ii3) remarque que, quand les périodes sont nettement appréciables, le complexe sonore s'appelle timbre...; et quand le caractère périodique tend à s'effacer, le complexe sonore s'appelle bruit; pour lui cependant, le bruit est toujours périodique, si peu qu'il le soit; car tout bruit a une hauteur déterminée, une acuité tonale qui persiste au sein des combinaisons sonores les plus disparates ; « il est donc illogique d'opposer le bruit au son musical ; — il y a cacophonie si plusieurs sons réunis ne font que du bruit ».
Des sons inconnus sont des bruits; des sons connus, significatifs sont distingués, nommés ; ce ne sont plus des bruits. Nous leur avons donné une âme, l'idée.
Vigilance du sens de Touïe. Sa passivité. Rôle de rattention. — Le plus souvent, pour cette distinction, on oppose à la douceur des sons de la musique l'âpreté et la confusion des
Gellé. 2
i8 l'audition et ses organes
sons qui composent le bruit. Schopenhauer est touché davantage par cette action désagréable du bruit, de tout bruit, qui lui répugne (i).
Il énonce à ce sujet une observation extrêmement juste, Timpressionnabilité excessive des natures d'élite au bruit.
A ce propos, il signale aussi un fait important à connaître ; c'est que Pouïe est passive. C'est là une constatation sur laquelle j'insiste vivement depuis longtemps dans mes conférences et tnes leçons à la Salpêtrière. C'est pourquoi les bruits agissent avec tant de violence et s'imposent à notre attentioti. « Les bruits, ditcet auteur, agissent d'une façon hostile sur notre esprit, d'autant plus que celui-ci est plus actif et plus développé ; ils bouleversent nos pensées, troublent momentanément la réflexion. » Il oppose à la tranquille sensation lumineuse le tambour d'alarme qu'est l'oreille, d'où partent les excitations de mouvement de tous les membres, des tressaillements, des secousses viscérales après une détonation soudaine ; et il note que cela n'arrive pas pour la lumière.
L'ébranlement de l'acoustique se propage très avant dans le cerveau ; et, dit-il, les cerveaux ordinaires seuls supportent le bruit d'une façon stoïqiie ; les intelligences supérieures sont, au contraire, d'une extrême sensibilité auditive; Kant, Goethe, Jean Paul étaient, cite-t-il, extrêmement sensibles au bruit ; et j'ajoute, Schopenhauer, qui les cite, sans doute aussi; mais il y a un beau côté cependant.
La nature passive de l'ouïe explique aussi, à son avis, la puissante action de la musique sur la généralité des individus.
Nous disions que tout son inconnu est un bruit ; en effet, l'oreille entend mieux ce qu'elle reconnaît ; Féducation et la connaissance ont ici une grande importance.
Il y a un facteur puissant de l'audition dont l'activité est nécessaire à la reconnaissance des choses apprises telles que les mots et les articulations, dialectes, intonations, patois, langues étrangères surtout, etc. : c'est l'attention aidée de ki mémoire, la volonté manifestée par l'adaptation des fonctions périphérique et centrale concourant au but unique. Or,
(i) Ch. III, t. II, Sur les se^is.
si elle fait défaut, il peut ne pas y avoir de sensation perçue ou la perception reste insuffisante.
On sait, par Tétude des enfants sourds, que ces sons appris, significatifs, conventionnels, peuvent disparaître rapidement de la mémoire et facilement de la conscience ; et que c'est là une évolution fatale chez les jeunes enfants sourds ; mais il n'en est pas de même des sons, simples bruits, phénomènes constants, habituels, qui ne demandetit ni effort d'attention, ni mémoire, ni éducation (au moins en général), pour être admis et reconnus; car c'est, en fait, le premier langage ; c'est l'excitation la plus banale de l'acoustique, à ce point qu'un choc, un bruit, un éclat de voix à distance se confondent en une seule et même impression, la sensation sonore vague.
Oui, par le mode d'excitation, le sens de l'ouïe est passif; tout le pénètre et le touche. La volonté cependant et l'attention peuvent toujours commander à la sensation, l'accroître ou l'éteindre au seuil de la conscience.
L^oreille, toujours béante, est l'organe de la protection des animaux, surtout utile la nuit ; c'est le sens vigilant par excellence, actif même dans le sommeil. Mais une idée fixe, une attention vivement concentrée empêchent Taudition de paroles, fortement lancées et de près, de bruits même violents. On connaît des exemples célèbres de cette inattention auditive ; mais le fait est assez commun.
L'idée préconçue ne nous fait-elle pas voir ou comprendre des choses qu'on n'a pas dites ou qui n'ont pas paru. La préoccupation, l'attention fortement arrêtée nous isolent mieux que tout autre moyen du monde extérieur et de nousmêmes ; nous devenons alors insensibles à toute autre excitation que celle qui nous accapare ; c'est une « possession ».
Mais le simple bruit a cependant ses entrées libres. En définitive, tout cela nous explique pourquoi l'attente d'un phénomène sonore nous rend plus sensibles à son audition, plus aptes à sa découverte, quand un intérêt quelconque allume notre curiosité et double nos facultés.
La peur fait dresser l'oreille. Auditus aiiiem paiet ; ejiis enim sensu etiam dormientes egemiis;... eiiam in sommo exciiamur... (Lucrèce, De Natiiva deoriim.)
L'oreille n'a pas, comme l'œil, de paupières à lever; chez les animaux le sens de l'ouïe joue, la nuit surtout, le rôlede sens
protecteur; mais il sert le chasseur également. Nest-ce pas à celle passivité môme que nous devons de pouvoir encore réveiller l'ouïe chez les aounis-muels, au moyen des exercices acoustiques, qui vont porter l'excitation jusqu'aux centres spéciaux ! D'autre part, on sait que le silence de la nuit augmente dans de fortes proportions l'acuité auditive ; c'est une preuve de l'influence du milieu sur la fonction. Le silence est toujours un repos pour le cerveau, une source de calme
L'up. ua VI
Uiap.iSb viti.
Diap 512vibL
Vvi. 3.
el de bien-être pour les agités. Nous étudierons plus longuement ces effets généraux de la sensation sonore à propos du rôle des foyers nerveux de l'audition et de ses effets secondaires.
Analyse des sons. Toute sensation sonore est complexe. — On a pu voir, d'après ce qui précède, que le son est en général produit par des vibrations périodiques, el que c'est presque toujours un complexe, formé par un groupe, une association de sons élémentaires, isochrones ou vibrations partielles, constituées en périodes. En effet, ainsi que Helmhoitz l'a montré, les sons simples sont rares (Diapason, V. flg. 3). C'est que les corps élastiques environnants vibrent sympathiquemcnt,
harmoniquement avec le son émis, et y ajoutent quelque chose que Pair apporte à l'oreille.
Quant à la sensation élémentaire qui s'unit à des sensations élémentaires de durée difîérente pour donner la sensation du bruit, ou à des sensations élémentaires semblables pour donner celle du son musical, nous ne pouvons la percevoir (Taine). Cet élément dernier de l'analyse, cet atome de conscience est pour Spencer quelque chose comme « le choc nerveux », l'elFet immédiat d'un coup sur le système nerveux, ou d'une décharge électrique (i).
Ces états de conscience manquent de la durée nécessaire pour que l'on puisse les distinguer.
Il existe une sorte de période crépusculaire de l'audition, avant que le son distinct n'émerge dans la conscience, comme le disque du soleil au-dessus de l'horizon.
Les expériences de Sâvart avec la roue dentée ont montré toutes les phases de la genèse, de l'évolution d'un son musical : le son continu naît de l'incapacité de distinguer les éléments associés par la vitesse de leur succession.
Les sons élémentaires, cependant, peuvent être tellement poussés qu'ils deviennent distincts, tout en formant un son continu. Les graphiques du phonographe rendent visibles ces distinctions dans les tracés de vocalises, des airs vibrants, et surtout pour les voix de femmes qui s'inscrivent alors comme les sons des instruments de musique ; de même, en faisant varier l'intensité du courant dans le microphonographe, on observe des désorganisations de la période sur lesquelles nous reviendrons (fig. 4)»
Pour qu'un phénomène surgisse dans la conscience, il faut qu'il ait une certaine durée ou, s'il est passager, qu'il se répète suffisamment ; c'est ce que Richet nomme la « sommation », car l'oreille est le type des organes dont la sensibilité exige pour être sollicitée une rapide succession d'ébranlelements aériens, donc extrêmement légers. Leur vitesse et leur synchronisme en forment un faisceau perceptible. L'action d'infiniment petites vibrations moléculaires associées par le mouvement synchronique engendre le son.
Et, même en allant plus loin dans cette analyse, il est évi-
(i) Paulhan, Physiologie de Vesprit^ p. 57; Paris, F. Alcan.
22 i/aUDITION et SKS ORGANES
dent que l'état de conscience apparaît plus vite, plus complet, plus distinct, quand les excitations partielles se succèdent dans un ordre méthodique, par une sorte de classement, comme les vibrations périodiques. La supériorité de l'éducation otique par les sons périodiques, rythmiques est des mieux démontrées et des plus démonstratives à ce point de vue.
La sensation produite par un bruit sans durée api)réciable est donc, ainsi que le dit Spencer, très comparable à TefTet d'une décharge électrique sur le système nerveux. Ce choc nerveux serait la dernière unité de conscience.
* Diapason norn^ai
à bouche .
Vibration période delà fliâte
iperi
période
jèrioâ*
FiG. 4.
Les périodes du diapason de la flûte et de la lettre A chantée (par moments) ont la même flîçure sur le phonoo^rammc. — La 2« figure ici montre la période modifiée par l'embouchure spéciale (anche) du diapason à bouche.
En réalité, la période est formée de vibrations moléculaires faites de condensations et de raréfactions inconscientes ; et ce groupe harmonique a une vitalité particulière, par contre ; c'est une force.
Le complexe sonore, ainsi décomposable en éléments tellement petits que nous n'avons pas conscience de leur présence, s^ofîre donc comme un phénomène perceptible, irréductible par Toreille seule, et d'où elle tire une sensation unique.
Celle-ci est-elle simplement le résultat d'une somme d'éléments d'excitation auriculaire ? N'est-ce pas déjà une représentation née du conflit entre le moi et les phénomènes du dehors multiples, et constituant tout d'abord le produit d'un rapport entre les deux ? Mais les premiers phénomènes vibratoires ne se sont-ils pas primitivement combinés de façon
l'excitant DJ2 l'ouïe, VIBRATIONS SONORES 23
que déjà la période est une résultante, susceptible, il est vrai, de varier, non seulement par l'addition d'éléments partiels nouveaux, mais par les modifications des éléments primaires dans leur intensité, altérant le timbre et la tonalité ?
En fait, nous ne saisissons que des rapports ; la sensation éprouvée n'est pas tout le phénomène, puisqu'il est diversement senti; c'est uniquement l'état de conscience éveillé par lui ; mais sensation sonore, état de conscience, c'est en réalité une unité sensorielle, qui marque la limite de notre pouvoir d'analyse, mais non celle de notre sensibilité.
Disons, avec Paulhan, pour conclure, que nos sensations (la sensation sonore est la plus susceptible d'analyse) ont pour conditions des phénomènes plus simples, qui ne tombent sous aucun de nos moyens de connaissance... « Le fait complexe que nous percevons est bien réel et se distingue de ses éléments ; il n'existe pas indépendamment d'eux ; mais il y a en lui quelque chose qui n'est pas en eux, absolument comme il y a dans une pendule quelque chose qui n'est ni dans le marbre, ni dans le cuivre, ni dans l'émail, ni dans aucune des parties dont elle est formée. »
Ce quelque chose, n'est-ce pas ce rapport intime entre les divers éléments de la construction que le mouvement va utiliser tout à l'heure pour en tirer l'indication de l'heure ?
Le mouvement vibratoire périodique fait-il autrement quand il crée la sensation acoustique ? Un son continu naît d'une force continue, d'un effort soutenu de souffle qui réunit les vibrations élémentaires. Avec la sirène on a pu analyser complètement cette formation des tonalités et des intensités.
La grande influence du mouvement se traduit dans le fait suivant.
Expérience. — Voici un rouleau de phonographe sur lequel se trouve inscrite la lettre A, parlée sur un ton bas qui rend plus manifestes les vibrations élémentaires ou sons partiels de la période caractéristique (fig. 5).
Le mouvement de rotation imprimé au rouleau pour l'inscription de l'A était relativement lent ; précipitez ce mouvement d'une façon bien tranchée ; et voici que vous obtenez un son d'une tonalité très différente, d'un timbre modifié même; cependant ce sont les mômes éléments partiels inscrits qui se sont présentés par la rotation sous la perle du style du par-
leur, mais avec une vitesse plus rapide par seconde ;, et c'est un A aigu qui sort.
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