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COMPARAISON DU PAUVRE ET DU RICHE

Le riche.

Nota. — L'auteur n'a pas écrit l'exorde de cette dernière conférence.

Je ne fais qu'esquisser rapidement et à grands traits cette grave question. En soi, les richesses sont un don de Dieu. Le Seigneur est le Souverain riche ; le jour de la création, il a ouvert sa main et il a répandu sur Tunivers une petite partie des richesses de son essence divine, il Ta inondé de splen-

deurs. Et Dieu pourrait encore, s'il le voulait, faire jaillir du sein de sa gloire et de son inépuisable fécondité, mille mondes encore plus beaux et plus radieux que celui qui existe. Et les richesses et les splendeurs et les gloires de ce monde ne sont qu'un jeu de son infinie puissance, puissance éternellement active, qui sème les merveilles sur son passage, comme les astres les gerbes lumineuses dans les espaces. Il en résultf^ que Dieu ne peut pas haïr Jes richesses, puisqu'elles proviennent de lui, et qu'elles sont une image de celui qui a dit : « Avec moi sont les richesses et la gloire et les magnifiques trésors (i). »

Non-seulement les richesses ne sont pas un mal en elles-mêmes, mais elles sont très-utiles, et sous beaucoup de rapports Ecoutez St Thomas ; il éclaire cette question avec sa parole nette, lumineuse et qui renferme un monde de pensées ; « Les ri-

(i) Prov. 8, i8.

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chesses sont en elles-mêmes quelque chose de divin, et surtout parce qu'elles nous donnent la faculté de faire beaucoup de bien, divitiœ sunt aliquid diviniun, prcecipuè in quantum pi^œbent facultatem ad multa benè agenda (i). Les richesses, dit St Ambroise, sont, entre les mains des bons, les aides de la vertu, adjumenta vir^ tuiis (2). Les richesses, dit St Léon, sont bonnes en elles-mêmes, et très-utiles à la société humaine, humance societati plu* rimîim py^osunt (3).

Quel bien ce serait dans le monde, si tous ceux qui possèdent comprenaient renseignement de la Religion sur l'usage des richesses ! Ce serait comme un vaste système de fontaines publiques ouvertes au milieu des villes et des campagnes, et dont le trop-plein s'en irait constamment arroser les terres desséchées. Les œuvres se

(i) Quodlibet 10, act. 12, t. 17, p.423. {2) In Lucam, 1. 8, no 85, t. i, éd. Ben. '?) Serm. XI, p. 164.

multiplieraient partout, et sHl y avait encore des pauvres, et il y en aura toujours dans le sens que nous avons expliqué, du moins il n'y aurait plus de misérables, c^est-à-dire de ces êtres malheureux qui n'ont pas, pour eux et leurs familles, leur part du nécessaire au banquet de la vie; il n'y aurait plus de misérables, à moins que ce ne fût par leur faute, par suite de leur oisiveté et de leurs désordres, et la misère est alors le glaive transitoire de la justice de Dieu pour les faire sortir de cet abîme de misère spirituelle et corporelle. Mais que les âmes surtout seraient heureuses, si le fleuve de la charité se promenait dans tous les rangs de la société humaine ! L'âme du riche se perfectionnerait, car, chose étonnante, la richesse, qui est souvent un élément de corruption, peut devenir pour le possesseur une source de sainteté. Il suffit pour cela que Ton soit touché par la main de la charité ; alors, il purifie au lieu de pervertir, il élève les âmes

au lieu de les abaisser, il ennoblit les caractères au lieu de les pétrifier, et il s'échappe des richesses ainsi employées une vertu purifiante qui embaume tout ce qu'elle atteint. — Quel bonheur aussi pour Fâme du riche ! L'argent consacré à de bonnes œuvres, versé dans le sein des pauvres, procure de ces jouissances intimes, qui ne peuvent provenir d'un métal, et qui descendent des régions du Ciel. Jamais une somme perdue à vous procurer un objet de fantaisie ne vous donnera la centième partie du plaisir que vous ressentiriez en employant la même somme à soulager un pauvre. Un objet de luxe, acheté pour satisfaire un goût de vanité, on le met de côté souvent après quelques jours, on n'y pense plus. Mais un pauvre soulagé, un malheureux consolé ! c'est un souvenir qui reste gravé au fond du cœur et qui rafraîchit les entrailles.

Vous ne me reprocherez pas, Mesdames, de déprécier la richesse, et je tenais à la

faire resplendir à vos yeux sous son côté divin avant de l'envisager sous un autre aspect. La richesse en elle-même est un don de Dieu , elle peut devenir la source des plus grandes jouissances, des plus belles œuvres : c'est, comme dit St Thomas, un des instruments de la vertu.

Mais pourquoi faut-il qu'en pratique il n'en soit pas toujours ainsi ? En pratique, la richesse est trop souvent une cause de perdition, une source d'angoisses et de tribulations; Torigine de la perversion d'un grand nombre d'âmes ; le principe de rabaissement des cœurs, de l'énervement des caractères, et de la dépravation des sen« timents.

Ecoutez d'abord les philosophes païens.

On accuserait peut-être le Christianisme de calomnier les choses de ce monde; il est bon que la vérité soit proclamée par la vieille sagesse de l'antiquité : « Les richesses, dit Tun des sept sages de la Grèce, ?)Ont les ministres de l'iniquité plutôt que de

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la vertu ; c^est un trésor de maux, une provision de calamités, le secours de la perversité (i). » — « La richesse, dit un autre, est un fardeau d^or; elle nous expose à Tenvie, elle procure des jouissances amères, elle nous occasionne des soins quotidiens, elle est peu stable : c'est un malheur que nous aimons, c'est un bonheur fragile... et la pauvreté, c'est un bien que nous détestons ; elle est la mère de la santé, elle nous donne une vie exempte de soucis, elle trouve facilement la sagesse : c'est un bonheur que personne n'envie, c'est un trésor que personne ne nous enlève (2). »

Mais n'y a-t-il pas là une sorte de contradiction ? Les richesses sont un bien, et elles procurent presque toujours des maux. Cette contradiction, je vais encore la faire lever par la sagesse des païens : « Quand le philosophe, dit un poëte latin, eut re-

(i) Frag> phîl. grcec, p. 228, t. i, éd. Didot, (a) Ib. sect. seçunda^ p. 5 1 3-3 14.

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marqué que les mortels avaient tout ce qui leur était nécessaire pour les rendre heureux, et que néanmoins les angoisses dévoraient leur âme au fond de ses retraites, il comprit la raison de leurs plaintes ; il comprit que le vase, gâté lui-même, corrompait aussi tous les biens qui, venus du dehors, se versaient en lui; tantôt le vase percé de trous ne peut se remplir, tantôt le vase gâté empoisonne de sa saveur amère tout ce qu^il peut renfermer (i). » Quelle saisissante description ! Comme elle sonde dans toutes ses profondeurs le cœur du riche ! — Les riches ont le cœur souvent comme un vase gâté ; alors tout ce qu'on y jette se corrompt et devient toujours amer, honneurs, plaisirs, jouissances : il y a un principe morbide à rintcrieur, il saisit tout ce qui arrive et lui communique sa nauséabonde saveur. Le riche a beau lutter contre cette loi ; c'est un travail secret et énergique qui s'opère en

(0 Lucrèce, 1. 6, v. 9-23.

dehors de sa volonté ; c'est un cancer intérieur qui ne se soumet pas au désir de rhomme. Le cœur du riche, et je continue toujours la pensée du poète latin, le cœur du riche est un vase percé de trous, vas pertusum ; il reçoit et ne se remplit pas, cela ne fait que passer ; et lui, il demeure insatiable, il ne peut se satisfaire, et le peu de bien qui reste sur les parois du vase ne saurait le rendre heureux, parce que le vase intérieur lui communique son goût amer

Cest donc dans les dispositions intérieures de Pâme qu'il faut chercher la solution de la question que nous nous étions posée tout-à-riieure. Tous les dons de Dieu sont excellents, dans Tordre naturel et dans Tordre surnaturel ; c'est Thomme qui les pervertit par Tusage qu'il en fait, et surtout par les dispositions de son cœur. Que le cœur de Thomme et que son intelligence soient donc toujours des vases d'or, des vases où n'aient point séjourné des éléments corrompus, et qui n'exhalent point

de saveurs putrides ; alors, les dons du Créateur et du Rédempteur se conserveront dans leur pureté native, avec leurs parfums naturels; ils s'embelliront encore, comme ce vin généreux, qui semble encore plus beau dans un vase dont la matière est à la fois brillante et précieuse.

Ainsi, Mesdames, il est certain que Tamour déréglé des richesses corrompt les hommes, matérialise leur intelligence, leur communique je ne sais quelle étroitesse de vues et de sentiments ; il les rend froids, égoïstes; il absorbe leurs pensées, énerve les caractères ; il éloigne de la Religion, comme, du reste, il éloigne de toutes les grandes idées, de tous les sentiments élevés. « Rien, dit Cicéron, ne révèle plus une âme insensible et basse que Tamour de Tor (i). » — « Plus on estime la richesse, dit Platon, plus on méprise la vertu. L'or et la vertu ne sont-ils pas, en effet, comme

(i) De offic^ I. X, c. 20, t. 4, p. 441, éd. Nisard.

deux poids mis dans une balance, dont Tun ne peut monter sans que Tautre ne baisse (i). »

Uamour déréglé des richesses n^a jamais rendu, n'a jamais pu rendre Thomme heureux ; dans les âmes les plus dégradées, il y a des aspirations infinies et des besoins d'esprit et de cœur, qu'un froid métal peut paralyser, mais jamais satisfaire. Non-seulement l'amour de Tor ne rend pas heureux, mais il est une cause perpétuelle d'ennuis, de peines, d'angoisses, de craintes perpétuelles ; c'est une série d'anneaux qui rivent autour de nous la chaîne de nombreux esclavages, auctoramenta virtutiim^ comme dit Sénèque (2). C'est une maladie semblable à celle que Ton rencontre dans le traitement des corps : c'est une hydropisie morale, où l'on ne boit que pour souffrir davantage, et pour contracter une nouvelle

Ci) Civii., 1. 8, p. 148, éd. Didot.

(2; Ep. 104, p. 809,

soif plus ardente, humore pleni sunt^ dit St Augustin, et semper sitiunt (i).

Ecoutez encore les philosophes païens :

« Cest Tamour des richesses, dit Theogius, qui cause la folie des hommes et leur perversité (2). » Pline le jeune emploie une comparaison dont Ténergie met la vérité dans une vive lumière : « La fureur d'amasser a tellement envahi les hommes, qu'on dirait qu'ils ne possèdent pas leurs richesses, mais qu'ils en sont possédés, e(\ invasit homines habendi cupido^ ut possù deri magis quant possidere videantur (3} Etre possédé des richesses ! être pos« sédé du démon des richesses ! il paraît qud cette possession est une des plus violentes de toutes, une de celles qui font le plus souffrir, et qui tyrannisent davantage tou« tes les puissances intérieures.

En réfléchissant à Fhistoire intime de

(t) Serm. 6r, no 3, t. 5, p. 504.

(2) Sentences, éd. Didot, trad., p. 29, édit. 1783,

(j) L. 9, ep, 3o, p. 681, éd. Nisard.

certains riches, je me suis dit bien souvent : Dieu a ôté à ces hommes le sens du vrai bonheur : il a laissé leur cœur se pétrifier, se métalliser (permettez-moi ce barbarisme) au milieu des sacs d^argent. Ils sont rongés de soucis, ils n'ont pas un instant de repos, leur intérieur est desséché. Ces hommes avaient autour d'eux tout ce qu'il faut pour être heureux : ils pouvaient, en faisant le bien, s'attirer la faveur de Dieu et de leurs semblables. Ils pouvaient, en faisant le bien, donner à leur âme ces plaisirs exquis de la charité, cette douce et intime satisfaction de la bienfaisance. Ils pouvaient se faire chérir des environs, et cela sans faire le moindre tort sérieux à leur fortune. Mais non ; ils n'étaient pas dignes de ce bonheur ; leur cœur est resté lourd et froid comme le métal qu'ils touchent; il s'est atrophié; aussi est-il demeuré étranger à toutes les nobles et grandes jouissances, il ne connaît que les plaisirs dont l'or est le point de départ et la

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fin. a A quelques-uns, dirons-nous, en empruntant une pensée de saint Bonaventure Dieu donne la richesse, mais il refuse le sens du bonheur, parce qu'ils s'en sont rendus indignes ; à d'autres, il donne la richesse et le bonheur, parce qu'ils font de leurs richesses un noble usage, ils les emploient comme des dons de Dieu (i). »

Disons encore un mot de l'effet des richesses sur le vrai bonheur des nations.

On fait souvent un reproche aux catholiques et on leur dit : Voyez les Etats catholiques, comme ils sont pauvres, peu florissants, arriérés pour toutes les conquêtes de l'esprit moderne. — Ah ! sans doute, s'il était facile de conserver à la vertu son arôme, si les populations ne se corrompaient pas en même temps qu'elles se civilisent, l'objection serait sérieuse. Mais là est le point de la difficulté : c'est précisément à cause des dangers que le contact

(i) In Eccle.j c. 5, t. 9, p. 194.

trop fréquent et trop habituel avec le monde fait courir à la faiblesse de Thomme; c'est à cause de ces infiltrations latentes et empoisonnées que la prospérité matérielle répand dans le monde des âmes, que la Religion se tient sur la réserve. Le catholicisme préfère la vertu et la grandeur morale des peuples à tout le reste, et tant qu'on ne trouvera pas le moyen d'unir, au moins dans les résultats généraux, les progrès à la vertu, la Religion s'en défiera; et, par ses défiances, elle montrera un grand sens et une affection maternelle pour notre pauvre humanité.

(X II est évident, dit le docteur Réveillé- Parize, que les progrès généraux de la civilisation, en excitant sans cesse les désirs, en augmentant la somme des jouissances, ont eu pour résultat direct de diminuer le bonheur réel des individus (i). » Ainsi^ et l'expérience le répète avec le sa-

(I) Etudes sur l'homme, t. i, p. 7,

vant docteur, ks abus de notre civilisation ont diminué le bonheur réel des individus. Mais alors vraiment nous sommes des dupes : pourquoi tant glorifier un progrès qui nous rend malheureux ? « Carthage, dit Montesquieu, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus tôt corrompu*. ,. Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage : Tor et Fargent s'épuisent, mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s'épuisent jamais (i). » Ainsi, de Faveu de Montesquieu, pour la grandeur militaire et le développement des forces vives d'une nation, la richesse est un obstacle, la pauvreté est une cause de supériorité. En effet, tant que la république romaine fut pauvre, elle fit trembler l'univers ; à peine fut-elle chargée des dépouilles du monde entier, les hordes pauvres des barbares renversèrent l'em-

(i) Grand, et décad., c. 4, p. 240-241.

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pire comme un vieux mur chancelant.

Mais alors, je vais de déception en déception, et je commence à croire que, grâce à la faiblesse et à la perversité de Thomme, ces dons de Dieu qu'on appelle les biens extérieurs peuvent produire et produisent souvent des effets contraires à la pensée du Créateur. Je commence à comprendre pourquoi la Religion n'a qu'un enthousiasme fort tempéré pour le développement de ces richesses matérielles, surtout quand la vertu et le progrès moral ne les accompagnent pas.

Ces tristes vérités ont leurs preuves dans rhistoire ancienne et moderne : « Aussitôt, dit un poëte latin, que la fortune eut importé dans Rome les somptueuses superfluités du monde vaincu, les mœurs disparurent devant la prospérité, les dépouilles ravies par la conquête invitèrent au luxe... On fuit la pauvreté, mère féconde des héros, fecunda virorum paupertas fu" gitur : on accumule à Rome les trésors

qui perdent toute nation (i). » — a Les anciens peuples, dit Platon, n'estimant que la vertu, attachaient peu de prix aux: biens qu'ils possédaient et supportaient facilement For et les autres richesses, parce qu'ils les considéraient comme un fardeau... Ils voyaient très-clairement que tous les autres biens naissent de la concorde et s^accroissent avec la vertu, et qu'en les recherchant avec trop d'ardeur, on les perd eux-mêmes, et la vertu avec eux. Tant qu'ils suivirent ces principes et conservèrent la nature divine, ils réussirent dans tout ce qu'ils entreprenaient : mais lorsque la partie divine s'affaiblit et que les tendances mauvaises prirent le dessus, ils ne furent plus capables de porter leur véritable prospérité; ils se livrèrent à l'iniquité... Alors le souverain des dieux, voyant lacorruption déplorable de cette race autrefois vertueuse, résolut de la punir pour la

(i) Lucain-Pharsale, 1. i, p. 20-21, éd. Nisard.

renare plus sage et plus modérée (i). » N'est-ce pas encore là, Mesdames, une page d'histoire contemporaine ? Ainsi raisonnait la logique des païens. Combien je la préfère à celle de plusieurs philosophes de notre époque !

Je voudrais. Mesdames, en terminant ces deux dernières conférences, établir une balance entre les deux classes de la société dont nous avons examiné les avantages et les inconvénients, la classe riche et la classe pauvre. Partout il y a des peines sur la terre, mais souvent celles du riche sont plus nombreuses et plus poignantes. Dans toutes les conditions il y a des croix, mais celles de la classe élevée sont souvent plus lourdes que celles du peuple. Le meilleur moyen de diminuer nos peines, c'est de les porter chrétiennement : la meilleure combinaison pour jouir des biens de ce monde est de les dominer et de les possé-

(i) Platon, Critias, p. 260-261, éd. Didot.

der avec un sentiment chrétien. Comme Ta dit le poète, purifions le vase de notre cœur, et alors les biens de ce monde conserveront leur saveur légitime et divine.

Si vous êtes riches, soyez heureux de faire le bien, que la charité du Christ dilate vos entrailles et vous rappelle que les pauvres sont vos frères. Soyez de vrais chrétiens, et la Providence décuplera votre bonheur. Si vous êtes pauvres, rappelezvous que la principale cause de notre bonheur est en nous-mêmes et dans les dispositions de notre cœur, que ce ne sont pas les biens du dehors qui nous rendent essentiellement heureux; mettez de Toi-dre dans votre maison, soyez laborieux, économes, et alors, soyez sûrs que la Providence ne vous abandonnera pas, et qu'elle saura combler tous les déficits qui ne seraient pas entretenus par votre faute. Celui qui nourrit les oiseaux du ciel n'a jamais délaissé le juste qui a confiance en lui.

Saint Augustin avait à répondre à une

objection analogue à celle qu'on nous fait aujourd'hui, à savoir que les peuples catholiques sont moins avancés que les autres. Voici la réplique du saint Docteur :

a Par quelles raisons ose-t-on attribuer » rétendue et la durée de TEmpire ro- » main à ces dieux que Ton tient pour lé- » gitimement honorés par des jeux infâ- » mes et d'infâmes ministres ? Et d'abord » y a-t-il là sens ou raison, quand il est » impossible de montrer que la félicité soit » le partage d'hommes vivant dans les » horreurs de la guerre, dans le sang de » leurs concitoyens ou de leurs ennemis, » dans le sang des hommes, esclaves de » sombres terreurs et de passions sauva- V ges ? Leur joie n'est-elle pas comme le » verre ? plus elle éclate, plus sa fragilité » est à craindre. Quoi ! se glorifier à ce » prix de la grandeur et de l'étendue de » l'empire ! Jugeons mieux ; ne nous lais- » sons pas surprendre par une vaine et » stérile emphase; ne laissons pas domi-

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» ner notre pensée par la pompe sonore de » ces mots de peuples, de royaumes, de » provinces : mais représentons-nous deux 7) hommes ; car il en est de chaque homme » comme de chaque lettre dans un dis- » cours ; chacun est, pour ainsi dire, un » élément de la cité, si loin qu'elle étende 7) sa puissance. De ces deux hommes, sup- » posons l'un pauvre, ou plutôt d'une con- 7) dition médiocre; Tautre dans Topulence, 7) mais consumé d'inquiétudes, rongé de 7) soucis, sans sécurité, sans repos, ne res- 7) pirant plus dans l'emportement de ses 7) querelleuses inimitiés; au prix de tant 7) de misères, donnant sans doute à son » patrimoine un immense accroissement, 7) et par cet accroissement même, accumu- )) lant des trésors de soucis et d'amertumes; 7> l'autre, dans sa modeste fortune, bor- 7) nant ses besoins aux limites de son hé- » ritage, chéri de ses proches, de ses voi- 7) sins, de ses amis, possédant les vrais » biens, douce paix, piété profonde, bien-

» veiilance de rame, santé du corps, so- » briété et chasteté, repos delà conscience. )> Qui serait assez insensé pour douter aur quel donner la préférence ? La même ■f> règle d'équité qui prononce sur ces deux y> hommes est applicable à deux familles, à V deux peuples, à deux royaumes. Si, recy> tifiant nos fausses opinions, nous Fem- » ployons rigoureusement, il nous sera ji facile de voir où réside la vanité, où la r> félicité (i). »

Catholiques, au milieu de cet éboulement général du monde et de ces reproches qui nous viennent des enfants du siècle, soyons calmes et fermes. Faisons le bien, adoptons tout ce qui est bon, vrai, aimable, honnête , qiiœcumque siint vera , quœ^ cumque piidicay,,, quœcumqiie amabilia^.,, hœc cogitât e (2). Ne rejetez aucun des dons de Dieu; mais que jamais ils ne vous

(0 De U cité de Dieu, 1. 4, c. 3, trad. L. Moreau, éd. Lesort, 1^545-. u i, p. i85.

(2)Ep. ad. Philip,, 4,^.

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éloignent de la vertu; que toujours, autant que possible, ils soient pour vous un élément de perfection. Alors votre conduite sera comme un nouveau commentaire à ces paroles de saint Paul : cr La piété est utile à tout, elle a les promesses de la vie présente et celles de la vie future (i). »

(i) I Ep. ad. Tim., 4, 8.

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