‹ L'aumôneChapitre 8 sur 30 · IV · texte numérisé non relu

IV

Elle efface le péché, prépare les conversions, nous concilie spécialement l'amitié de Dieu.

Elle nous vaut la prière du pauvre; et le défaut de charité, au contraire, nous ménage ses colères.

Benefacit animœ suce vir misericors.

L'âme miséricordieuse se fait du bien à elle-même.

(Prov. XI. 17.)

Les raisons de Tordre divin donnent à nos sentiments une force et une énergie persévérantes, que les motifs puisés uniquement dans Tordre naturel ne produiront jamais, quelque bons qu'ils soient d'ailleurs.

140 l'aumônk.

Dites à quelqu'un : Vous ferez du bien à votre semblable, parce que c'est votre frère, parce que la commisération pour le pauvre et le malheureux est une vertu naturelle au cœur de l'homme. Vous pourrez donner une nouvelle et transitoire impulsion à ce mouvement qui nous porte à secourir notre prochain. Mais voici qu'arrive le temps qui refroidit toutes choses; arrivent les difficultés, qui sont comme les frottements pour les corps en mouvement, et bientôt les plus mâles courages se ramollissent et les forces des plus vigoureuses natures tombent en défaillance.

Mais dites à cette même personne : Ajoutez un élément divin aux sentiments de compassion qui s'agitent au fond de votre cœur ; faites le bien pour Dieu, sans attendre votre récompense sur la terre, et alors les difficultés des œuvres, l'ingratitude des hommes, les insuccès, rien n'arrêtera votre marche, parce que toujours vous verrez planer au-dessus de votre tête la

SEPTIÈME CONFéRENCE. 141

pensée de Dieu et la récompense de Timmortalité. Voyez le Christ transfiguré dans la personne du pauvre et du malheureux ; souvenez-vous que dans chaque acte de charité, c'est le Christ que vous servez, c'est le divin Sauveur que vous soulagez, et que c'est lui-même qui vous paiera avec la monnaie de l'éternité. — Faites cette simple réflexion, et aussitôt Fâme, fidèle à votre parole, n'aura plus qu'un sentiment dans le cœur, qu'un cri sur les lèvres : Seigneur, c'est trop de gloire, c'est trop de bonheur pour moi. ~ Comprenez, Mesdames^ ces deux leviers d'action, et alors vous ne vous étonnerez plus que la charité catholique ait soulevé les mondes.

Continuons aujourd'hui à examiner les avantages de l'aumône. Il est une vérité sur laquelle les livres saints reviennent souvent, et avec une particulière complaisance : c'est que l'aumône est le meilleur moyen d'effacer les péchés. Sans doute, elle ne dispense pas

des autres préceptes de la loi, ni des moyens ordinaires établis par la Providence pour la rémission des fautes ; mais il est certain qu^elIe a une vertu spéciale de rédemption, qu'elle nous obtient des grâces particulières, et que ces grâces nous concilient Tamitié de Dieu.

a L'aumône, dit le livre de Tobie, nous délivre de la mort ; elle nous purifie de nos péchés, elle nous fait trouver la miséricorde et la vie éternelle (i). » Et ailleurs : a L'aumône délivre de la mort et de tout péché ; elle ne laissera pas Tâme tomber dans les régions des ténèbres ; elle sera pour tous ceux qui l'auront faite, un motif de grande confiance auprès de Dieu (2). » — ce L'eau éteint le feu ardent ; ainsi l'aumône résiste au péché (3). Rachetez vos péchés par l'aumône, rachetez vos iniquités par vos hbé-

(i) Tobie, g. 12.

(2) Ib., 4. II. 12.

(3) Eccli. 3. 33.

ralités envers les pauvres (i). Faites Taumône de ce qui reste, dit Notre Seigneur, et aussitôt tout est purifié dans votre vie, et ecce omnia mundasiint vobis (2). » St Ghr}^sostome résume ainsi cette vérité : « L'aumône est ce qu'il y a de plus fort et de plus énergique pour éteindre les ardeurs de nos iniquités ; elle est la première des vertus ; elle opère un rapprochement immédiat avec le Roi du Ciel^ et c'est avec une souveraine raison qu'elle possède ce pouvoir (3), » L'aumône est donc une espèce de sacrement dont l'efficacité est universelle, et prépare aux pécheurs les voies à une facile réconciliation. St Ambroise ne craint pas de l'appeler « un second baptême, qui efface les fautes que l'on aurait pu commettre après le premier sacrement de la régénération (4). » Vous apprenez tout-à-coup que telle per-

(i) Daniel, 4. 24.

(2) Luc. XI, 41.

(3) In Ep. ad. TH., c. 3, hom. 6. v. xi, p. 834.

(4) Cité par Cornel. à Lap. in Dien. c. 4. 24.

sonne, très-hostile à la religion, par ignorance, par préjugé, par passion, s'est convertie. Cest un aveugle qui subitement a ouvert les yeux à la lumière du Ciel ; c^est un paralytique depuis longtemps retenu sur le lit de ses iniquités, et qui s'est levé et marche dans le chemin de la vertu. Vous en êtes profondément étonnées ; vous ne savez comment expliquer ce changement inattendu. — Cherchez à pénétrer les secrets de sa vie, vous trouverez que cette personne a toujours été miséricordieuse pour les pauvres, qu'elle a semé partout et souvent dans Pombre de la modestie, Taumône et les bienfaits. Toutes ces semences se sont déposées comme des germes de foi dans la terre de cette âme miséricordieuse ; un jour, ces germes se sont levés, ils se sont levés d'abord sous la forme d'un grain de sénevé. Ce grain de sénevé grandit peu à peu, et il deviendra, s'il n'est devenu un grand arbre, où s'abriteront les oiseaux du Ciel, c'est-à-dire les membres de la famille.

heureuse et fièrc de ce triomphe de la grâce ; les membres de la paroisse, qui depuis longtemps souhaitaient ce complément à une vie si parfaitement honorable.

Aussi, les saints disent qu'il faut conseiller Taumône aux pécheurs endurcis, comme le dernier remède et le plus sûr moyen de salut (i). Cétait Tavertissenient que donnait le prophète Daniel à l'orgueilleux Nabuchodonosor : « Rachetez vos péchés par l'aumône (2). ^^ La charité pour les pauvres est comme une rosée qui détrempe les cœurs endurcis et permet à la parole de Dieu de pénétrer ces terres desséchées et de subir le premier travail de la germination. L'aumône est comme un feu purifiant qui amollit ces barres de fer et permet à la grâce de les courber sous le joug de la foi. Le peuple a une expression dont la si-

(i) Duris et obstinatis in malo, vuadenda est quasi ultimum remedium eleemosyna. (Corn, à Lap. in Ep, ad Rom., c. 9, v. 9, p. 402.}

{2) Daniel, 4. 24.

gniftcation est très- énergique et pleine de sens : il dit, en parlant des personnes peu charitables, c'est un homme dur pour les pauvres. Oui, il est dur pour les pauvres, n^àis il est dur aujssi dans ses relations avec Diei*, c'est-à-dire qu'il est insensible à toutes les prévenances de la grâce : métal froid et rude, il ne sait plier aux bénignes influences du ,Ciel. Mais laissez-le reposer quelque temps dans les flammes si actives de la charité, il se ramollira doucement et prendra cette ductilité qui accepte avec une merveilleuse aisance toutes les belles formes du Christianisme.

Le centurion Corneille n'avait pas encore la foi chrétienne, mais il craignait Dieu et faisait d'abondantes aumônes. Un jour, un ange lui apparut et lui dit : ce Vos prières et vos aumônes sont montées devant Dieu et l'ont fait se souvenir de vous. Ménagezvous une entrevue avec Pierre, et il vous dira ce que vous aurez à faire... » Pierre se présente en disant : « Pourquoi m'avez-

VOUS fait venir ? « Corneille lui répondit : (( ïl y a quelques jours, j^étais en prière dans ma maison, et un ange vêtu d'une robe blanche se présenta devant moi et me dit : (( Corneille, votre prière a été exaucée et Dieu s'est souvenu de vos aumônes...

faites venir Pierre. » a J'ai obéi à cette Voix du Ciel, et maintenant nous voilà tous assemblés devant vous pour entendre tout ce que le Seigneur a ordonné de nous dire (i) . » Que de fois cette histoire ne s'est-elle pas renouvelée dans la série des siècles chrétiens ! Combien d'hommes doués des plus belles qualités naturelles : charitables, miséricordieux, mais dont les yeux étaient encore fermés à la lumière évangélique !

Leurs aumônes, à leur insu peut-être, montaient constamment vers le trône de Dieu, et tout-à-coup le souvenir du Seigneur s'est comme réveillé, pour me servir de la parole de l'Ecriture : Et eleemosfn(B tuœ ascen-

(i) Act., c. lopassîm.

145 ï^'aumône.

derunt m memoriafn in conspectu Dei {i). Un rayon lumineux part du trône de TEternité, il éclaire subitement la chambre intérieure de rame, et ce Jiat lux opère un prodige encore plus beau que celui de la création prim.itive : il fait une âme chrétienne.

Je dirai encore aux personnes qui ont des parents, des amis, dont elles désirent vivement la conversion, je leur dirai : Faites des aumônes à cette intention, arrosez ces aumônes de vos prières, et croyez à l'avenir de cette végétation divine.

Ecoutez le prophète Isaïe : ce Brisez votre pain avec celui qui a faim; faites entrer dans votre maison les pauvres et ceux qui ne savent pas où se retirer. Lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le...

Alors votre lumière éclatera comme Taurore, et vous serez guéri... Alors vous invoquerez le Seigneur, et il vous exaucera.

(i) Act. 10. 4-

Vous élèverez la voix, et le Seigneur vous répondra : Me voici... Si vous assistez les pauvres avec une grande effusion de cœur, si vous remplissez de consolation Tâme affligée, votre lumière se lèvera dans les ténèbres, et vos ténèbres deviendront comme le midi. Le Seigneur vous accordera le repos pour toujours ; il remplira votre âme de splendeurs... Vous serez comme un jardin toujours arrosé, comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais. Vous rebâtirez les lieux qui depuis plusieurs siècles étaient déserts. Vous relèverez les fondements abandonnés depuis de longues années, et Ton dira de vous que vous avez réparé les haies détruites et restauré les chemins (i). ^) Que signifient ces paroles, sinon que rame charitable attire les plus grandes bénédictions de Dieu sur elle et sur toutes les personnes pour lesquelles elle prie.

( i) V. les comment, de Foreiro, Cours complet d'Ecri' ture sainte. — Isaie 58. 7. 12.

Elle rétablit les constructions chrétiennes, là où Ton ne rencontrait plus que le désert du scepticisme ; elle relève partout les fondements de rédifice ; elle arrive à faire dans sa famille et parmi les personnes auxquelles elle s'intéresse comme un jardin où les eaux vives entretiennent la plus belle fraîcheur et la plus riche végétation, quasi hortiis in^iguns^ et sicut fo?îs aquarum^ ciiJHS non déficient aqiiœ.

a Celui qui fait Taumône, dit le Sage, est comme un homme qui a un sceau avec lui, et Dieu conserve le souvenir de sa charité aussi précieusement que la prunelle de Toeil (i); » c'est-à-dire, comme Texpliquent plusieurs interprètes, que celui qui fait l'aumône reçoit de Dieu comme un sceau royal, avec lequel il peut sceller ses demandes et obtenir de Dieu ce qu'il veut. Dieu fait inscrire ses aumônes sur le registre du Ciel, et, en attendant l'heure favorable pour les

(i) Eccli. 17. 18.

récompenser, il en garde le souvenir aussi précieusement qu'un homme conserve la prunelle de son œil (i).

Aussi^ femme pieuse, mère affligée, sœur tendrement dévouée, enfant dont le cœur est plein de piété filiale, vous qui désirez la conversion de ce mari,, de ce fils, de ce frère, de ce père, de tous ces objets si chers de vos affections, priez et faites Taumône. Versez des aumônes selon vos facultés ; si vous avez peu, donnez peu, mais que ce soit de bon cœur, car le cœur, c'est For véritable qui se glisse dans chacune de nos actions et lui donne sa vraie valeur. A chaque aumône, vous recevrez de la main de Dieu comme un sceau pour cacheter toutes vos demandes, et Dieu ne pourra plus les mettre en oubli, il veillera sur elles comme on conserve la prunelle de son œil, et quand Theure de la miséricorde sera venue, vous comprendrez que le Seigneur

(i) V. Cornel. à Lapide et Menochius in hune locum.

est fidèle à ses promesses. Laissez au Père céleste, qui connaît les heures et les moments, laissez-lui le soin de déterminer les circonstances de temps et de lieux pour Texécution de ce que vous désirez. — Et surtout ayez confiance, ne désespérez jamais ; soyjz patiente comme le laboureur, espérez quand même tout semblerait désespéré, et tout-à-coup rheure du salut brillera à Thorizon, et cette lumière vous remplira de joie et de bonheur, erumpet quasi mane lumen tuum...^ et gloria Do^ vîini colliget te {\).

Ce n'est pas seulement à nos prières pour les autres que Taumône donne cette puissante efficacité, mais à toutes nos prières quelles qu'elles soient, et naturellement à celles qui nous regardent et intéressent notre propre salut : a La prière qui est soutenue par Taumône, dit saint Léon, est très-efïicace auprès de Dieu : car celui qu.

(i) Isaïe, 58, 8.

ne détourne point son cœur du pauvre, oblige en quelque sorte le Seigneur à Tentendre (i). »

Saint Grégoire de Nazianze a encore une belle pensée sur ce sujet : « Rien, dit-il, ne nous concilie Pamitié de Dieu comme l'aumône, parce que la bonté et la compassion sont le caractère le plus distinctif de la Divinité (2). » — Cette réflexion sur l'excellence de Taumône est peut-être une des plus élevées et des plus sublimes. L'aumône, la bonté, la compassion, sont les vertus qui nous rendent le plus semblables à Dieu, car la miséricorde et la tendance à faire du bien est, en quelque sorte, la qualité première et principale du Seigneur, comme l'effusion de la lumière et de la chaleur appartient essentiellement et d'une manière constante au soleil. Il en résulte que Faumône est comparable à une pierre

(1) Serm. 17^ p. 180, v. i, édition Migne.

(2) Cité par saint Jean Damasc, t. 2, p. 146Ô, éd. Migne... •— Aliàs, p. 477.

magnétique, qui attire le cœur de Dieu et le rapproche, comme par un mouvement naturel, de ceux qui sont aussi divinement aimantés : car le semblable, par une attraction continuelle et réciproque, tend à s^unir à son semblable.

Il existait, au moyen-âge^ une classe de savants égarés par leur imagination, mais chercheurs intrépides et travailleurs infatigables. Ils étaient convaincus qu'il y avait de For au fond de chaque substance, ou plutôt que le fond de chaque substance était de For. Ils croyaient fermement qu'ils al-» laient trouver le secret de la transmutation universelle , et qu'armés d'une baguette magique, ils changeraient à volonté toute substance en or. L'aumône me paraît être un véritable système d'alchimie dans l'ordre spirituel : elle change tout en or divin. Pénétrées par ce nouveau fluide transformateur, chacune de nos actions, chacune de nos prières, prennent une valeur divine : elles sont touchées d'un sceau divin, pour

rappeler le langage de rEcriture ; elles deviennent plus précieuses que For, puisque le Seigneur, dit le Sage, en conserve le souvenir, et le garde avec plus de soin qu'un homme ne veille sur la prunelle de son œil.

Nous parlions tout à Theure de la prière unie à Taumône ; disons un mot de la prière qui s'élève du cœur du pauvre.

tt J'ai une défense assurée, s'écriait un jour saint Ambroise dans un magnifique mouvement d'éloquence ; j'ai une défense assurée, c'est dans les prières des pauvres. Ces aveugles, ces boiteux, ces infirmes, ces vieillards sont plus capables de me défendre que les plus intrépides soldats. L'aumône faite au pauvre lie et engage la Divinité (i). » Saint Ambroise adressait cette réponse à ses ennemis : « Quel beau cortège, en effet, pour un évêque persécuté, que ce cortège des pauvres ! Quel puissant appui,

(i) Senn. cont. Auxent. Inter- Epht. post Epist, XXI; n° 33, t. 3; p. 10 17, édition Migne.

quelle splendide auréole que ces prières des indigents et des affligés, habeo defensionem^ sed ïn orationibus pauperiim. »

Il me semble, Mesdames, que toutes, pendant votre vie et surtout à votre dernière heure, vous pourrez dire en empruntant les paroles de saint Ambroise : Je ne crains point les jugements de Dieu; j'ai mes défenseurs, ce sont les prières des pauvres; j'ai mon escorte, et elle vaut mieux, elle est plus invincible que celle des rois et des empereurs, ce sont tous ces pauvres que j'ai visités, ces malades que j'ai secourus, ces affligés auxquels j'ai versé quelques gouttes de divine consolation ; ce sont ces vieillards que j'ai relevés dans le chemin de la vie, par mon affection de sœur et de mère.

Il vous est sans doute arrivé. Mesdames, dans l'exercice de votre apostolat, d'être les témoins de scènes touchantes, qui ont été pour vous la source de doux et intimes dédommagements. N'avez-vous pas rencontré quelquefois des pauvres, des infirmes,

des malheureux, qui, après une visite de charité, où votre cœur, votre bourse s'étaient ouverts, vous ont regardée avec une expression de joie et de reconnaissance que Fon ne saurait oublier quand une seule fois on en a été le témoin ? Puis ils ont ajouté, en vous adressant ces paroles comme le salut du départ : Je ne vous oublierai pas devant Dieu ! Que Dieu vous bénisse et vous récompense ! N'avez-vous pas ressenti comme une étincelle électrique, qui vous traversait doucement le cœur, et qui vous avertissait que cette prière du pauvre et du malheureux était exaucée ? et vous vous êtes écriée avec le Prophète : « Le Seigneur a déjà écouté ce désir du pauvre. O mon Dieu, vous avez entendu sa demande avant même qu'elle ait été formulée, desiderium paupe^ rum exaudivit Dominus, prœparatioriem cordis eorum audivit auris tua ( i ). — N'estil pas vrai qu'à cette heure de bénédiction,

(r) Ps. 9.

VOUS VOUS êtes senties récompensées au centuple ?

L'Ecriture Sainte va encore plus loin : ce Renfermez Taumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous, et vous délivrera de tout mal, conclude eleemosynam in corde pauperis, et hœc pro te exorabit ab omni malo (i). — Ici, remarquez cette progression divine : ce n'est plus seulement le pauvre qui prie, c'est Taumône elle-même. Le pauvre peut ne pas penser toujours à son bienfaiteur, il peut même Toublier.

D'ailleurs, il lui est impossible de prier continuellement et d'une manière toujours réfléchie pour celui qui l'a soulagé. Il a ses affaires, ses préoccupations et son travail. Mais l'aumône elle-même se change en prière de tous les instants : elle devient semblable à ces parfums, qui répandent constamment leurs suaves odeurs, sans jamais rien perdre de leur douce et énergi-

(i) Eccli 29, i5.

que efficacité : c'est, dit TEcriture, comme un encens qui brûle le jour et la nuit, et qui ne cesse pas de monter vers le trône de Dieu, pour rappeler au Seigneur ce quUl doit aux âmes miséricordieuses, eleemosynœ tuœ ascenderiint in memoriam in conspectu Dei (i). — Il me semble que Taumône devient alors comme l'ange protecteur de la vie. Cet ange prie constamment pour nous, il veille sur nous, il éloigne les dangers, il nous obtient des trésors de grâces et de bénédictions.

O ange béni de Taumône, veillez sur ces pieuses Dames de miséricorde, qui se consacrent avec tant de dévoûment au soin des pauvres ! Veillez sur leurs familles, veillez sur leurs maris, leurs enfants, leurs pères, mères, frères et sœurs ; éloignez tout ce qui pourrait leur être nuisible, et conservez toujours fraîche, au sein de leurs familles, une source de paix et de bonheur. Dites à Dieu

(i) Act. 10, 4.

que telle est votre mission et qu^il ne peut pas vous refuser : car Faumône, comme dit saint Ambroise, est un lien qui enchaîne Dieu, munerapauperum,Deum obligant[i].

Mais, au contraire, la prière du pauvre méprisé est la plus terrible accusation contre nous, a Prenez garde, dit saint Paulin, de ne point obliger les pauvres à changer leurs prières en plaintes, prenez garde que leurs gémissements n'irritent contre vous celui qui est le père des orphelins, le protecteur des veuves, ce Dieu qui souffre avec les pauvres (2). » Cette vérité nous est présentée à chaque page de nos Livres Saints. On dirait que Dieu prête Toreille à tous les bruits qui s'élèvent de la terre, et qu'il cherche à distinguer spécialement les plaintes des pauvres pour les entendre et les venger. (( Je me lèverai, dit le Seigneur, à cause de la misère des indigents et des gémisse-

(1) Lieu cité.

(2) Paul. Nol. Epist. 84, no 7, p. 848, édition Migne.

ments du pauvre (i). » — ce C'est Dieu qui délivre le malheureux et le pauvre des mains de ceux qui lui ravissent son bien (2). »

a Je sais que Dieu rendra justice au malheureux et qu'il vengera le pauvre (3). » -^ « Ne détournez point, dit le Sage, vos yeux du pauvre... et ne donnez point sujet à ceux qui vous demandent de vous maudire : car le pauvre sera exaucé dans son impré^ cation, il sera exaucé par celui qui l'a créé (4). » — (( La prière du pauvre s'élèvera de sa bouche jusqu'aux oreilles de Dieu, et il se hâtera de lui faire justice (5). » — « Le Seigneur ne fera pas acception de personne au détriment du pauvre : il exaucera la prière de celui qui souffre l'injure (6). »

Cependant, ajoutons avec un célèbre commentateur, que ces parol^ de l'Écriture ne

(I) Ps. II, 6.

{2) Ps. 34, 10.

(3) Ps. 139, i3.

(4) Eccli. 4, 5, 6.

(5) Eccli. 21, 6.

(6) Eccli. 35, 16.

doivent pas être prises dans un sens absolu : car, ainsi que nous l'avons dit, et que nous le dirons plus tard, on n'est pas obligé de donner à tous les pauvres que Ton rencontre, et les aumônes doivent être distribuées avec ordre, sagesse et mesure. D'autre part, « il est des pauvres si méchants, et tellement audacieux et importuns, que si vous ne leur accordez de suite ce qu'ils demandent, ils lancent contre vous toute sorte d'imprécations. Non-seulement Dieu n'exauce pas ces colères, mais il les rejette et les méprise. Siuit en' m quidam paiiper^es improbi^ adeoqiie audaces et importiini^ ut nisi illico des quœcumque petuiit, diras omnes imprecentiir. Nos non audit, scd potiiis relundit et respuit Deus[i). »

Terminons par ces paroles de saint Chrysostome ; elles résument très-bien cet entretien :

a L'aumône, dit ce saint Docteur, est

(i) Corncl. à Lap. in Eccli. c. 4, v. 6, p. 126.

une céleste industrie, et la plus habile de toutes, elle protège ceux qui Texercent. Elle est Tamic de Dieu, elle est à ses côtés, elle obtient facilement la grâce à ceux qu'elle aime... Elle brise les fers, dissipe les ténèbres, éteint le feu... Devant elle s'ouvrent avec une entière sécurité les portes du roj^aume des cieux. Quand une reine se présente pour entrer quelque part, aucun des gardiens n'oserait lui demander ses titres, mais ils ouvrent immédiatement. Ainsi pour l'aumône : car elle est une reine, et elle rend les hommes semblables à Dieu... Elle a des ailes et elle vole facilement ; elle a des ailes d'or, et son vol est si beau qu'il réjouit les anges, est alata et levis, alas habet am^eas, volatumque angeîos valdè oblectantem... Elle s'élance comme une vivante colombe, sa physionomie est douce et son œil tranquille ; on ne saurait rien trouver de meilleur que son regard... A qui la comparerais-je encore ? Cest une vierge

aux ailes d'or, à la tenue noble et décente ;

sa figure est sereine et douce ; son vol est si facile qu^elle se transporte aisément d'un lieu à un autre, mais elle se tient habituellement près du trône de Dieu. Quand nous apparaissons au tribunal du Souverain Juge, elle se précipite aussitôt, et elle nous délivre en nous couvrant de ses ailes (i). »

Déjà, Mesdames, je vois cette Vierge divine qui vous attend, pour vous ouvrir un jour les portes du royaume des cieux, vous emporter sur ses ailes d'or, et vous offrir une place à côté d'elle, et tout près du trône de Dieu, stans prope thronwii (2).

C'est la grâce, etc.

(i) In Epist.ad. Hebr., c. 12, hora. 32, Hq 3, t. 12, p. 425-426.

(2) Saint Chr}'Sost., ibid.

UAUMONE

AVANTAGES DE l' AUMONE.

Source de bénédictions même temporelles.

Excellente prédication.

Qui dat pauperi, non indîgebit; qui despicil deprecantem, sustinebit pe-

nuriam Splendidum in panibus

henedicent labia multorum, et testimoniiim veritatis illius fidèle. Neqiiissimo in pane murmurabit civitaSj et testimoniitm nequitice illius verum est.

Celui qui donne au pauvre ne sera pas dans le besoin ; celui qui méprise le pauvre, tombera lui-même

dans l'indigence Les lèvres de

plusieurs béniront celui qui donne largement^ et on rendra à sa conduite un témoignage avantageux ; toute la ville murmurera avec raison contre celui qui est d'une sordide parcimonie.

(Prov. 28, 27. — Eccli. 3i, 28-29.)

L'aumône délivre du péché, et nous obtient des grâces toutes spéciales pour nous et pour les personnes qui nous sont chères.

Elle possède une facilité de rédemption extraordinaire : elle nous explique ces grâces de conversion, qui souvent nous étonnent, et semblent en contradiction avec les motifs apparents. L'aumône nous assure la prière du pauvre; et la prière du pauvre a une puissance toute particulière pour être exaucée. Le Seigneur a, j'oserai le dire, un faible pour le pauvre ; comme dit le Prophète, il exauce sa demande avant même qu'elle n'ait été formulée, prœparationetJi cor dis eoroin audivit auris tua (i) : mais, par une terrible réciprocité, il exauce en sens inverse la prière du pauvre qui souffre ; c'est-à-dire, qu'il l'a fait retomber comme une pluie de vengeance sur celui qui méprise la souffrance du pauvre.

Terminons aujourd'hui la question des avantages de l'aumône, et disons qu'elle

{i)Ps. 9.

est une source de bénédictions même temporelles, et une excellente prédication.

« Celui qui donne avec abondance, dit l'Esprit Saint, sera lui-même engraissé; et celui qui verse les bienfaits sera lui-même comblé de biens (i). »

Et ailleurs : « Celui qui donne au pauvre n'aura besoin de rien ; mais celui qui le méprise quand il le prie, tombera luimême dans la pauvreté (2). » — « Jetez votre pain sur les eaux qui passent, et plus tard vous le retrouverez (3) » Ces eaux qui passent, c'est la vie qui coule comme un fleuve, et ce pain jeté sur les eaux, c'est l'aumône. Une fois jetée sur ces eaux agitées de la vie, il semble que l'aumône va disparaître : elle disparaît, en effet, elle tombe d'abord dans le gouffre de Tindigent, comme ces objets qu'on jette sur certains fleuves, qui échappent aux regards en

(i) Prov. 1 1, 25.

(2) Prov. 28, V. 27.

(3) Eccle. II, I,

plongeant dans des grottes souterraines, pour reparaître à une distance parfois considérable ; ainsi Taumône : elle semble tomber comme nos autres actions dans le fleuve qui coule, mais un jour, nous sommes très-étonnés de la voir surnager et se présenter à nous comme une source de bénédictions même en ce monde (i).

Ecoutez encore le prophète Isaïe : « Rompez votre pain avec celui qui a faim ; faites entrer dans votre maison les pauvres et ceux qui n'ont point d'asile. Lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le... Alors votre lumière éclatera comme Taurore, vous serez guéris de vos maux et la gloire de Dieu vous protégera. Alors vous invoquerez le Seigneur et il vous exaucera; vous crierez vers lui et il vous répondra : me voici... Si vous assistez les pauvres avec effusion de cœur, et si vous remplissez de consolation Tâme affligée, votre lumière se

i) V. Corn, à lap., in Eccle. ii, i.

lèvera dans les ténèbres, et vos ténèbres deviendront comme le midi. Le Seigneur vous tiendra toujours dans le repos ; il remplira votre âme de ses splendeurs, il délivrera votre personne ; vous deviendrez comme un jardin toujours arrosé, et comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais (i). »

D'après les interprètes de la Sainte Ecriture, le Prophète, dans son style métaphorique, a voulu nous montrer que Taumône était une source de prospérité, même temporelle. Cette lumière qui éclate comme Taurore, ce recouvrement de la santé, et la gloire de Dieu qui nous protège, et ce repos qui nous est promis, et ce jardin toujours verdoyant, et cette fontaine dont les eaux ne tarissent jamais ! que signifient tous ces emblèmes, sinon que le centuple est donné, même en ce monde, à Tâme miséricordieuse ?

(i) Isaie 58, 7-11.

L'expérience est là pour la prouver. Les familles charitables ne sont pas celles qui s'appauvrissent : au contraire, elles prospèrent beaucoup mieux^ pourvu, d'ailleurs, qu'elles aient les autres vertus que prêche le Christianisme, et en particulier l'ordre, l'économie, l'éloignement du luxe, etc. C'est un fait de l'ordre moral, tous les jours vérifié par l'expérience ; quelle en est la cause ? Pour nous, la cause principale en est dans la bénédiction du Seigneur, qui rend ces maisons, au moins relativement, florissantes, comme la force occulte de la germination fait verdoyer les prairies. « Les familles charitables , dit un pieux auteur du moyen-âge, sont comme les arbres : quand on émonde un arbre et qu'on retranche les rameaux trop nombreux, cet arbre profite mieux et amène des fruits meilleurs et en plus grande quantité, arbor melius crescit et fructijîcat... L'aumône^ continue-t-il, produit des fruits nombreux en ce monde et dans l'autre, et nous pouvons lui appli-

quer les paroles de TApôtre, la piété est utile à tous. «

On pourrait encore comparer les personnes miséricordieuses à ces puits où Teau est abondante, et qui se remplissent de nouveau à mesure qu'on semble les vider...

Ainsi les richesses que distribue la charité, cette fontaine de miséricorde, se renouvellent et s'accroissent de leurs pertes mêmes. Si, au contraire, les richesses sont conservées avec un sentiment d'égoïsme et de parcimonie, elles se changent souvent en une source de malheurs et d'angoisses : elles peuvent être sujettes à ces cataclysmes qui renversent les fortunes les plus solidement assises ; ou bien, si elles se conservent dans leur intégrité, c'est pour le tourment des propriétaires; elles deviennent plus fréquemment qu'on ne le pense, comme ces eaux renfermées, saumâtres et nauséabondes qui soulèvent le cœur; tandis que, par l'effusion, elles seraient devenues dans la vie du riche, comme cette fontaine jaillissante dont

parle le prophète Isaïe, siciit fons aquariim cujiis non déficient aqiiœ (i); fontaine divine, qui en se répandant promène la vie et la fraîcheur autour d^elle.

Saint Chrysostome, parlant sur Taumône, disait : « Faites Taumône à Tindigent, alors vos richesses seront en sûreté... Vous recevrez le centuple en ce monde, et un jour la vie éternelle. Mais, si nous ne recevons pas le centuple ici-bas, nous en sommes la cause : nous ne prêtons pas à usure à Dieu, sivero centuplum non accipimus, ?ios in causa shjjîus^ qui 7io?i mutiiô damiis e/, qui tantum dare potest (2).

Saint Cyprien a traité ce sujet avec une incomparable force de raison : « Vous appréhendez peut-être que d'abondantes aumônes, en épuisant votre patrimoine, ne vous réduisent vous-même à Tindigence.

Rassurez-vous et soyez sans défiance à ce

(i) Isaïe 58, 11,

(2^ V. oeuvres de saint Chrys. in Ep. ad Rom. hom. 7, no 9, p. 543, t. 9.

sujet. Les richesses sont intarissables quand elles sont employées pour le Ciel et pour Fusage du Christ en la personne des pauvres. Ce n'est pas de moi-même que je vous fais cette promesse, mais au nom du Christ et avec Tautorité des Livres saints. » (( Celui qui donne aux pauvres, dit T Ecriture, ne connaîtra pas Findigence; mais celui qui détourne son œil de leur misère tombera dans le dénuement (i). » Ces paroles prouvent évidemment qu'avec les bonnes œuvres et la miséricorde, on ne peut pas tomber dans Findigence ; maisFhomme avare et dont la vie est stérile connaîtra la pauvreté. Le bienheureux Apôtre saint Paul, rempli de Fesprit de Dieu, dit aussi : a Celui qui donne la semence à celui qui sème, vous donnera le pain dont vous aurez besoin pour vivre ; il multipliera ce que vous aurez semé, et il fera croître de plus en plus les fruits de votre justice, afin que

(i) Prov. 28.

VOUS soyez riches en toute chose (i)... » Le Sauveur, qui dans son Evangile lisait déjà au fond des cœurs, adresse ainsi la parole aux hommes sans confiance et incrédules : « Ne vous inquiétez point en disant : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi nous vêtirons-nous ? car les gentils S'occupent de toutes ces choses ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. Le Seigneur affirme donc que tout est donné par surcroît à ceux qui cherchent le royaume de Dieu et sa justice. »

« Voyez, dit encore St Cyprien, la veuve dont il est parlé au troisième livre des Rois ; elle avait épuisé toutes ses provisions en un temps de sécheresse et de famine. Il ne lui restait qu^un peu d'huile et de farine, dont elle avait pétri un pain qui cuisait sous la cendre ; après cette dernière ressource, il lui

(i) 2 Cor. 9.

HUITIÈME CONFÉRENCE. l75

fallait mourir, elle et ses enfants. Survient le prophète Elie; il demande à manger le premier ; le reste sera pour la mère et sa famille. Cette femme hésita-t-elle un seul instant? songea-t-elle à ses enfants avant de songer au prophète ? Loin de là ! elle accomplit en présence de Dieu une œuvre agréable à Dieu : elle offre volontiers et avec empressement ce qui lui est demandé. Ce n*est point une part qu'elle détache de son abondance ; elle a peu de chose, elle donne tout ce qu'elle a. Un étranger se nourrit avant ses fils qu "'aiguillonnait la faim ; elle oublie ses besoins pour ne songer qu'à la miséricorde... Aussi^ qu'arriva-t-il ? Elie, qui était la figure du Christ, pour nous montrer que le Seigneur récompense toujours les œuvres de miséricorde, répondit à la veuve : « Voici ce que dit le Seigneur : La farine du vase ne diminuera point, et Thuile qui est dans ce petit vase ne décroîtra point, jusqu'au jour où le Seigneur répandra

sa pluie sur la terre (i). » La promesse divine s^accomplit à la lettre. Ce qu'avait sacrifié la veuve lui fut rendu surabondamment, et^ grâce aux merveilleux accroissements de ses œuvres de miséricorde, les vases furent toujours remplis d'huile et de farine. Ainsi, cette mère, loin de frustrer ses enfants de la part qu'elle abandonnait au Prophète, enrichissait leur patrimoine. Et cependant cette femme ne connaissait pas encore le Christ ; elle ignorait encore ses préceptes ; étrangère aux mystères de la passion et de la Croix, elle ne donnait pas la nourriture et le breuvage en échange du sang que le Sauveur a répandu sur nous (2). »

Je résume ainsi la pensée et le raisonnement de S. Cyprien : Elle était la figure du Christ et le pauvre est l'image de Jésus- Christ... Or, la veuve de Sarepta, en donnant au Prophète, non-seulement son su*

(i) 3. Reg. 17.

(2) Ib. c. 17, p. 614-615.

perflu, mais son nécessaire et celui de ses enfants, en agissant ainsi, cette veuve, loin de diminuer son petit pécule, enrichit sa famille. Jugez donc, d'après cet exemple, ce que fera même ici-bas le Sauveur pour ceux qui l'auront nourri et secouru dans la personne des pauvres ; et comprenez que Taumône n'appauvrit jamais !

Bossuet dit quelque part que la dureté pour les pauvres est « la malédiction des grandes fortunes (i). » — Ah ! si Ton connaissait les peines secrètes et les terribles douleurs de certaines familles opulentes, si Ton pouvait pénétrer la vraie raison des choses, Ton saurait qu'il y a au sein de ces familles un ver rongeur, un ver qui corrode tout ce qui pourrait leur donner un peu de joie au cœur ; c'est celui du mauvais riche, qui commence, dès ici-bas, à les tourmenter. C'est l'accomplissement de ces foudroyantes paroles de l'Ecriture : a II y a

(i) Serm. sur Vimpênîtence finale, 3. p. t. i, p. i36.

une très-grande misère que j'ai vue sous le soleil, ce sont des richesses qui se conservent pour le malheur de leurs maîtres (i). » C'est une misère bien plus fréquente qu'on ne pense, car Dieu flagelle plus souvent les hommes par la possession des richesses que par rindigence.

Je termine en disant que les œuvres de charité sont une excellente prédication et un véritable apostolat.

Le Christianisme a des clartés de différents ordres, et sa lumière divine se divise en une multitude de rayons qui se proportionnent à la prodigieuse variété des esprits. Ainsi, pour les hommes d'intelligence, il a des lumières qui les éclairent tellement que le doute ne leur est pas possible ; lumières aussi ardentes que limpides et claires. Ces preuves rationnelles, philosophiques, historiques ne sont pas à la portée de tous. Mais il est, entre plusieurs autres, une

(i) Eccle. 5. 12.

preuve vulgaire et visible à tous les esprits, c'est la charité, c'est Taumône sous ses différentes formes. Le peuple lui-même, comme Fhomme de génie, voit ce genre d'argumentation, il fait mieux que le voir, il le sent, et il en aperçoit clairement le côté divin.

Voyez cette sœur de la Charité près du lit d'un malade, d'un vieux pécheur impénitent ! Elle ne lui dit rien, elle ne lui parle jamais de religion, mais elle prie, et elle le sert avec un maternel dévouement. Cette sœur finit par devenir aux yeux du malade comme une apparition du Ciel ; son cœur est touché, son intelligence, délivrée de ses préjugés, s'éclaire peu à peu^ comme l'œil de l'aveugle au moment où on lui enlève cette membrane opaque qui l'empêchait de voir. Tout à coup, au moment où l'on s'y attend le moins, le malade s'écrie : « Ma sœur, faites venir un prêtre ! » — Cette religieuse dévouée a fait le siège de cette place

qui semblait imprenable. Comme les sol*

dats de Jéricho, elle a fait tomber les murailles d'opposition les unes après les autres; elle les a fait tomber sans les attaquer directement^ mais elle refait le tour de la place, et par les ressources d'une ingénieuse charité, elle a, à son insu peut-être, miné les murailles au-dessous, et tout-à-coup cet édifice de préventions et d'incrédulité, dont la construction remontait à plusieurs années, cet édifice s'est affaissé. — Et, Mesdames, ce que je dis d'une sœur de Charité, je puis le dire également d'une épouse dévouée, d'une fille pieuse ; elles peuvent aussi opérer les mêmes prodiges. Savez-vous pourquoi ? C'est parce que Dieu se montre sous la forme d'une âme miséricordieuse; et Dieu avec sa lumière. Dieu avec sa grâce, Dieu avec ses splendeurs ardentes! Et quand on a vu Dieu ou l'image vivante de Dieu, toutes les objections disparaissent. St Léon a très-bien exprimé cette pensée : « Dieu, qui est la miséricorde même, veut que nous soyons miséricordieux, afin

HUITIÈME CONFéRENCE. 181

que le Créateur apparaisse sous Penveloppe de sa créature, et que dans le miroir du cœur charitable, on voie resplendir, avec une vivante ressemblance, Timage de Dieu parfaitement représentée, iit in creaturâ sua Creator appareat, et in speciilo cordis htimani per limas imitationes expressu Dei imago resplendeat (i). »

Oh ! Mesdames, voyez donc la grandeur et la beauté de votre apostolat. Vous pouvez être des Anges de Dieu, vous pouvez être des images de Dieu ; vous pouvez montrer Dieu aux âmes prévenues, et le montrer sous les traits les plus doux de la bonté et de la miséricorde. Vous pouvez ainsi, par la lumière de votre vie et de vos œuvres, ramener les âmes à Dieu, être vous-mêmes une preuve vivante du Christianisme. Que dis-je. Mesdames ? je ne vous expose pas seulement ce que vous devez être; il me semble que je décris ce que

(i) Serm. 95, c. 7, t. i, p. 464.

VOUS êtes en réalité. Oui, j'en suis convaincu, en promenant vos pas dans les rues de la cité, pour aller à la découverte de tous ceux qui souflrent, en allant visiter les pauvres, en montant les escaliers de la mansarde du malheureux, c^est la lumière, c'est la bonté, c'est Timage de Dieu que vous promenez ainsi. — Voyez donc comme votre position resplendit aux yeux de la foi ! Vous pouvez faire et vous faites tous les jours un bien que vous ne soupçonnez pas, et, au jugement de Dieu, vous apparaissez comme les coopératrices des Apôtres pour le salut des âmes.

(f L'aumône, dit St Chrysostome, est la note la plus caractéristique du chrétien (i), c'est sa marque distinctive. C'est ce qui excite le plus l'admiration des incrédules et de tous les hommes en général (2).

— St Chrysostome va encore plus loin :

(2) Ju Epist. ad Hcb-, hom. 32, no 3, t. 12, p. 427.

a L'aumône, dit-il, est mère de la charité, de cette charité qui est la marque distinctive de la Religion chrétienne, et la plus grande preuve pour discerner les disciples du Christ (i). i> — Il semblerait, au contraire, que c'est la charité qui est la mère de l'aumône ; c'est vrai en un sens, mais, d'un autre point de vue, l'aumône est la mère de la charité, de la fraternité ; par ses divines effusions, elle devient comme iin aimant divin qui coule, qui resserre tous les coeurs et les unit ensemble par ses continuelles infiltrations.

La charité rapproche la classe riche de la classe pauvre ; elle fait servir la pénurie des uns à la gloire et à la sainteté des autres, la fortune du riche au bien-être des pauvres, les besoins de l'indigent au salut de celui qui vit dans l'abondance. Avec la charité chrétienne, la solution du grand problème social sur le riche et sur le pauvre serait toute trouvée ; les hommes seraient he u

(i) In Epist. ad Tit., hom. 6, no 3, t. ii, p. 884.

reux comme on peut Têtre sur une terre d^exil, ils s'aimeraient comme des frères, et, sans troubler Tordre hiérarchique de la société, il se ferait une plus équitable répartition des biens de ce monde.

Je termine par le passage de la doctrine de St Pierre, qui nous a été conservé par St Jean Damascène :

« Celui-là est riche, qui a pitié d'un grand nombre, et qui, imitant Dieu, fait part de ses richesses. Dieu nous a entièrement livré les trésors de la création. Sachez donc, ô vous qui êtes riches, que vous devez faire des largesses ; prenez d'abord amplement et largement ce qui vous est nécessaire; puis rappelez-vous que ce que vous avez de trop est précisément ce qui manque au pauvre. Craignez donc de retenir le bien d'autrui ; imitez plutôt l'équité de Dieu; et alors personne ne sera dans le besoin (i). »

(i) St Jean Damascène, t. 2, p. 1462^ éd. Mignc. — - Alias, p. 475.

NEUVIExME CONFÉRENCE

QUALITÉS DE l' AUMONE.

Mesure, sagesse, intelligence.

Question de la mendicité.

Si benefeceris, scito ciii feceris, et erit gratia in bonis tuis multa.

Si vous faites le bien, sachez à qui vous le faites, et vos œuvres en recevront un accroissement de grâce.

(Eccli.^ 12. I.)

L'aumône est une source de bénédictions même temporelles^, et on peut lui appliquer cette parole de l'Evangile : Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. — Ce sont là de ces maximes divinement contradictoires qui se rencontrent

souvent dans le Christianisme. Ce qui paraît insensé est une preuve et une source de sagesse : ce qui est faible a renversé ce qui est fort. De même l'aumône, qui semblerait devoir nous appauvrir, nous enrichit. Au contraire, très-souvent Ton voit se réaliser ces autres paroles de nos Livres saints : « La plus grande vanité que j'ai vue sous le soleil, ce sont des richesses conservées pour le malheur de leurs maîtres (i). »

L'aumône est aussi une excellente prédication ; prédication populaire à la portée de tous ; elle rend Dieu visible sous l'image des Anges de la terre. Aussi, comme me l'a dit souvent le vénérable supérieur général des Lazaristes, quand nous voulons fonder une mission, nous n'envoyons pas d'abord des missionnaires, nous commençons par les sœuLs de la Charité, et plus tard, quand les prédicateurs arrivent, leur oeuvre est toute préparée ; quelquefois, elle est presque achevée.

(i) Eccle.^ 5. 12.

Nous avons terminé, Mesdames, la question des avantages de Taumône. Aujourd'iiui, nous aborderons une autre face de notre sujet : les qualités de Taumône et les conditions qui doivent raccompagner ; ce sera la matière de trois conférences : la première sera consacrée à la mesure, à la sagesse et à Tintelligence que Ton doit apporter dans la pratique des œuvres de charité, ce qui nous amènera à traiter évidemment la question de la mendicité.

tf La grande et principale aumône, dit St Augustin, a été le mystère de Tlncarnation (i). » — « Dieu s'est donné à nous; il ne nous a pas livré seulement les richesses extérieures, il s'est livré lui-même ; et comment, dit St Paul, s'étant livré lui-même, ne nous aurait-il pas tout donné avec lui ? » — Et cependant, dans ce mystère de Tlncarnation et dans ses applications à Thuma-

(i) Serm, 207, n» i, p. 1840^ éd. Gaume.

nité, Dieu a mis un ordre, une mesure^ une réserve de distribution fondées sur une profonde sagesse, et qui souvent deviennent un sujet de scandale ou, au moins, d'étonnement pour nous. Ainsi, les bienfaits de rincarnation nous semblent parfois répartis avec une parcimonie trop calculée. Dieu veut sincèrement le salut de tous les hommes, et cependant nous ne comprenons pas comment cette volonté peut être sérieuse à regard d'un grand nombre. Sans doute, dans le Ciel nous entendrons clairement la raison de ces mystères, et nous verrons, dans une lumière sereine, comment vont se concilier parfaitement la bonté et h justice, une sévérité nécessaire et une miséricorde finale qui nous confondra.

Ecoutons un célèbre théologien : « Comme le dit Tertullien, la raison n'est point la raison sans la bonté, et la bonté n'est point bonté sans raison. C'est pourquoi, dans le mystère de Tlncarnation, on ne doit pas trouver seulement la bonté et la miséri-

corde, mais la raison et la sagesse, car plusieurs, dit Torateur romain, prodiguent leurs faveurs à tous sans raison, sans mesure, sans réflexion... Dieu a donc pris pour compagne et conseillère, dans le mystère de l'Incarnation, il a pris la raison, c'est-à-dire la prudence, la sagesse, la justice (i). »

Dans la création et dans Tordre des bienfaits naturels, Dieu a suivi la même méthode ; aucune prodigalité, mais parfois une réserve qui ressemble à de la parcimonie, une distribution à laquelle paraît présider un calcul trop rigoureux. Dieu aurait pu ouvrir sa main et combler tout le monde de richesses* Mais la sagesse lui a interdit cette profusion, qui aurait rendu tout le monde malheureux, et engendré une multitude de vices. Alors, par une sévérité apparente, qui n'est qu'une bonté pour l'ensemble de ses œuvres et un moyen d'extraire de la création une plus grande somme

(i) P. Petau, Theol. dogm, de Incarn., 1. 2, c. b, n« 8, t. b, p. 288; éd. Vives.

de vertus et de perfections^ Dieu a laissé dans le monde une vaste inégalité de dons et de bienfaits^ il a laissé la pauvreté et Tindigence, avec une mission de salut et de régénération.

Vous me demanderez peut-être, Mesdames, quel est le sens de ces préliminaires, et quelle en sera la conclusion ?

Je voudrais établir que Taumône doit être faite avec intelligence, discrétion, sagesse et mesure ; et, dans la distribution de vos bienfaits, je ne saurais vous offrir de modèle plus beau que le Seigneur. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » — Cette condition de Taumône est d'autant plus nécessaire à établir, qu'on ne la comprend pas toujours dans la pratique, et que le monde a souvent reproché à la religion d'autoriser et d'encourager le vice par des profusions irréfléchies.

« La miséricorde et la bonté de Dieu, dit St Grégoire de Nazianze, s'épanchent avec

poids et mesure (i). » — « La véritable aumône, dit St Clirysostome, ne consiste pas seulement à donner^ mais à donner comme il faut (2). » — a. L'Écriture Sainte, dit St Clément d'Alexandrie, nous engage à faire Taumône, mais avec discernement, et à ceux qui en sont dignes, et suivant les règles de la justice et du mérite. Un laboureur ne jette pas inconsidérément la semence, mais il choisit un terrain bon et fertile; ainsi doit agir celui qui sème les bienfaits (3). »

(( L'Apôtre^ dit St Thomas, veut qu'on

apprenne aux riches à donner avec facilité,

mais d'une manière conforme à la raison :

ce que ne font pas les prodigues, puisque le

I philosophe a pu dire d'eux : ce Leurs dons

1 ne sont ni bons en eux-mêmes, ni faits

î (i) Orat. 14, c. 5, t. i, p. 863.

(2) In Matth.f hom. 19, t. 7, p. 27g.

(3) Clem. Alex, cité par St Jean Damasc, Sacra paralL, t. 2, p. 1474, éd. Migne (aliàs 480)... et Clem, Alex., Strom.j 1. 7, c. 12, p. 495^ t. 2, éd. Migne.

comme il faut, car ils donnent quelquefois beaucoup à des gens qui doivent rester dans la pauvreté, qiiandoque dant multis illis quos oportet paiiperes esse (i). » — a Que ceux qui distribuent les aumônes, dit St Grégoire le Grand, fassent bien attention de ne point donner d'une manière déraisonnable. Il en est auxquels il ne faut rien donner ; à d'autres, un peu ; à d'autres beaucoup (2). » — ce Faire Taumône à certains vagabonds, dit St Basile, c'est la faire à un animal insupportable à cause de son effronterie, et qui, malgré son indigence, n'est pas digne de pitié (3). »

Savez-vous pourquoi je multiplie ces textes ? C'est, je le répète, parce que souvent on a reproché à la charité catholique de favoriser l'oisiveté, le vagabondage et tous les vices. Je veux donc établir clairement que telle n'est point la doctrine. Sans doute,

(i) 2a 2.e q. IÏ9, art. 2, ad 2"".

(2) Pastor., 3 p., c. 20, t. 3, p. 84, éd. Migne.

(3) Epist. i5o; n'' 3, t. 4, p. 606.

les catholiques peuvent pécher par excès et ne pas mettre toujours assez d'intelligence et de discernement en ce que plusieurs pourraient appeler les intempérances de la charité. Mais vraiment, excès pour excès, celuilà est plus pardonnable qu'un autre , et d'autant plus qu'il n'est pas le plus fréquent. Néanmoins, il faut établir la vérité des principes et montrer que, si la charité était pratiquée selon les conseils des saints, elle soulagerait la misère du corps, mais sans nuire à Fâme, parce qu'elle serait faite avec sagesse et discrétion. Nous souscrivons trèsvolontiers aux paroles suivantes de Franklin : (( Soulager la misère de nos frères, c'est concourir à l'œuvre de Dieu, c'est chose divine; mais, si nous donnons des encouragements à la paresse et des services |à la folie, ne combattons-nous pas contre l'ordre de Dieu et de la nature, qui peutêtre a établi le besoin et la misère, comme la punition, le préservatif et la consé^ quence nécessaire de l oisiveté et du dé-

sordre? Quand on essaie de corriger les plans de la Providence et d'intervenir dans le gouvernement du monde, il faut être fort circonspect, si Ton ne veut faire plus de mal que de bien (i). »

Cela est d'autant plus vrai que certains pauvres similent de faux besoins, et que les vrais nécessiteux ne sont pas ordinairement ceux qui se plaignent le plus.

« Il faut de la sobriété dans la distribution, dit St Ambroise, car jamais il n'y eut une pareille avidité dans les demandes, 7iusquam major aviditas petitionis. On voit arriver des gens valides et qui n'ont point d'autre raison que le désir de vagabonder. Ils ne se contentent pas de peu, ils exigent beaucoup... Si on ajoutait foi à leurs récits, on épuiserait les ressources destinées aux vrais pauvres. Il faut donc de la mesure dans la distribution, et que la mesure soit le principe suivant : n'être point

(i) Corresp. à la suite des Mémoires, trad, Laboulaye, Paris, 1 866, Hachette.

cruel et ne point priver le vrai pauvre par des distributions inconsidérées (i). ^

« L'Apôtre, dit St Basile^ veut que par charité nous soyons fidèles à donner à ceux qui nous demandent, mais d'un autre côté il faut du discernement pour connaître leurs nécessités..., car pour plusieurs la mendicité est une occasion de commerce et de dérèglements, negotiationis occasio, et obscence voîuptatis materia... » — ce Ils chantent des chansons lugubres , ils exposent des membres mutilés ou couverts de plaies... Ne leur faisons pas de larges aumônes, car elles seraient pour eux une matière d'iniquité. Cependant, nous ferons bien, par quelque pièce, d'apaiser leur aboiement (2). >

Comprenez le tableau que Franklin faisait au XVII* siècle, et vous verrez que les siècles se suivent en se ressemblant beaucoup : « On voyait des troupes errantes de men-

(1) De Offic. , t. 2, c. 16, no 76, t. 3, p. i23, éd. Migne.

(2) In Ps. 14, no 6, t. i, p. 263.

diants sans religion et sans discipline, demander avec plus d'obstination que d'humilité, voler souvent ce qu'ils pouvaient obtenir, attirer les yeux du public par des infirmités contrefaites, et venir jusqu'au pied des autels troubler la dévotion des fidèles par le récit indiscret et importun de leurs besoins ou de leurs souffrances (i). »

Saint Jérôme, commentant cette parole des Psaumes : « Heureux celui qui a Fintelligence du pauvre », ajoute : « On est heureux quand on songe au pauvre, mais il faut de l'intelligence pour discerner le vrai pauvre : on ne doit point ranger dans ce nombre ceux qui, couverts de haillons et vivant dans l'indigence, ne laissent pas en même temps de vivre dans le désordre (2). »

Cependant, quand la nécessité Texige, il faut faire l'aumône, même aux indignes :

(i) Or.funeb. de la diich. d'Aiguillon, par Fléchier, Œuvres, cd.Migne, t. i, p. io5o-io3i.

■1) Epist. 120; ad Hedibiam, t. i, p. 988, édition Migne.

NEUVIÈME COXFl^RENCB. 197

« alors, dit saint Léon, c'est Dieu seul qui nous récompense (i). )) — « Alors, dit saint Augustin, il faut donner, non pas à Thomme en tant que pécheur et indigne, mais à riiomme comme créature de Dieu (2). »

Plusieurs fois. Mesdames, j'ai eu occasion de vous développer cette maxime : en toute chose, il faut la dose et la mesure. Ce principe s'applique ici d'une manière toute spéciale. — Il faut faire l'aumône avec une tendre charité, chacun selon ses facultés, et cependant dans la distribution, il faut mettre de l'intelligence^ de la sagesse, de la mesure, de la proportion : il faut surtout prendre garde que l'aumône ne favorise l'oisiveté et les vices. — Ainsi, saint Chrysostome, le grand prédicateur de Taumône, s'écrie quelque part : « Je ne parle pas ainsi pour autoriser la paresse : loin de là, je veux que tout le monde tra-

(1) Serm. 20, c. 3, t. i, p. 190.

(2) In Ps. 102, no i3, t. 4, p. 4599-4600, édition Gaume.

vaille, car la paresse engendre tous les vices ; mais je vous prie seulement de n'être pas durs et inhumains (i). »

Il nous reste à traiter une question trèsimportante, celle de la mendicité. Et d'abord^ il ne saurait être ici question de la mendicité telle que l'ont pratiquée les Saints, par esprit de mortification et de conformité à notre divin Sauveur, qui n'avait pas où reposer sa tête. Cette sorte de mendicité est sainte et noble, et quand elle est pratiquée avec la réserve, la discrétion et la sagesse qu'y mettaient les Saints, elle n'a aucun des inconvénients que l'on reproche justement à la mendicité ordinaire.

J'ai connu des personnes qui pensaient que la mendicité, telle qu'elle se pratique dans les rues et sur les places publiques, était approuvée par l'Eglise, comme règle générale des sociétés, et que Finterdiction de la mendicité, telle qu'elle a été promul-

(I) In Matih., hom. 35, no 4, t. 7, p. 454.

guée par un grand nombre de communes urbaines ou rurales, que cette interdiction était anti-évangélique.

Or, rien n'est plus faux que cette appréciation.

« Chez les Hébreux, dit Corneille de la Pierre, il n'y avait point de mendiants publics, selon ces paroles : qu'il n'y ait point de mendiants parmi vous. Et cette même défense existe dans tous les Etats bien gouvernés (i) » — Platon voulait le même règlement dans sa république : « Qu'il n'y ait point de mendiants parmi nous; si quelqu'un s'avise de mendier, et d'aller ramassant de quoi vivre à force de prières^ que les chefs le renvoient du territoire (2). »

t Sous un prince sage , dit Bossuet, l'oisiveté doit être odieuse : et on ne la doit point laisser dans la jouissance de son injuste repos. C'est elle qui corrompt les

(i) In Deutor. c. i5, v. 4. Voir aussi Menochius,

mi

(2) Les Lois, 1. XI, t. 8, p. 33i, trad.

mœurs et fait naître les brigandages. Elle produit aussi les mendiants, autre race qu'il faut bannir d'un royaume bien policé, et se souvenir de cette loi, a qu'il n'y ait point d'indigent ni de mendiant parmi vous. » On ne doit point les compter parmi les citoyens, parce qu'ils sont à charge à l'Etat, eux et leurs enfants. Mais, pour ôter la mendicité, il faut trouver des mo^^ens contre l'indigence (i). » Ces dernières paroles de Bossuet indiquent la profonde différence qui existe entre le système de Platon et la pensée chrétienne. Le philosophe païen veut une conclusion absolue ; l'Eglise aussi veut détruire la mendicité, mais à condition « qu'on prendra des moyens contre l'indigence. »

C'est dans ce sens que saint Vincent de Paul a toujours été un des plus énergiques adversaires de la mendicité (2). En 1657, il

(1) Bossuet, Polit, sacrée, 1. 10, art. i, 12, prop. t. 10, p. 473.

(2) Voyez sa vie, par M. l'abbé Maynard, 1. i, c. 7,

écrivait : « L'on va ôter la mendicité de Paris et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. Cest un grand dessein et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde (i). »

Mais, si saint Vincent de Paul était opposé à la mendicité, il voulait qu'on trouvât le moyen de pourvoir à la subsistance du pauvre et de le moraliser. C'est ce qu'il a merveilleusement compris et organisé dans les œuvres fondées par ses soins et qui se sont multipliées de nos jours avec une étonnante fécondité (2).

Ces excès et ces abus de la mendicité existaient dès les premiers siècles de l'Eglise. Les ennemis de la religion en prenaient occasion d'attaquer le Christianisme : ils appelaient les chrétiens de deux mots

(1) Jbid., 1. 7, c. 3, t. 3, p. 36.

(2) Voyez plusieurs passages de la Vie de saint Vincent de Paul, par M, Maynard, 1, 7, c. 3, t, 3, p. 373-375.

grecs, qui veulent dire, des commerçants du Christ pour gagner de l'argent (i).

Entendons saint Chrysostome : ce L'Apôtre ordonne aux chrétiens de travailler ; il ne veut pas qu'ils se laissent aller à la honte de la mendicité. Les chrétiens euxmêmes en sont choqués^ à plus forte raison les incrédules. Ces derniers en prennent occasion d'attaquer la Religion, quand ils voient mendier des hommes qui pourraient gagner leur vie. Aussi, ils nous appellent (( traficants de la religion du Christ, et ils blasphèment le nom du Seigneur (2). »

Il est surtout des pauvres orgueilleux et pleins de vices. Comme dit Clément d'Alexandrie, « ils rallument leurs vices et leurs passions au feu du besoin (3). » — Les Pères de l'Eglise voulaient qu'on traitât avec sévérité ces sortes de pauvres, et

(0 Xpi(rT£jj.7:opouç, Xpt(7T0xa7a)T0uç. V. H. Etienne, Thcsaiir. ling. grœc, cd. Didot, t. 8, p. 1684-1687.— St Grég. de Naz. or. 40, c. Xl, t. 2, p. 872, éd. Migne.

(2) hi Epist. I, ad Tiiess., hom. 6, t. 11, p. 541.

(3) Quis diveSf c. i5, p. 619, t. 2, éd. Migne.

qu'on réprimât énergiquement leur orgueil et leur insolence, dislrictiîis in paupere elationeui feriat{i). — Misericordiâ inpaii^ pères qffici convenit, at non cùm litigat, sed cùm obsecrat. Si autem preces î?i accusationem vertat,jiistitia 77îisericordiœ an^ tepo7ienda est. Neque enim jus corrumpi justum est (2). — Cette attitude énergique est d'autant plus nécessaire, que, selon la profonde remarque de saint Grégoire, la pauvreté est souvent un remède divin pour certaines familles, medecina paupertatis curât (3). — Et c'est encore une des grandes raisons pour lesquelles il faut faire l'aumône avec mesure et discrétion. Il est des pauvres, dit saint Thomas, « qui doivent être pauvres, » au moins transitoirement, quos oportet paiiperes esse (4). Dans plusieurs familles, l'indigence est le glaive

(i) Saint Grégoire le Grand, Pastor, 3e p., c. 2, p. 52, tome 3.

(2) S. Isid. Pelus., 1. 3, Ep. 25o, p. gSo, éd. Migne.

(3) In Evang., hom. 40, no 10, t. 2, p. i3io.

(4) 286 23e q. iig^ art. 2., ad. 2^1»^.

iOi l'aumône.

de la justice de Dieu, qui veut les punir et les forcer à sortir de la fange du vice, de Tabîme du désordre, et de la honte de l'oisiveté. Ne retirons pas trop tôt ce glaive, et ne prodiguons pas trop tôt et sans mesure les bienfaits : laissons ag'r le remède divin, laissons Tâme se guérir, et alors nous soulagerons avec plus d'opportunité et plus d'empressement les misères corporelles.

J'ai besoin, avant de terminer, de me reposer et de vous faire reposer avec moi sur cette belle parole de saint Grégoire le Grand : « Si le pauvre est irrépréhensible, on doit l'avoir en très-grande vénération, et le respecter comme un intercesseur divin, si repî^ehensiojiis iiihil habet^ roierari siimmopej^csiciit intercessor débet [i), » — Restons sur cette touchante image. Autant .'âme du pauvre, quand elle est plongée dans le bourbier du vice, est vile et abjecte, autant l'âme du pauvre vraiment chrétien

(i) In Evang., hom. 40, n* 10.

est belle, digne de respect et d'amour. Il faut donc la vénérer : car c'est Timage du Christ qui se promène sous des haillons. Nous y sommes nous-mêmes intéressés, car c'est un intercesseur, c'est un être angélique, qui devant Dieu sera notre meilleur avocat, venerari sutnmoperè sicut inter^ cessor débet.

QUALITÉS DE L^AUIVIONE.

g II.

Joie, empressement, faire soi-même ses aumônes. — Visiter les pauvres.

Pater eram pauperum.

(Job. XXIX. i6.) Compaiiebatur anima mea pauperi, (Job. XXX. 2 5.)

J'étais le père des pauvres... Mon âme était pleine de compassion pour le pauvre.

Dieu, dit TEcriture, fait tout avec poids, nombre et mesure. — Nous ne saurions suivre de plus parfait modèle dans la pratique de Taumône. Les meilleures choses, quand elles sont mal faites, quand elles sont réalisées sans intelligence et discrétion, peuvent avoir les plus graves inconvénients.

La charité inintelligente devient facilement une source d'oisiveté et de désordre : elle entretient le vagabondage, la paresse, c^est une proie à la fainéantise et au vice. Alors la charité manque son but principal, qui est de moraliser le pauvre, tout en soulageant son corps : non-seulement elle manque son but, mais elle obtient un résultat diamétralement opposé.

Tel est le résumé de nos dernières considérations. — Elles nous ont conduit à examiner la question si grave de la mendicité. Les économistes chrétiens et les saints s'accordent à en reconnaî:re les nombreux abus, et à en proposer Tinterdiction, mais à la condition expresse qu'on trouvera, comme dit Bossuet, * des moyens contre rindigence. »

Aujourd'hui, nous examinerons trois autres qualités de l'aumône ^ i^il faut la faire avec joie et empressement; 2oil faut la faire soi-même; 3° il faut visiter les pauvres.

« Mon fils, dit l'Ecriture, rendez-vous affable à rassemblée des pauvres : prêtez l'oreille au pauvre, sans chagrin; répondezlui favorablement et avec douceur (i). Mon fils^ ne mêlez point les reproches au bien que vous faites, et ne joignez jamais à votre don des paroles tristes et affligeantes. La rosée ne rafraîchit- elle pas la chaleur ? Ainsi la parole douce vaut mieux que le don. La douceur des paroles n'est-elle pas au-dessus du don lui-même ? mais Tun et Tautre se trouvent dans l'homme juste (2). » « Que chacun, dit St Paul, donne ce qu'il a décidé volontairement, mais qu'il ne donne pas avec tristesse et comme par nécessité, car le Seigneur aime celui qui donne avec joie (3). » — <^ Il ne suffit pas, dit St Chrysostôme de donner sans tristesse, il faut donner avec joie et empressement (4). »

(i) Eccli. 4. 7.8.

(2) Eccli. 18. i5. 17.

(3) 2 Cor. 9. 7.

(4) In. Ep. ad Rom., Hom. 11, n'» i, t. 9, p. 736.

Il est certain qu'une bonne parole, qu'une parole qui vient d'un cœur affectueux, fait le plus grand bien à Pâme du pauvre : elle Tencourage, elle le soulève, elle lui donne une nouvelle vie. Dans la parole d'un frère qui a pitié de vous, dans l'effusion d'un cœur qui compatit, il y a une puissance de résurrection morale, une force de rénovation, que ne produira jamais l'aumône purement matérielle. C'est un vin généreux qui, sous une forme invisible, circule dans les veines de Tame. C'est la plus grande preuve que l'âme est la meilleure et la principale partie de nous-mêmes, et tout ce qui vient d'elle arrive à des profondeurs inconnues. Quand le secours d'argent est accompagné de toutes ces formes de la charité et de Taffection ; quand c'est l'âme d'abord qui se donne aune autre âme^ la charité et l'aumône ont une valeur, une suavité incalculables. Jamais le froid métal ne produira, s'il est seul, de semblables effets. Il n'est pas de pauvre, quelque matériel qu'il soit, qui n'ait éprouvé

blXiÈME CONFÉRENCE. 2ll

ce que je viens de dire. Mais il faut pour cela que l'affection soit vraie et sincère; il faut que le pauvre sente à côté de lui la chaleur d'une âme dévouée. Or^ je ne crains pas de le dire, la charité du Christ peut seule donner et maintenir au cœur cette chaleur persévérante de l'affection. Il est nécessaire de voir le Christ sous les haillons du pauvre pour sentir son cœur battre toujours au même degré d'un constant amour. Quels que soient les premiers élans de la philanthropie, ils se refroidissent bien vite au contact de la réalité.

Si vous me demandiez, Mesdames, pourquoi l'aumône accompagnée de paroles affectueuses, de procédés charitables et dévoués, acquiert une si grande valeur, je vous répondrais avec StGrégoire-le-Grand : c( Celui qui ne donne que des biens extérieurs, donne ce qui est en dehors de lui. Mais celui qui épanche son cœur, ses larmes et sa compassion, donne ainsi quelque chose de lui-même, aliquid etiam de semé'

tipso dédit (i). » Oui, Mesdames, et vous Tavez expérimenté mille fois dans vos rapports avec le pauvre, une bonne parole, un procédé affectueux, quand ils proviennent des entrailles de Tâme, c'est quelque chose de rame elle-même, ce sont comme des effluves de rame, c'est comme une vertu secrète qu'on sent s'échapper de son âme pour aller à une autre âme, et virtiis de iîlo exibat. Or, tout ce qui vient de Pâme, tout ce qui est Tâme elle-même, fait, par son contact et ses effusions, un bien qui ne sera jamais produit par un don matériel. Aussi la pensée de FEcriture est pleine de sens et de vérité : la parole vaut mieux que le don^verbiim melius qiiaiJi datuut.

Cela est d'autant plus vrai que le pauvre est ordinairement triste et chagrin. Humainement parlant, sa position n'est pas belle, et il faut savoir être indulgent pour ses dé-

(i) Moral., 1. 20, c. 36, n» 70, t. 2, p. 180, éd. Migne.

faillances et ses découragements, ce La souffrance, dit St Ghrysostome, la souffrance avec ses formes multiples, est comme un nuage qui obscurcit la vie du malheureux (i). » Mais une bonne parole est un rayon de soleil plein de lumière et de chaleur, qui éclaire et échauffe sa vie. Cette âme triste et affligée se redresse alors sur sa couche de douleur, comme un prisonnier qui aperçoit la première aube du jour. Savoir qu'il est en ce monde des êtres charitables qui pensent à nous, qui nous portent un véritable intérêt, c'est une des plus douces consolations de la vie. Car le mot consolation veut dire se trouver avec celui qui est seul ; se trouver avec lui pour lui tenir compagnie et le réchauffer par un peu d'affection. Or, il n'est pas de solitude pareille à celle de la souffrance ; elle nous isole, elle nous sépare, en quelque sorte, du reste de l'humanité : et celui qui par son affection

(i) De Sacetd., 1. 3, c i6, t. i, p. 485.

console et fortifie Tâme ainsi abandonnée, fait une œuvre de charité la meilleure et la plus éminente de toutes.

c( Les hommes, dit encore St Chrysostome, regardent comme une chose trèshonteuse de recevoir d'un autre. Il faut donc, par la joie et Tempressement, montrer que c'est vous qui avez le bonheur de recevoir en donnant : sinon vous humilierez le pauvre plus que vous ne le relèverez (i). » Il y a, en effets quelque chose qui humilie la nature quand on est obligé de tendre la main et de recevoir : c'est peut-être de l'orgueil mal placé chez celui qui est dans le besoin, mais c'est un sentiment profondément enraciné dans notre nature, et il faut en tenir compte dans l'exercice de la charité. Ayez donc. Mesdames, de ces délicatesses d'affection dans la manière de faire l'aumône, ayez de ces attentions maternelles qui sont comme le parfum du don ; mettez

(i) In. Epist. ad Rom. y hom. 21, t. 9, p. 737.)

DIXIÈME CONFÉRENCE. 2i5

dans les effusions de la charité tant de joie et d'empressement, que le pauvre finisse par être convaincu que les rôles sont intervertis, que c'est lui vraiment qui vous rend heureuses, qu'il vous rend service, et que c'est vous vraiment qui êtes les obligées. (( C'est là la véritable aumône, dit St Ghrysostome, de donner avec tant de joie, que vous paraissiez recevoir plutôt que donner, lit putes te magis accipere quam dare (i). » Ces vérités ont une telle importance dans l'enseignement catholique sur l'aumône, que les Pères de l'Eglise vont jusqu'à dire : (( L'aumône est double si nous donnons avec joie... mais si l'aumône est accompagnée de fierté, d'arrogance et de vaine gloire, tout est perdu (2). Si panem dederis I tristis, et panem et meritum perdidisti (3). Un don fait avec tristesse et par nécessité

! (i) De Eleemos., no 4, t. 3, p. 304.

(2) St Chrys., indict. Pauli, oportet et lnvreses essê n^S, t. 3, p. 29.i.

(3) St August., In Ps. 42, no 8, t. 4, p. 525.

est sans charmes; mais il a un double effet quand il est accompagné d^une aimable promptitude (i). »

St Bernardin de Sienne me semble trèsbien résumer cette doctrine, quand il exige ces quatre conditions pour une aumône vraiment chrétienne : ce une aimable affection, une physionomie pleine d'affabilité, une parole douce et la promptitude de Texécution, primo jHCundum ajfectum^ secundo hilarem vultiim^ tertio suave verbum, quarto prompt um cffcctum (2). »

Quand Taumône est ainsi faite, elle fait plus que soulager les corps, elle unit les âmes et les renouvelle, elle fait, pour ainsi dire, disparaître les inégalités sociales, elle confond les cœurs dans une commune charité. Alors ce n'est plus cette aumône humiliante que Ton jette presque avec dédain au malheureux, et qui froisse au lieu de calmer,

(i) St Greg. de Naz., Orat. xiv, c. 3g, t. i, p. 907. (2) Cite par Mansi, Bibliotli. prœdic. de Eleemos., dise. VIII, t. 2j p. i53.

et irrite au lieu de rapprocher, non hanc contumeliosam, qua pars major horum^ qui se miséricordes Jîeri vol mit ^ abjicit et fas< tidit qiios adjiivat contingique ab Jiis timet (i).

tt II faut à la charité, dit une femme célèbre, plus que de Tintelligence, plus que de Tactivité bien ordonnée : il lui faut une âme, une âme sensible, qui s'inquiète de toute autre chose que du soulagement matériel, qui s'applique à rendre le bienfait doux en même temps qu'utile, et provoque à chaque instant, entre le bienfaiteur et le malheureux, cet attendrissement mutuel, seul gage de Tefficacité morale de leurs relations. C'est là ce que les femmes surtout peuvent porter dans l'exercice de la charité : c'est par là qu'elles seules, peut-être, peuvent lui rendre cet attrait, cette vie que la sécheresse scientifique et administrative de

(i) Senèque, de clément., I. i, c. 6, p. 35, édit. Nisard.

notre siècle court risque de lui faire perdre (i). »

« Heureux, dit le Prophète, celui qui a rintelligence du pauvre et de lïndigent (2). » Cette parole va nous conduire à une autre série de pensées, la recherche et la visite du pauvre. St Léon, commentant ces paroles, dit qu'il faut avoir Tintelligence pour découvrir les pauvres honteux. Que?nmodestia tegit et verecundia prœpedit (3). En effet, la misère se cache souvent, les plus malheureux sont ceux qui l'expriment le moins : la vraie souffrance a sa pudeur, elle se montre difficilement, elle attend qu'une main discrète et affectueuse vienne la découvrir. « Il faut donc, dit St Augustin, avoir une sainte curiosité pour chercher le pauvre ; il faut que Taumône souffre et sue, pour ainsi dire, entre nos mains, jusqu'à ce

(i) Madame Elisa Guizot, De la Chanté, cité par M. Guizot, Mémoires, t. 2, pièces historiques, p. 466.

(2) Ps. 40. I.

(3) P. 162., serm. 9. t. i.

qu'elle se soit versée entre les mains de l'indigent, siidet eîeemosyna in manu tua (i). »

Le chasseur, à force de poursuivre le gibier, acquiert une facilité prodigieuse à le dépister. Le naturaliste a un flair tout particulier pour trouver les trésors de la création, les richesses du règne animal et végétal : il acquiert, par une longue expérience, une sorte de seconde vue qui devine ce qu'elle ne voit pas encore. De même l'âme charitable doit avoir le flair du pauvre : elle doit deviner les mansardes où il se trouve, deviner ses souffrances, les soulager presque à l'insudu pauvre : elle doit avoir cette intelligence supérieure de la souffrance et du malheur, qui est le caractère propre du chrétien, beatus qui iritelligit super egeniun et pauperem» C'est ce que faisait d'une manière admirable Ste Paule, dont St Jérôme a dit : « qu'elle recherchait avec une

(i) In Ps. io3, no lo, t. 4^ p. i65o-i65i.

inquiète curiosité les pauvres de toute la ville, et qu'elle croyait avoir beaucoup perdu, si quelque pauvre, accablé de misère ou de faim, avait été secouru par d'autres que par elle-même, quos curiosissime toiâ iirbeperqtiirens, datmium putabat, si qiiisquam debilis et esiiric?is cibo sustentaretur altC' ri us (i). »

Il résulte de ces vérités évangéliques que nous devons^ autant que possible, faire nous-mêmes nos aumônes, et visiter nousmêmes les pauvres.

a Je ne sais comment cela se fait, dit St Augustin, mais il s'échappe un sentiment de compassion, quand la main de celui qui donne se place dans la main de celui qui reçoit. L'un donne et l'autre reçoit, et cependant il en résulte une union réciproque (2). » — c( Il est bon, continue ce grand Docteur, de distribuer vos aumônes de vos

(i) Epist. ioS,ad Eustoch. no 5, p. 881, éd. Migne, t. I.

(2) Serm. 25Q; no b, t. 5, p. i532,

DIXIÈME CONFt^KEiNCE 22i

propres mains : c'est une chose très-agréable à Dieu... A Tauniône, il faut joindre la pratique de Taumône exercée en personne (i). » « Donnez de vos propres mains, dit St Chrysostome, ensemencez vous-mêmes le sillon de la charité, propriis manibus lar-gire, tu sulcum sere (2). » Toutes ces vérités s^enchnînent. Mesdames. Pourquoi la Religion nous engage-t-elle àfairePaumône nous-mêmes ? c'est afin de nous ménager des contacts d'affection avec le pauvre ; afin de nous ménager des occasions de lui dire de bonnes paroles, et de lui montrer, par notre air gracieux, nos regards fraternels^ que nous Taimons et qu'il peut compter sur notre amour. Il est certain d'ailleurs, comme le dit St Augustin, que l'aumône faite par la personne elle-même mérite une double récompense (3).

Nous arrivons ainsi tout naturellement

(i) Ib. p. i553.

(2) In Ep. ad Tim., hom.]i4, t. xi, p. 676^ éd. Gaumc,

(3) Lieu cité plus iiaut.

à un des buts principaux de notre œuvre, la visite des pauvres.

ce Cest une grande chose de visiter les pauvres, dit St Chrysostome, car il est écrit: Il vaut mieux entrer dans une maison de deuil que dans une maison de vaine réjouissance (i). » Oui, Mesdames, c^est une grande chose que d'aller visiter les pauvres; car en les visitant, c'est le Christ que nous visitons, et il ne saurait y avoir plus d'honneur pour nous. C'est une grande chose, car nous apprenons à cette école la modestie, la patience, Fart d'ctre heureux en notre position ; nous apprenons que la vie est une épreuve, que les souffrances de la nature humaine sont nombreuses et variées, et qu'au lieu de passer notre vie en de vains amusements, nous devrions en employer au moins une partie à soulager nos semblables. Nous apprenons, en visitant la mansarde du pauvre, que tandis qu'une partie

(x) In Ep. ad Tim., hom. 14, t. xi, p. 676.

DIXIÈME CONFÉEEÎvCE. 223

de rhiimanlté s'amuse et rit, l'autre souffre cruellement et gémit dans de cuisantes douleurs. Or, rien n'est plus utile que cet enseignement, rien n'est plus philosophique et fécond en résultats sérieux. Oui, c'est une grande chose que de visiter les pauvres, on y apprend ce qui ne s'enseigne pas dans les palais des riches et dans les assemblées du siècle, magna res est pau^ pères vtdere,

(( Vous n'avez rien pour soulager le pauvre, dit St Grégoire de Nazianze ; eh bien ! donnez-vous vous-même : vous pouvez marcher et exprimer les pensées de votre cœur. Allez et entrez dans la maison du pauvre, offrez-lui la consolation d'un cœur aimant^ rendez-le plus allègre et plus patient (i). » — « Ces visites du pauvre, dit un autre docteur, sont plus agréables que les promenades dans les campagnes, et que les

(i) Cité par St Jean Damasc. Sacra paraît., t. '5, p. i85, éd. Migne. Aliàs, p. 616,

plaisirs de la bonne chair (i). » En effet, Mesdames, d'une promenade sans but sérieux, on revient souvent avec une sorte de rêverie qui ne remplit pas le cœur ; des réunions du monde et des dîners, on revient souvent Tàme complètement vide et Testomac fatigué. Mais de la visite des pauvres, faites-en Texpérience, on revient toujours avec un sentiment de joie intime; on a rame pleine, parce qu'on a fait du bien, on a rendu heureux un de ses frères, et son doux regard d'affectueuse reconnaissance reste imprimé en notre souvenir comme la plus gracieuse photographie. Il n'est pas de lumière aussi douce dans l'œil de l'homme, que celle qui éclaire le regard du pauvre dont le cœur déborde de gratitude. — Mesdames, je n'ai pas besoin d'insister làdessus : mille fois vous en avez fait l'expérience, et je devrais plutôt vous engager à communiquer à notre réunion vos suaves

(i) St Chrys.j cite ib.,p. 187-190.

impressions; Thistoire intime de vos visites aux pauvres serait, si vous vouliez bien l'écrire, un sujet d'édification pour nous. — Puis, la vue delà souffrance des autres nous rend plus patients nous-mêmes ; elle nous prouve, par la comparaison, combien nous sommes relativement heureux ; elle fait disparaître nos exigences, nos recherches sensuelles, elle nous aguerrit contre les souffrances de la vie, en nous montrant jusqu'oià va rhéroïsme de la patience dans la vie de certains pauvres. Aussi je ne crains pas. Mesdames, de vous donner ce conseil : si jamais vous êtes tristes, fatiguées de la vie, allez visiter quelque pauvre : vous reviendrez toujours soulagées et le cœur plus dilaté.

Un des plus beaux caractères ecclésiastiques^ Tami du P. Lacordaire, Tabbé Perreyve, que j'ai eu le bonheur de connaître, et c'est un doux souvenir de ma vie, l'abbé Perreyve dit quelque part dans ses lettres : « Les gens qui sont blessés de l'idéal et qui

en souffrent devraient se. loger près d'un hôpital, et quand le cœur est trop endolori et languissant, ils devraient traverser la rue et entrer dans la salle des aigus, ou celle des chroniques, ou celle des amputés. J'ai fait quelquefois cette expérience, et je vous assure qu'elle est souveraine Cependant, je ne suis pas de ceux qui traitent de chimère toute souffrance de rame. Hélas! elles sont plus cruelles que celles du corps; mais je crois qu'alors la souffrance d'autrui vous tire de l'cgoïsme et de ce repliement découragé sur soi-même qui augmente le mal (i). ))

Un des traits caractéristiques de la vie des saints, c'est Tamour de la visite des pauvres. Plusieurs, sous ce rapport, ont fait des choses que l'on pourrait appeler une sainte folie : mais est-ce que l'amour calcule toujours ? est-ce que ces excès-là ne sont pas plus excusables que les excès du

(i) 17 janvier i865, p. 358.

DIXIÈME CONFÉRENCE. IÊ27

sybarisme, si commun à notre époque et que Ton se pardonne si facilement ? « Soyez plus pauvre que les pauvres, dit St François de Sales : et comment cela ? le serviteur est moindre que son maître ; rendezvous donc servante des pauvres : allez les servir dans leurs lits quand ils sont malades, je dis de vos propres mains. Soyez leur cuisinière et à vos propres dépens; soyez leur lingère et blanchisseuse : ce service est plus triomphant qu'une royauté... St Louis servait fort souvent à la table des pauvres qu'il nourrissait, et en faisait venir presque tous les jours trois à la sienne... Quand il visitait les hôpitaux (ce qu'il faisait fort souvent), il se mettait ordinairement à ser* vir ceux qui avaient les maux les plus horribles... et leur faisait tout son service à tête nue et les genoux à terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les chérissant d'un amour aussi tendre qu'une douce mère eût su faire pour son enfant (i).

(i) Vie dévote, 3 p., c. i5, p. 5io-5u.

Je ne puis m^empêcher d'ajouter une dernière réflexion. Je viens de vous faire connaître les pensées des saints sur les conditions de Taumône. Y a-t-il rien de plus grand, de plus social, de plus glorieux pour le pauvre? Est-ce que jamais doctrine a autant relevé, ennobli le pauvre et le malheureux ? Appliquez ces principes, et le problème social est résolu ; et ce problème si redoutable, ce ne sont ni les phrases des mauvais avocats, ni les utopies des socialistes qui le résoudront, ou bien, s'ils essaient de le résoudre, ce sera en le noyant peutêtre dans des flots de sang et de désordre. En dehors du Christ, que Ton cherche ou Ton voudra, c'est la tyrannie du despotisme, ou bien Tanarchie. Avec le Christ, c'est la sécurité sociale, et la paix dans la vraie fraternité.

J'ai assez Thabitude, en terminant ces entretiens, de vous proposer une pratique pieuse. J'en trouve une excellente dans St Chysosiome : « Ayons toujours dans notre

» maison une somme d'argent que nous » appellerons Targent sacré, pecuniœ sa^ 7> cr<5^(i). Faites de votre maison une église, y> ayez un petit coffre, un tronc ; soyez vous- » même le gardien de cet argent sacré. » Vous serez ainsi consacré par vous-même » réconome des pauvres. La bonté et la » charité vous confèrent ce sacerdoce (2). » Que ce tronc soit placé dans le lieu de vo-

• tre prière, et toutes les fois que vous en- » trerez dans ce sanctuaire, commencez par » y déposer une aumône, et ensuite vous t répandrez votre cœur devant Dieu...

» et votre prière aura des ailes pour monter » vers le ciel, precatione^n reddis ala^

• tam{2>), y)

(i) De Éleem., no 4, t. 3, p. 3o3.

(2) In Epist. I ad Cor., hom. 48, no 2, t. 10, p. 467.

(3) Ibid. p. 472.

UAUMONE

QUALITÉS DE l'aUMÔNE.

Aimer surtout les aumônes cachées et silencieuses , Force et persévérance, malgré les difficultés. Pureté d'intention.

L'aumône est facile et peut être faite par tous.

Eleemosyna tua sit in abscondito,

(Matth., 6. 4.)

Viriliter âge, et confortare et faCy

ne timeas et ne pave as.

(i Paralip., 28. 20.)

Vidua hœc pauper^ plus omnibus

misit.

{Marc, 12. 43.)

Que votre aumône soit faite dans le secret ; soyez d'une énergie virile en faisant le bien, et demeurez sans crainte... Cette pauvre veuve, avec sa petite monnaie, a donné plus que les autres.

Les œuvres divines sont parfaites pour le fond et pour la forme. Le fond, c'est Fœuvre elle-même ; la forme, ce sont les circonstances qui raccompagnent. Ainsi, dans

une statue, il y a le bloc de marbre et les lignes plus ou moins gracieuses qu'a dessinées le ciseau du statuaire : et si ces lignes, par leur harmonieuse unité, représentent la nature humaine dans son idéale dignité, on dit que Tœuvre est parfaite et qu'elle a trèsbien réussi.

De même pour Taumône, il ne suffit pas de la faire ; il faut qu'elle soit accompagnée de ces conditions qui forment comme le complément de l'acte vertueux et lui donnent la dernière expression de sa beauté morale. L'aumône mal faite peut opérer plus de mal que de bien. Nous avons déjà consacré deux conférences à examiner ces qualités et conditions de l'aumône.

Nous terminerons aujourd'hui la question des qualités de l'aumône par les considérations suivantes : aimer les aumômes cachées et silencieuses; persévérer dans les œuvres malgré les difficultés, et^ pour en arriver là, tout faire pour Dieu.

— L'aumône, avec toutes ces conditions,

est facile et peut être faite par tous. Je lisais avant-hier, dans un Docteur du moyenâge, que la prédication était une aumône (i). Je ne sais si vous êtes satisfaites de votre aumônier, mais je tiens à constater deux choses : c'est que votre aumônier est heureux de vous faire du bien, et qu'il a droit par conséquent à vos prières, et peut-être aussi à votre filiale reconnaissance.

Un des caractères principaux des œuvres évangéliques, c'est de vivre de silence et d'obscurité, c'est d'aimer à être ignorées et inconnues des hommes. Les vertus chrétiennes sont comme les racines, elles nourrissent tout, elles donnent à l'arbre, c'està-dire à l'existence tout entière, la fraîcheur et la verdure^ mais pour elles, elles vivent habituellement cachées. C'est d'ailleurs une loi générale de la nature et de la grâce :

(0 Comp. Théol. Verit., inter opéra. StBondiv., c. 3o, t. 8, p. 245; col. 2, à la fin.

tout ce qui est solide est ordinairement enfoncé sous la terre du silence et de Tobscurité. Tout ce qui paraît trop, tout ce qui recherche trop le grand air et les rayons du soleil, se dessèche bien vite, et la rapidité de la dessiccation est en rapport avec la promptitude de l'épanouissement au dehors.

En effet, le mérite de mes œuvres est en elles-mêmes ; il est indépendant du regard de rhomme. Le regard de Thomme, ainsi que le remarque St Thomas, n'ajoute pas un atome à notre valeur intrinsèque et à celle de nos actes : il peut même flétrir la fleur de nos pensées et de nos sentiments, et leur enlever ce qu'ils ont de meilleur et de plus parfumé. Il peut aussi leur ôter, au moins en partie, tout mérite devant Dieu, à cause des passions de vanité et d'ambition : le désir du regard de Thomme leur dérobe même souvent toute existence solide, parce qu'il les change en vertus d'apparat, commandées par les circonstances.

Notre Seigneur disait : Ne sonnez pas de la trompette devant vous quand vous faites de bonnes œuvres. Sonner de la trompette, faire du bruit autour de soi, n'est-ce pas le grand travers de notre époque, même dans le monde pieux ? Quand on veut réaliser un projet quelconque, on se fait précéder de je ne sais combien de trompettes : annonces, réclames de journaux, prospectus, etc., etc. On traite les questions divines comme une question de commerce, et il semble qu'on ne pourrait faire Tœuvre de Dieu sans avoir à sa discrétion je ne sais combien d'escouades de commis-voyageurs. « On veut de la nouveauté, dit le P. Fabert, des succès, des merveilles, des éclats, des coups hardis et de grandes actions simultanément accomplies. Cependant on le sent assez, ces choses sont en contradiction avec la vie spirituelle. C'est un grand malheur d'être exposé aux regards du monde, et il est difficile de s'y soustraire : la publicité, comme le

soleil, fait passer les belles teintes de notre

âme, sans donner à ses fleurs leur éclat, ni la maturité à ses fruits (i). »

Il est certain. Mesdames, que tel n^est point le caractère des œuvres évangéliques ; elles aiment Tombre et le silence, elles craignent la vue des hommes, parce que cette vue a de nombreux et graves dangers ; elle flétrit de son contact, elle expose à la vanité, elle dessèche la vie par la naissance d'un ver caché qui se développe au souffle de l'atmosphère extérieure, ce Ensevelir son aumône sous le silence, dit St Ambroise, secourir le prochain en secret, voilà la parfaite charité (2). » — « Nous devons, dit S, Isidore,^cacher notre aumône comme une modeste et noble vierge, et ne point Texposer aux regards du public (3). »

Est-ce à dire, Mesdames, qu'il ne soit pas permis de se montrer en faisant le bien ?

(1) Le Saint Sacrement., 1. 2, sect. vu, t. i, p. 262, trad.

(2) De offic., 1. I, c. 3o, no 147, t. 3, p. 66.

(3) Isid. le Pélus, 1. 2, Epist. 214, p. 655, éd. Migne.

If

Alors que deviendrait la société chrétienne, puisque chaque société est établie sur un ensemble de relations extérieures et de bons exemples ? Certainement, Mesdames, lorsque la bonne édification le demande, et que notre intention est pure, nous ne devons pas craindre de nous montrer en faisant le bien : c'est même une obligation pour nous de porter nos frères au bien et de les exciter par la vue de nos œuvres, Il est vrai que Notre Seigneur a dit : « Prenez garde de faire votre justice en présence des hommes, afin qu'ils vous voient : car vous n'auriez point de récompense auprès de votre Père, qui est dans les cieux. Quand vous faites Paumône, ne sonnez point de la trompette, comme font les hypocrites dans les synagogues, et sur les places publiques. Ils cherchent la gloire humaine : en vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Mais pour vous , quand vous faites Taumône, que votre main droite ne sache pas ce que fait la gauche, et que votre aumône

238 L*AUMÔNB.

demeure dans le secret, et votre Père, qui vous voit dans le secret, vous récompensera (i). » Mais ailleurs, harmonisant, dans une unité supérieure, des vérités qui semblent contraires. Notre Seigneur ajoute : « Que votre lumière brille en présence des hommes , afin qu^ils voient vos bonnes œuvres, et qu^ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (2). »

Qu'il est facile. Mesdames, de discerner en pratique les âmes qui savent comprendre et traduire dans leur vie les paroles du Sauveur. La charité évangélique a un cachet de vérité qui ne trompe pas ; quand elle se montre, c'est pour obéir à un principe supérieur d'amour de Dieu, d'amour du prochain. Mais alors elle le fait avec tant de simplicité, que tout le monde peut reconnaître la fille du ciel. Au contraire, il est une autre manière de faire le bien ; mais

■tth., 6. 1.4.

elle est accompagnée de tant d'apprêt, de tant de recherches dans une affectation de simplicité, de tant de précautions simulées pour ne pas paraître, et de tant de désirs réels d'être vu, que la méprise n'est pas possible, et la confusion entre les deux ne saurait s'établir un instant. L'une est l'ange Raphaël faisant du bien aux hommes avec un dévouement aussi modeste que sincère ; l'autre est une forme de la vanité, qui cherche à se produire sous les dehors de la charité chrétienne.

Oh ! Mesdames, je vous en prie, quand la charité ne demande aucune publicité, aimez de préférence les œuvres cachées, celles que n'atteint point le regard de l'homme, celles qui échappent à la connaissance de la foule. « L'aumône est un mystère, dit St Chrysostome, inysterium est eleemosyna (i). » Mystère ineffablement doux et d'autant plus parfumé, qu'on ne

(0 In Matth., homil., p. 72, t. 7, 789.

Texpose pas au public. Que raumône soit pour vous tellement un mystère, que votre main droite ne sache pas ce que donne la gauche, c^est-à-dire que vous soyez la première à oublier le bien que vous avez fait, pour marcher à de nouvelles conquêtes dans la voie de la charité; demeurez sans inquiétude ; plus le souvenir de vos œuvres sera effacé de votre esprit , plus elles seront conservées fidèlement dans la mémoire de Dieu. J'ajouterai que les œuvres les plus cachées ont des émanations odoriférantes qui se répandent silencieusement dans les airs, à Tinsu même des âmes miséricordieuses, et qui finissent par trahir leur secret et réjouir le cœur des amis de Dieu.

En suivant ces maximes, vous montrerez au monde que Pâme évangélique fait le bien pour le bien, sans espérer sa récompense sur la terre ; que son but est le soulagement du pauvre, mais que Téclat extétérieur est une chose complètement accès-

soire, et que cet éclat, le chrétien ne l'accepte qu'autant qu'il peut servir à augmenter le trésor de la charité et Fédification du prochain. Mais jamais, même de loin, n'appartenez pas à ces chrétiennes que décrit St Jérôme, dont la principale pensée est de remplir leurs armoires, qui couvrent d'or et d'argent tous leurs meubles, tandis que le Christ meurt de faim à leurs portes ; et si quelquefois elles tendent la main à l'indigent, elles sonnent d'abord de la trompette, cîim manum egenti porrexerint ^ buccinant (i). Ces personnes sont quelquefois celles qui s'agitent le plus dans les œuvres, ce sont les ardélions de la charité. Les anciens appelaient ardélion un homme toujours inquiet, toujours en mouvement, se vantant de tout connaître, voulant se mêler à tout, et ne menant jamais les choses à bonne fin. ce C'est, dit Phèdre, une nation

(i) Epist. 22, no 62, ad Eustoch. p. 418,1. i, éd. Migne.

à part^ toujours agitée, très-occupée à rien faire, toujours essoufflée sans raison, ne faisant rien en brouillant tout, à charge à ellemême et insupportable aux autres (i). »

Hélas, Mesdames, les ardélions peuvent se trouver partout; ils se glissent furtivement dans les œuvres, et une fois installés, il n^est pas toujours facile de les écarter. En général il vaut mieux éloigner ces bourdons de la charité, et ne conserver que les abeilles mystérieuses, qui font le miel en silence et travaillent d'autant mieux, qu'on ne les voit pas.

Il faut, en outre, de la force et de la persévérance dans la pratique des œuvres de la charité.

Nous l'avons dit. Mesdames, dans une de nos précédentes instructions, la route des bonnes œuvres est hérissée de difficultés.

St Vincent de Paul disait un jour à une

(i) Phèd., 275, I.

personne qu'il encourageait à entreprendre une bonne œuvre : « Faites une provision de patience : car vous aurez plusieurs persécutions à souffrir, et ceux qui devaient vous appuyer de leur protection, seront les premiers à traverser vos desseins (i). » Et dans une autre circonstance, ce même saint, auquel on n'a jamais reproché une trop grande sévérité pour les hommes, s'écriait néanmoins : (c Cette oeuvre est d'autant plus méritoire, que la nature n'y trouve aucune satisfaction, et que c'est un bien qui se fait en secret et à l'endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Les uns sont malades de corps et les autres d'esprit ; les uns stupides et les autres légers ; les uns insensés et les autres vicieux ; en un mot, tous aliénés d'esprit, ceux-ci par infirmité, ceux-là par malice... Que de grâce, de force et de patience pour essuyer tant de peines et souffrir tant de travaux!., les

(i) Sa vie^ I. -], c. 3, 004, t. 3, p. 377.

hommes dont vous avez la charge ne sont que des b3tes; mais ils sont en quelque façon pires que les animaux par leurs déportements et leurs débauches (i). »

Attendons-nous donc aux peines et aux contradictions : aucun ami de Dieu n'a fait le bien sans souffrir, et le bien qui s'opère est en raison des souffrances. Ces peines nous arriveront de toutes parts, et bien souvent du côté oii nous aurons dû le moins les attendre. Certaines âmes pieuses, avec leurs petits airs doucereux, ne seront pas les moins perfides. Si Ton savait, en commençant une œuvre, les tribulations qui nous attendent, et si Ton faisait le bien pour les hommes, aucune personne sérieuse et prudente ne s'immiscerait jamais dans une oeuvre quelconque de charité. Mais le vrai chrétien s'enhardit au contraire au milieu de ces difficultés : semblable au cheval de Job, il s'élance, il a le flair du combat, et malgré cela, il va toujours en avant, càm

(i)Ib., no 5, p. 38i.

audierit bucci7iam, dixil : Vah! (i). Il se réjouit de ces peines, parce que telle est la loi delà Providence, que les contradictions sont une preuve de Texcellence d'une œuvre et un signe de sa future fécondité, à moins toutefois que les difficultés ne soient, d'une manière principale, occasionnées par nos défauts. Les saints nous enseignent que, lorsque Dieu arrose nos desseins des eaux de la contradiction, probavi te apud aquam contradictionis {2), c'est une preuve qu'il veut les bénir et les faire divinement prospérer. C'est une semence qui entre en terre, disparaît d'abord, subit le travail laborieux et humiliant de la décomposition, est exposée aux luttes des vents et des tempêtes, aux gelées et aux inondations, et finit par devenir un grand arbre. « Dans la voie du bien, on commence, dit l'Ecriture, par semer dans les larmes, mais on moissonne dans

(i) Job, 39. 25.

(2) Ps. 80. 8.

la joie, qui seminant in lacrymis^ in exuU tatione fnetent (i).» — « Celui, ditOrigène, qui prend la résolution de bien penser et de bien faire, doit s'attendre à avoir beaucoup d'opposants, multos adversarios habet (2).» Cela semble bien étrange au premier coup d'œil. Avoir des ennemis, parce que Ton veut bien penser et bien faire ! Avoir pour ennemis ceux-là mêmes auxquels on a fait du bien ! Oui, c'est étrange, mais cela est : et rhumanité est un tel tissu de contradictions, qu'avec tous ses instincts secrets pour le vrai et le bien, elle poursuit souvent ceux qui en sont les images et les représentants sur la terre. Il y a bien des raisons à ces mystérieuses anomalies, et je n'ai pas le temps de les énumérer en ce moment :

mais c'est un fait psychologique incontestable : j'avoue toutefois qu'il n'est pas à la louange de la nature humaine.

(1) Ps. 125.6.

(2) Select, in Psalmos, Ps. vu, t. 2, p. 1171.

Du reste, ces difficultés ont de nombreux avantages pour nous : elles nous forment à la patience, elles augmentent notre mérite, et ce feu de contradiction met en fusion For de notre âme et le dégage de toutes les scories de la vanité, de la recherche de soimême, ce II ne faut point se décourager, dit St Augustin, à cause des difficultés des choses : il est nécessaire qu'elles existent, pour montrer à Fhomme qu'il est homme, ut ostendatur homini quod homo est (i). » J'ajouterai, afin de lui apprendre de plus en plus ce que sont les hommes : « Croyezmoi, dit St François de Sales, il faut semer en travail, en perplexité, en angoisse, pour recueillir en joie, en consolation, en bonheur (2). ))

Connaissez-vous, Mesdames, un excellent moyen de supporter avec courage les contradictions qui accompagnent ordinaire-

(i) Sermo 35 1, no 4, t. 5, p. 2007.

(2) Lettre 276. p. 237, t. 3,

ment les bonnes œuvres, et de persévérer avec courage malgré les difficultés? Cest de tout faire pour Dieu ; c^est d'avoir Dieu d^abord dans sa pensée et dans son intention; c^est de faire le bien pour le bien, sans espérer de récompense sur la terre.

Voyez cette personne (et le cas n'est pas chimérique) qui fait le bien en partie pour le bien, si vous voulez, mais qui réserve au moins la moitié de son cœur pour des intentions humaines, de vanité, de recherche de soi, d'amour de la publicité. Sans doute elle veut le soulagement du pauvre, mais elle n'est pas fâchée qu'on ajoute : Voyez comme cette dame est bienfaisante, quel dévouement, quelle inépuisable charité ! — Elle ne dira pas elle-même directement ces choses, ce serait de l'amour-propre trop naïf ; mais elle trouvera moyen de les faire insinuer par d'autres. — Je suppose bien que ces pensées soient parfaitement délibérées et trèsvolontairement consenties ; car il ne s'agit pas ici de ces pensées de vanité qui, com-

me des nuages, peuvent traverser le pauvre cerveau humain : le mieux, en pareil cas, est de laisser passer ces nuages qui ne peuvent troubler sérieusement la sérénité du ciel. — Mais si ces pensées étaient sérieusement mélangées à Tœuvre, elles en détruiraient, au moins en partie, le mérite devant Dieu, et nous leur appliquerions ces paroles de TEcriture : « Un insecte qui vient à tomber et à mourir dans un parfum, en détruit la suavité. » Si surtout ces pensées étaient le but et le mobile principal de Tœuvre, elles pourraient leur enlever toute sa valeur surnaturelle.

Alors on se décourage facilement dans la pratique de la charité. La Providence permet que ces petites passions humaines ne trouvent pas longtemps leur compte à ce jeu de vanité; les déboires, les déceptions, les angoisses de la jalousie, les piqûres de Tamour-propre, les épines de toutes sortes se multiplient ; et Tâme n'a plus le courage de persévérer. Cestune locomotive

chauffée par la vapeur humaine, et qui bientôt manque de combustible.

Mais, quand Dieu est le grand mobile de nos œuvres, quand on fait tout pour lui, quand sa pensée et son amour sont le grand ressort de Tâme^ rien ne nous arrête, rien ne nous décourage sérieusement ; les difficultés nous excitent au contraire ; elles deviennent dans la vie comme ces digues que Ton veut élever pour arrêter l'invasion des grandes eaux. Les eaux se précipitent en s^accumulant, et bientôt tout est renversé par la force de l'inondation . — St Grégoire de Nazianze ajoute une pensée qui sera comme le délicat parfum de ces considérations. « Il faut, dit-il, faire le bien même aux coeurs insensibles, car alors nous ne sommes pas exposés à voir diminuer par une récompense humaine, celle qui nous est réservée dans le ciel (i). »

(i) Cité par St Maxime, Loci communes. Serm. 8, patrol. grecque, t. 91, p. 771.

Une dernière considération sur les qualités de Taumône : elle est facile et universelle, en ce sens que tout le monde^ sans exception, peut la faire. « Vous pouvez donner un peu depain, dit St Chrysostome. Vous n^avezpas de pain, donnez une obole. Vous n'avez pas d'obole, donnez un verre d'eau froide. Vous n'avez rien absolument, donnez au moins une parole de compassion, et vous aurez la récompense promise (i). »

« La grandeur de l'aumône ne se mesure pas à la quantité d'arg>:nt, mais à l'empressement et à l'affection de celui qui donne (2) . » « Celui-là, dit St Bonaventure, donne plus abondamment qui donne avec un plus grand cœur, copiosiùs donat, qui ex majori corde donat[Z). Aussi nous voyons dans les saints Evangiles, que Notre Seigneur, étant assis près du tronc qui était dans le temple, consi-

f i) Depœnît., hom. 3, 110 3, t. 2, p. 35o.

(2) In cap. 29. Gen., homil. 55, t. 4, p. 620.

(3) Cité par Mansi, de Elem. dis. xviii; t. 2, p. 174.

dérait les libéralités de la foule, et voyait plusieurs riches qui y déposaient des sommes considérables. Or, une pauvre veuve étant venue, y mit deux petites pièces de la valeur d'un quart de sou. Alors Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : Je vous Taffirme en vérité : cette pauvre veuve a plus donné que tous les autres ; car les autres ont donné de leur superflu; mais celle-ci a donné de son indigence tout ce qui lui restait (i). » L'aumône est donc plus grande là où il y a plus de détachement et de générosité en celui qui la donne : elle est plus grande, là où l'empressement et l'amour sont plus grands.

Cette vérité est une des plus belles et des plus consolantes de la Religion : c'est une nouvelle preuve que l'âme est la vraie mesure des choses ; l'âme, si elle est grande et charitable, c'est une mine d'or qui s'insinue en tout ce que nous faisons et lui donne sa valeur devant Dieu, et comme l'a

(i) MarC; 12, 41, 44.

dit le poëte de la Bourgogne : « Rien n'est vil, rien n'est grand ! Tâme en est la me-« sure (i). » St Léon applique cette idée à Taumône, quand il dit : « On n'est jamais pauvre, quand on a Tâme grande, nulîi parvus est census^ eut magnus est ant'^ mus (2).» — « Le pauvre chrétien est toujours riche, car ce qu'il possède vaut mieux que ce qui lui manque (3). »

Le chrétien, en effet, a dans son âme des richesses incalculables ; et quand il ouvre son cœur^ il en sort une vertu secrète, qui soulage, fortifie et rafraîchit, alors même que le don matériel n'est point en rapport avec son désir, a Que l'ardeur de votre affection, dit St Grégoire, vous tienne lieu de larges aumônes; et, si vous n'avez rien, donnez au moins au pauvre une larme de votre cœur, si nîhil habes, illacryma (4). »

(i) Lamartine, /farmcînfes, 1. 3i

(2) Serm. 40, c. 4, p. 270.

(3) Serm. 42, c. i, p. 276.

(4) StGrég. Naz., onct. 14, c. 28, p. SgS,

Et cette larme de votre âme, tombant avec sa douce et fraternelle chaleur sur le cœur du pauvre, lui fera plus debienquereftusion d^une riche aumône.

Terminons par une belle pensée de St Augustin : c On a toujours de quoi donner, quand on a le cœur plein de charité, habet semper iinde det, cui plénum pectusest cha^ ritatis (i). » Oui, Mesdames, entretenez toujours dans votre cœur beaucoup d'amour pour le pauvre, et vous trouverez toujours de quoi donner, quelle que soit la forme de votre aumône. La charité est un grand maître, c'est le meilleur et le plus persuasif des prédicateurs; elle saura trouver des combinaisons ingénieuses ; elle aura des ressources imprévues, car la charité possède éminemment le génie des découvertes. Il est une classe de savants praticiens qu'on appelle des hydrosopes; ils trouvent des sources là où personne n'en soupçonnait; ils

(i) In Ps. 36, Serm. 2, n^ i3, p. SSy, t. 4.

ont le coup d'œil hardi et perspicace; ils frappent le sol avec une sorte de baguette magique, et ils disent avec assurance : cherchez à cet endroit, et vous trouverez. La charité remplit cette admirable mission dans Tordre moral ; elle s'arrête à chaque pas, et elle dit au propriétaire : creusez à cet endroit, et vous découvrirez des trésors pour vous et pour les pauvres ; pour les pauvres que vous soulagerez ; pour vous-mêmes, qui devez être plus heureux de donner que les autres de recevoir. L'âme chrétienne obéit à cette injonction de la charité, et une source d'eau vive s'établit partout pour rafraîchir la vie du pauvre et celle du riche; et ainsi se vérifie la parole de St Augustin, que je voudrais vous voir adopter pour devise de notre pieuse association : « On a toujours de quoi donner, quand on a le cœur plein de charité, habet semper undè det, cui plénum pectus est charitatis. »

Page 1