UNE POIGNÉE DE FAITS
1° M. Frossard eut la joie de trouver en Crimée Île colonel Lysons, son ancien élève.
L'ambulance de son régiment, dit-il, se compose de deux baraques parfaitement aérées ; un grand jour, habilement ménagé, y entretient un air de gaîté. Çà et là, je vois affichés des traités-placards d'une lecture sérieuse et intéressante. Partout ma main se pose sur de bons livres, au nombre desquels domine la Parole de Dieu. J'avais déjà remarqué, dans la tente du colonel, un dépôt de Nouveaux-Testaments. Le 23° régiment n’a point de chapelain; vous croyez peut-être ses soldats dépourvus de directions religieuses ; erreur! c’est leur colonel qui fait fonction de ministre (1) !..,
(1) Lettres d'Orient, page 145; Voir encore pages 154 et 155:
2° Une autre fois, notre vaillant aumônier de Crimée fut conduit chez le lieutenant de vaisseau Pigeard :
Nous frappons à l'entrée de sa tente, dit-il: Ænrez ! M. Pigeard, doué d'une physionomie empreinte de bonté, d’un abord avenant, était assis devant une petite table éclairée d’un demi-rayon du soleil couchant ; il avait devant lui une Bible ouverte dont il méditait les pages précieuses. Je décline mon nom. Ÿe vous attendaïs, me dit-il en me tendant la main. M. Pigeard ne savait pas que je fusse en Crimée ; il ne me connaissait que de nom; il n'avait que de vagues renseignements sur mes mouvements; cependant, par un mouvement instinctif, auquel je n’attache aucune idée superstitieuse, il m’attendait; il avait eu un moment l’idée de fermer sa tente et de se céler pour passer plus tranquillement la fin de son dimanche; mais il s'abstint de ce soin-(là) dans l’idée que je pourrais arriver. Cette circonstarice, et bien plus encore le lien de fraternité qui s'établit tout de suite entre cet homme excellent et moi, m'ont puissamment encouragé.Que les ministres de l'Evangile se disent qu'il y a bien des âmes qui les attendent, et ils se mettront plus résolûment er route. Qu'il est doux d’être accueilli par ces mots: Ÿe vous attendaïs, quand on est à six cents lieues de ses bien-aimés (1) et sur une terre ébranlée par le tonnerre de l’artillerie (2) !
3° Voici ce que dit M. Reichard :
Tout près de nous venait s'asseoir un homme aux cheveux blancs. Son air digne, lés nombreuses croix qui décorent sa
(1) Au Tonkin,.nous étions à quatre mille lieues environ de la France. M. Juillard, en Chine, en était encore plus éloigné.
(2) Lettres d'Orient, pages 151 et 152. — Le colonel Lysons était anglais. M. Pigeard était français. Nous sommes heureux et flers d'ajouter ici que nous avons eu dans notre armée plusieurs officiers éminents, protestants et pieux, tels que le général baron de Chabaud-Latour, l'amiral Jauréguiberry, ete,
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poitrine, indiquent l'officier supérieur; mais sa figure hâlée respire la bienveillance, et l’on aime à entendre le timbre généreux de sa voix, venant se mêler à celle des assistants. Sans doute, si jamais laïque mérita d'exercer le sacerdoce, c'était bien ce digne homme. Non-seulement le colonel Mallet donnait à ses soldat$ l'exemple d’une vie pieuse, mais encore il leur servit pendant longtemps d’aumônier. Les soldats pro” testants manquant, avant notre arrivée en Crimée, de tout secours spirituel, le digne colonel avait imaginé de célébrer lui-même, sous sa tente, une sorte de culte domestique pour les protestants de son régiment. Plus tard, nous trouvâmes souvent, dans les ambulances, les fruits de son activité missionnaire si humble et si bénie (1).
4° Ecoutons encore M. Frossard :
À l'hôpital appelé l'Ecole polytechnique, dit-il, je dis à un pauvre jeune homme :
S'il plaisait au Seigneur de vous appeler à lui?
— Oh! répondit-il avec un éclair dans les yeux, je mourrais avec joie |
Ce jeune homme, doué d'une piété intelligente, m'a profondément édifié. Le soir même il expirait (2).
5° Et ailleurs:
À l'hôpital, j'ai rencontré des soldats qui ont manifesté hautement leur reconnaissance des soins que nous leur donnons j nous avons trouvé dans te témoignage de précieux encouragements. Un brave militaire m'a demandé des livres pour lire à un camarade complètement illettré (3).
(1) Souvenirs, page 124.
(2) Lettres d'Orient, page 03%; (3) Lettres d'Orient, page 108:
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6° Extrait d'une lettre de M. Chardon, datée de Crimée, 10 avril 1855 :
J'ai vu un malheureux qui avait la mâchoire, la langue et les joues emportées ; il m'a fait signe qu'il était protestant. Après la lecture et la prière que j'ai faites, il m'a serré la main et m'a montré le ciel, sans doute pour me faire comprendre
qu'il y serait bientôt (1).
7° Dans la même lettre se trouve raconté le fait suivant :
Eh bien! Monsieur, me disait hier un soldat, nous aurons aussi notre aumônier, et nous ne craindrons plus de nous déclarer protestants de peur d'être appelés chiens abandonnés. Nous viendrons chaque dimanche vous entendre, et, par notre présence, nous prouverons que nous sommes sincèrement attachés à notre Eglise et que nous possédons la vérité (2).
8 Un soldat de la Meurthe, ajoute plus loin M. Frossard, ne tarissait pas en expressions de Joie et de reconnaissance quand je lui ai remis un Nouveau-Testament ; j'entendais
encore sa voix de loin (3).
9° Je n'oublierai jamais, dit enfin le même pasteur, le regard du soldat malade auquel je fis ma dernière visite ; c'était un Allemand ; sa maigreur extrême, son teint livide, annonçaient qu'il n'avait pas de longs jours à souffrir sur la terre. Dès qu'il m'aperçut, ses traits s’illuminèrent comme par un éclair de joie ; et comme il ne pouvait articuler un mot de français, il se contenta de tirer de dessous son oreiller un petit livre qu'il me montra avec une sorte d’allégresse fébrile. Je reconnus
(1) Lettres d'Orient, page 217.
(2) Lettres d'Orient, page 218.
(3) Lettres d'Orient, page 224,
que ce petit volume était le livre des Psaumes en allemand : alors je lui présentai un Nouveau-Testament dans la même langue, en lui montrant le ciel et en prononçant le nom de Jésus-Christ. Notre frère saisit le livre, et, après avoir lu le titre, il l'éleva en l'air d'un air triomphant, puis il se mit à en lire quelques passages d’une voix ferme, et comme se sentant chez lui sur ce terrain de l'Evangile. Alors il me serra la main et jeta sur moi un de ces regards que la parole humaine ne peut décrire et dont un cœur sympathique peut seul sentir le prix et la puissance(r).
10° Nous voudrions citer ici en entier les.pages 55 à 60 et 90 à 102 des Souvenirs. Mais nous sommes obligé de nous borner à l'extrait d'une lettre que des parents affligés par la mort de leur fils adressèrent à
M. Reichard, le 22 décembre 1855:
je vous écris du fond d’un cœur brisé par ia plus irréparable des pertes. Merci, mille fois merci de tout ce que vous avez fait pour notre enfant. Les paroles sont faibles devant des émotions pareilles, et je n’en trouve point pour vous exprimer notre reconnaissance. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu'au plus profond de notre douleur, nous trouvons quelques consolations à reporter nos pensées vers vous, à ñous représenter notre fils soigné par des mains affectueuses, entouré, jusqu'à sa dernière heure, de secours spirituels et de soins dévoués. Hélas! nous, ses parents, nous ne pouvions rien pour lui ! Ah ! Monsieur! voici douze jours que nous avons reçu votre lettre, et le sommeil, depuis ce moment, n'est pas encore venu nous donner un instant de repos, ni clore nos paupières brûlées par les larmes, Cet enfant, le seul que Dieu nous eût donné, faisait tout notre bonheur, Avec lui se sont
(1) Lettres d'Orient, page 202,
évanouies nos joies et nos espérances terrestres. Au fond de notre cœur, pourtant, nous avons sujet de bénir Dieu. Et, comme vous le dites si bien, quelle pensée consolante que celle de le savoir tranquille au séjour des bienheureux, à jamais abrité contre toute souffrance... (1).
Comme nous l'avons dit plus haut, nos aumôniers de 1870 ont dû trouver aussi, parmi les militaires qu'ils ont évangélisés, des cœurs bien sympathiques. Voici quelques-uns des faits les plus saillants livrés à la publicité par les journaux de l’époque :
11° C'est le pauvre Daniel Groos, écrit M. le pasteur Haas, après la sortie de Servigny ou Sainte-Barbe, un Strasbourgeois. Il est blessé mortellement d'un coup de feu dans le côté et me dit en dialecte alsacien qu'il n’en reviendra plus. Je prie avec lui et m'installe à ses côtés, sur la paille, pour ne plus le quitter. Je puis lui annoncer l'Evangile et l’inviter à se réconcilier avec Dieu. Vers minuit il rend le dernier soupir. Tandis que le pauvre jeune homme mourait ainsi, à la fleur de l’âge, son vieux père, aveugle et sans fortune, dont il était le fils unique, se réfugiait chez un parent après avoir vu sa maison brûlée avec tant d’autres du quartier des Jardins à Strasbourg (2).
12° Autre expérience de M. Haas :
Un jeune artilleur de Paris vint nous demander un Nouveaü- Testament, «Ce n’est pas pour moi, nous dit-il, c'est pour un » camarade auquel je voudrais laisser ce don de Dieu», Il nous raconta combien il avait trouvé de force dans la prière et dans la Parole de Dieu, et comment le camarade dont il parlait
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(x) Souvenirs, pages 99 et 106.
(2) La Croix, n° 41 du 18 octobre 1871, page 344.
avait voulu connaître la source de sa paix. Il lui avait d'abord prêté son Nouveau-Testament, et maintenant, avant de s’en aller, il désirait lui en faire cadeau (1).
13° Extrait d'une lettre adressée à M. le pasteur Guion, le 13 septembre 1871 :
Si les renseignements qui viennent de m'être donnés sont exacts, il me sera enfin permis de vous adresser mes bien sincères remercîments pour les soins que vous avez bien voulu prodiguer à mon pauvre enfant durant le temps qu'il a vécu après sa blessure reçue à Sedan. — C'est de Givonne, à la date du 3 septembre, que vous me fîtes l'honneur de me prévenir de l'affreux malheur qui venait de m'arriver. Votre triste et obligeante missive me parvint le 11 du dit mois ; je la conserve toujours, Je la relis souvent, car c'est le seul document que je possède qui me donne quelques détails sur les derniers moments que mon cher et à jamais regretté fils a passés sur cette terre! Ces détails, cher Monsieur, sont pour son inconsolable mère et pour moi le sujet de notre conversation journalière. Nous aimions bien notre Camille et Camille nous aimait bien! Il a vécu 34 ans sans avoir donné lieu à un reproche de notre part. Il avait reçu une bonne et solide instruction ; il aimait le travail et ses chefs lui rendaient justice... (2).
Voici, maintenant, quelques extraits des lettres adressées par des soldats à M. le pasteur Perrier, aumônier à Versailles et au camp de Satory:
14 Croyez, je vous prie, à ma reconnaissance et veuillez ne pas oublier que je suis, avec sincérité, votre élève en la foi (3).
(x) La Croix, n° 45 du 14 novembre 1871, page 254.
(2; La Croix, n° 49 du 19 décembre 1871, page 388. Vuir dans le même numéro, la lettre entière de ce père désolé, la réponse chrétienne et détaillée de M. le pasteur Guion, et la deuxième missive de reconnaissance de l'affligé.
(3) Aumônerie militaire de Versailles et Satory, rapport de 1876-78, page 6.
15 Si parfois vous veniez dans le Gard, jespère que vous me préviendriez de votre passage à M... et que vous vous y arrêteriez même un moment ; vous vous rappelleriez peut-être de votre fils adoptif (x).
16° Vous n'oubliez pas vos chers militaires qui ne vous oublient pas non plus, je vous l’assure ; vous nous servez de parents loin des nôtres. J'ai donné de vos nouvelles à tous les amis, justement le même jour que j'ai reçu votre lettre. En montant, le soir, la rue Royale, pour me rendre à la salle de lecture, j'ai rencontré presque tous ceux qui ont l'habitude de s’y rendre le jeudi. À bientôt votre retour (2).
Après avoir cité quinze lettres où se rétrouvent les mêmes sentiments de reconnaissance, le rapporteur ajoute : «1 nous serait facile de multiplier ces extraits ». Nous le croyons sans peine. Et c'est pour ajouter notre témoignage personnel à celui de nos frères, en vue de .montrer l'utilité d'une œuvre trop ignorée, que nous prenons maintenant la liberté de transporter le lecteur en Extrème-Orient, et de lui présenter quelques-uns des militaires que nous avons spécialement connus et qui sont morts à l'époque de la dernière guerre française:
17° Le commandant Cattelain se rattachait au culte catholique, mais il aimait les protestants, sa patrie et son Dieu. Nous l'avons connu à Hong-Hoa quand il était capitaine faisant fonctions d'adjudant-major. Nous étions ensemble pendant la colonne de Duoc et le siège de Tuyen-Quan. Aux jours mauvais du siège, il
(1) Aumônerie militaire de Versailles et Satory, rapport de 1876-78, page 6, (2) Aumônerie militaire de Versailles et Satory. rapport de 1876-78, page 7.
passait ses nuits au poste, au pied du rempart, et nous à l’ambulance. Après notre modeste repas (1) nous descendions tous les deux dans les tranchées, sans bruit, pour rejoindre notre poste. Avant de nous séparer nous échangions, à voix basse, nos vœux pour la nuit et nous nous donnions, dans un silence éloquent, des poignées de main qui parlaient. Nous avons survécu l’un'et l’autre à Tuyen-Quan et nous nous sommes retrouvés à Phu- Lang-Thuong. C'est là que mon illustre compagnon a reçu la nouvelle de sa nomination comme chef de bataillon. Nous l'en avons félicité le 14 juillet 1885, à la revue. Quelque temps après il reçut l’ordre de rallier à Phu-Duang son bataillon de tirailleurs algériens. Il vint nous faire ses adieux la veille de son départ. Il y avait, dans cette visite, quelque chose de plus qu’une démarche officielle.
J'ai èté souffrant ces derniers jours, nous dit-il, vous avez failli m’enterrer (2).
Nous lui exprimâmes nos vœux pour la nouvelle étape de la vie qui s'ouvrait devant lui dans la carrière militaire. Le lendemain matin, il partit de bonne heure. I] arriva le soir à Hanoï. Se sentant plus fatigué, il alla à
(x) Pour nous préserver des projectiles ennemis, nous allions manger notre maigre pitance dans un trou, véritable citerne sans eau, où une cantine nous servait de table et quelques pierres nous servaient de sièges. Les détails de cet épisode de la dernière campagne seront publiés, Dieu voulant, dans notre ouvrage en préparation : À #ravers le Tonkin pendant la guerre.
(2) Etant seul aumônier de la garnison de Phu-Lang-Thuong, nous enterrions des catholiques, tout comme notre ami, l'abbé Gibert, enterrait aussi, à l’occasion, des protestants,
l'hôpital. Quelques heures plus tard, il rendait son âme à Dieu.
18 Le lieutenant Geil, alsacien, protestant, a fait de nous l’un de ses meilleurs amis dès qu’il nous a eu connu. Il assistait à peu près régulièrement au culte à Hanoï. Quand nous avons été séparés nous nous sommes écrit souvent. Nous avons fait échange de photographies. En accompagnant, du côté de Laokay, un détachement dont nous ne faisions pas partie, il a été surpris par des pirates qui l'ont tué. Son frère, chef de bataillon, que nous n'avons jamais connu, nous a écrit de chez lui pour nous remercier de notre correspondance au sujet de celui qui n’était plus.
19° Le sergent Thévenet, protestant, avait été blessé une première fois dans le Sud-Oranais et décoré de la médaille militaire à la suite de cette blessure. À Tuyen- Quan, il eut la cuisse traversée par un biscaïen et il en mourut quelques jours plus tard après avoir été évangélisé par nous.
20° Le sergent Eklund, protestant, était d’origine suédoise. Nous l’avons connu à Hong-Hoa. À Tuyen- Quan il venait quelquefois au culte. Après la levée du siège 1l fut évacué sur l'hôpital d'Haïphong. De là il nous écrivit à Phu-Lang-Thuong une lettre à peu près ainsi CONÇU :
Je suis maintenant en convalescence et employé à la section de dépôt pour les écritures. J'ai pensé bien souvent à vous, surtout depuis que nous avons le choléra. Je suis navré en
voyant défiler ces cortèges de morts qui n'ont peut-être jamais entendu uné parole évangélique, Je ne connaissais pas moi-même les consolations de l'Ecriture avant de vous avoir rencontré, etc.
Nous avons répondu à cette lettre ; mais nous ignorons si le brave sous-officier a reçu notre réponse. Nous avons appris quelques jours plus tard qu'il avait été enlevé à la terre par une attaque de choléra.
Trois ou quatre mois après, ses parents firent prendre des informations sur sa mort par l'ambassadeur de Suède à Paris. Ce haut fonctionnaire s’adressa, par la voie hiérarchique, au commandant Frauger, notre coreligionnaire, qui nous questionna. Nous lui répondimes officiellement et nous joignîmes la dite lettre au dossier qui devait être transmis à la famille affligée.
21° Un soldat, catholique, que nous connaissions bien, n'avait jamais fait de grandes manifestations pour l'Evangile. Pendant longtemps malade par suite de la dyssenterie, il écoutait respectueusement nos exhortations. Quand il n’a plus pu parler, il a fixé ses yeux sur nous comme pour se cramponner plus fortement à la terre. Il est mort quelques instants après que nous avons eu fait la prière près de son lit.
22° Un militaire dont nous avons oublié le nom nous disait à l'hôpital d'Hong-Hoa :
Je n'aime pas à parler allemand parce que l'Allemagne est l'ennemie de la France. Mais veuillez écrire à ma mère pour lui dire que je meurs en pensant à elle et à Dieu. }
Nous nous sommes acquité de cette pénible mission.
23° Un autre soldat, catholique, nous demanda à communier selon le rite de notre Eoglise. Nous cherchâmes à l’exhorter et à l’instruire sur le sacrement de la Sainte-Cène, puis nous lui promîmes d'étudier la question et de lui donner une réponse le lendemain matin. Le lendemain, quand nous passâmes près de son lit, il râlait.
24° Le soldat Péters, protestant, après avoir pris la communion, prononça trois prières en allemand. Nous l’'exhortâmes encore. Nous priâmes avec lui. Nous l'embrassâmes pensant bien que c'était pour la dernière fois. Vingt-quatre heures plus tard, nous accompagnâmes sa dépouille à sa dernière demeure.
25° Un danois, luthérien, instruit, nous raconta son histoire tout au long et nous posa diverses questions sur l'eucharistie. Nous lui prêtàmes le Compagnon du chrétien évangélique. Mais nous n'avons plus revu ni le livre ni l’homme. Nous avons su, le lendemain, par les infirmiers, qu'il était mort et que son corps se trouvait parmi les inconnus que nous avions accompagnés au champ du repos.
26° L'un des soldats qui ont produit sur nous la plus profonde impression, c'est un nommé Eckdal. Nous ne l’'avions pas remarqué avant sa maladie. En faisant notre visite aux cholériques, à Pnu-Lanz-Thuonpg, nous nous arrêtions peu auprès de chaque lit de façon à avoir assez de temps pour voir tout le monde et pour enterrer tous les morts. Mais quand nous passâmes
près: de lui nous engageâmes à peu près la conversation suivante :
— Lui: Ayant quelque chose de très-sérieux à vous dire, je vous serai reconnaissant de vouloir bien rester avec moi un moment de plus qu'avec les autres soldats,
— Moi : Volontiers. Qu'y a-t-il?
— J'ai deux choses à vous demander.
— Parlez!
— D'abord, je me vois très-malade, Si je meurs maintenant croyez-vous que je sois sauvé ?
— Vos jours sont dans la main de Dieu, comme les miens. Il peut vous rétablir. Peut-être il le fera. Il peut aussi vous appeler à comparaître devant lui.
Vous comprenez que vous êtes un grand pécheur ?
— Oui!
— Si vous croyez que Jésus est venu dans le monde pour vous sauver, vous personnellement, vous avez le salut, et, au nom de la Parole de Dieu, je suis autorisé à vous dire que vous pouvez mourir tranquille.
— Mon père me l’a toujours enseigné (1). Je n'en ai jamais douté. 4
— Alors vous êtes sauvé.
— Merci. Voulez-vous prier pour moi?
Nous fimes la prière. Puis il ajouta :
— Mon père était pasteur. Il est mort. Ma mère est vivante. J'ai un frère pasteur. Mes deux sœurs sont mariées à des pasteurs. J'avais le goût des armes. Etant soldat dans mon pays, en Suède, on me dit que la France avait un régiment, la légion étrangère, où l'on recevait des jeunes gens de toutes les nations et où l’on pouvait parvenir rapidement. Je n'avais
(1) Mon père me l'a toujours enseigné! Pères de famille, méditez cela!
jamais désobéi à ma mère, mais je le fis en m'engageant à la légion. Elle en a eu beaucoup de chagrin. Je voudrais donc vous prier de lui écrire, après ma mort, et de lui dire que je m'en vais en paix, en pensant à elle, à mon père, à mes frères et à mes sœurs. Je leur donne à tous rendez-vous dans le ciel.
Le lendemain matin, quand nous passâmes près de son lit, il agonisait. Le soir, nous présidâmes son ensevelissement et celui de quelques autres cholériques. A notre retour du cimetière nous écrivimes à sa mère pour lui raconter notre entretien. Dès qu'elle eut reçu ces nouvelles, bonnes'et tristes à la fois, elle nous écrivit une lettre de remerciements que nous reçûmes trois mois après la mort de son fils. Ordinairement nous ne répondions pas à des lettres de cette nature. Mais celle-là nous toucha tellement que nous récrivimes à M" Eckdal. Nous lui dîimes que le jour même où nous faisions cette lettre, nous étions allé au cimetière et que nous avions vu la tombe de son fils. Elle était en aussi bon état que pouvait l'être une tombe en campagne. Nous lui envoyâmes quelques brins d’herbes cueillis par nous sur ce tertre.
Nous pensions que notre correspondance finirait là. n'en fut rien. Trois mois après nous reçûmes de la mère affligée une lettre à peu près ainsi conçue :
Je prends la liberté de vous remettre ci-joint la photographie de feu mon mari et la mienne, afin de pouvoir vous demander la vôtre. Car, ne connaïssant pas le pasteur qui a
reçu les dernières paroles de mon enfant, nous désirons au moins avoir son portrait.
Nous lui répondimes que nous ne pouvions pas la satisfaire pour le moment, mais que, ayant plus de
deux ans de présence au Tonkin, nous avions droit au rapatriement, et qu'après notre retour en France, nous nous souviendrions de sa demande. Nous avons tenu parole. Elle nous a remercié encore en nous remettant la photographie de tous ses enfants y compris celle du soldat que nous avions enterré. Ces divers portraits ont pris place dans notre album : maintenant, ce n'est jamais sans émotion que nous l’ouvrons à cette page.
La liste des encouragements que nous avons eus au Tonkin serait longue si nous voulions la compléter : Les capitaines Dia, Mäson et Moulinay; les sergents Amiet, Bobillot, Kirvel; le caporal Le Chevalier; les soldats Chevaley, Gries, Strebler, Taube, Uhr et un grand nombre d'autres, tous morts, ont été visités par nous. Qu'ils reposent en paix!