COMPARAISON DU PAUVRE ET DU RICHE
Le Pauvre,
Melius est modicum justo, super divitîas peccatorum mulias,
(Ps. 36, V. 19.)
Melius est parum cum justitia, quàm multi fructus cum iniquitate.
(Prov. 16, 8.)
Melius est parum cum timoré Domini, quàm thesauri magni et insatiabiles.
(Prov. ib, 16.)
La médiocrité vaut mieux au juste que les grandes richesses des pécheurs. — Peu avec la justice, vaut mieux que de grands biens avec l'iniquité. — Peu avec la crainte de Dieu, est préférable à de grands trésors qui ne rassasient jamais.
L'aumône est une des premières vertus du Christianisme, et les questions qui s'y rattachent ont une importance toute spéciale, surtout pour notre pieuse association
de miséricorde. Aussi j'ai cru devoir insister sur cette matière et lui donner un assez long développement. Excellence de Taumône, et ses différentes formes : obligation, mesure, avantages et qualités de Paumône, autant de questions que nous avons examinées successivement dans une série de onze conférences.
Pour compléter notre sujet, je voudrais consacrer encore deux entretiens à la situation relative des riches et des pauvres : peutêtre y trouverons-nous l'occasion d'étudier de nouveaux horizons et de découvrir dans cette étude une facile réponse à des questions qui sont un scandale pour les uns et un prétexte d'incrédulité pour les autres. La lumière de la vérité a cet avantage, qu'elle éclaire les énigmes les plus obscures, comme la lumière électrique qui, projetée au loin, chasse les ténèbres des Heux sombres et des rues étroites. Aujourd'hui, parlons de la situation du pauvre. On accuse souvent la Providence, et l'on dit : Pourquoi les pau-
vres ? Pourquoi des hommes qui souffrant et d'autres qui jouissent ? Pourquoi les uns sont-ils les seuls détenteurs de la fortune, et d'autres ne possèdent presque rien ? Pourquoi ces vies consumées dans un labeur à peine productif, et ces autres plongées dans une oisiveté que paraissent récompenser les faveurs de la fortune?
Je pourrais d'abord répondre : Ces anomalies sont la meilleure démonstration d'une autre vie, et le plus évident témoignage que, sous un être juste, il y aura un jour une restitution de toutes choses. L'existence présente est une épreuve, c'est le passage transitoire au milieu d'une fournaise divine*, c'est une énigme dont la solution se trouve dans les destinées de notre avenir. En dehors de ces grandes données de la raison et delà foi, cette vie serait un abîme de doute, d'irritation, de désespoir.
Mais tel n'est pas aujourd'hui le point de vue que je voudrais examiner avec vous. Je voudrais, au moins en partie, justifier,
même ici-bas, la conduite de la Providence, et montrer que, même sur cette terre, il y a une distribution, plus juste qu'on ne pense, de récompenses et de peines. Cette distribution est peut-être occulte, les yeux superficiels ne la découvrent pas, mais elle est réelle et tous les jours vérifiée par Texpérience.
Les faux principes sont en morale ce que les fausses routes sont dans un voyage. Si, dès le point de départ, on s'engage dans une mauvaise direction, non seulement on n'arrive pas au but qu'on se propose, mais on s'en éloigne tous les jours davantage. Les principes sont les routes de la vie morale : une fois les nations mal engagées, il est très-difficile de les remettre sur la bonne voie, à moins qu'elles n'aient le courage de revenir énergiquement sur leurs pas.
Parmi ces faux principes, je mets en première ligne celui-ci : On admet comme un axiome, et l'on enseigne sous toutes les for-
mes, que ce sont les choses extérieures, et en partie les richesses, qui rendent heureux. Or, rien n'est plus faux que cette maxime, qui forme pour ainsi dire la base de l'enseignement prêché partout. Le bonheur principal est dans Tâme, dans la paix et le calme de l'âme, dans la modération des désirs, et cette douce satisfaction que donne la pratique de la vertu. Voilà la source principale du vrai bonheur. Si cette première source d'eau vive et rafraîchissante n'existe pas dans l'âme^ c'est en vain que vous cherchez le bonheur autour de vous ; vous ne rencontrerez que des fantômes, des ombres plus ou moins perfides, qui deviennent pour vous une cause de tribulations. — Si l'on possède à l'intérieur cette cause première de bonheur, on se contente beaucoup plus facilement de sa position sociale, et l'on peut, dans les conditions les plus inférieures, trouver une joie et un repos que le monde ne comprend pas.
Sans doute, les biens du dehors ne sont
pas indifférents dans le sens absolu du mot ils peuvent contribuer au bonheur, mais d^une manière accessoire, et à condition qu'ils seront eux-mêmes gouvernés par Tesprit chrétien : sinon ils peuvent devenir pour les possesseurs une source de vraies calamités. J^ai entendu parler d'une famille pieuse, qui apprit un jour qu'une fortune considérable lui arrivait par voie de succession et d'une manière tout à fait inattendue. Sa première pensée fut de faire offrir le saint sacrifice, pour obtenir de Dieu que cette fortune ne devînt pas pour la famille une cause de malheurs. C'était là une grande et profonde pensée, que ne justifie que trop l'histoire secrète des familles.
Quand les âmes légères et qui n'examinent jamais le fond des choses, voient un homme riche user largement de la vie et de son confortable, se promener dans de somptueux équipages, s'asseoir à une table copieusement servie, elles s'écrient : Que cet homme est heureux ! -—Grande et triste illu-
boUZIEME CONJPlÎRENCE. 1^63
sion ! Cet homme est peut-être crucifié en dessous^ et derrière toutes ces belles décorations extérieures. Il souffre peut-être cruellement dans le corps et dans Tâme : il a autour de lui des causes de bonheur matériel, mais je ne sais quelle baguette magique Ta paralysé, et quand un être est paralysé, il n'a plus de relations agréables avec le monde extérieur ; il est frappé d'incapacité, il ne peut jouir. Et l'on ne voit pas d'ailleurs tous ces ennuis, toutes ces peines ailées, toutes ces aigreurs corrosives qui accompagnent cette vie brillante ! Gomme le dit le poëte latin : « Derrière ce cavalier si richement équipé s'assied le noir souci, post equitem Padet atra cura. »
J'ai connu de ces hommes auxquels rien ne semblait manquer pour le bonheur dans les combinaisons de la fortune; j'en ai entendu qui, après avoir contemplé les figures heureuses et épanouies du pauvre vertueux, s'écriaient : Ce pauvre est mille fois plus heureux que nous, et 11$ disaient vrai : « Le
264 l'aumônk.
pauvre, dit Sénèque, rit plus souvent et plus franchement que le riche (i). »
Voilà, Mesdames, des vérités incontestables, que Fexpérience affirme tous les )0urs : et cependant, quand on les prêche, on rencontre un grand nombre d^incrédules, qui pensent que le prédicateur fait son métier de mépriser les biens de ce monde. Non, mille fois non, le prédicateur ne joue pas un rôle en rappelant cette importante doctrine ; il est le simple écho de la vérité, et encore il ne répète qu'une partie de ce que dirait la vérité, si elle osait s'exprimer avec une entière franchise.
« Ce n'est point la position extérieure qui nous rend malheureux, dit saint Chrysostome, c'est Fétat de notre âme, qui ne sait pas se conserver dans l'amour du bien et dans le calme de la sérénité (2). » — « Avec la modération des désirs, Tâme est libre,
(i) Epist. 80.
(2) In Ep. I ad Cor., hom. 38, t. 10, p. 42<l<
DOUZIÈME CONFÊliENCE. èôS
avec la multiplicité des désirs, elle est esclave (i). y> — («. Dans rame du pauvre, vous trouverez une grande sécurité et liberté; dans Pâme du riche, l'agitation, le désordre, les flots tumultueux (2). »
La sagesse païenne tient un langage analogue. Ecoutez quelques fragments de sa philosophie pleine de bon sens.
(( C'est l'esprit de l'homme, dit Cicéron, que l'on appelle riche, et non ses coffres ; les tiens ont beau être remplis^ tant que je trouverai ton âme vide, je ne te croirai pas riche... Ceux qui possèdent la vertu, seuls sont riches, car seuls ils ont des biens à la fois productifs et impérissables, et seuls ils sont satisfaits de ce qu'ils ont ; ils estiment que ce leur est un avoir suffisant. Ils ne désirent rien, n'ont besoin de rien, ne se sentent manquer de rien, ne recherchent rien. Les, méchants, au contraire, et les
(i) /m Ep. ad Hebr., hom. 28, t. 12, p. 374. (2) In Kp. I ad Cor., hom. 38; t. lo, p. 418.
avares, n^ayant que des biens incertains et qui donnent prise à la fortune, les veulent toujours accroître; il ne s^en est pas encore trouvé un seul qui pût se contenter de ce qu'il avait ; aussi doit-on les regarder, non comme des gens riches et dans l'abondance, mais comme des pauvres et des indigents (i). »
Un des plus anciens poètes de la Grèce, Hésiode, a dit : « Ne souffrez pas qu'on insulte la pauvreté comme rendant Thomme malheureux, car c'est un présent des dieux immortels 12). » Et après lui, le poëte épicurien de Rome s'est écrié : « La richesse n'est pas le vrai bonheur; celui-là est heureux, qui sait faire un noble usage des dons du ciel, et souffrir courageusement la pauvreté (3). i>
Il est évident. Mesdames, que ces vérités s'appliquent surtout au pauvre qui est chré-
(i) Parad. VI, t. i, p. 55i-553. éd. Nisard. (2) Oper. et d'es, v. yib-jiG, p. 44, éd. Didott (3} Horace, Odes, l. 4, ode 4»
tien, et qui supporte son indigence avec un sentiment de calme résignation. Si le pauvre est orgueilleux, s'il blasphème contre la Providence, si son cœur est dévoré par Taigreur et la jalousie, il est évident que notre doctrine ne peut convenir à sa position ! Alors, au contraire, il souffre doublement, par les privations corporelles^, par les souffrances morales, et aussi par Fabsence de la bénédiction divine. Et c'est encore à ce point de vue que la religion seule, en rappelant au pauvre renseignement évangélique, contient la solution des grands problèmes de Tavenir, et révèle au peuple le secret du vrai bonheur. Tout le monde ne peut pas être riche ici-bas, les biens extérieurs sont limités, il n'y en aurait pas assez pour toutes les convoitises ; et d'ailleurs, si tout le monde était riche, tout le monde serait pauvre, parce qu'il n'y aurait plus dans la société de relations minéraliques ; si tout le monde était riche, un instant, quelques mois, ou tout au plus quelques
années se seraient à peine écoulées, qu^un grand nombre seraient redevenus pauvres par rincqnduite et le désordre de leur vie. Et quand il serait possible de maintenir égale la position des richesses, on serait encore loin du vrai bonheur. La philosophie des païens, au défaut du Christianisme, l'aurait hautement proclamé, et, sous ce rapport, elle est en parfaite harmonie avec la raison et l'expérience.
Ecoutez le touchant exemple d'un pauvre chrétien : puisse-t-il vous faire comprendre les vérités que je viens de développer.
Un saint religieux rencontra un jour un pauvre à la porte d'une église : « Que Dieu, lui dit-il, vous accorde une heureuse matinée ! Le mendiant lui répond : Je n'en ai jamais eu de mauvaise. — Eh bien ! alors, que Dieu vous accorde un peu de bonheur ! — Jamais je n'ai été malheureux. — Le rehgieux, fort étonné, continue : Que voulez-vous dire? Parlez-moi plus ouvertement, car je ne vous comprends pas. — Très-
volontiers, continue le pauvre : quand je souffre, je loue Dieu et je ne suis jamais triste. Je suis avec Dieu, et je suis certain .que tout ce qui m'arrive de sa providence ne saurait être que bon pour moi ; je suis heureux, parce que j'ai entièrement coulé ma volonté en celle de Dieu. — Mais si la Providence voulait vous jeter dans les abîmes ? — Je la saisirais avec mes deux mains, c^est-à-dire, avec Thumilité et 'Famour, et alors Dieu serait obligé d^ descendre avec moi. — Qvielle est donc la cause de cette étonnante perfection ? dit en terminant le religieux. — C'est mon union continuelle à Dieu ; toute autre chose moindre que Dieu n'a pu reposer mon cœur ; mais j'ai trouvé Dieu, et avec lui la paix et le calme de l'âme. ))
'• Avant de continuer la série de nos observations, il me semble au moins très-utile de faire une importante distinction entre la misère et la pauvreté. La pauvreté est une chose relative, qui indique une privation plus
OU moins grande de bien-être ; la misère, c'est un état où Ton est exposé à manquer des choses nécessaires ou du moins trèsutiles à la vie. La pauvreté existera toujours sur la terre, mais la misère, nous devons chercher à la combattre, et nos deux armes doivent être la vertu et la charité : la vertu à inculquer dans le cœur du peuple, et la charité à prêcher aux riches. La plupart du temps, la misère provient de la faute de celui qui Tendure, faute actuelle ou antérieure ; il y a sans doute des exceptions, dv^s cas de maladies, les besoins d'une nombreuse famille, mais alors la Providence n'abandonne jamais les malheureux, et souvent, à rheure où ils y pensent le moins, des secours inattendus leur arrivent, et les: anges de charité qui se sont donné sur la terre la glorieuse mission de poursuivre les. souffrances, sont les envoyés de Dieu, pouri maintenir éternellement vraie cette parole de nos hvres saints : a J'ai vécu de longues, années, et je n'ai point vu le juste aban-
donné, ni sa race manquant de pain (i). » Madame Swetchine a écrit sur ce sujet quelques lignes qui me semblent très- vraies : a La pauvreté, comme toutes les inégalités, me paraît d'institution divine, tandis que la misère est, d'une part, le produit du vice, ou bien, de l'autre, J'effet de la dureté; deux choses, par conséquent , qui sont des anomalies dans une société chrétienne, qui peuvent donc raisonnablement se combattre avec l'espoir de les voir amendées (2). »
Cette distinction entre la misère et la pauvreté me paraît jeter une vive lumière sur cette grande question du paupérisme.
On aura beau faire, on ne détruira jamais la pauvreté sur la terre ; mais la misère, le chrétien doit employer toutes les ressources de son zèle pour la faire disparaître, ou du moins, la diminuer notablement. — » Si la pauvreté disparaissait, dit
(i) Ps. 36, 25.
(ïj Lettre au vicomte de Melun, t. 2, p. 225.
saint Chrysostome , Torganisation sociale serait détruite : il n'y aurait plus de laboureurs, d'ouvriers, personne ne voudrait travailler; tout le monde étant riche, chacun vivrait dans Toisiveté, et la vie sociale serait éteinte. C'est la nécessité, c'est le besoin, ces excellents maîtres, qui forcent tout le monde à travailler (i). d
Dieu a voulu encore, par l'existence simultanée du pauvre et du riche, resserrer les liens qui unissent les hommes entre eux, fournir au riche l'occasion de donnera celui qui a moins, d'exercer la charité envers le Christ lui-même, et de mériter une magnifique récompense dans le ciel. Le pauvre, de son côté, peut plus facilement pratiquer la vertu de reconnaissance, d'humilité, de détachement, marcher sur les traces de Celui qui est né et mort pauvre, et partager dans le ciel la gloire du Crucifié, si tamen compatimur, ut et conglori^
(i) De Anna, Serm. 5, t. 4, p. 861.
ficemur(i), » — « Dieu, dit encore saint Chrysostome, a ainsi voulu nous unir par des liens de mutuelle affection..., il veut que nous ayons ainsi besoin les uns des autres, ita Deo placet^ ut alii aliis indigere^ mus {2). »
St Augustin conclut ainsi, et sa parole est comme un pont entre deux rives : a Le pauvre et le riche sont dans la société deux éléments contraires ; et cependant, ces deux éléments sont nécessaires Tun à l'autre : le riche existe pour le pauvre, et le pauvre pour le riche (3). »
Je crois. Mesdames, que, dans ces simples vérités évangéliques, il y a plus de philosophie sociale,, plus d'éléments de pacification, que dans toutes les théories anti-chrétiennes publiées sur ces grandes questions, questions formidables qui, semblables au
(i) Rom. 8, 17.
(2) InEp. 2 ad Cor., hom. 17, p. 663, t. 10.
^3) Cité par Cornel. à Lap. in Prov,, c. 22, t. i,
vêtement de cet ancien, renferment dans les plis de leur toge, la paix ou la guerre des nations, la paix ou la guerre à Tintérieur.
Je ne dirai qu'un mot de la pauvreté, dans ses rapports avec les Etats : ailleurs, j'ai traité ce sujet avec assez de développements (i), et je me permets encore d'y renvoyer celles d'entre vous qui voudront étudier ces questions. « Les lois les plus utiles dans un état qui veut être libre, dit Machiavel, sont celles qui maintiennent les citoyens pauvres... On pourrait démontrer, par un discours fort étendu, que la pauvreté est beaucoup plus utile que les richesses, ,qu'elle a rendu florissantes des villes, des provinces ; qu'elle a fait prospérer les religions, tandis que les richesses n'ont servi qu'à leur ruine (2). »
L'histoire est là pour montrer la vérité des principes de Machiavel, et l'antiquité
(i) Les Béatitudes, t. i.
(2) De la République, c. 86, p. 238, 24o, éd. Charpentier.
douzièmb'conférencb. 275
tout entière se lèverait pour protester contre ces doctrines modernes, doctrines maiéria-" listes, qui convient toutes les nations au banquet de la jouissance, et qui pensent que les peuples marcheront dans une voie de prospérité toujours ascendante, quand Tamour et le culte des richesses seront répandus partout. Hélas I je crains bien que le contraire ne devienne la triste vérité, et qu^arrivés au faîte de Tabondance, les peuples enivrés ne retombent dans les abîmes de la corruption et de la misère. Telle a été jusqu'à présent la grande loi de l'histoire ; et je ne vois à l'horizon aucun symptôme qui nous indique un changement probable dans la direction de cette marche providentielle de l'humanité.
Fénelon a écrit quelques simples et profondes pensées, que je vous laisse comme conclusion : « La Providence ne manque à personne ; mais l'homme se manque à soimême. Rendez tous les hommes tempérants, modérés, ennemis du faste et de la
mollesse, humains et charitables, vous les ferez tous riches sans rien leur donner; vous changerez en un moment cette vallée de larmes en une espèce de paradis terrestre (i). »
(i) Mandement de 1711, t. 2, p. 463, éd. Didot.