LA CROIX EST PARTOUT. — MANIÈRE DE LA PORTER
Cuncti dies ejus doloribus et œrumnis pleni sunt.
Les jours de l'homme sont pleins de douleur et d'angoisses.
(Eccle, 2-23.)
Il y a deux ans, je considérais avec vous sainte Elisabeth comme le type de Théroïne de charité. Nous l'avons vue se prodiguer elle-même, prodiguer sa fortune, son temps, son existence tout entière ; elle était vraiment la mère des pauvres, et les mères dans leurs familles se donnent complètement à leurs enfants. Elle avait une ten-
dresse spéciale pour les plus malheureux et les plus délaissés, et plus la maladie avait un caractère hideux et repoussant, plus le malade semblait avoir droit à sa prédilection. — Sans vous recommander ce que Ton pourrait appeler les excès de la charité en sainte Elisabeth, je vous ai cependant excitées à prendre son esprit, à aimer les pauvres, à les visiter, à les secourir, à leur donner, autant que vous le pourrez, votre superflu, et surtout la tendresse de votre cœur et votre dévouement maternel.
Je vous ai promis successivement qmU qucs instructions sur les vertus de notre sainte patronne. Aujourd'hui, je voudrais considérer avec vous sainte Elisabethcomme le type de la femme forte au milieu des malheurs de la vie. C'est là un des traits les plus saillants de cette belle et riche nature, et, d'ailleurs, cette manière d'envisager notre sujet ne sera pas sans rapport avec les circonstances présentes.
J'aurai besoin de plusieurs conférences
pour VOUS développer ma pensée. Aujourd'hui, examinons ces deux points : 1° Sainte Elisabeth a eu beaucoup de souffrances dans sa vie ; vous aussi vous avez vos croix et vos peines ; 2° sainte Elisabeth doit être notre modèle dans la manière dont elle a porté la croix. — Dans les entretiens suivants, nous examinerons les grands avantages de la souffrance.
Chaque saint a son cachet particulier de vertus et de sainteté, et la grâce se joue, dans le monde des âmes, en mille rayons divers, aux couleurs les plus variées. Mais tous les saints ont un signe général qui se retrouve en tous : ils sont tous marqués au signe de la croix; ils sont tous des enfants du Calvaire; et tous, avec des formes différentes, ils réalisent dans leur vie cette parole de TApôtre : Tous ceux qui veulent marcher dans le chemin de la piété, souffriront persécution (i),
(i) 2 Tim.; 3, 12,
S88 BAINTE ELISABETH.
Il y a quelques siècles, on s'enrôlait sous la bannière de la croix, on prenait la croix pour aller délivrer le tombeau du Christ ; et tous les braves qui suivaient Tétendard sacré s'appelaient les Croisés. Nous pouvons dire dans un autre sens, que tous les chrétiens sont des Croisés, parce que tous doivent porter en eux les stigmates de la croix de Jésus-Christ.
Sainte EUsabeth a été une des plus illustres héroïnes dans cette armée des enfants du Calvaire; elle a porté la croix de Jésus- Christ sous toutes les formes. Aucun genre de tribulations ne lui a manqué : le glaive des douleurs intimes a transpercé ce cœur si noble et si sensible, les persécutions du dehors se sont amoncelées sur sa tête comme de grandes eaux, inundaveriint aquœ super caput vieiun (i).
Dès sa plus tendre jeunesse, selon les usages du temps, elle habitait la cour de
(i) Thren., "i, 54.
QUINZIÈME CONFi^RE.N'CE. 329
son futur beau-père, le landgrave de Thuringe. Celui-ci Taimait tendrement; mais immédiatement après sa mort, une série de peines et de contradictions commença pour sainte Elisabeth. Elle avait trop de qualités de corps et d'âme pour n'être pas exposée à la jalousie; plusieurs personnes de la cour^ les princesses elles-mêmes, tournaient en dérision ses pratiques de piété^ ses habitudes d'humilité et de modestie : on allait même jusqu'à lui prodiguer des injures. La Providence permit que le cœur de son fiancé ne se laissât point ébranler par toutes ces injustices; il se prononça énergiquement en sa faveur, et, pendant quelques années, la chère sainte put jouir des douceurs de l'amour le plus vrai et le plus pur. Mais ces suavités si légitimes ne faisaient que lui préparer de plus cuisantes douleurs. Après neuf ans de l'union la plus douce et la plus heureuse, le duc Louis crut que sa foi et son honneur lui faisaient un devoir de suivre l'Empereur d'Allemagne en Terre-Sainte;
rheure de la séparation fut cruelle pour le cœur de la sainte, mais plus cruelle encore fut la nouvelle, qui lui arriva quelques mois après, de la mort de son mari, qu'une fièvre subite avait enlevé au milieu du yoyage. Elle courait de toutes ses forces à travers les salles et les corridors du château, en criant : « Il est mort ! mort ! mort ! » puis elle demeurait collée contre la muraille ; emportée dans sa chambre, elle tombe la face contre terre sur le parquet. — Mais ce n'était là que le commencement de ses malheurs. Après la mort du Landgrave, toutes les haines et les jalousies se réveillèrent contre sainte Elisabeth ; au lieu d'avoir pitié d'elle, on se réunit pour l'écraser. Les choses en arrivèrent à des excès à peine croyables, s'ils n'étaient certifiés par tous les historiens du temps. La sainte fut chassée ignominieusement de son château ; elle errait dans la campagne avec ses quatre petits enfants, portant elle-même dans ses bras le dernier dont elle venait d'accoucher ;
elle trouvait à peine des réduits tristes, malpropres et sombres, pour s'y réfugier et y abriter sa chère famille tourmentée par la faim et le froid. Il est une circonstance que je tiens à relater, parce que. Mesdames, vous pourrez en tirer une instruction spéciale pour vous. Les habitants de la ville d'Eisenhac, qu'elle avait comblés de ses bienfaits, des mendiantes qu'elle avait ellemême soignées de ses propres mains, furent les prem^iers à lui refuser un asile et même à rinsulter. Tant il est vrai que l'ingratitude est ancienne comme le monde, et la prévision de cette ignominie morale ne doit jamais nous arrêter dans la voie du bien ! — Mais le dernier coup ne lui était pas encore porté : pour ne pas exposer ses enfants à une vie de privation et de misère, elle fut obligée de s'en séparer, et de les confier à des personnes sûres qui voulurent bien s'en charger. Sa dernière consolation humaine lui fut ainsi enlevée, car, disent les historiens, elle aimait ses enfants à l'excès. —
S3S SÂIMTB ELISABETH.
Sans doute, Theure de la justice arriva même sur la terre, les misérables et les ingrats qui avaient trahi tous leurs devoirs furent remis à leur place; de puissants seigneurs prirent sainte Elisabeth sous leur protection et voulaient la rétablir dans tous ses droits. Mais la sainte préféra quitter la vie du siècle ; elle renonça même à de brillants partis qui lui étaient offerts, et passa le reste de ses jours dans la solitude, la pauvreté et le soin des pauvres ; et là encore elle fut exposée à la malveillance, et la calomnie elle-même ne craignit pas de porter sa main hideuse sur une vie aussi pure (i).
Voilà un court résumé des tristesses de sainte Elisabeth ; cette chère sainte a eu sa part au calice des douleurs humaines, et sa part n'a été ni la moins large, ni la moins amère. Quelle que soit votre position, Mes-
(i) M. de Montai., Vie de sainte Elisabeth, c. 27, t. 2, p. 22-23, 98 éd.; 2 vol. in-8«>, 1861.
dames, vous aussi, j^en suis sûr, et j'en suis sûr sans le savoir positivement, sans le connaître en détail, vous aussi vous avez eu, et vous avez vos peines, vos tristesses, vos douleurs. Elles ont des formes diverses, elles varient d'aspect et de contours, mais quels qu'en soient les apparences et les dehors, c'est toujours la douleur et l'épreuve. « Un joug pesant est établi sur les fils d'Adam, dit l'Ecriture, depuis le jour de leur naissance jusqu'au jour de leur sépulture en la terre notre mère commune (i). » Cette loi existe en dehors des dogmes chrétiens; toutes les philosophies l'ont reconnue. Ce n'est donc point le Christianisme qui l'a établie ; seulement, le Christianisme, ainsi que nous le verrons, adoucit ce joug pesant, et finit par le rendre relativement léger. J'oserais ajouter une nuance à l'expression de l'Ecriture : Un joug pesant est étendu non-seulement sur les en-
(i) Eccli. 40. I»
334 SAINTE ÊLISABETII.
fants d^Adam, mais je dirais presque spécialement sur les filles d'Eve. Il y a en vous, si je ne me trompe, une plus grande capacité pour la soulTrance; les fibres de votre âme, les fibres de votre cœur sont plus délicates, plus sensibles, plus impressionnables ; Taiguille de la douleur entre peut-être plus profondément, et va réveiller des sensations douloureuses dans des régions plus intimes. Disons encore que la femme, par la nature de sa vocation, est destinée à cultiver dans la famille le parterre de rafîection; elle habite plus ordinairement les régions du sentiment. Et les parterres aux fleurs plus délicates sont plus exposés à la rigueur des saisons. Je suis loin de dire que Thomme est insensible; je crois même qu'il est des cœurs d'homme qui, sous une apparence plus froide et plus contenue, renferment tous les trésors de rafîection la plus délicate et du sentiment le plus exquis, et qui, par conséquent, peuvent ressentir très-vivement les atteintes
de l'angoisse, car ici-bas l'on dirait que chacune de nos qualités éminentes, et surtout celles du cœur, doivent payer un tribut plus fort à la souffrance Mais en principe général, il me paraît certain que la douleur intime, que les angoisses de Tâme vous atteignent plus souvent, et que votre cœur, plus perspicace pour deviner et jouir, est par là même plus impressionnable aux moindres vents de la souffrance.
Vous avez donc. Mesdames, que dis-je ?
vous avez toutes vos peines, vos douleurs, vos angoisses, vos tribulations ; vous avez toutes vos croix, la forme seule varie. Vous n'aurez pas comme sainte Elisabeth des persécutions éclatantes ; mais Téclat ne fait rien à la pesanteur de la croix, et souvent, des croix inconnues du monde, cachées sous l'obscurité et le silence du toit domestique, des croix qui se dressent pour nous sur le calvaire de la vie, dans cette solitude du cœur qui n'est connue que de Dieu seul,
des croix invisibles sont plus lourdes pour
la nature que des malheurs qui ont un certain retentissement.
Pendant mon dernier séjour à Rome, j'allais très-souvent me promener sur la via Appia. C'est une célèbre voie romaine qui, partant de la ville éternelle, traversait ritalie. Elle était garnie de magnifiques tombeaux dans une partie de son parcours, et maintenant ces tombeaux ne sont plus que des ruines qui recouvrent le sol, et que Ton ne peut contempler sans un sentiment de profonde mélancolie. Femmes chrétiennes, n'avez-vous point votre via Appia ? N'avez-vous pas dans votre passé les ruines du malheur, de la souffrance, de la tristesse, du désenchantement ? Je suis sûr que si nous parcourions ensemble cette voie douloureuse, et si vous vouliez bien me faire la narration historique de chaque monument détruit, de chaque pan de muraille, vous auriez une larme, peutêtre un soupir attristé à chaque fragment de terre que nous remuerions, parce que
chaque fragment serait peut-être un débris douloureux de votre vie. Mais, sans revenir sur le passé, n^avez-vous pas encore tous les jours des croix à porter, n'avezvous pas chaque matin une fleur de la veille qui s^est changée en épine ; n'avezvous pas à chaque réveil une fosse où vous êtes obligées d'enterrer une espérance des jours précédents ? Oui, la croix est partout dans le chemin de la vie ; elle se dresse à chaque pas^ elle affecte toutes les formes, elle se multiplie avec une prodigieuse fécondité ; la semence en est partout, dans les événements^ dans les affaires, dans toutes les créatures qui nous environnent, dans notre esprit, dans notre cœur, dans les rêves du présent et les projets d'avenir. Nous aurons des croix réelles, des douleurs sérieuses occasionnées par des chagrins de famille, des blessures du cœur atteint dans ses plus profondes racines, par de cruelles déceptions, par Tingratitude, la calomnie, Tisolement; d'autres fois, c'est notre âme
elle-même qui sera Tartisan de ses peines, plus ou moins volontaires ; lac tranquille où devrait habiter la paix du ciel, elle est souvent exposée à ces vents violents qui la remuent dans toutes ses profondeurs. L^âme humaine, cette énigme incompréhensible, ce composé d'éléments si contraires ; Tâme, cette parcelle divine soumise à Tépreuve du temps, ce souffle de Dieu qui semble livré aux caprices de Tair extérieur ; Tâme est à elle-même une cause principale de douleur. A Famé de la femme surtout, j'appliquerai cette parole de saint Bernard : « Le cœur est une meule, et quand cette meule n^a plus rien à moudre, elle se broie ellemême. » Chère âme qui m'écoutez, dites-moi, ne seriez-vous pas une meule dans votre vie, c'est-à-dire une de ces pierres lourdes et pleines d'aspérités, qui broie tout ce qu'elle touche^ et qui finit par se broyer ellemême. — Vous êtes peut-être semblable à cette personne qui rêve qu'elle a un poids énorme sur la poitrine et que ce
poids Tempêche de respirer, et quand elle se réveille, elle est tout étonnée de voir que c'était sa propre main qui reposait sur le cœur et en agitait les mouvements. Que de cauchemars dans la vie morale n'ont point d'autres causes que la volonté plus ou moins délibérée, plus ou moins consciente d'elle-même, que la volonté de Fâme qui souffre. Elle n'en souffre pas moins, je le sais ; mais il est bon cependant, il est nécessaire de lui dire qu'elle est l'auteur principal de sa souffrance.
— Quels doivent être nos sentiments au milieu des croix de la vie ? C'est la seconde question que nous allons examiner.
Revenons d'abord à notre cher modèle.
Sainte Elisabeth, disent les historiens de sa vie, fleurissait et germait au milieu des amertumes comme un lys entre les épines : elle répandait autour d'elle le doux et flagrant parfum de la patience et de l'humilité (i). Elle avait recours à Dieu, et
(i) Cité par M. de Montalembert; c. 3, p. 212,
lui confiait sa douleur en silence. Elle cherchait la paix et la résignation au pied de son crucifix (i). Elle pardonnait avec une touchante bonté à ses persécuteurs et priait pour eux : elle remerciait le Seigneur et trouvait de telles compensations dans son union avec Dieu, qu'elle était parfois inondée d'une joie toute céleste, et qu'elle se trouvait plus heureuse dans sa vie pauvre et abjecte qu'au jour de sa plus grande prospérité (2). Son père, le roi de Hongrie, lui avait envoyé un ambassadeur pour la ramener à sa cour ; elle répondit : Dites à mon seigneur père que je me trouve plus heureuse dans cette vie misérable qu'il ne peut l'être dans sa vie royale (3).
Dans le moyen-âge. Mesdames, certains savants, partant d'une idée qui n'était peutêtre pas tout-à-fait fausse à son point de départ, prétendaient qu'il y avait de l'or
(1) Ib. p. 217.
(2) Ib. c. 18, p. 378-379, c. 19, p. 390, c. 22, p. 428. (3j Ib. c. 25, V. 2, p. 5.
partout, et que tout pouvait se changer en or. On appelait ces savants les alchimistes : or, je crois, Mesdames, que la religion chrétienne nous enseigne les secrets d'une alchimie divine ; elle nous fait trouver de For partout, même dans les substances les plus communes et les plus grossières; c'est-à-dire que, dans les actions les plus vulgaires, elle nous montre et nous fait réaliser une grande perfection ; elle nous découvre For de la paix, du calme, de la résignation et même de la joie et d"un véritable bonheur, dans les épreuves les plus douloureuses de la vie, de quelque nature qu'elles soient. — Mais il faut pour cela porter sa croix d'une manière chrétienne. Voyons-le brièvement.
Je commence, Mesdames, par une observation très-essentielle ; je voudrais vous prier de ne point vous construire de fabriques de croix. La plupart des hommes et même des femmes fabriquent un très-grand nombre de croix pour leur usage personnel,
342 SAINTE £L1SâB£TH.
et qui plus est, leur usine fonctionne à la vapeur : a Les hommes en général, disait saint Philippe de Néri, façonnent euxmêmes leurs propres croix (i). » Oui, Mesdames, rhomme est souvent Fauteur de ses principales souffrances, l'homme est le principal fabricant de ses croix. Cette pensée vous fait peut-être tressaillir, vous auriez peut-être la tentation de vous insurger contre elle. — Eh bien ! je vous accepte pour témoins à ma décharge et fais appel à vos souvenirs. Un auteur célèbre^ qui connaissait bien les femmes, puisqu'elle était femme elle-même, et femme très-intelligente, M"i^ SAvetchine, dit quelque part : tt J'ai toujours été mon propre fléau, Tinstrument de mes peines : les autres n'en ont été tout au plus que Toccasion (2). » — Dites-moi, chère ame, qui aviez tout à rheure la pensée de vous insurger contre
(1) Maximes à la fin de sa vie.
{2) Let. inédites, p. 8,
ma proposition, n'est-ce pas là un peu votre histoire, et peut-être tout-à-fait votre histoire ? N'avez-vous pas eu d'abord des croix d'imagination ? L'imagination, ce feu follet de votre esprit, cette vapeur qui crée des rêves et les prend pour des réalités ; l'imagination, cet enfant terrible de votre maison intérieure! combien de fois n'a-t-ellepas eu ses créations fantastiques, n'a-t-elle pas inventé des croix là où il n'y en avait pas même la moindre semence ? C'est elle qui vous fait souffrir, guérissez-la, calmez-la, donnez-lui des douches d'eau froide ; sans cette précaution vous souffrirez toujours, et cependant il n'y aura peut-être aucun motif de souffrance dans les choses extérieures. J'ai connu. Mesdames, certaines imaginations qui auraient souffert, je crois même dans le paradis terrestre. — Il est une autre cause de nos souffrances, ce sont nos défauts, nos vices, nos imprudences, nos désordres.
Voyez cette tête qui met de la déraison en
tout ce qu'elle fait : naturellement rien ne
lui réussit, elle trouve partout des désagréments ; elle a le talent d'aller donner de la tète contre tous les angles des murailles ; nécessairement elle reçoit partout des contusions. Voyez cet autre qui sème habituellement le désordre dans le sillon de sa vie : la moisson est en rapport avec la semence, il recueille des fruits amers qui souvent empoisonnent sa vie tout entière. — Nous devons, Mesdames, autant que le permet Tinfirmité humaine, éviter les croix qui sont de notre fabrique et en faire disparaître la cause ; car ces sortes de croix ne viennent pas de Dieu, et Dieu, au moins dans le principe, ne nous donne pas de grâce pour les supporter ; aussi sont-elles souvent plus lourdes et plus difficiles.
Cependant, Mesdames, je ne voudrais pas me mettre en contradiction avec moimême et avec la vérité. Indépendamment des croix qui sont dues à notre imagination et à nos défauts, il en est d'autres qui sont vraies, inévitables et inhérentes à la
condition humaine : « De tous côtés, dit le poëte Schiller, le malheur parcourt les villes : il erre en silence autour des habitations des hommes ; aujourd'hui c'est à celle-ci qu'il frappe, demain c'est à celle-là ; aucune n'est épargnée, et le messager douloureux tôt ou tard passera le seuil de la porte où demeure un vivant (i). » — Comment devons-nous porter les croix inséparables de notre existence ? Le premier et le dernier moyen, celui qui pourrait rigoureusement suffire, c'est la confiance en Dieu. Pour comprendre parfaitement ce que je vais dire, il faut que Dieu soit devenu pour rame père^ mère, mari, et ce je ne sais quoi d'intime qui fait partie de rêtre, et qui finit par devenir en quelque sorte plus nous que nous-mêmes. La confiance en Dieu ! avec cela on peut demeurer en paix et en joie, même sur les ruines de
(i) Cit. par Mme de Staël, Allemagne, 2 p., c. ig, pag. 265.
tous les mondes détruits ! Ames éprouvées par la douleur, faites un bond sur vousmêmes et puis jetez-vous entièrement dans le sein de Dieu; perdez-vous complètement dans le cœur de Dieu, et là, demeurez en paix. Et, chose merveilleuse ! plus vous aurez de confiance, plus votre abandon sera illimité, plus vous sentirez vos douleurs sj calmer, vos troubles s'apaiser; vous retrouverez la force et la résignation d'abord, vous jouirez peu à peu, sur ces hauteurs, d'une lumière divine, d'une sérénité qui vous étonnera vous-mêmes. Vous serez comme le petit enfant qui, effrayé par la tempête, s'est jeté dans les bras de sa mère et qui, réchauffé sur le sein de celle qui l'a engendré, se reprend à sourire, tout en versant quelques larmes où l'on ne sait plus si Ton doit voir la peine ou la joie. Je ne connais pas, Mesdames, de meilleur remède dans les peines de la vie, de plus doux parfum, de baume plus vivifiant. — J'ai observée souvent sur les bords de la
mer une espèce de coquillage, qui se creuse une habitation dans le dur rocher et y cherche un abri contre la fureur des vagues. La mer a beau arriver furieuse, le petit animal ne s'en doute presque pas. Cest rimage du juste. Dieu est son rocher, sa pierre inébranlable, il y creuse une demeure, il n'en sort plus, aussi les malheurs de la vie semblent ne plus l'atteindre ; il en sent, pour ainsi dire, la secousse extérieure^ mais sa vie intime demeure dans le creuK du rocher. C'est là ce qui m.'explique la tranquillité, non-seulement apparente, mais vraie et profonde, le calme, non-seulement extérieur, mais intime et réel de l'âme des saints. Un très-grand nombre ont eu la vie la plus agitée, la plus tourmentée, la plus exposée aux tribulations de tout genre; ils étaient comme le coquillage plongé dans la mer des tempêtes, et cependant ils étaient calmes, sereins, équiUbrés, joyeux et pleins de confiance. Je vous explique cette énigme : ils avaient leur de-
meure dans la pierre de Féternité. — Saint Denis, dans une lettre que Ton croit écrite à saint Jean TEvangéliste, se sert d'une expression qui m'a toujours frappé : a Vous autres saints, vous ne souffrez pas comme les mortels ordinaires ; vous souffrez par un jugement intellectuel qui vous avertit de la douleur, plutôt que par une impression qui vous ia ferait ressentir (i). n — « Un atome peut blesser, dit AP" Swetchine, et Dieu seul peut guérir (2). )) — Voilà encore une de ces paroles qui éclairent les deux pôles de la vie humaine. Tout peut nous blesser en ce monde, nous sommes si faibles, si sensibles, nous avons la peau de Tame si susceptible, et d'ailleurs ce monde est rempli d'insectes nuisibles et malfaisants. Tout peut donc nous blesser, le moindre grain de sable, la plus petite créature, la moindre affaire, le plus petit
(i) Ep. 10, p. 1118. (2) Œuv. t. 2, p. 5i,
atome voltigeant dans les airs peut nous fatiguer la vue. Et Dieu seul peut nous guérir ! Ce n'est ni la froide raison, ni les affectations d'impassibilités, ni les dédaigneux mépris, qui apporteront un remède à nos blessures ; Dieu seul pourra atteindre les parties douloureuses dans toutes leurs profondeurs, et^ par je ne sais quelles vivifiantes infiltrations^ ressusciter en nous la vie et le courage.
Mon second conseil est de garder le silence. La vraie souffrance a sa pudeur instinctive ; elle n'aime pas à se montrer. Epancher sa douleur, c'est très-souvent s'affaiblir. Ah ! sans doute. Mesdames, je suis loin de condamner ce doux épanchement d'une âme malheureuse dans un cœur tendrement dévoué et sagement discret.
L'amitié est un don divin ; ce n'est pas un remède humain ; et je ne sache rien qui sente le divin, qui soit réellement divin, et nous rapproche du ciel en tout, qu'une affection vraie et selon le cœur de Dieu. Si
VOUS possédez ce nid de Tâme, allez vous y reposer, et cherchez-y la lumière et la vie, et du baume pour votre cœur blessé. Mais en dehors de ces épanchements que conseille la vertu et qui sont une des plus douces consolations de la vie, lorsque nous pouvons rencontrer des cœurs tout-à-fait dignes de notre confiance; en dehors de ces relations divines, je vous conseille de murer vos douleurs et vos souffrances : les hommes n'y entendraient rien, ils vous donneraient des consolations banales, si toutefois ils ne vous glaçaient pas le cœur par quelque parole froide et ironique. Gardez le silence sur les secrets de votre vie : le silence est la grande force de Thomme; prouvez. Mesdames, par votre discrétion, que c'est aussi la grande force de la femme ! — La femme, qui a tant d'éléments de force en elle, qui est souvent plus forte que rhomme, devient faible à cause de ce besoin que plusieurs éprouvent de se parler elles-mêmes continuellement.
Le troisième conseil que je vous donne est d'éviter Taigreur. Le meilleur vin longtemps exposé à Fair s'aigrit et se change en vinaigre. Ainsi Tâme exposée aux peines de la vie ; une de ses plus grandes tentations est l'aigreur contre les hommes et contre les choses. Le meilleur remède est de détrem.per son âme dans une liqueur divine composée avec des plantes qu'on appelle l'humilité, le pardon, le bonheur et l'expiation. Alors l'âme ne s'aigrit plus, elle s'adoucit, elle devient meilleure, elle se change elle-même en liqueur parfumée, elle prie pour ses ennemis, elle leur pardonne, elle devient plus légère, elle coupe tous ces fils d'animosité, d'irritation, de désir de vengeance ; et, comme un oiseau divin, elle se retire sur les hauteurs, où elle est heureuse de chanter les cantiques du ciel. C'est ainsi que s'explique la vie de sainte Elisabeth; attaquée par toutes les flèches du malheur, blessée dans tous ses sentiments de mère et d'épouse, poursuivie
par les haines les plus injustes, elle avait vu son existence se transfigurer, et elle goûtait une paix^ une joie, un bonheur qu'elle n'avait jamais connus au temps de sa plus brillante fortune.
Puissiez-vous, Mesdames, imiter sainte Elisabeth, chacune selon les nuances de votre position ; vous deviendrez comme elle la vraie femme forte, la femme au noble cœur, au caractère énergique et suave, ayant une âme dont la trempe sera un mélange de douceur et de fermeté. Et si le monde était étonné de rencontrer des femmes ainsi transfigurées, nous répondrions : ces femmes sont les enfants du Calvaire, et la montagne sainte est la grande école qui transforme et divinise la nature humaine.
Sainte Elisabeth, modèle de la femme forte au milieu des malheurs.
No 2.
AVANTAGES DE hA SOUFFRANCE.
Îio Détache du monde et rapproche de Dieu.
20 Fortifie.
30 Purifie.
Sîciit igné probatur argentum et aurum camino ; ita corda probat DO' minus.
Dieu éprouve les cœurs, comme on éprouve l'or et l'argent dans le creuset. (Prov. 17. 3.)
Autrefois, les Mexicains disaient à leurs enfants, lorsqu'ils venaient au monde :
« Enfant, tu es venu au monde pour endurer; endure, souffre et tais-toi (i). » Ces
(1) Montaigne, Essais, 1. 3, c. 3, p. Syi.
paroles ne sont-elles pas le résumé de notre dernier entretien ? Nous vous avons dit aussi : Femme chrétienne, vous avez souffert, vous souffrirez encore en ce monde, car cette terre est une vallée de larmes ; armez-vous de courage et souffrez en silence. Cependant, nous devons ajouter qu'en dehors même de nos vrais amis, nous pouvons rompre ce silence avec Dieu. Les saints se plaignaient à Dieu, et quelquefois avec une familiarité d'amour et une audace d'expression qui étonne. Non-seulement le Seigneur ne réprouve pas ces reproches de Tamour; il les aime et les provoque en quelque sorte, afin d'y trouver l'occasion de nous accorder de nouveaux bienfaits.
D'autre part, ces plaintes sont un soulagement pour Tdme, elles déchargent le cœur et empêchent les explosions que pourrait amener une trop persévérante compression. Mais, à part ces conversations intimes avec Dieu ou quelques rares amis, le silence est le meilleur remèJc à beaucoup de choses.
Seizième conférence. 355
Le silence est souvent le tombeau des choses, il les ensevelit, non-seulement pour le prochain auquel nous dérobons ainsi les secrets de notre vie, mais même pour nous, parce que la parole excite et réveille le souvenir. Le silence est souvent le meilleur narcotique : il endort les choses, il assoupit les peines, il finit par éteindre la lampe des sépulcres. Avec le silence, nous vous avons recommandé la confiance et la suavité intérieure ; le silence seul serait la mort ; le silence avec le doux espoir, c^est la vie dans le calme et la sérénité de la solitude.
Telles sont les vérités que nous avons développées pour la fête de notre chère sainte Elisabeth, et nous les avons confirmées par rhistoire de sa vie. Il m'est venu à la pensée de continuer ce sujet et de vous expliquer plus au long ce que Ton pourrait appeler le catéchisme de la souffrance. J'espère que vous approuverez ce projet; n'estil pas, d'ailleurs, en rapport avec les tristes temps que nous sommes destinés à traverser?
Un des plus doux mystiques, Louis de Blois, a dit : « Dieu ne permettrait pas la moindre adversité intérieure et extérieure, il ne permettrait pas le moindre souffle de vent contre ses amis, s'il ne savait que cela leur est utile (i). » Cette parole est Pexplication de bien des mystères ; elle est comme une magnifique révélation de la tendresse de Dieu. Ce père si bon ne permettrait pas la moindre peine dans la vie, s'il ne savait qu'elle nous est utile. — Le prédicateur qui est chargé d'annoncer cette vérité se trouve dans une situation assez délicate; il est dans la position d'une mère qui veut prouver à son enfant malade qu'un remède amer est excellent parce qu'il lui est fort utile. Je voudrais. Mesdames, avoir aujourd'hui Téloquence de votre cœur maternel pour mieux vous persuader; à défaut de cette qualité, j'aurai au moins la bonne intention.
(i) Margar. spir., 4e p., g 10, no i, t. 2, p. 204. — V. aufi.si Conclav., c. 8^ § 3, t. 2, p. 263.
SEIZIÈME CONFÉilENCE. 357
Saint Grégoire de Nazianze nous enseigne que Tadversité nous est souvent plus utile que la prospérité (i). Cette maxime est le cri de la sagesse naturelle et de Texpérience ; un philosophe païen disait à un de ses amis : « Je f estime malheureux de n^avoir jamais été malheureux (2). » Et ailleurs il ajoute : (c Combien de fois ce que nous croyons un malheur est devenu pour nous la cause et le commencement de notre vrai bonheur (3). »
Il y a là, Mesdames, un profond mystère, car, en soi, la douleur est un mal, et le bonheur, le plaisir divin, sont un bien et une perfection. La meilleure preuve, c'est que la Divinité ne souffre pas, et que sa vie est une mer de jubilations infinies. Mais cette vie est une épreuve, nous sommes malades, et la souffrance est un remède :
(i) Orat. 2, c. 22, t. I, p. 43i.
(2) Séncque, de Provid., ch. 4, p. i3i> éd. Nisard. *- V. aussi c. 3, p. 128.
(3) Ep. uo, p. 823.
358 SAINTE ÊLISABETâ.
voilà le mot de Ténignie. — Aujourd'hui, voyons rapidement ces trois pensées : la douleur nous détache du monde pour nous rapprocher de Dieu, elle nous fortifie et nous purifie :
1° La douleur nous détache de ce monde et nous rapproche de Dieu. — Ce monde renferme tous les éléments des grandes et belles choses ; il suffirait de leur donner une sage direction, et de pratiquer le bien avec le sérieux et Taménité de la vertu. Alors cette vie deviendrait un avant-goût du ciel, et souvent il en est ainsi pour rame juste, et malgré les douleurs de Texistence. Mais le monde, tel qu'il s'est composé lui-même, est une grande vanité. Cest une immense pièce de théâtre^ oià les acteurs souvent ne croient pas à eux-mêmes; c'est une succession d'ombres sans réalité, de décorations qui recouvrent le vide, ou des choses plus tristes encore. Et cependant, comme des enfants, nous nous attachons à
Seizième conférence 339
celte vanité, nous aimons ces ombres, nous marchons en aveugles, comme si nous étions fascinés par tous ces fantômes séducteurs. Il est impossible que nous n'en sentions pas l'inanité ; Tâme la plus dégradée est si grande, qu'au moins de temps en temps elle doit étouffer au milieu de ces chimères, car la nature humaine renferme tant de nobles et d'immortels instincts, que jamais, ni les mensonges, ni les erreurs de la vie ne peuvent les effacer; et c'est la sublime raison pour laquelle l'homme ne peut pas être heureux dans le désordre : cette impuissance est la preuve de la dignité de notre race, c'est la noble faute de notre grandeur. Aussi, l'âme la plus mondaine a beau faire, elle souffre parmi ces riens de la vie, ces bassesses, ces duplicités, ces misères recouvertes de grands mots et de splcndides draperies. N'importe, elle aime ces petits hochets de la terre; elle les désire, i elle pleure, elle est malheureuse quand elle \ pe peut Içs obteiîîr ;. die est comme l'hy-
dropique, elle sait qu^elle va souffrir en buvant davantage, n'importe, elle met encore, elle met toujours les lèvres à la coupe enchanteresse. — Ce monde de fantômes peut exister dans les tlmes justes elles-mêmes, au moins dans une certaine limite ; un rien les enchante, les captive; elles voltigent autour de ces ombres brillantes, comme les oiseaux se précipitent vers ces miroirs brisés qui renvoient les fragments d'une lumière trompeuse. — N'est-ce pas ce qui vous est arrivé quelquefois, Mesdames?
Alors même que la séduction du monde ne vous aurait pas entraînées à de graves désordres, n'est-il pas vrai que votre cœur a eu ses illusions, ses demi-fascinations, ses commencements de vertige? Alors, on oublie le ciel, on s'égare dans les prairies de ce monde, on s'y repose, on y cherche son bonheur, et l'on ne se souvient plus que cette vie est un pèlerinage, et que Dieu est notre fin dernière. Mais voici venir la douleur, ce grand médecin des âmes malades ;
elle arrive avec son nombreux cortège et tous les instruments de la guérison; elle choisit ceux qui conviennent davantage à la position du malade. Elle commence par briser, au moins pour un temps, le pontlevis qui existe entre cette âme et les objets extérieurs -, le prestige de la vanité a disparu, l'âme est isolée même dans la foule; et c'est un des plus grands supplices pour rame mondaine de se sentir solitaire par le cœur au milieu du bruit, des plaisirs, de la multitude enivrée des jouissances ; d'assister de corps à ce festin splendide que le monde appelle le bonheur, et de ne pouvoir toucher à ses mets les plus délicats, ou du moins de jie pouvoir y toucher sans qu'ils ne changent à Tinstant même de saveur.
N'est-ce pas, en effet, une affreuse torture de se voir étendu sur un monceau d'or, d'honneurs, de plaisirs, dy être comme crucifié, et de ne pouvoir pas même en extraire un atome de bonheur ? Et telle est IQuyent la position de Phomqie du monde,
que les enfants du siècle croient le plus heureux des biens extérieurs ; pendant qu'il nage extérieurement dans Tabondance, son cœur est transpercé par les flèches de la douleur; et la souffrance, quels que soient son nom et sa forme, qu'elle atteigne le corps ou rame, ou tous les deux à la fois, la souffrance change presque complètement la nature de nos relations avec les choses extérieures. Elle nous magnétise en sens inverse, c'est-à-dire que tout ce qui est naturellement doux nous devient amer, tout ce qui devrait nous donner un peu de joie, enfonce un glaive acéré dans le cœur. Alors, rame se trouve dans un désert ; elle regarde autour d'elle; tout ce qu'elle aimait dans sa vie mondaine, tout ce qu'elle admirait s'est évanoui ; il ne lui reste que l'amertume de la douleur et l'effroi de la solitude. Il n'est pas d'âme livrée plus ou moins à la vie du monde, il n'est pas d'âme qui n'ait passé plus ou moins par ces moments douloureux, surtout quand Dieu a
des desseins sur elle et veut Fappeler à la perfection. Il n'est pas d'âme qui n'ait eu cette station du Calvaire, que je pourrais appeler la station du Jardin des Olives, station oii rame s'arrête pour la première fois devant des réalités qu'elle ne soupçonnait pas dans la vie, et où elle s'écrie : Mon Père, que ce calice est amer, qu'il s'en aille loin de moi. C'est souvent l'heure d'une crise dans la vie morale, c'est l'heure de la transformation du tempérament, du passage à la virilité chrétienne. Heureux moments, si l'âme est fidèle à la grâce ! elle voit le vrai dans les choses, les ombres de la vie ont disparu, la vérité se montre à elle avec son austère et consolante figure, elle tombe à genoux au pied de la croix, le cœur a tout compris et devient une conquête du Calvaire. « Dieu, dit St Paul, châtie celui qu'il aime, il corrige le fils qu'il veut recevoir en grâce, »
L'envoi de la douleur est donc de la part* de Dieu une preuve d'amour et de miséri-
364 SAINTE ËLlSABIiTH.
corde : c'est souvent la précaution de la mère qui met des épines sur le bord des précipices où son enfant allait tomber. — Ce monde est une suite de précipices ; de toutes parts se montrent des abîmes, abîmes de toutes les profondeurs et de toutes les formes. Je puis bien dire aussi de tous les hommes ce que l'antiquité disait des Grecs ; O Grecs, vous êtes des enfants, enfants par rintelligence qui sait peu de choses, enfants par le cœur qui est d'une faiblesse étrange. Dieu, c'est une mère qui surveille ses enfants dans leur marche continuelle à travers les précipices de la vie; et la douleur est comme le buisson d'épines qu'elle jette de tous côtés pour arrêter les pas imprudents, et les contraindre de rentrer dans la voie de la vertu. Aussi, le Seigneur ne permet pas que personne soit sans douleur ici-bas, parce qu'il ne veut exposer aucun de ses enfants à une perte certaine. — Comprenons ces vérités. Mesdames, et nous trouverons désormais un sujet de bénir
Dieu et de le remercier là où peut-être jusqu'à présent nous avions cherché une occasion de murmures et de plaintes. L'humanité est malade, malade d'esprit et de cœur, plus souvent encore que dans la partie matérielle de son être. Nous sommes environnés d'illusions, de désirs chimériques ; nous avons la fièvre, la fièvre de toutes les passions humaines, la fièvre avec toutes les convoitises inquiètes, déraisonnables, qui l'accompagnent ordinairement. La douleur est le médecin que chaque jour peutêtre la Providence envoie à notre chevet ; sans doute, la figure de ce docteur n'est pas toujours gracieuse, mais on finit par s'y accoutumer, surtout si l'on comprend toute la bonté cachée sous ces formes austères. — Oui, Mesdames, acceptons la souffrance, sinon avec joie, du moins avec résignation ; aimons-la, je ne dis pas en elle-même, car, en soi, elle est un mal, dit St Thomas, et ne serait pas digne de notre
amour (i). Aimons-la d'un amour relatif, comme un malade raisonnable aime la potion amère, à cause des heureux résultats qu'elle doit produire.
2^ La douleur fortifie l'âme. — • La réunion de ces deux idées semble une contradiction, et cependant c'est une grande vérité, vérité qui est écrite partout, et que Dieu lui-même, pour mieux nous l'enseigner, a cachée sous les symboles de la nature. L'arbre agité par la tempête semble grandir au milieu de l'orage, et les vieux sapins de la Norwège sont les meilleurs pour les constructions navales, parce que pendant de longues années, ils ont enduré la violence de l'orage et la rigueur des frimats. « La vertu se perfectionne dans l'infirmité, dit saint Paul (2). ;> Aussi, vous ne rencontrerez pas d'âme forte qui n'ait passé
(i) St Thomas, In Job., c. i, kct. 4. V. p. 10, c. 3, p. i5 — In Jerem., c. 20, v. 2, p. 247. (2) 2 Cor., 12, 9.
par les flammes de la tribulation. « Qui* conque n'aura pas ruisselé de ces sueurs de rame qui dévorent le cœur, ne gravira jamais au faîte du courage (i). » Et plus le cœur a subi ce feu actif et violent, plus il acquiert de ténacité et de force de résistance pour braver le choc des contradictions. Quand Dieu surtout prépare une âme à des opérations qui exigeront un grand déploiement d'énergie morale, il fait comme le potier, il la place à l'endroit le plus ardent du fourneau ; après une cuisson convenable, le vase est propre à tout, ad omne opus bonum parât um (2). La terre a pris une vigoureuse consistance ; la finesse des contours et la délicatesse des détails extérieurs, bien loin de souffrir du contact de la flamme, ont revêtu une plus grande netteté, une plus exquise beauté dans l'expression. — Qu'est-ce qui développe le
(i) Simonide, cité par Clément d'Alex. Stromat., 1. 4, c. 7, p. 585-586, éd. Cotter.
{2) 2 Tim., 2. 21.
courage militaire ? Est-ce la paix ou la guerre ? Quand un vieux soldat a croisé sa baïonnette sur toutes les poitrines, et entendu fièrement toutes les balles siffler à ses oreilles, il ne craint plus rien, et quand une armée est composée de pareils braves, elle est invincible. Mais si cette armée n'a sous ses drapaux que des êtres mous et efféminés dont la valeur n'a jamais été exercée, elle se décompose et disparaît comme la neige du printemps.
De quoi se plaint-on à notre époque ?
parmi beaucoup de choses, on se plaint de la faiblesse de la volonté, de la mollesse des caractères. Quelle en est la cause principale, sinon la mollesse avec laquelle les âmes s'élèvent ? On ne sait plus souffrir sans jeter les hauts cris, on murmure au moindre pli de rose qui se feiit dans le lit de l'existence. Aussi Dieu est obligé de reprendre en dessous ces éducations mal faites, comme on reprend une maison dont les fondements reposent sur un terrain
mobile ; et Tinstrument qu^il emploie pour opérer, c'est la douleur : la douleur ! appareil multiple et mystérieux, dont se sert le grand architecte des âmes pour réparer la plus belle œuvre de la création. I
Ces vérités ne concernent pas seulement les âmes destinées à jouer un certain rôle en ce monde : il n'est pas d'existences auxquelles elles ne puissent s'appliquer. La sphère d'activité peut être plus ou moins grande, mais le principe reste le même. Il n'est pas de position, si obscure qu'elle soit, oià la force ne soit nécessaire ; il n'est pas de situation si humble, où l'on ne puisse manquer de courage : il n'est pas d'âme si inconnue et si cachée à laquelle on ne puisse dire : laissez agir sur vous l'action de la douleur combinée avec celle du temps, et votre cœur sera trempé comme l'acier le plus d'jr.
Voyez cette jeune personne qui entre dans la vie : elle ne sait rien, elle ignore le côté vrai des choses, et elle ne s'en
doute pas ; elle ignore à peu près tout, excepté la triste science des illusions ; elle a un cœur candide et frais, plein de vanité peut-être ; elle s'attend à trouver partout des oreillers de soie pour reposer sa tête et son cœur. Laissez-la marcher quelques pas : déjà elle a rencontré une pierre anguleuse et jette un cri d'effroi ; plus loin la route devient encore plus difficile et plus raboteuse, les épines se dressent de toutes parts ; les flèches de la contradiction, de la jalousie, de la haine peut-être, plcuvent de tous côtés. Cependant il faut bien continuer la route. La nécessité, avec sa main de fer, chasse la voyageuse en avant. Si #ette âme n'est pas chrétienne, ou ne devient pas chrétienne sur cette route, je la plains sincèrement ; mille fois elle doit se briser, elle doit tourner à l'aigreur, à la misanthropie, à un profond découragement, sinon au désespoir. Mais si elle est chrétienne, son tempérament se forme à cette rude école -, c'est le ciment qui durcit sous l'eau
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de la tribulation, probavi te apud aqiiam contradictionis [\)^ et avec ce ciment, la femme forte construit dans sa famille des rfiurailles qui, comme celles des romains, peuvent braver Finjure des âges. — Ne cherchez pas drames fortes , Mesdames , parmi celles qui n^ont pas souffert; vous I n'en trouverez pas : la douleur est la plus I belle et la plus savante école du genre humain; c'est le véritable institut des sciences ■ morales, et parmi les différentes et nombreuses branches de son enseignement, nous devons mettre au premier rang la force, rénergie, le courage, et cet indomptable pouvoir de résistance qui ne sait plier que devant Dieu et ce qui est divin. '( Les arbres qui s'élèvent à l'ombre, dit saint Chrysostome, ont une plus grande mollesse de tissu, et ne possèdent pas une grande fécondité ; mais ceux qui sont exposés aux intempéries de l'air, aux secous-
(i) Ps. 80, 8. 23
ses des vents, aux ardeurs du soleil, se développent avec vigueur et se couvrent de fleurs et de fruits (i). »
3<^ Le troisième effet de la douleur est de nous purifier. — On purifie For et l'argent dans le feu, dit TEcriture, et Dieu purifie les hommes qui lui .sont agréables par le creuset de l'humiliation (2). « Le Seigneur purifiera Targent, dit le Prophète, il purifiera les enfants de Lévi , il les purifiera comme For, et alors ils offriront au Seigneur des sacrifices dans la justice (3). » — Ce monde et la vie qu'on y mène sont comme un tourbillon de poussière : cette poussière, surtout quand elle est déla^^ée dans la pluie qui tombe, recouvre les vêtements du chrétien, et laisse des traces qui fatiguent le regard de Dieu. Combien il est difficile^ même aux âmes pures, de
(i) Epi. I, 5, V. 3, p. 694-695.
(2) Col. 2, 5.
(3) Malach., 3, 3.
traverser le tourbillon de la vie, sans recueillir au moins quelques atomes de cette poussière ambiante ! — L'âme humaine n'at-elle pas comme des vêtements intérieurs, où pénètre la poudre du siècle, cette poudre subtile, qui adhère avec une intelligente ■ ténacité, et qui possède une telle puissance d'agglutination, que nous voudrions la conserver et Taimer presque comme une partie de nous-mêmes ? Mais Dieu y a pourvu : il a mis à nos gages^ dans notre maison, un serviteur d'un genre tout nouveau ; ce serviteur est tellement installé chez nous, que lorsque nous voulons le renvoyer, il j résiste aux injonctions les plus sévères. Il I est là par ordre supérieur, et rien ne le j touche, ni nos prières, ni nos menaces : [il fait tous les jours son service avec une [régularité qui nous désespère : sa main, rude et froide, passe quelquefois sur nous et fait frissonner Tépiderme si sensible de rame. Ce serviteur a pour nom, la souffrance ; il a pour mission de faire chaque
374 SATT^tE ELISABETH.
jour et plusieurs fois le tour de notre âme, et d'enlever la poussière qu'y dépose continuellement Tatmosphère de ce monde.
L'âme en contact avec Pair du siècle est encore semblable, pour continuer la comparaison de l'Ecriture, à un métal qui serait longtemps exposé à Tintempérie des.
saisons ; elle se rouille, elle se mélange avec les objets extérieurs, et de ce mélange résulte un composé terrestre qui la recouvre et en ternit la beauté. Combien de chrétiens qui, par leurs excellentes qualités d'esprit et de cœur, ressemblent à de Tor massif! Mais quelle couche épaisse de substances étrangères s'est amoncelée à la surface, et a même attaqué la substance du métal ! Ils auraient besoin de la lime du ciel, et la lime du ciel, dit saint Bonaventure, c'est la souffrance (i), c'est l'action de la douleur. Heureux celui qui aime ou du moins tolère cette lime céleste I Heureux
U) ^e v^rf. rel. 1. 2, c. 77, v. i3,p. i8o«
qui lui laisse toute la liberté de ses opérations divines ! — O vous qui peut-être accusez le ciel de rigueur, vous ne soupçonnez pas Tœuvre admirable que Dieu fait tous les jours en vous. Vous vous plaignez de cette pression lourde et corrosive de l'instrument divin, quand il se promène sur vous, mais vous ne voyez pas comme à chaque coup resplendit For de votre âme. — Ah ! je vous en conjure au nom de la grandeur et de la beauté de vos destinées, au nom de la splendeur future de ce beau vase que Dieu travaille en ce monde, et dont il veut faire un ornement pour le ciel, ne contrariez pas cette action de Dieu sur vous, laissez-la faire en toute liberté ; laissez la lime divine aller et venir en toutes les directions ; laissez-la recommencer chaque matin Tœuvre interrompue la veille ; et quand Tceuvre sera terminée, votre âme sortira des mains de TArtiste divin, aussi pure que belle et splendide. — Combien d'âmes, au contraire, ont perdu leur
éclat et ne Tont pas recouvré, parce qu^elles n'ont pas su souffrir ! Elles demeurent tout au plus au nombre de ces chrétiens vulgaires, qui n'ont connu de la religion que les côtés superficiels, et qui, au sortir de cette vie, auront besoin de demander aux flammes vengeresses du purgatoire leur complète et dernière purification.
Il n'en sera point ainsi parmi vous , Mesdames; formées à Técole du calvaire et purifiées par la souffrance, votre âme deviendra semblable à ces matières facilement inflammables qui s'élèvent et regagnent les régions de la lumière.
Il y a à peine quelques jours, Mesdames, je présentais mes vœux de bonne année à toute ma grande famille réunie. Permettez-moi de vous les renouveler d'une façon plus particulière pour vous et tous les vôtres. Les souhaits du cœur semblent avoir encore plus de parfum quand ils sont offerts en petit comité. Veuillez donc les
agréer avec votre bienveillance ordinaire, et croire à toute leur affectueuse sincérité. Veuillez me continuer, avec vos bonnes prières, ces sentiments de dévouement et de piété filiale qui sont une des grandes consolations de ma vie. Puisse le malheur resserrer tous les liens qui nous unissent dans la charité de Jésus-Christ ! ces liens de la famille chrétienne, qui sont si doux au cœur, qui sont une joie dans les tristesses de l'exil, et nous aident à supporter les peines de Texistence : car avec Taffection, les peines n'existent plus, ou du moins elles deviennent si légères, qu'on les porte facilement, qu'on est presque heureux de les porter. Puisse une consolante expérience nous montrer la vérité pratique de ces pensées ; et qu'un jour dans le ciel, réunies autour du trône de l'Agneau comme vous Têtes en ce moment au pied des autels, vous puissiez toutes, et moi avec vous, chanter le cantique du Prophète royal, et dire : Seigneur, donnez-nous de la joie en
S7S SAINTE t^LlSABETH.
raison des jours où nous avons été si humiliés, et des années où nous avons eu tant de maux. Lœtati sumus, pro diebus quitus nos humiliasti^ annis quitus vidi^ mus mal a (i).
(i) Ps. 89, i5. (Nous avons suivi le texte hibreu et la traduciion de saint Jérôme.)
Sainte Elisabeth, modèle de la femme forte au milieu des malheurs.