I. L^otientation. Coll. Scientia, Carré et Naud
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s'agit, non plus d'une sensation tactile, mais d'une irritation papillaire, rétinienne ou sacculaire.
Or, la distribution des sensations tactiles a pour champ périphérique le champ même de nos téguments ; les sensations tactiles ne dépassent pas le contact dans leur extériorisation.
Pour la vue et l'ouïe, c'est une sorte de tact à distance et l'orientation, la perception, stéréoscopique ou stéréacousique localisent à distance etparconséquent extériorisent. De plus le contrôle que les sens exercent entre eux et sur eux par la superposition de leur orientation et de leur localisation nous apprend très vite que la portée de la vue et celle de l'ouïe dépassent de beaucoup celle de notre tactilité. L'extériorisation qui s'est faite directement par chaque sens se fait donc bientôt aussi indirectement. La récurrence des fibres nerveuses doit être employée à toute autre chose. J'y verrais volontiers soit un appareil de modération automatique, absorbant et dispersant l'influx trop vif par des courts circuits employant l'excès d'irritation à neutraliser, en amont, l'aiBlux exagéré et à protéger ainsi les centres eux-mêmes, — soit, comme certains auteurs, un appareil d'inhibition jouant le même rôle de protection, ou au contraire contribuant par voie centriiuge à l'éveil de l'attention élémentaire. C'est une des plus intéressantes questions de la physiologie de la conduction, et le jour où elle sera résolue pour la simple voie de conduction de neurone en neurone, nous en saurons beaucoup par cela même sur les fonctions des vastes systèmes d'association qui s'étendent en tous sens dans la masse sou&-corticale du cerveau et sur les neurones étages de l'écorce.
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Donc ce caractère d'extériorisation est commun aux trois ordres de sensation que nous comparons. Demandrons-nous à la diversité de modalité vibratoire qui sépare l'ébranlement thermique des sonores et des lumineux, de classer les trois sensations, ce serait un cercle vicieux et nous devons définir la sensation sans nous aider de ses sources extérieures que nous ne connaissons, sensoriellement, que par ellemême.
L'anatomie ne peut nous dire si tel morceau d'écorce est le siège des sensations thermiques, lumineuses ou sonores ; nous ne le saurons que si nous y voyons l'aboutissant des conducteurs visuels, tactiles ou auditifs, et encore ceux-ci ne seront classés que par les points de départ périphériques, peau, œil ou oreille.
A les considérer avec notre vision anatomique actuelle, nous devons admettre que les centres corticaux ganglionnaires, que les conducteurs corticaux ou périphériques des appareils de la taotilité, de la vue et de l'ouïe, sont sensiblement identiques et il semble que l'on pourrait substituer les uns aux autres sans inconvénients. — Supposons que nous puissions étaler le ganglion spiral de Corti à la place de la couche ganglionnaire de la rétine, les plexus formés par les fibres périphériques du nerf cochléaire s'insinueraient à travers la couche des fibres de Mul- 1er comme ils s'insinuent à travers les cellules de Deiters et les piliers pour aller saisir la grosse extrémité des cellules à cônes et à bâtonnets comme elles embrassent la grosse extrémité des cellules ciliées de Corti et anatomiquement parlant, la pensée opère volontiers cette substitution.
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A première vue donc la spécificité sensorielle réside tout entière non dans l'appareil nerveux, mais dans Tépithélium papillaire. On ne peut dire qu'elle ne soit que là, mais elle' y est certainement. A part le dispositif organique qui conduit en le modifiant, dans le sens le plus utile physiologiquement parlant, Tébranlement à la papille, l'élément épithélial est très diflérencié d'un appareil sensoriel à l'autre. Que l'élément tactile soit fait pour réagir à l'action de la chaleur cela ne fait pas de doute ; de même l'élément rétinien est approprié à l'irritation lumineuse et l'élément cochléaireà l'irritation auditive. Mais par cela même que l'élément est approprié à un certain mode d'irritation, il manifeste sans doute aussi un certain mode de réaction, d'excitation spécifique, car son protoplasma doit offrir des adaptations réactionnelles extrêmement différenciées comme sa morphologie générale elle-même. L'anatomie distingue immédiatement un bâtonnet d'une cellule de Corti ou d'un corpuscule tactile, parla morphologie générale de l'élément. Si nous possédions un réactif histochimique assez délicat pour différencier la matière protoplasmique de ces éléments, nul doute que les caractères ne soient très saillants. Quant aux différences au point de vue réactionnel, elles sont aussi grandes que celles que nous connaissons entre les sensations visuelles, thermique et sonore.
Nous ne pouvons donc admettre, puisque les éléments sensoriels sont différents, puisque leurs réactions sont différentes, que les extrémités nerveuses qui les interrogent par leurs ramosités n'en tirent pas des excitations également différentes.
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L'clémont de la couche ganglionnaire de la rétine est le siège d'une irritation nerveuse toute différente de celle de la couche ganglionnaire du ganglion de Corti, toute différente de celle des cellules des ganglions spinaux. Mais ici, les différences ne dépassent pas rimmense compréhension sensorielle des éléments nerveux, et les cellules de toutes ces couches ganglionnaires sous-papillaires peuvent être le siège d'irritations très différentes dans leurs modalités sans que leur structure en soit même effleurée dans sa formule anatomique et même physiologique.
Nous pouvons donc admettre que par l'extrême latitude des adaptations sensitives de toute cellule nerveuse, des éléments d'aspect identique gardent l'intégrité de leur aspect physique sans subir aucune déformation en (Juelque sorte professionnelle. Cela veut-il dire qu'un élément pris dans un appareil sensoriel donné est identique à un autre élément pris dans un autre appareil? Nullement. Il est toujours exact que la fonction crée l'organe.
Depuis que par notre évolution ontogénétique, c'est-à-dire au cours de notre existence individuelle, nous avons entendu pour la première fois, tout notre appareil auditif, depuis la papille jusqu'à l'écorce temporale, n'a été sollicité que par des excitations de même ordre, extrêmement variées sans doute, mais toujours dans la même modalité sensorielle. Tout ce domaine est resté auditif, et purement auditif; les domaines visuels et tactiles sont situés autre part et aucune irritation d'origine rétinienne ou tégumentaire, dénature visuelle ou tactile n'a pu s'égarer dans le domaine auditif. La spécificité fonctionnelle est avant
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tout d'ordre anatomique. Ce sont des réseaux sensoriels où il ne passe que des impressions à point de départ auriculaire et à aboutissant auditif.
Mais il y a plus ; si cet exercice individuel de la faculté auditive a réagi sur l'organe central de l'audition, par combien d'années, de siècles d'exercice auditif ce môme réseau sensoriel, ce même domaine anatomique n'a-t-il pas été déterminé, adapté, préparé, pour que, si peu de temps^ après la naissance, l'ébranlement de l'air ait pu faire naître dans nos centres une sensation auditive ? Ce domaine est auditif de par la préformation séculaire, archimillénairc; il y a des milliers de siècles que cet organe ne sert qu'à cela, et il ne sert qu'à cela depuis notre naissance. Comment ne serait-il pas hautement différencié dès la formation de l'être ; rien d'étonnant à ce que, dès que l'appareil est mûri et isolé par la myélinisation, il donne uniquement et immédiatement la réaction auditive et nulle autre. Quoi d'étonnant à ce que son irritation même, en dehors même de l'habituelle et normale excitation papillaire, donne une réaction auditive et rien qu'auditive? Le contraire serait incompréhensible.
Quand Bechterew^ écrit : « Admettre la spécificité d'une fibre ou de sa terminaison, c'est admettre une fonction préformée : en dehors de la structure anatomique il n'y a qu'une chose de préformée, de préexistant à chaque excitation venue de la périphérie : c'est le souvenir laissé par les excitations antérieures » — ; il oublie de compter parmi les excitations antérieures l'action évolutive du fonctionnement auditif pendant des milliers de siècles et le
souvenir tout morphologique et facilement fonctionnel que l'exercice d'une fonction pendant toute l'évolution de l'espèce laisse dans chaque organe. Je suis convaincu que chez un sourd-muet de naissance dont l'appareil auditif n'a jamais fonctionné et chez qui il ne peut y avoir eu par conséquent d'excitation antérieure, une excitation de l'appareil auditif central s'il provoque une sensation quelconque, éveillera une irritation auditive et rien d'autre.
J'admets donc la spécificité nerveuse et corticale, malgré l'uniformité des neurones tout aussi volontiers que j'admets la spécificité glandulaire malgré l'uniformité des cellules qui sécrètent. L'ontogénie ne fait que parcourir, entretenir et développer les voies tracées par la phylogénie.
Revenons donc à notre comparaison des trois sensations auditive, visuelle et thermique. Elles ont de grands rapports entre elles, mais présentent aussi des différences fondamentales dans le mode d'excitation périphérique, déterminé par la forme de l'agent extérieur d'irritation, et aussi dans l'appropriation de l'appareil nerveux lui-même à un exercice tout à fait spécifique aussi bien dans l'ontogénie que la phylogénie. Donc ces sensations difièrent par la nature même de l'irritation nerveuse qu'elles manifestent. Ajoutons que chacune d'elles a son siège, son domaine dans le champ de la conscience et dans l'étendue de la topographie corticale.
Précisément parce que leurs domaines sont distincts, organiquement et physiologiquement parlant, elles ne sont pas réductibles entre elles ; et n'ont pas commune mesure. Cependant il est un terrain où
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elles peuvent se superposer, c'est celui de Torientation objective. C'est le même espace qui apparaît avec ses mille nuances de lumière, de sonorité, de température. Le même point, une flamme de gaz, peut être brûlant, lumineux et sonore. Ce n'est que par la superposabilité des multiples aspects sensoriels d'une même chose, par leur unique localisation au même point, que cette chose prend son objectivité. Tout aspect sensoriel ne définit quelque chose, que parce qu'il y a un quelque part. Chaque sens, en même temps qu'il analyse, localise, et si les analyses ne sont pas comparables et réductibles de sens à sens, elles sont toutes superposables par l'identité de localisation.
Néanmoins la transposition sensorielle, sinon la superposition de modalité à autre, est le résultat d'associations intercentrales qui chez certains individus s'effectuent avec une facilité remarquable. Nous en trouvons des traces dans le langage. On dit facilement que tel vent est dur, que la bise est aigre, que tel coloris est chaud, que telle harmonie est moelleuse, que telle expression nous heurte, et que telle voix est blanche, etc. Mais cette transposition n'existe pas que dans le langage, elle existe dans la sensorialité ellemême, on connaît les cas aujourd'hui nombreux d'^anr/ition colorée, relevés partant d'observateurs; et les plus beaux, qu'on ne cite jamais, sont précisément les remarquables analyses du prélude de Lohengrin dues à des littérateurs célèbres. La transposition intercentrale indique d'une part un certain déséquilibre dans le champ de la sensorialité consciente, et d'autre part une grande puissance d'analogie. Malheureuse-
ment c'est aussi un champ fertile pour l'autosuggestion ; tous les sens y sont soumis, il y a la gusta- ^ tion colorée, l'olfaction colorée et on peut combiner d'avance tous les troubles observés ou à observer.
L'audition donne une signification intellectuelle et sensuelle aux phénomènes sonores du monde extérieur. Par elles se produit ce que nous pouvons appeler le langage des choses et le langage des gens. Nous savons, par l'appréciation de tel bruit, que c'est le parquet qui crie, la porte qui grincej la fenêtre que le vent fait battre, que la pluie arrive sur nous et que la marée remonte. Les voies de la nature ont une signification par laquelle elles se dénoncent ellesmêmes et nous révèlent leurs conflits et leurs variations.
Par l'expérience nous comprenons ce que tel bruit veut dire et nous l'interprétons intellectuellement. Plus directement il nous est agréable ou pénible, indépendamment de toute idée qu'il puisse éveiller en nous. Pourquoi une sonorité est-elle agréable ou pénible ? Elle est pénible quand elle violente notre appareil percepteur par sa force ou son extrême acuité. Elle l'est encore quand elle nous impose la complexité de sa forme et que cette complexité choque notre quiétude sensorielle. La loi du moindre effort intervient ici naturellement, en considérant non pas seulement l'effort le plus petit, mais aussi Teffort le mieux préparé, celui auqpiel nous sommes entraîné ou amené par un état sensoriel antérieur. Telle note discordante en ce moment sera du plus bel effet euphonique ou mélodique en un autre passage. Tel son pur sera agréable en lui-même en tel
moment et paraîtra désagréablement vide et pauvre en tel autre moment. Il y a une loi qui domine cette esthétique, c'est celle des afjinilés tonales,' qui est la base de toute musique.
L'afGnité tonale réside dans la simplicité des rapports numériques entre les périodicités respectives des sonorités associées simultanément ou consécutivement. C'est la base de la formation de la gamme diatonique, le squelette de la musique moderne. Je vais insister sur sa formation, que j'ai étudiée ailleurs, en 1895 \
Deux ébranlements sollicitant simultanément l'inertie des éléments de l'oreille peuvent additionner ou opposer leurs effets.
Deux ébranlements de même périodicité qui additionnent tous leurs effets, c'est-à-dire dont les oscillations sont superposables à chaque instant, sont dits à Vunisson.
Ceux dont les périodicités sont dans un rapport tel que chaque oscillation du plus lent s'ajoute seulement à une oscillation sur deux qu'exécute l'autre dans le même temps, forment Voctaife. Le plus aigu est dit l'octave du premier, ou second harmonique, le premier étant l'unisson.
Si le plus rapide fait trois oscillations pendant que le plus lent n'en fait qu'une, il constitue le troisième harmonique, et ainsi de suite pour le quatrième, cinquième, dixième harmoniques.
Ce renforcement périodique affirme à la fois les
I. De la nature des phénomènes auditifs. Bulletin scient. de Giard, mai iSgô.
deux perceptions, c'est-à-dire que le son fondamental renforce une sur deux, sur trois, sur quatre des oscillations de ses harmoniques aigus, et qu'inversement il est renforcé par elles. Il y a donc sympathie physiologique puisqu'il y a concordance plus ou moins complète dans les sollicitations simultanées. La perception des deux sons prend par suite un caractère de simplicité, de facilité, d'harmonie, d'où résulte pour les sons une sorte de plastique auditive, qui est la base de la musique rationnelle.
Ces sons concordants n'ont pas seulement des rapports harmoniques de périodicité avec le son fondamental, ils peuvent en avoir également entre eux ; ainsi 4 est l'octave de 2, 6 l'octave de 3, etc. Tout le système est donc cohérent et revêt le son fondamental, le plus renforcé de tous et le pivot de l'harmonie totale, d'un éclat particulier et d'une véritable indii^idualité tonale^ qu'on appelle timbre quand l'oreille reconnaît une même origine dans l'espace aux sons harmoniques combinés, et accord quand ils proviennent de sources extérieures distinctes et reconnues telles.
L'accord et le timbre varient par la combinaison des valeurs et des intensités respectives des sons harmoniques combinés, dont certains peuvent manquer sans altérer la personnalité harmonique de l'ensemble.
La perception esthétique des sons harmoniques a été l'origine de la plastique musicale dont les règles, toutes physiologiques, ont conduit, après des siècles de tâtonnements dans la théorie physique, à la gamme diatonique normale. En voici les éléments :
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