AVANTAGES DE LA SOUFFRANCE
La souffrance fait la véritable éducation de l'humanité.
Castigasti me et eruditus sum.
Seigneur, vous m'avez châtié, et ainsi s'est faite mon éducation.
(Jerem.j 3 i. i8.)
St Thomas dit que le vrai, quel que soit celui qui le profère, vient de Tesprit de Dieu.
Aussi, Mesdames, je ne crains pas de détourner quelquefois mes lectures de leur cours ordinaire, qui est formé parle cercle des sciences ecclésiastiques-, de temps en
temps, je rappelle mes souvenirs anciens, je les rafraîchis par des aperçus nouveaux, et de ce mélange des enseignements de la raison et de la foi, il en résulte une méthode qu'ont souvent pratiquée les Pères de l'Eglise.
Ainsi, je lisais dernièrement un petit ouvrage dont on avait bien voulu me faire cadeau. Il contient les maximes des plus anciens philosophes de la Chine. J'y trouvai le passage suivant ; je le copie textuellement, car il revient trop bien à notre sujet : (( Qu'est-ce que cette vie ? En repassant mes années écoulées, je ne trouve que vide et que néant. Il me semble avoir fait un songe dans lequel j'ai passé par mille états différents, toujours agité d'idées vaines qui se sont évanouies comme une fumée légère. Je ne vois en ce monde qu'une vaste mer et un grand fleuve : c'est la mer de nos douleurs^ dont on ne voit pas les rivages; c'est le fleuve de nos désirs, dont on ne trouve pas le fond.
L'homme est porté comme une barque fragile, toujours battue des vents et des flots, et faisant eau de toutes parts (i). »
Cela est si bien dit, Mesdames, c'est la nature si parfaitement peinte, que plusieurs, peut-être, seront tentées de s'écrier : Mais, Monseigneur, vous m'avez dérobé mon manuscrit ; c'est moi qui ai dû écrire cela, c'est si bien mon portrait !
Un autre philosophe de la même école a dit encore : (( Né dans une condition obscure, élevé dans l'humiliation, j'ai eu pour maître le malheur, et il m'a beaucoup appris (2). » Je consacrerai cet entretien au développement de cette pensée.
La douleur achève l'éducation de l'homme. — On pourrait distinguer deux sortes d'éducation : la première commence dès le premier âge et se termine de i8 à 25
(i) Maximes d'auteurs chinois, éd. Didot, 1782, p, 20, no 16.
(2) Pensées de Confucius, cd. Didot, 1782, p. i.38,
ans ; la seconde embrasse la vie tout entière. Le malheur de Thomme est de croire qu'à i8 ou 25 ans, tout est fini, et que réducation est achevée ; elle ne fait que commencer, et Tun des maîtres principaux de cette grande éducation de Thomme est la douleur. Aussi, vous entendez souvent répéter une parole qui confirme tout ce que je voudrais dire ; Ton dit tous les jours : Cet homme a été formé à Técole du malheur ! Or, récole suppose un précepteur.
L'éducation comprend deux choses :
rinstruction et la formation de Tâme et du caractère ; sous ces deux rapports, la douleur est un excellent maître.
Elle nous enseigne en nous éprouvant :
ce Le Seigneur, dit le Prophète, a mis le feu dans mes os, et il m'a enseigné (i). » — .« Vous m'avez châtié, s'écrie-t-il ailleurs, et je me suis instruit comme un jeune homme dont le cœur est indompté (2). »
(i) Thren., i, i3.
(2) Jércmie, i3, i8.
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— ce Celui qui n'est pas éprouvé, dit le Sage, que sait-il ? (i) » — Le soldat qui ne s'est jamais battu, que sait-il ? Le pilote qui n'a jamais marché que sur une mer tranquille, qui n'a jamais lutté contre la tempête, connaît-il les secrets de la navigation ? Partout^ la science ici-bas est le résultat de la peine et de la lutte. Que nous apprend donc la douleur ? Elle nous apprend ce que la prospérité ne nous enseigne jamais ; elle est la grande institutrice du genre humain, et celui qui n'a pas été pétri dans ses mains, ne sera jamais un homme fait : il vivra et il mourra, mais à l'état d'enfance ; ou bien, s'il n'a pas voulu recevoir et comprendre les enseignements du grand Maître, il vivra et mourra dans les amertumes de l'angoisse ou les crises du désespoir. La douleur nous enseigne la vanité de ce monde, la frivolité de tout ce qui passe, la mobilité de tout ce qui ne tient pas aux régions éternelles. Ce
(i) Eccli^ 34, 9.
sont là des vérités premières dans la vie, vérités reconnues partoutes les philosophies antiques, et tous les jours certifiées par l'expérience ; vérités absolument nécessaires pour s'orienter en ce monde et ne pas faire de faux pas ; vérités élémentaires que plusieurs ignorent et qu'un plus grand nombre oublient dans la pratique der> hommes et des affaires. La souffrance est un marteau qui désagrège ce qui est purement humain et le réduit en poudre : alors, Tame, assise sur des ruines, et souvent sur les ruines de son cœur, est obligée d'épeler ces paroles du Prophète, qui sont Talphabet de la grande science de la vie : « Vanité des vanités, et tout est vanité ! d
La douleur nous enseigne, ou plutôt nous fait toucher au doigt cette vérité, que toute chose, c'est-à-dire que tout ce qui tient à la terre, quand on le sépare de Dieu, est de rherbe et se flétrit comme la fleur des champs, omnis caro fœmim : maxime que tout le monde paraît savoir, et que tous
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répètent sans la comprendre, avec cette légèreté que donne Tinexpérience. Mais la tribulation nous introduit dans le sanctuaire de la vérité, et le jour dont elle nous éclaire nous fait apercevoir sous une tout autre couleur les pensées, les désirs et les projets qui s^agitent en ce monde. En nous isolant des créatures, elle nous place aussitôt dans les régions du divin, car ce sont les préoccupations de ce monde qui nous empêchent de voir Dieu, naturellement et toujours présent à notre cœur. Là, près du ciel, et loin de ce tourbillon qui ne contient souvent que l'agitation du vide et la lassitude du bruit, nous finissons par voir clairement que Dieu seul est stable, qu'il est seul ce fondement immobile sur lequel nous puissions asseoir notre vie, et que tout le reste, séparé de lui, est une ombre flottante qui disparaît après nous avoir trompes ; que lui seul est ce que notre esprit cherche, ce que notre cœur rêve, ce que nos aspirations les plus ardentes appellent tous les jours; qu'il
est cette unité infinie, qui, placée en tête des autres objets de la création, détermine leur prix, et hors laquelle ils n'ont plus qu'une valeur négative. — Voilà le résumé du profond et admirable enseignement que donne la douleur. Or, croyez-vous qu'il ne vaille pas la peine d'être acheté au prix de la souffrance ? Certes, on paie tous les jours, et bien chèrement, des maîtres qui ne nous en apprennent pas autant. Cette science que nous révèle la douleur est vraiment la science de la vie, la science de Thomme, la première et la dernière de toutes par son importance et ses conclusions. C'est elle surtout qui, comme dit le Prophète, nous donne l'intelligence, vexatio dabit intcU lectiim (i) ; « car, dit St Thomas, intelligence vient de deux mots latins fintùs légère)^ qui signifient lire en dedans. La plupart des hommes ne savent pas lire en dedans, ils n'étudient que les surfaces, ils
(i) Isaïe, 28, 19.
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ne comprennent des choses que la lettre et récorce. La douleur est un flambeau qui fait lire en dedans, et pénètre jusqu'à la substance des questions humaines ; elle enseigne donc la grande science de la vie, elle est la grande et principale école de l'humanité. — Heureux Thomme qui a passé par les voies étroites et les sévères leçons de la douleur. Son cœur, pour me servir d'une comparaison des livres saints, énoncera plus de vérités que sept sentinelles placées sur les hauteurs (i), et Ton pourra lui appliquer ces autres paroles de TEsprit Saint : <c La Sagesse amènera Tépreuve et la crainte sur le juste ; elle le crucifiera dans la tribulation de la doctrine, jusqu'à ce qu'elle l'ait éprouvé et qu elle puisse se confier en lui ; alors elle ira le trouver et réjouira son cœur; elle lui révélera ses secrets, et amassera dans son cœur des trésors de science et d'intelligence (2). »
(r) Eccli.,37, 187.
(2) Eccli., 4, 19, il.
Le P. Lacordaire dit quelque part :
a Plus j'étudie les gens heureux, plus je suis effrayé de leur incapacité divine, à part peut-être quelques exceptions (i). » Mais, afin d'éviter toute équivoque et de ne pas fausser la doctrine, je dois vous prévenir qu'il s'agit ici des heureux du siècle, de ces hommes qui, sans même être de grands criminels, usent largement de toutes les jouissances du monde inférieur, et vivent à peu près étrangers aux grandes idées des régions divines, car il est certain, au contraire, que les plaisirs élevés, les plaisirs de la vertu, les jouissances intellectuelles et morales que donnent les vraies affections, la culture du bien et du beau, non-seulement ne dégradent pas, non-seulement ne créent pas en nous une incapacité divine, mais, au contraire, développent toutes les grandes facultés de la nature humaine, et nous rapprochent du divin. Mais les gens
(i) Voir sa vie par le P. Chocarnc, p. 483.
qui mettent à peu près leur bonheur dans les jouissances du sensualisme, qui se croient heureux quand ils possèdent trois choses : table parfaitement servie, bonnes rentes sur TEtat ou les chemins de fer, et agencement général d'une vie pourvue d'un excellent confortable et environnée d'un cortège de plaisirs mondains ; les hommes qui ont ainsi réglé leur niveau intellectuel et moral, sont vraiment frappés d'incapacité divine ; ils n'ont pas le sens du divin. Développez devant eux une thèse de piété, parlez-leur des joies de la vertu, de la ibeauté idéale de la religion, ils ne vous comprennent pas, et vous serez fort heureux s'ils se bornent simplement à vous expriimer leur défaut de compréhension. Vous exécutez un ravissant concert devant un 'homme qui n'a pas d'oreilles ; c'est au moins inutile. Cet homme est incapable d'harmonie, et il est probable qu'il ne ine^tra pas une grande différence entre la plus suave mélodie et un bruit discordant.
Ce n'est pas seulement dans la sphère religieuse que vous remarquerez cette incapacité : ces homrnessont souvent incapables d'un sentiment élevé, délicat, dans Tordre naturel; ils sont terre à terre, ils n'entendent que le son de la matière, ils ne comprennent que les questions qui les rattachent aux régions tout-à-fait terrestres ; étudiez-les de près, et vous verrez qu'en dehors des questions naturelles, ils ne connaissent qu'une autre sphère de pensées et de sentiments, ils sont parqués dans le cercle étroit d'une personnalité aussi odieuse que ridicule. J'entendais un jour une personne se plaindre qu'il y eût si peu de vrais chrétiens en ce monde, et elle formulait sa plainte avec un accent qui semblait accuser le Christianisme. La réponse est dans la question que j'examine en ce moment. Un grand nombre d'hommes sont frappes d'incapacité divine ; je me trompe, ce sont eux qui se frappent tous les jours d'incapacité divine. Supposez qu'une personne soit ad-
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mirablement organisée pour la musique, et qu'au lieu de cultiver ce riche talent, elle ['ensevelisse sous les décombres de la négligence, ou bien en s'étudiant à se fausser les organes : c'est l'image de certains hommes dans leurs relations avec l'idée religieuse. L'âme humaine est naturellement chrétienne ; elle a de merveilleuses facultés pour entendre et exécuter la musique du ciel ; mais, au lieu de cultiver ce talent céleste, elle l'enterre dans le sensualisme de la vie, et il arrive un moment oii elle n'a plus ce sentiment de la musique divine, elle n'a plus de fibres intimes qui lui correspondent ; et dès lors elle est frappée d'incapacité, mais cette incapacité est volontaire et coupable.
Lorsqu'une âme est arrivée à cet état, il n^ a plus qu'un maître qui puisse lui donner des leçons, c'est le malheur, quelle qu'en soit la forme. Ce maître a une figure austère qui effraie la. nature, mais il est eni voyé par un Père qui veut notre bien. La
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douleur frappe à la porte, ou plutôt elle entre sans frapper, elle saisit rame au milieu de ses jouissances de la terre, elle a à sa suite des sbires qui confisquent tout, sans nous demander la permission ; ou bien, s^ils nous laissent la possession matérielle des objets, ils nous enlèvent la faculté d'en jouir; ils ont je ne sais quelle substance magnétique qui empoisonne ou remplit d'amertume le contact des hommes et des choses. Et alors cette pauvre âme isolée de tout, frappée au centre de tout ce qui paraissait remplir sa vie, retrouve sa capacité divine, elle sent se réveiller en elle le sens divin; ou bien, si elle résistait à ce dernier bienfait du ciel, c'est qu'elle voudrait ellemême s'endurcir volontairement et descendre tous les degrés de l'aveuglement spirituel.
Je disais tout à Theure que le malheur nous rendait le sens du divin ; il y a encore une nuance de cette pensée que je tiens à développer.
Dans la religion, il y a des sphères lumineuses plus ou moins élevées; c'est comme une échelle qui irait de la terre aux cieux, et sur cette échelle des gradations de clartés. Ce principe, du reste, se retrouve dans toutes les sciences et dans tous les arts : est-ce que dans la musique, par exemple, vous n'avez pas la science du solfège, la science d'une exécution brillante, puis le sens élevé, le génie de la musique ? et sur cette échelle d'harmonie, que de degrés intermédiaires I II en est de même du Christianisme : il a ses hauteurs lumineuses, limpides et sereines : les âmes qui ont fait cette ascension sont, pour ainsi dire, rivées dans la foi, et rien ne les émeut plus de toutes les petites objections que soulève l'ignorance humaine. A chaque objection, il se fait dans leur âme une réponse par un jet plus radieux de lumière, et de cette lumière chaude qui féconde et réchauffe autant qu'elle éclaire. En descendant la montagne de la science chrétienne, on rencontre
des sites moins élevés, éclairés toujours d'une lumière suffisante, et enfin, les plaines de la science ordinaire du catéchisme. Il vous semble peut-être que je m'éloigne en ce moment de mon sujet : mais, j'y reviens, et vous allez comprendre ma digression.
Il n'y a rien qui nous donne la science élevée, sublime des choses religieuses, comme la douleur. Dieu, sans doute, nous attire alors plus énergiquement, et semble se reculer pour nous faire faire des bonds impétueux en avant : sans doute aussi rame isolée se projette avec plus de force vers la lumière infinie. Sous l'influence de ces deux causes réunies, j'ai connu des âmes qui ont fait des progrès étonnants dans l'intelligence des choses divines : et si ces grâces tombent sur un cœur de femme, la lumière du ciel se combinant avec la perspicacité et la faculté devineresse de la femme, il en résulte des choses merveilleuses qui confondent la science humaine. Ces phénomènes de la vie mystique se sont
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produits quelquefois chez les âmes les plus simples, les plus ignorantes de la science mondaine. Quand l'esprit, qui souffle oià il veut, s'empare d'un cœur pur, on ne sait pas les hauteurs intellectuelles et morales où il peut le porter.
J'ai toujours remarqué. Mesdames, en étudiant les philosophes qui n'ont pas la foi, que les grandes données de la raison se trouvent en parfaite harmonie avec celles de la religion. Le célèbre poète et philosophe Goethe, qui certes était loin d'être chrétien, a écrit cette phrase mémorable ; « Celui qui jamais ne mangea son pain mouillé de larmes, qui jamais ne passa les tristes nuits à pleurer, assis sur sa couche ; celui-là ne vous connaît pas, ô puissances célestes (i). »
Saint Grégoire de Nazianze nous a conconservé une parole de saint Pierre, qui peut-çtre explique très-bien tous ces mys^
(i) Gœitie, Maximes, If. y^^^ ^20^ traduct. £4
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tères : « L'âme qui souffre est voisine de Dieu, œgra anima viciîia est Deo (i). » Si je vous disais, Mesdames, quel est le sens de cette parole : être voisin du soleil, vous me répondriez aussitôt, cela veut dire être inondé de clartés et de splendeurs. Etre voisin de Dieu, cela veut dire aussi pour rame pure, cela veut dire, nager dans une lumière supérieure qui, comparée à celles de la terre, les fait paraître comme de faibles et vacillantes lueurs.
A'P® Swetchine a dit une belle parole qui se rapporte tellement à notre sujet que je me reprocherais de Tomettre : « Il semble que nous ne so3^ons appelés à connaître rinfini que par nos douleurs (2). » Avezvous connu, connaissez-vous une âme qui a le sens de Tinfini ? qui , en toute question, sait, par une évolution en quelque sorte spontanée, remonter au divin ? qui ,
(0 Epîst. 20, V. 3, p. 54, éd. Migne. (2) Œuvres, t. 2, p. i3, Airelle XII.
dans la conversation la plus ordinaire, a des jets d'intelligence et de cœur qui sont comme les transparents du ciel ? Soyez sûres que cette âme a souffert, que c'est la douleur qui a dégagé en elle le sens du divin, de manière à en faire comme l'expression naturelle de sa physionomie. Un pieux et savant évêque dont j'ai partagé autrefois l'intimité , et qui a été trop tôt ravi à l'Eglise, me disait un jour : tout ce que j'ai pu écrire et penser de plus profond, je l'ai pensé et écrit surtout après quelque angoisse.
Mais l'instruction ne suffît pas à l'homme : il lui faut l'éducation de l'âme, la formation du caractère.
M™° Swetchine, disait en parlant d'une femme célèbre sous la Restauration : veuillez peser chacune de ses expressions :
(L Plus je la vois et plus je m'assure qu'elle a d'aimables et précieuses qualités *, mais, hors de ce qui fait l'essence de son caracr tère, rélévation, la douceur et le désinté-
ressèment, tout le reste a été soumis de si bonne heure aux dangereuses influences du succès, que son développement n'a pu acquérir la consistance nécessaire. Cest une plante qui a manqué de sucs nutritifs. Sa sensibilité même a été trop longtemps distraite et amusée : on lui plaît facilement, elle se laisse entraîner par son attrait, mais, je ne sais si elle aime véritablement et si elle se prévoit elle-même (i). » En résumé, cela veut dire que cette femme célèbre n'a jamais été achevée, que son caractère n'a point acquis de profondeur, ni son cœur de solidité, parce qu'elle n'a pas été éprouvée par la douleur : elle a passé comme un météore brillant, parce qu'elle n'a pas eu, comme les étoiles fixes, de noyau central ayant passé par le feu.
Après avoir fait la confession des autres, M"'" Swetchine va faire la sienne ; elle écrit à une de ses intimes : « Ne me plaignez
(i) Lettres inéd., p. 3o.
pas trop, ma bonne et tendre amie. Ce n^est pas sans douleur qu'une nature raide et violente comme la mienne peut être réduite (i). » Combien de natures excellentes, mais raides et violentes, ont besoin d'être réduites, assouplies^ et d'acquérir l'élasticité de ces étoffes que l'on peut plier en tous sens sans les froisser jamais ! Il n'y a souvent qu'un moyen de les réduire, c'est la douleur physique ou morale, et quelquefois les deux ensemble ; il n'y a qu'un moyen de réduire la barre de fer, cette masse raide, qui ne plie jamais et casse tout ; soumettez-la à un feu de haut fourneau, elle deviendra souple et mobile comme l'eau, et vous lui donnerez la forme qu'il vous plaira. J'insiste sur ces comparaisons, Mesdames, parce que je voudrais vous apprendre à pénétrer de plus en plus la valeur philosophique des mots : vous avez entendu dire quelquefois : cette per-
(I) ib. p. 45. 24.
sonne a une tête de fer, un caractère de fer ; en effet, elle en a la raideur et le cas* sant. La Providence veut la réduire ; évidemment, ce n'est pas le contact moelleux de la prospérité qui en viendrait à bout ; alors Dieu permet qu'elle tombe dans la fournaise de la douleur.
Là, si elle ne contrarie pas la pensée du Père céleste, elle s'assouplit, elle devient propre à tout, elle sort de la fournaise avec une nouvelle forme, que ses vrais amis contemplent dans la joie de leur étonnement. Un philosophe païen, après avoir étudié les changements, qui s'étaient opérés chez un de ses amis pendant le cours d'une maladie, s'écrie : « La douleur nous rend excellents : alors l'homme n'estime . plus les richesses ; il ne méprise personne, il ne connaît plus l'envie. Alors il croit à la divinité, et il se souvient qu'il est homme (i).»
Savez-vous, Mesdames, comment se sont
(i) Pline le Jeune, 1. 7, cp. 26, p. 640, éd. Nisard.
formées les pierres précieuses, ces substances limpides, cristallines, qui reflètent avec un si doux éclat la lumière du ciel, et que vous employez comme les plus beaux ornements de votre parure ? Une réunion d'éléments grossiers étaient en ébullition dans le sein de la terre ; sous Faction d'un feu violent, ils se sont combinés, ils se sont cristallisés, et, avec une forme radieuse, ils se conservèrent dans le sein de la terre, en attendant que la main intelligente de Thomme aille les découvrir et les arracher à leur tranquillité solitaire. Mais cela ne suffit pas pour plusieurs ; cela ne suffit pas au diamant, il a besoin d'être taillé, et pour cette opération on emploie un instrument d'acier recouvert d'une poussière fine et dure, et, lorsque cet instrument, qui tourne très-rapidement, a parachevé son évolution, le diamant a toute sa beauté et son éclat.
Ne sentez-vous pas que ceci n'est qu'une parabole ? Ne comprenez-vous pas que la pierre précieuse^ que le diamant, c'est votre
âme, et que cette âme, pour arriver à sa perfection, a besoin de se dégager de Targile, de passer par le feu de la douleur ? alors elle se cristallise avec des facettes radieuses, elle réjouit le regard de Dieu et de ses anges ? Ne sentez-vous pas qu'après la fusion, il faut encore la taille au diamant, et que cette taille s'opère par une lame d'acier qu'une main providentielle promène dans l'intérieur de votre âme, afin que rien ne manque à la beauté de ce chef-d'œuvre de la rédemption ? — Ah ! si le diamant matériel pouvait sentir et comprendre, s'il avait une voix, comme il remercierait le Créateur de le faire ainsi passer par les flammes, de l'épurer au milieu des ardeurs du feu; comme il remercierait ensuite la main délicate qui, par une taille intelligente, lui fait des incisions pour le rendre encore plus beau. O vous, âme bien-aimée de Dieu , ô diamant du Christ, vous qui avez le sentiment et la voix, je viens de vous mon-, trer, sous des images sensibles, la beauté.
des opérations de Dieu sur vous et la tendresse qui dirige toutes ces opérations. C'est parce que Dieu vous aime, c'est parce que vous êtes un diamant, c'est-à-dire peut-être une nature privilégiée, que le Seigneur vous traite ainsi ; souffrez donc avec résignation et patience ; souffrez, car la nature est faible et Thomme n'est pas d'airain, comme dit le Prophète, mais que du sein de vos plus intimes douleurs , il s'élève un hymne pur d'amour et de reconnaissance.
Je ne finirais pas, si je voulais épuiser ce beau sujet. Aussi j'abrège, et cependant je veux encore vous indiquer très-rapidement deux images empruntées aux livres saints. — Voyez ce raisin vermeil, qui se développe dans toute la grâce de sa maturité ; il a demandé à la terre ses sucs les plus doux ; à l'astre du jour, ses rayons les plus chauds; il est d'un merveilleux aspect, et sa couleur attire le regard. Mais ce raisin si beau doit se changer en vin encore meilleur que le fruit suspendu à la treille;
et pour que cette métamorphose si désirée puisse s'opérer, il faut que le raisin soit broyé sous le pressoir ou sous Tinstrument du vendangeur, il faut qu'il soit foulé aux pieds ; et c'est de cette opération convenablement ménagée, que sortira cette liqueur divine, dont il est dit qu'elle a été faite pour réjouir le cœur de Fhomme. Ainsi dans rhomme, le meilleur vin sort des grappes de son âme qui ont passé sous le pressoir. Le parfum d'Arabie a besoin aussi, non-seulement d'être broyé, mais d'être brûlé pour répandre ses plus suaves odeurs ; l'encens, dit TEcriture, doit être placé sur des charbons ardents, quasi thus ardens in igné (i). Aussi Moïse disait au grand prêtre : Levez l'encensoir, prenez le feu de l'autel et jetez l'encens sur le feu (2). De la même manière, reprend saint Grégoire le Grand, l'àme juste ne peut répandre ses plus suaves parfums, à moins
(i) Eccli., 5o, 9.
(2) Numcr, i6, 46.
qu'elle ne passe par le feu de la tribulation et de la souffrance (i).
N'avez-vous pas, Mesdames, rencontré de ces âmes d'élite dans votre vie, et quand je dis âmes d'élite, je ne parle pas le langage aristocratique; les âmes d'élite aux yeux de Dieu sont souvent dans les positions les plus obscures , comme aussi dans les classes les plus élev^ées ; pour moi, je déclare en avoir trouvé dans le peuple et chez les pauvres , qui me confondaient.
! Je reprends ma question : N'avez-vous pas rencontré des âmes d'élite, de ces caractères qui font du bien à voir, et qui réconcilient avec l'humanité ? N'avez- vous pas causé dans l'intimité avec ces riches natures, oii tous les bons éléments de l'intelligence et du cœur sont fondus dans une > exquise bienveillance ? N'avez- vous pas rencontré de ces natures ciselées comme le diamant, limpides comme le cristal, et ren-
(i) Moral, prœfat., c. 3, no 6, t. i, p. 619, lib. 23, €. I, t. 2, p. 24g, éd. Migne.
406 ÈAINTE ELISABETH. "
voyant la douce lumière du ciel ? De ces âmes comprenant tout à demi-mot, saisissant toutes les faces d'une question, et surtout celles qui touchent à la délicatesse du cœur ; de ces caractères, où les parfums les plus suaves de Thumanité idéalisée se rencontrent dans un merveilleux mélange, dont le souvenir est doux comme un rayon de miel, et retentit encore à nos oreilles comme- une harmonie ? De ces hommes ou de ces femmes, ayant en tout rinstinct du beau, et portant la paix dans leur intérieur. Ces dernières paroles vous semblent peut-être des hyperboles : cependant je viens de traduire TEcriture Sainte, Memoria Josue in compositionem adoris facta^ opiis pigment ar a. In omni ore quasi tnel indiilcabitur ejus memoria^ et ut mu* sica in convivio vini (i). Homines divites in virtute ^ pulchritudinis stiidiwn ha^ tentes^ pacijîcantes in domibus suis (2).
(i) Eccli., 19. 1-2.
(i) Eccli., 44, 6,
— Oui, je suis sûr que vous avez trouvé de ces natures ainsi restaurées par le Christianisme : eh bien ! ne doutez pas que ces cimes niaient passé, sous une forme ou sous une autre, par le creuset de la souffrance. Cest la souffrance qui leur a donné rintelligence de beaucoup de choses qui vous étonnent ; c'est elle qui a si bien ciselé le cristal de leur âme, c'est elle qui les a rendues bonnes, compatissantes, toujours portées à l'indulgence et à la commisération. C'est ce feu divin qui les a brûlées, et qui leur communique cette, suavité de parfums que vous odorez à leur approche, et que vous emportez avec vous en les quittant : c'est elle qui a broyé peutêtre ce raisin céleste, et qui a rendu ces âmes semblables à une coupe pleine de ce vin de l'affection, dont TEcriture a dit qu'il était meilleur que l'autre, et qu'on le savourait avec suavité, à mesure qu'il vieillissait dans les vaisseaux du cœur.
Je suis convaincu, Mesdames, que si je
connaissais chacune d'entre vous de manière à décrire Thistoire complète de votre vie et de vos qualités, je retrouverais, à des degrés divers, quelques-uns des traits que je viens d'esquisser. La douleur est donc une grande chose, puisqu'elle produit de si magnifiques résultats : c'est notre première et principale institutrice, et l'homme, ainsi que la femme, n'ont leur éducation achevée qu'autant qu'ils ont passé par ses mains austères, mais savantes et maternelles. Mais il ne suffit pas de subir ses leçons, il faut les accepter avec amour et confiance, et, si nous pouvions nous plaindre, comme au temps du Sage, qu'il n'y ait pas un plus grand nombre de femmes fortes, cela tient sans doute à ce que peu savent souffrir d'une manière chrétienne et par conséquent profitable. Les leçons du plus habile maître sont inutiles et même nuisibles, lorsque l'élève n'apporte ni inteligencc, ni soumission. Il n'en a point été ainsi, il n'en sera point ainsi parmi vous,
Mesdames, et j'espère que, grâce à Dieu, le nombre des femmes fortes ira toujours en augmentant dans votre société, et avec un bataillon serré, nous pourrons plus facilement encore combattre la misère et continuer dans la ville Tapostolat de la vertu ; et vous savez que c'est le double but de notre œuvre.
Sainte Elisabeth, modèle de la femme forte au milieu des malheurs.
No 2.