B. — EN GARNISON
En garnison, les militaires ont souvent des revues à passer ou des corvées à faire le dimanche matin. Et puis, les services religieux ne sont pas obligatoires, et les soldats, en fait de service, ne font guère que ce qui leur est commandé. Surtout, le cœur n'y est pas, et, à la caserne, on manque d'entraînement pour les choses de Dieu.
Cependant le pasteur ne doit pas se décourager. Dés qu'il a planté sa tente quelque part, il se met en quête :
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i° d'un /oca/. — Selon les temps et les lieux, il est plus ou moins facile ou difficile d’être servi où bien servi. À Constantinople, M. Frossard put organiser le culte en langue française, dans l’ancien temple, abandonné, de la légation hollandaise.
Aujourd’hui, écrit-il à la date du 4 mars 1855, je vais prêcher pour la première fois l'Evangile de paix dans cette grande ville des Constantins. Cette pensée mé saisit et j'éprouve un tressaillement involontaire...
À onze heures et demie, MM. Turin (1), Rœhrig, Chardon et moi, en robe pastorale ; MM. Schauffler, Schlotman, Lévi, Sturn et Dwight, missionnaires et ministres anglicans, congrégationalistes, réformés français, de la Confession d'Augsbourg, etc., entraient processionnellement dans le petit temple de la légation hollandaise : soixante-et-dix frères, accourus des quartiers éloignés, y étaient réunis. Nous partageons le service religieux entre cinq frères, comme un témoignage de notre union fraternelle. Je suis chargé du discours ; l'attention est soutenue; l'émotion est visible. Je vois des vieillards répandre des larmes; c’est comme la résurrection d’une église ensevelie depuis un demi-siècle, Nous avons eu une belle et bonne journée dont le souvenir ne s'effacera pas de longtemps (2).
La Semaine religieuse de Genève nous apprend qu’en 1870 des cultes protestants ont eu lieu dans les églises catholiques de certaines contrées traversées par nos troupes.
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(1) M. Turin, ainsi que les quatre derniers nomiiés, qui étaient sans robe; n'étaient pas pasteurs français.
(2) Lettres d'Orient, pages 118 et 119. Voir aussi: Souvenirs, page 20, et Recueil, lettre de M. Ræhrig, février 1855.
Souvent, ajoute-t-elle, une partie de la population civile y a pris part, et j'aime à penser, ainsi que me le disait une personne notable du Jura bernois, que le passage des troupes protestantes dans nos contrées aura contribué à dissiper bien des préjugés et bien des préventions à l'endroit des réformés (1).
Mais l’aumônier protestant trouve très-rarement des locaux semblables et des éléments aussi bien disposés pour le service divin.
Au camp, devant Sébastopol, nos amis célébraient le culte dans une baraque, surmontée d’une croix blanche.
Notre table de travail, dit M. Reichard, recouverte d’un drap noir, sert à la fois de chaire et d’autel. Quelques escabeaux, quelques bancs mal affermis, servent de sièges, et les rats ne craignent pas de faire leur remue-ménage pendant toute la durée du service (2).
A Metz, écrit M. le pasteur Haas, chez la veuve d’un colporteur, se fonda une petite réunion d'édification journalière pour les soldats. Deux colporteurs de la Société biblique britannique et étrangère y assistèrent régulièrement (3).
À Gorze, M. Haas fut fait prisonnier de guerre avec un aumônier catholique et quelques soldats. On les enferma dans une espèce d’écurie boueuse, sans paille ni couverture,
Je demande à l’abbé, dit le pasteur, s’il n'a rien contre que je lise aux soldats un chapitre de l'Evangile, Il m'approuve et
(1) Semaine religieuse de Genève, n0 du 4 mars 1871, article cité, (2) Souvenirs, page 122.
(3) La Croix, n° 41 du 18 octobre 1871, page 322
engage les soldats à prêter attention. On se groupe autour de moi. Je lis le X° chapitre du livre des Actes. Je l'explique, cherchant à faire ressortir cette vérité que le salut est une question d'expérience, celle du pardon et des consolations du Saint-Esprit.
L'abbé aussi dit ses prières dans ce lieu infect (1).
Près de la gare de Montigny, notre vénéré collègue organisa le culte dans les ateliers du chemin de fer.
L'atelier, dit-il, était ouvert d'un côté, et l’on voyait la cavalerie étriller bruyamment les chevaux. Dans l'atelier même et derrière nous, se trouvaient deux rangées de wagons dans lesquels chuchotaient des soldats.
Il indique le cantique:
Grand Dieu nous te bénissons ..…
Il l'entonne, mais personne ne se joint à lui etil doit continuer bravement son solo. Le Psaume xLn a le même sort. Néanmoins l'auditoire fut attentif et respectueux (2).
Souvent le pasteur n'a que sa baraque et il ne peut y organiser que des réunions intimes. Ces expériences ont été faites en Crimée par M. Frossard lui-même (3), et ailleurs par d’autres aumôniers.
Pour les services officiels, le pasteur en campagne cherchera une remise, une grange, n'importe quoi, et quand il aura trouvé un abri, il demandera au com-
(1) La Croix, n° 40 du 8 octobre 1871, page 315. (2) La Croix, n° 42, du 25 octobre 1871, pages 331 et 332, (3) Lettres d'Orient, pages 153, 158, 159 et 161,
mandant d'armes l'autorisation de s'en servir pour le culte.
J'atpus dit M Durmeyer, réunir parfois de vingt à trente soldats protestants dans une baraque, sous une tente, dans une chambre d'hôpital ou en plein air... Je me souviens en particulier, comme si c'était hier, de ma réunion d’adieux à un bataillon qui quittait Tunis le lendemain pour aller au Kef, où déjà il avait tenu garnison deux années auparavant, et où il avait perdu un grand nombre de soldats morts de la fièvre typhoïde. Ce souvenir donnait à notre réunion un caractère exceptionnel de sérieux et de solennité. Dans la cour même de la kasbah se trouvait une construction en ruine, ayant tous les caractères d’un édifice religieux ; c'est là que nous nous réunimes environ une quinzaine pour lire la Parole de Dieu et prier une dernière fois avant de nous séparer. J'ai été rarement plus ému que ce jour-là (1).
Au Tonkin, nous avons souvent officié nous-même dans une pagode. À Hanoï, nous avons fait le culte pendant deux mois, à huit heures du matin, dansla salle à manger d'un restaurant. Un jour l'abbé Gibert nous offrit gracieusement sa cagna pour y célébrer le service divin. Nous profitâmes de cette offre avec reconnaissance, à la grande satisfaction de la garnison qui nous voyait, du reste, tous les jours, quand nous étions dans la même place, faire ensemble nos visites à l'hôpital. À Phu-Lang-Thuonpg, nous nous sommes réunis pendant quelque temps dans une baraque où les spahis mettaient les bâts de leurs mulets. — Si le pasteur n'a
(1) Compte-rendu de l'assemblée générale de la Société Algérienne et Tunisienne d'évangélisalion, page 14, opuscule cité.
pas de local, dans un climat tempéré, il pourra convoquer sa réunion en plein air. Dans ce cas-là, nous conseillerons, autant que possible, de choisir le cimetière. Ordinairement écarté des maisons et du bruit, le champ du repos est favorable au recueillement.
Dans le local du culte iLy aura des places réservées aux officiers et d'autres aux sous-officiers. Les dernières ‘seront occupées par les caporaux et par les soldats.
Le lieu de la réunion étant trouvé, 11 faut fixer:
2° l’heure—la plus favorable pour le culte. Dans telle garnison, ce sera le matin ; dans telle autre, ce sera le soir. Il faut éviter de faire coïncider le culte avec les services commandés. Autant que possible, il faut aussi ne pas changer l'heure à laquelle on se réunit pour prier Dieu.
Le local et l'heure étant fixés, l’aumônier cherchera à grouper :
3° l'auditoire. — D'abord, il prie le commandant d'armes de vouloir bien faire savoir la chose par la voie du rapport de la place. Il l'annonce lui-même aux personnes de sa connaissance. Il met à contribution les soldats les mieux disposés pour le communiquer à leurs camarades.
Les auditoires militaires ne ressemblent pas à ceux que nous pouvons réunir dans nos pays. Pour l’aumônier, pas de dames, pas de vieillards, pas d'enfants. Ce sont tous des jeunes gens de 20 à 30 ans, tous en pantalons rouges... excepté le pasteur !
Après avoir réuni un auditoire, il faut le conserver. Or, rien n'est plus variable qu'un auditoire militaire. Tel dimanche l'aumônier aura cent personnes. Tel autre il en aura six. Nous avons eu trois soldats et un officier. Pour cet officier, nous avons donné ce que nous avions préparé en vue de la foule qui n’était pas venue. Il nous est arrivé d’être seul avec notre ordonnance. Nous avons fait le culte quand même, nous souvenant que Jésus, au bord du puits de Jacob, n'avait pas dédaigné d'annoncer l'Evangile à une femme samaritaine (1).
4° le culfe — se divise en deux parties : le culte liturgique ou d’adoration et la prédication ou culte d'édification.
a. — Le culte d'adoration se subdivise lui-même en trois parties : le chant, la lecture et les prières.
Les militaires aiment beaucoup le chant. Il faut les y initier, leur apprendre nos cantiques. Ce sera un puissant moyen de les attirer et de les intéresser.
La lecture et les prières peuvent ètre abrégées surtout quand il y a peu de monde. En général, au Tonkin, nous lisions un chapitre de la Bible et nous faisions une prière de cœur seulement avant le sermon. En échange, nous chantions au moins trois fois.
b.— La prédication doit être simple mais soignée. Le plus souvent il y a, dans l'auditoire, un ou plusieurs
(x) Jean 1v,
officiers. Parmi les sous-officiers et les soldats il y en a d'instruits. Du reste, on a toujours assez l’occasion d'improviser dans les services imprévus. Il faut donc se préparer chaque fois qu’on le peut.
Mais l’aumônier devra éviter le genre sermon. Il faut parler aux soldats et non pas leur prêcher. Une homélie simple, illustrée d’anecdotes, inspirée par les évènements dont ils ont été les témoins les saisira, et leur fera souvent plus de bien qu'un grand discours.