AVANTAGES DE LA SOUFFRANCE
/ Sel d'incorruptibilité.
J Source de bénédictions pour les œu- La souffrance \ vres de la vie.
I Expiation, couronne dans réternité.
Imitation de N. S. souffrant.
Nihil horum timeas quœ passurus es.
Ne craignez aucune des épreuves qu'il vous faudra subir.
(Apoc, 2. 10.)
Vous avez dû admirer quelquefois ces vases de porcelaine que Ton fabrique à la belle manufacture de Sèvres. La finesse et la solidité de la pâte le disputent à la délicatesse des peintures qui ornent la surface
extérieure; Télégance de la forme générale s'unit à la perfection des détails pour constituer un chef-d'œuvre. -- Vous ne savez peut-être pas comment ces objets d'art peuvent acquérir une forme si belle et si gracieuse. On réunit d'abord des fragments de terre de différentes natures, on les réduit à l'état de pâte homogène par de nombreuses et successives pressions, ensuite on les façonne au tour, et on leur fait subir . plusieurs cuissons. Les peintures qui ornent la surface doivent elles-mêmes recevoir le coup de feu. Il faut, en outre, que toutes ces opérations soient faites avec beaucoup d'adresse, et que la matière docile les accepte sans résistance. Alors seulement on obtient de ces vases magnifiques qui font l'ornement des salons des princes.
L'âme juste est souvent comparée, dans l'Ecriture, à un beau vase que Dieu prépare pour orner un jour le temple de la céleste Jérusalem. Ne soyez donc pas étonnées, si la pression de la douleur est néces-
saire pour réduire les éléments si variés qui composent ce vase précieux, si Dieu fait passer ensuite par le creuset, et si toutes ses différentes parties, à l'intérieur et à l'extérieur, tout ce qui tient à la solidité comme à Tornementation, doit passer par le feu. Cest ainsi que, sur la terre, se confectionnent tous les chefs-d'œuvre ; que la pâte première s'appelle l'humanité ou bien matière argileuse, la loi est la même, et egredietur pnrissinmm (i). Certum est qiiod nisi hœc pressura et afflictio prœce-' dat, nunqiiam in homine divina nativitas per agenda sit (2).
Le développement de cette pensée a fait le sujet de notre entretien du mois de Janvier. Nous avons montré que la souffrance achevait la formation de l'homme , et lui donnait ce dernier coup de l'artiste qui termine son œuvre.
(i) Prov. 25, 4.
(2) Taulère, in festo SS. Sacramenti, serm., 2, p.
Aujourd'hui, nous compléterons notre sujet en énumérant quelques autres avantages de la souffrance.
L'adversité est très-utile à notre persévérance : elle est, dit Origène, le sel qui empêche Tâme de se corrompre (i). Cest au sel que TOcéan doit son incorruptibilité; la mer, cette immense nappe d'eau qui recouvre la plus grande partie du globe, est une des œuvres du Créateur les plus belles et les plus utiles : elle met toutes les parties du monde en communication facile les unes avec les autres, elle nourrit un bien plus grand nombre d'êtres vivants que le sol terrestre, elle est le principe de cette grande circulation qui forme les nuages, les pluies, les fleuves, promène partout la fertilité, et revient aboutir au centre commun pour recommencer un mouvement qui ne doit finir qu'à la consommation de tou-
(i) In numer. hom., 27, t. 3. p. 795.
tes choses. La mer offre à Thomme les plus magnifiques spectacles de la création ; elle est horriblement belle dans les tempêtes, elle est infiniment gracieuse quand elle se balance dans ses harmonieux mouvements, et vient, comme Têtre le plus pacifique , expirer doucement sur la plage. Eh bien ! Mesdames, presque toutes ces merveilleuses propriétés de la mer disparaîtraient aussitôt, si le sel ne lui conservait son incorruptibilité. L^Océan deviendrait alors un centre d'infection générale, et le globe terrestre serait complètement inhabitable. — Ainsi la vie de Thomme a besoin d'être mélangée avec le sel des tribulations, afin de ne pas se décomposer successivement dans le sensualisme et Tabus des jouissances. La prospérité continuelle énerve, amollit, matérialise : nous l'avons vu dans nos précédentes instructions, elle ôte le sens du divin ; elle retourne en quelque sorte la proposition du poète latin, qui disait que
la Divinité avait donné à l'homme des re-
gards naturellement dirigés vers les cieux, afin de lui rappeler sa céleste origine : la prospérité, au contraire, semble donner aux regards de Tâme une inflexion habituelle vers les choses inférieures. Aussi le Seigneur, dans son amour pour nous, permet que pendant la durée de notre pèlerinage, il y ait toujours dans notre vie un certain mélange de peines. Il n'en faut pas trop, parce que la nature est faible et que Thomme a besoin aussi d'une certaine dose de bonheur, et Dieu, qui est un bon père, ménage toujours une grande provision de joie et de plaisirs divins à Tâme fidèle ; mais le sel de la tribulation est nécessaire aussi, afin de conserver Tincorruptibilité de cette mer agitée qu'on appelle le cœur humain. Et ce double mouvement de flots contraires, composés alternativement d'eau douce et d'onde amère, ce double mouvement doit se continuer jusqu'à l'heure de notre mort, parce que toujours sur la terre notre âme serait en péril de perdre sa force et sa
beauté, et que cependant cette fille du ciel a besoin de la rosée des bénédictions célestes. Acceptons avec une joyeuse résignation ces conditions de notre existence ; et notre vie se passera au milieu de ces alternatives providentielles, en chantant Thymne de TEcriture : Seigneur, nous savons que pour vos amis Tépreuve est suivie de la couronne, que la délivrance succède à la tribulation, qu^après la tempête vous ramenez la tranquillité, et qu'après les larmes vous nous préparez la coupe de la joie (i). C'est ainsi, du reste, que tout ici-bas naît, se développe et arrive à la maturité : c'est ainsi que la plante supporte les intempéries de Pair, les orages, les rigueurs de la saison ; puis viennent les ondées du printemps, les chaleurs vivifiantes du soleil, et ces douces et tranquilles températures qui préparent la maturité de la graine. Ame de rhomme, tu es une plante divine^ ne sois
(i) Tobie, 3, 21, 22 .
pas étonnée de voir Thistoire de la vie écrite sur les feuilles et la tige de la plante des champs.
La douleur est très- utile pour attirer les bénédictions de Dieu sur les œuvres dont nous sommes chargés et les faire réussir. Tous nous avons notre mission à remplir, notre part de bien à réaliser, dans ce grand mouvement de la création universelle. La sphère est, ici plus grande, ailleurs plus rétrécie ; mais partout, dans les positions élevées comme dans la chaumière, dans les cités populeuses comme dans le plus humble des villages, il y a du bien à faire, et ce bien doit être cueilli en partie sur Tarbre de la souffrance. Je ne parle point ici des tribulations que peuyent nous attirer nos imprudences, nos fautes, nos témérités, et que je pourrais appeler les excroissances d'une nature imparfaite. Il s'agit des peines qui sont inhérentes à la culture du bien, et que les hommes les plus sages peuvent rencontrer partout. Depuis
la déchéance, mais surtout depuis le Calvaire, notre œuvre divine vit de sacrifices et d'angoisses, et quand Dieu confie une mission à une âme, que cette mission soit obscure ou publique, exposée aux regards des hommes ou cachée dans Tombre, il demande à cette âme la rosée de ses sueurs, de ses souffrances physiques ou morales, afin d'assurer la germination et la maturité du fruit. Il faut des sueurs pour féconder les campagnes ; il faut aussi des soupirs, des larmes, des angoisses, qui sont les sueurs de rame, pour attirer la bénédiction et la fécondité sur les œuvres de la grâce. — O vous donc à qui le Seigneur a confié un petit coin de sa terre dans cet immense champ du père de famille, et tous, plus ou moins nous avons quelques sillons à cultiver, armez-vous de courage et de patience. Evitez sans doute tous les sujets de contradiction que pourraient vous attirer vos fautes^ vos ignorances, votre amour-propre, vos précipitations, car vous ne pour-
riez que vous en prendre à vous-mêmes, si vous souffriez ainsi. Mais, quels que soient votre tact, votre sagesse, vos précautions, attendez-vous à la tribulation, résigne::vous à porter le poids du jour et quelquefois les fatigues de la nuit, et sjyez sûres que du côté peut-être où vous vous y attendiez le moins, votre cœur sera mis sous le pressoir. Dieu le permet ainsi, afin que votre âme, placée sous le pressoir, livre sa liqueur la plus précieuse et 1?. plus parfumée. Il n^y avait peut-être pas d'autre moyen de Textraire, et Dieu voulait Tavoir pour Tcmbaumer encore de sa grâce et la verser ensuite dans le parterre de son Eglise. Consolez-vous cependant et soyez dans Taliégresse ; vous avez semé dans es larmes, vous allez moissonner dans la joie, et la récolte sera proportionnée à vos peines et à vos douL'jrs. « Tant que le raisin n'a pas été placé sous le pressoir, dit saint Augustin, rien n'en sort ; en le broyant, on lui donne sa vraie fécondi-
té(i). » Image de Fane juste ! il faut qu'elle soit brisée et quelquefois broyée, pour donner ce qu'elle a de meilleur, et les anges du ciel recueillent les gouttes de ce vin délicieux, pour le servir aux anges de la terre, et conserver le reste pour les jours de Téternité.
Mères de famille, vous avez vos tristesses, vos préoccupations et souvent peutêtre vos douloureuses angoisses ; si j'osais m'exprimer ainsi, je vous dirais, soyez dans la joie, ayez au moins la joie de Tespérance ; ces larmes du cœur, ces sueurs de rame qui sont extraites si douloureusement de votre être le plus intime, sont une rosée de bénédiction pour votre famille. Vous êtes un ange de saïut pour votre maison, et un jour vous saurez tout le bien que vos souffrances auront procuré aux chers objets de votre affection. Le Prophète disait, en parlant du Messie : Parce qu'il a souffert
(I) In Ps. 55, no 3, p. ySy, t. 4.
et parce qu'il a livre so:i âme, il verra sa race glorieuse (i). Je vous appliquerai ces paroles, fjmme chrétienne^ et je vous dirai : dans le ciel vous saurez que ce qui a sauvé votre mari et vos enfants, ce sont vos souffrances : chacune de vos douleurs que vous croyiez stérile était comptée par les anges et portée devant le trône de Dieu ; elle retombait en rosée de grâces sur ceux que vous aimez : et comme la rosée, ces grâces étaient peut-être in\isibles, mais elles n'en étaient pas moins efficaces. Ce que je dis de la mère, je rappliquerai à réponse, à la fille, à la sœur, à toute âme de femme transpercée par le glaive de la douleur, et laissant une trace des sueurs de l'âme dans le sentier de la vie.
Et vous aussi, Dames de miséricorde et filles de charité, vous aurez vos peines dans le chemin des bonnes auvres ; quelquefois les personnes qui devraient vous aider vous
(i) Isaïe, 5, 3, lo, 1 1,
contrarieront, les mille froissements de Tamour-propre, les petits calculs des passions humaines qui se trouvent partout, même dans le monde religieux, et les coups d^épingles imprévus, tout vous fera souffrir. A moins d'en avoir fait l'expérience, on ne saurait imaginer tous les obstacles que Ton rencontre en faisant le bien : souvent ce ne sont que des grains de sable, mais, par leur nombre et leur continuel mouvement, ces grains de sable, finissent par tellement fatiguer, que si Ton ne faisait pas le bien pour Dieu seul et sans espérer sa récompense sur la terre, on serait bien vite découragé. D'autrefois, ce seront les pauvres eux-mêmes qui, par leur insensibilité, leur ingratitude, feraient rep!ier Pâme sur elle-même et dans la solitude de son isolement. — Oserais-je vous dire , Mesdames, que toutes ces difficultés doivent vous encourager, qu'elles seront une source de bénédictions pour l'œuvre, et que les ardeurs de votre charité persévérante
finiront par faire disparaître ces obstacles et les changer en moyens, et chasseront peu à peu ces nuages des passions humaines, comme le soleil, en continuant rémission de ses chaudes ondées de lumière chasse les nuages et ramène une complète sérénité.
Ame fidèle, éprouvée par la douleur, quelles qu'en soient la forme et la cause, je vous en conjure au nom du Seigneur et de vos plus chers intérêts, livrez-vous tout entière, versez avec abondance vos sueurs et vos angoisses^ versez le sang des affections les plus intimes qui ruissellent quand elles son: sous le pressoir; versez ce je ne sais quoi de divin qui jaillit toujours d'un noble cœur, quand il est traversé par un glaive, versez tous les jours cette liqueur céleste; il n'est pas de pluie aussi bienfaisante, il n'est pas de rosée aussi féconde ; elle s'en va partout, comme dit le Prophète, réjouir et multiplier les sources de la vie, in stillicidiis ejus lœtabitiir genninaJis (i)
(l) Ps. 64, II.
Versez^ alors même que vous ne devriez espérer aucune récompense sur la terre. Je vais plus loin : Versez surtout quand vous n^aurez rien à espérer comme récompense sur la terre, car il est des choses si belles, il est des sentiments si purs, si nobles, si désintéressés dans les âmes qui souffrent ainsi, que Dieu ne permet pas toujours à la créature de les récompenser, ni même de les connaître. Il ne faut rien moins que le bonheur du ciel pour payer certains dévouements, et Dieu est si jaloux de ces sortes de créances, qu'il s'est réservé le droit de les acquitter. Oserions-nous nous en plaindre ?
La douleur a encore d'autres avantages : elle expie nos fautes et nous prépare une belle couronne dans le ciel : nous ne ferons qu'indiquer ces grandes vérités chrétiennes ; leur développement serait un discours tout entier. — Qui n'a pas à se reprocher des fautes ici-bas ? Qui n'a pas à rougir plus ou moins en évoquant quelque
souvenir de sa vie passée ? Or, c'est une loi générale, que la faute appelle une expiation, et qu'elle a des comptes à rendre à la justice divine : la douleur et les peines de la vie sont la monnaie avec laquelle nous pouvons satisfaire à la justice, et quand Tamour accompagne la souifrance^ chaque petite pièce de monnaie se change en or. A ce point de vue, qui oserait se plaindre et accuser la Providence ? Prisonnier renfermé dans la cellule de l.i douleur, votre vie n'est-elle pas écrite sur la muraille de la prison ? Lisez-la, ce sera peut-être la réponse à vos plaintes. — Ah ! je comprendrais que vous pussiez vous plaindre de la trop grande bonté de Dieu, qui a eu pitié de vous selon l'étendue de son infinie miséricorde : je comprendrais que vous pussiez reprocher à la justice de Dieu d'oublier ses droits; mais vous plaindre, comme si vous étiez injustement frappées ! c'est sans doute un oubli de votre part. Alors même que, dans un cas déterminé, la créa-
ture serait injuste à votre endroit, le coup qu^elle vous porte a, sous la haute direction de Dieu, une raison de justice. Si vous ne devez rien pour cette traite que Thomme a tirée sur vous d'une manière inique et pour vous arracher un paiement injustement sollicité, soyez heureux de l'accepter et de la faire accepter à la Providence pour acquitter toutes ces vieilles dettes dont les titres sont écrits dans les archives secrètes de votre vie. Parcourez ces registres de vos souvenirs intimes, et alors même qu'il ne s'y rencontrerait pas de fautes trèsgraves, vous trouverez peut-être, en calculant le nombre de vos misères, de vos infidélités, de vos coupables négligences, que Dieu est encore trop bon pour vous.
Après Fexpiation, viendra Theure de la récompense. Un philosophe païen a dit que le juste aux prises avec la douleur était un spectacle digne de fixer le regard de Dieu (i).
(i) Sénèq., de Prov., c. 2, p. 127. •,
Puissiez-vous le comprendre, âme éprouvée, et que cette pensée soit un baume pour votre cœur ; le Seigneur a les yeux ouverts sur vous, non-seulement des veux d'amour et de paternelle complaisance; on dirait presque que ce sont les regards d'un débiteur qui prépare le paiement d'une créance. Chacune de vos douleurs, si vous savez souffrir chrétiennement, est recueillie par les anges et conservée comme une perle précieuse. C'est une semence confiée à la terre du ciel et qui vous rapportera au centuple. Chacune de vos larmes sera la rosée du matin qui développera la graine céleste et en accélérera la croissance. Chacune de vos larmes se changera en perle; c'est là, si je ne me trompe, un proverbe vulgaire, et comme beaucoup de proverbes, cette parole renferme un sens profond qui n'est pas toujours compris. La perle, cette substance si précieuse et si recherchée, est la fille de la douleur dans l'organisation d'un petit coquillage. Pour la création de cet objet merveilleux, il faut que
ranimai soit blessé dans sa constitution intime, et autour de cette blessure s^agglomèrent sous une forme arrondie des atomes translucides, qui préparent ce que les Orientaux appellent les larmes de la mer^ et la goutte de rosée solidifiée. Ainsi, les perles qui forment notre couronne dans réternité sont préparées tous les jours par les glaives de la douleur. — Il faut se placer à ce point de vue pour résoudre Ténigme de la souffrance : quiconque entendra la vie autrement, et la considérera seulement dans ses tristes actualités, en la séparant de réternité et de nos immortelles destinées; quiconque n^examinera que le présent, devra nécessairement rencontrer à chaque pas des questions insolubles, et retomber continuellement dans des abîmes de contradiction, où il peut être exposé à laisser sa foi, sa raison et les saintes espérances du cœur. Pour nous, chrétiens, la vie n^est explicable que par ses relations avec un monde meilleur : nous savons
qu'un jour, nous nous réjouirons de ces heures d'angoisse que nous avons à traverser sur la terre, et si les regrets pouvaient exister là-haut, nous aurions peut-être celui de n'avoir pas eu assez d'occasions de porter sur nous les stigmates de J.-C, et nous comprendrons avec St Paul que les tribulations légères et transitoires de cette vie ne peuvent pas être mises en parallèle avec la gloire et le bonheur du moindre des élus (i).
Il est une autre pensée que j'ai réservée pour la fin : les âmes aimantes comprendront que c'est comme le dernier mot de la douleur. Le Christ a souffert, dit l'Apôtre, en nous laissant l'exemple, afin que nous marchions sur ses traces ; le Christ a souffert dans son corps, dans son âme, dans son honneur ; il a souffert les injures, les trahisons, les inquiétudes, et le glaive de la douleur n'a épargné aucune région de son
(I) Rom. 8-18.
être. L'âme qui aime J.-C. veut souffrir pour ressembler à J.-C, et il n^ aurait pas d'autre raison de souffrir, que celle-là lui suffirait, parce qu'elle est bien convaincue que puisque le Christ a eu sa vie si douloureuse, il faut que la souffrance ait de hautes et sublimes raisons. L'âme aime donc à souffrir parce que le Christ a souffert, et que l'amour veut devenir semblable à ce qu'il aime ! Aussi, quand l'âme est triste de ces tristesses sans nom qui traversent les régions intimes, comme les nuages sombres et glacés de l'hiver, elle se rappelle le Jardin des Olives, elle souffre avec le Christ, elle est triste avec lui, et, dans cette tristesse ainsi endurée, il y a un charme infini que la nature ne saurait comprendre. Quand le cœur est blessé par l'ingratitude et la perfidie des créatures, il songe à la trahison de Judas, au reniement de St Pierre, et ce souvenir est pour lui une force et une consolation ; si l'âme se
voit isolée au milieu de la foule, et ressen-
tant le contact glacial de cette solitude intime, elle voit le Christ sur la croix, seul, dépouillé de tout, et elle redit avec lui rhymne de l'espérance : Mon père, je remets mon âme entre vos mains. Aussitôt, elle sent qu'elle n'est plus seule, et la pensée de Dieu lui devient la plus douce compagnie. Dans les aridités, dans les dérélictions intérieures où il semble que Dieu luimême nous abandonne, Tàme se souvient du cri du Sauveur sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous délaissé ? puis elle s'endort sur la croix, bien convaincue qu'à son réveil elle verra Dieu dans sa bonté et dans sa gloire. Cette âme, j'allais dire malheureuse, mais je me reprends et je dis, cette âme bienheureuse arrive ainsi à suivre toutes les stations douloureuses du Calvaire ; elle recueille les gouttes de sang que le divin Sauveur a laissé tomber depuis le Jardin des Olives jusqu'au crucifiement ; elle prend avec un religieux respect et un ardent amour ces gouttes
précieuses, elle les verse sur chacune de ses plaies, pour mélanger ses douleurs avec celles du Christ. Mais, chose merveilleuse ! chaque goutte du sang du Christ guérit nos blessures et les transforme en cicatrices glorieuses. Chaque goutte du sang du Christ calme nos douleurs^ les transforme même en source de joies profondes. Il est vrai que le Christ nous fait une nouvelle plaie au cœur, mais de cette plaie nouvelle on ne voudrait jamais guérir, parce que c'est la plaie de Tamour divin. J'ai essayé. Mesdames, de balbutier avec vous le catéchisme de la douleur, et de vous en faire comprendre le sens mystérieux. Madame de Staël a dit : « Le culte de la douleur, le Christianisme contient le vrai secret du passage sur la terre (i ). » En effet, la religion seule peut nous donner sur cette grande question une solution satisfaisante. Vouloir bannir la douleur de ce monde,
(i) Corinne, 1. 4, ch. 3, p. 66, éd. Charp.
c'est une chimère, et c'est peut-être une des principales chimères de notre époque, une des principales causes de nos malheurs particuliers et publics. On fait entendre au peuple que Thomme, avant tout, est fait pour jouir, et que s'il ne jouit pas, c'est la faute des riches et des gouvernements; on lui prêche tous les jours que cette terre est la fin de notre existence, et que nous devons y trouver un bonheur à peu près complet, en dehors des promesses d'une vie future dont Texistencc est au moins problématique. Alors, le peuple se dit à lui-même que s'il souffre, c'est donc contre les lois de la création, et il invoque perpétuellement les révolutions connue le seul moyen de rappeler les classes supérieures à leurs devoirs. Je ne fais qu'indiquer cette idée en passant, mais soyez sûres que je touche en ce moment à un des plus graves problèmes sociaux, et la manière dont certains économistes et certains philosophes veulent le résoudre, sera une source intarissable de
cataclysmes sociaux. Vouloir bannir de ce inonde la douleur physique et morale, c'est donc une chimère ; et ceux qui, tournant en dérision les principes chrétiens, voudront résoudre le problème par des utopies, rencontreront une main de fer que les anciens appelèrent la nécessité, et cette main de fer les rappellera vigoureusement à Tordre.
Mais, si le désir de bannir la souffrance est une chimère, la pensée de l'expliquer en dehors du Christianisme sera toujours une illusion, et une illusion qui aura pour terme la déception la plus amère et la plus cruelle. Oui, la douleur, malgré son amertume, et peut-être à cause de son amertume, a une grande mission à remplir ici-bas, mission la plus belle et la plus glorieuse de toutes ; elle est chargée de faire Téducation du genre humain, et de le préparer aux splendeurs d'un autre monde ; elle est chargée de préparer ce diamant royal qu'on appelle Tâme de rhomme, de le tailler, de le polir, parce
qu'il doit être présenté au grand roi de
réternité. Au commencement, et ce que je vais dire est la réponse à beaucoup d^ questions, il ne devait pas en être ainsi : rhomme devait aller à Dieu par la ligne droite des jouissances surnaturelles ; je traduis en ce moment la belle pensée de St Bonaventure : Si ïiomo non peccasset^ non cuni asperitate^ sed cum omni leiiitate pervenisset adjînem suum (i). Si Thomme n'avait pas péché, il serait arrivé à sa fin par une route pleine de douceur et sans aucune aspérité. — Roi déchu, c'est la douleur qui, par une ligne brisée, le ramène aux plaisirs spirituels, et de là il continue sa route vers le ciel. L'humanité, si vous voulez me permettre cette comparaison, est comme un train de chemin de fer qui a perdu sa route ; elle a déraillé dans cette course magnifique qui la conduisait au ciel. La douleur est la locomotive qui va reprendre les trains égarés dans les plaines
(i) 2 sent. dist. 3o, art, i, q. i, t. 2, p. 73.
de ce monde, et arrive, après un pénible labeur, à les remettre sur la voie.
Il me souvient, Mesdames, il y a bientôt seize ans, d^avoir admiré à Paris nos troupes qui revenaient de Grimée : qu'elles étaient belles à voir! — Mais savez-vous ce qu'il y avait de plus beau, ce qui arrachait des larmes de compassion, de fierté et de bonheur^, c'était de voir les régiments où les braves étaient mutilés, couverts de nobles blessures ! Il me semble encore apercevoir un général qui se tenait à peine sur son cheval et de son bras mutilé saluait la foule ! Des tonnerres d'acclamations retentissaient dans cette grande capitale alors si joyeuse et si triomphante. Jamais la plus belle parade de troupes magnifiques, pleines de vigueur et de santé, n'aurait soulevé de pareils applaudissements.
Voilà, Mesdames, ce que produit sur le cœur de l'homm.e l'idée du sacrifice et du courage qui a laissé une partie de son être sur le champ de bataille. Un homme blessé,
un homme défiguré, un homme mutilé pour la patrie est plus beau que Thomme dans la splendeur de la jeunesse et d'une santé florissante.
Ah ! quand un jour dans le ciel nous verrons toutes les phalanges des élus, avec les cicatrices de leurs blessures, avec la trace du sang qu'ils auront versé dans le chemin de la vie, nous comprendrons que Dieu ne devait pas enlever à la création son plus beau spectacle, et que la souffrance était nécessaire pour donner à l'humanité sa plus belle couronne et sa plus éclatante beauté.
Le Christ a dit : a Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même et qu'il me suive tous les jours de sa vie. » Voilà la loi de l'humanité régénérée ; mais, dans Taccomplisscmcnt de cette loi qui paraît si sévère, le Christ nous ménage d'étranges surprises, car il est si bon, même dans ses apparentes rigueurs ! Quand nous nous levons courageusement pour lui obéir,
le divin sauveur nous aide à porter cette croix; il se charge même du côté le plus lourd, et il arrive un moment où Ton dirait qu'il a tout pris sur ses épaules divines, tant le poids nous est devenu léger ! C'est l'heure où Ton goûte la suavité de ces autres paroles : « Prenez mon joug, car il est doux et léger, et en le portant vous trouverez le repos de Pâme. » Alors, Tâme erre délicieusement dans un monde de merveilles qui lui semblent contradictoires : comment un joug peut-il être doux ? comment un fardeau peut-il être léger ? St Augustin explique ces apparentes contradictions par une gracieuse image : « Voyez un oiseau qui vole, il porte ses ailes, et cependant ce sont plutôt ses ailes qui le portent. Si vous lui ôtez ses ailes, il semble que vous lui ôtez un fardeau, et cependant, devenu en apparence plus léger^ il ne peut plus s'élever dans les airs : donnez-lui ce qui semble le rendre plus pesant, et aussitôt il reprendra son essor. De même la croix, elle semble
appesantir Tâme; et cependant, quand on la porte chrétiennement, elle donne à Tâme de la légèreté, de la suavité, de la joie, et une facilité merveilleuse pour s'élever des basses vallées de ce monde jusqu'aux régions sereines du ciel(i). » — Puissiez- vous, Mesdames, attacher ces pensées de St Augustin, les attacher en forme d'ailes autour de votre âme ! Alors, elle deviendra meilleure, plus légère, plus souple, comprenant mieux la vie, se servant de tout, même des plus rudes épreuves et des potions les plus amères, pour s'améliorer, se perfectionner, se rendre plus digne de Dieu ; et, par un mystère de corrélation divine, quand nous sommes plus dignes de Dieu, nous sommes plus heureux et plus dignes de nos frères, diligentibus Deiim omnia cooperantur in boniim (2).
(i) In Ps. 59, no 8, t. 4, p. 828.
(2) Rom., 8. 28.