MONSIEUR LE MINISTRE
La Conférence annuelle des Pasteurs et Anciens de la Communion Réformée et de celle de la Confession d’Augsbourg, réunie en ce moment à Paris, croit devoir unanimement se joindre à la prière qui a déjà éveillé la sollicitude de Votre Excellence pour que des aumôniers protestants soient nommés auprès de notre armée de terre et de mer, qui se renden Orient.
Nous sentons que nos coreligionnaires ne doivent se trouver sous les drapeaux que proportionnellement à notre population, et qu'un aumônier, soit par division, soit par escadre ou par corps d'armée, ainsi que les Anglais, nos alliés, nous en donnent l'exemple, est peut-être la seule chose que nous puissions demander ; mais Votre Excellence comprendra que la Patrie, qui ne distingue pas entre ses enfants, ne peut pas vouloir que, de ceux qui la défendent, il y en ait qui puissent
(1) Recueil des Actes du Directoire de la Confession d'Augsbourg, 1855 ; discours de M. le Président. — Nous désignerons désormais cet ouvrage par le mot : Pecueïl.
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mourir loin d'elle sans leur fournir les consolations et les espérances conformes à leur foi religieuse.
Que Votre Excellence veuille bien être notre interprète auprès de Sa Majesté l'Empereur et recevoir les assurances de notre plus profond respect.
Pour la Conférence :
Le Président, L. VALLETTE, pasteur.
Paris, le 30 avril 1854. (1)
Le Ministre de la Marine répondit à cette demande,
le 16 mai suivant :
.... Que le nombre des matelots protestants était trop restreint dans nos escadres pour qu'il y eût lieu de leur donner des pasteurs.
Mais, ajoutait-il, des instructions ont été adressées par mes ordres aux amiraux commandant en chef de nos armées navales, añn que, profitant de la présence des vaisseaux anglais et des ministres qui sont à leur bord, ils procurent, autant qu'il sera possible, à nos matelots protestants, qui les demanderaient, les consolations et les secours de la religion (2).
D'autre part, par dépêche en date du 26 mai 1854, M. le Ministre de la guerre répondit ce qui suit à M. Vallette :
Res Cette demande, très-légitime en soi, rencontrerait de nombreuses difficultés dans son exécution. On ne pourrait pas
(1 L'Espérance, n° du 15 juin 1854, page 03.
Archives du Christianisme,n0 du 24 juin 1854, page 106.
{2) Archives du Christianisme, n° 13 et 14 des 8 et 22 juillet 1854, pages 113 et 114.
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plus refuser cette satisfaction au culte israélite qu'au culte réformé ou luthérien. Si l’on donnait un aumônier de chacun de ces cultes à chaque division, on aurait trois aumôniers par division, c’est-à-dire plus que pour le culte catholique. D'un autre côté, en se bornant à trois aumôniers attachés à l'étatmajor du corps d'armée, on chargerait le budget d’une dépense, sans pouvoir retirer de cette création aucun bien moral pour nos soldats.
L'opinion que je viens d'émettre est aussi celle de M. le Ministre de l’instruction publique et des cultes, que j'ai con- ‘sulté à ce sujet.
D'après les raisons ci-dessus déduites, je me vois, à regret, dans l'impossibilité d'envoyer des aumôniers protestants en Orient.
INECÈVEZ etc Signé : VAILLANT (t).
M. le pasteur Vallette répondit en insistant sur la demande, en remarquant qu’un aumônier pouvait sulffire pour les deux communions eten faisant valoir assez au long plusieurs autres considérations. Le 6 juillet, M. le Ministre des cultes répondit à cette nouvelle demande par les lignes suivantes :
ECS Les nouvelles considérations que vous faites valoir ont du poids, et vous pouvez être assuré qu’elles seront, de ma part, comme de celle de mon collègue, M. le Ministre de la guerre, l’objet d’un examen attentif.
Recevez, etc. Signe : FL 'FORTOUL (1).
Ces démarches n'ayant pas eu d’autre suite, M. le pasteur Vallette adressa directement, par la poste, une
(1) Archives du Christianisme, n0S 12 et 14 des & et 22 juillet 1854, pages 113 et 114.
circulaire personnelle en date du 9 novembre 1854, aux Consistoires des deux confessions protestantes, invitant les Eglises évangéliques à pourvoir par ellesmêmes aux besoins religieux des soldats protestants de l'armée d'Orient.
Grâce aux démarches sus-mentionnées, et à l’activité infatigable de M. Vallette, M. le Ministre de la guerre, par dépêche en date du 9 décembre 1854, fit savoir aux protestants français, que toutes les facilités désirables seraient accordées aux pasteurs accrédités par l’autorité dont ils relevaient, et qui voudraient suivre l'armée en campagne pour exercer leur ministère auprès des soldats de leur culte ; il leur accorda le voyage gratuit et les rations de vivres de capitaine; mais il refusa de fournir aucun subside (1).
Le devoir de l'Eglise se trouva ainsi nettement tracé: envoyer, à ses frais, des aumôniers en Orient.
Un Comité qui prit le nom de Commission mixte des Aumôniers se forma à Paris. Les membres de ce Comité, dont les noms suivent, avaient été choisis en nombre à peu près égal, dans les Consistoires Luthérien et Réformé de la capitale. C’étaient :
MM. Le Pasteur Juillerat, Président du Consistoire de | l'Église Réformée, Président du Comité.
Le Pasteur R. Cuvier, Inspecteur ecclésiastique, Président du Consistoire de l'Église de la Confession d'Augsbourg.
(1) Recueil, 1853 Discours de M.le Président,
MM. D'Aldebert, Avocat, Membre et Secrétaire du Consistoire de l’Église Réformée,
Ernest André, ancien banquier, Membre du Consistoire de l'Église Réformée et du Conseil central, Trésorier de la Commission.
Léon de Bussierre, Conseiller d'État, Membre du Consistoire de l'Église de la Confession d'Augsbourg.
Frédéric Cuvier, Conseiller d'État, Membre du Consistoire de l'Église de la Confession d'Augsbourg.
F. Delessert, ancien banquier, ancien député, Membre du Consistoire de l'Église Réformée.
Juncker, Inspecteur général des Mines, Membre du Consistoire de l'Eglise de la Confession d’'Augsbourg.
Laffon de Ladébat, ancien Conseiller de Préfecture de la Seine, Membre du Consistoire et du Conseil central de l'Église Réformée.
De Vivès, Général d'artillerie, Membre du Consistoire de l'Église de la Confession d'Augsbourg.
L. Vallette, Pasteur de l'Église évangélique de la Confession d’Augsbourg, Secrétaire de la Commission.
L'âme de cette entreprise, dit M. Reichard, fut le vénérable pasteur Vallette, qui, avec une charité et un dévoûment admirables, surveilla l'équipement et le départ des aumôniers et ne cessa, durant toute la guerre, de les assister des conseils de son expérience (1).
Ce Comité existe encore aujourd'hui. Il s'appelle : Comité d'Évangélisation des Militaires Protestants. \ a pour président M. le pasteur Louis Vernes, Président du Consistoire de l'Église Réformée de Paris, chevalier de la Légion d'honneur.
(1) Maximilien Reichard : Souvenirs d'un aumôniér protestant au camp devant Sébastopol. — Nous désignerons désormais cet ouvrage par le mot: Souvenirs,
pue
La Commission des Aumôniers, à peine constituée,
adressa un pressant appel aux Eglises. Les collectes furent abondantes.
On a vu, dit M. Frossard, dans toute la France, jusqu'aux plus petites paroisses, donner généreusement pour les besoins spirituels de nos frères d'Orient ; une seule famille, coutumière de tels actes, souscrivit pour 20,000 francs (1).
C'était M. Ernest André qui, au reçu de la circulaire de M. Vallette, avait mis à la disposition du Comité 5.000 francs de la part de son fils, M. Edouard André, officier au 8° régiment des lanciers, et 15.000 fr. en son propre nom (2).
En réponse à sa circulaire du 19 décembre 1854, jusqu'au 31 décembre 1856, le Directoire de l'Eglise Luthérienne a reçu 10.906 francs 75 centimes qu’il a transmis (3) à la Commission des Aumôniers (4).
Le montant général des recettes effectuées pour le
compte de l’aumônerie militaire protestante en Orient s'est élevé :
POUR MP AISS A
PAR D AT ie No NS Pour les départements et l'étranger, à. 42.764 72 HOtA CP ROUE 6074 0222
Les intérêts sur sommes déposées en compte-courant ont produit. ..... M2100 2 MO
Total des recettes au 31 décembre 1857. 72.806 30
(1) Lettres d'Orient. page 6.
(2) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 6.
(3) Le Directoire a fait aussi quelques payements directs pour frais d'équi pement de trois aumôniers.— (Recueil, comptes de 1854 et 1855.)
(4) Recueil, comptes de 1854 et 1855.
Les dépenses ont été de.......... 56.508 fr. 10 pour neuf aumôniers, le dixième, M. Babut, ayant été entretenu par un allié anglais malade, M. Brewin de Tiverton, «pour rattacher, disait-il, » cette œuvre à l'Angleterre et à un » malade de ce pays» (1).
Il restait en caisse au 31 décembre 1897 un:solde dés. PP RTE ER UNS GES ON 20 en faveur de l’œuvre (2).
Dès la fin de l’année 1854, la Commission fut à même d'envoyer deux ministres en Orient pour y fonder, dans l’armée française, la mission des aumôniers protestants.
Une active correspondance fut aussitôt ouverte pour trouver des pasteurs aptes à une pareille œuvre.
L'opinion d’un grand nombre de personnes ayant désigné M. Emilien Frossard, alors pasteur à Bagnères-de-Bigorre, comme parfaitement qualifié pour introduire et organiser cette mission, il fut aussitôt sollicité de se charger de cette belle et difficile tâche. Il accepta, mais à la condition expresse de revenir, au bout de six mois, continuer l’œuvre importante à laquelle l’arrachait cet appel; et le Consistoire d'Orthez ayant vivement insisté pour que le délai de six mois ne fût pas dépassé, cette restriction fut acceptée et ratifiée dans la première réunion officielle de la Commission, Pendant le même
(1) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, pages 32 et 33.
(2) Après l'expédition d'Orient, pour répondre le mieux aux intentions des donateurs, la Commission mixte proposa d'employer les intérêts de cette somme, et tout ce qui pourrait y être ajouté par des dons subséquents, aux soins religieux que réclamaient les militaires évangéliques en Algérie (Comptetendu de la Commission mixte, 1858, page 6o).
temps, M. Th. Braun, président du Directoire de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg, qui avait pris un vif intérêt à la mission des aumôniers, aussi bien que le vénérable corps qu'il présidait, détermina M. Alexandre Rœhrig,ministre du Saint- Evangile, professeur au Gymnase protestant de Strasbourg, à entrer dans cette œuvre; il l'y nomma suivant les prescriptions ministérielles. Ainsi les deux premiers aumôniers étaient désignés (1),
La Commission mixte tint sa première réunion le 9 janvier 1855, à l'Oratoire Saint-Honoré, sous la présidence de M. le pasteur Juillerat. M. Th. Braun, qui se trouvait alors à Paris, y assista. Elle reçut
ans son sein MM. Frossard et Ræhrig, déjà prêts à partir pour l'Orient. Elle leur donna ses instructions et les recommanda au Seigneur par la prière (2).
Pour donner plus de régularité à la marche de l'œuvre, la Commission posa en principe que les aumôniers évangéliques de l'armée d'Orient se formeraient en conférence, agiraient de concert, après délibération commune, et que l’un d'eux, M. Frossard, serait chargé de transmettre aux autres les communications officielles, comme aussi de convoquer la conférence (3).
MM. Frossard et Rœhrig reçurent au ministère de la guerre des titres authentiques, des promesses sérieuses de liberté et de sécurité dans l’accomplis-
(1) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 7. (2) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 8. (3) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 0. Lettres d'Orient, page 16.
sement de leur mission, des conseils affectueux et de précieux encouragements.
L'expérience a proûvé que ces garanties étaient suffisantes, car nos frères ont joui, dans l'exercice de leur ministère, de toute liberté d'action légitime et possible. Aux dépenses près, que nous avons supportées, nos aumôniers ontété sur le même pied que tous les autres (1).
Nos deux frères quittèrent Paris à des heures ou par des voies différentes et se rejoignirent (2) à Marseille, où les pasteurs de cette ville (3) et beaucoup d’amis les entourèrent de leur affection et les fortifièrent par leurs prières.
Le 15 janvier 1855, ils montèrent à bord du Gange, vapeur des Messageries Impériales, en partance pour Constantinople, où ils arrivèrent le 23 janvier.
Il faut lire dans les Zeffres écrites d'Orient la bénédiction paternelle et chrétienne que M. Frossard envoya de Marseille à ses enfants (4), les descriptions qu'il faisait du bâteau qui le portait, de la mer et des îles qu'il voyait, et surtout la manière dont ilcommença la mission qui lui était confiée(s).
Car ce n'était pas chose facile, Il fallait tout Creer.
L'aumônerie protestante de Crimée est, en effet, la première (6) et l’une des plus importantes que nous
(1) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 7.
(2) Lettres d'Orient, page 18.
(3) Archives du Christianisme, n0 du 1ofévrier 1858, page 20. (4) Lettres d'Orient, pages 18 et 109,
(5) Lettres d'Orient, pages 20 à 37.
(6) Souvenirs, pages 17 et 18.
ayons eues. Pour l'établir, nos vénérables maîtres ont eu à surmonter des difficultés nombreuses et diverses. Qu'on en juge plutôt par les extraits suivants de leurs ouvrages :
Constantinople, dit M. Frossard, baignée par trois grandes eaux, la mer de Marmara, le Bosphore et la Corne d'Or, s'étend en amphithéâtre sur sept collines, de véritables collines onduleuses et élevées; la superficie que cette capitale occupe est immense: pour s’en faire une idée, il faut se dire que laplupart des maisons ne logent qu'une seule famille, que les maisons sont souvent espacées par de vastes cimetières et que l'on évalue la population de Constantinople, y compris celle de Scutari et des villages du Bosphore, à 1.000.000 d'habitants | Pour compléter ce tableau, il faut se rappeler qu’il y a bien 50.000 Turcs ou Francs vivant sur l'eau; or, les hôpitaux français sont espacés sur cette immense surface; il en est qui se trouvent à douze kilomètreslesuns des autres.Ces hôpitaux sont eux-mêmes très-vastes, et nous étions appelés souvent à chercher laborieusement nos coreligionnaires au milieu de plus de douze mille malades (1).
Aüïlleurs, M. Frossard écrit encore :
[Il faut parcourir ces distances par des rues et des routes dont aucune description ne peut donner une idée. On peut profiter des caïques du port pour gagner du temps, mais il faut que l’état de la mer permette l’usage de ces frêles et dangereuses embarcations, ou bien l’on p:ut recourir à un mauvais cheval de louage, ce qui est aussi fatigant que dispeadieux, sans être pour cela plus expéditif (2).
(1) Lettres d'Orient, page 830.
(2) L'Espérance, n° du 1® mars 1855, pagé 30,
Citons aussi M. Reichard (1):
C'est une grande et pénible tâche que la mienne, dit-il. Sans doute ea me la représentant d'avance, je m'étais souvent dit que les côtés romantiques et chevaleresques du ministère feraient bientôt place à des réalités bien poignantes ; mais aucune de mes prévisions n'approchait de la vérité. Toute illusion poétique tombe devant ces courses monotones d'une tente à l'autre et les soucis matériels pour notre existence. Soyons juste cependant: ces peines si prosaïques ont des ‘compensations bien douces, ces fatigues des récompenses magnifiques. Ainsi je sors rarement d'une ambulance sans avoir rencontré au moins une âme que la Parole de Dieu et nos témoignages de sollicitude ont consolée. Au reste, notre vie, entourée comme elle l’est d’agitations guerrières, n’en est pas moins très paisible ; le tumulte des combats ne nous arrive que de loin et par le grondement des obusiers et des canons ; notre mission, toute de paix, se borne à faire pénétrer les vérités consolantes de la religion parmi les âmes souvent aigries des malheureuses victimes (2).
Voici le nom des hôpitaux (3) qui ont existé en Orient, à diverses époques, pendant la guerre de Crimée, avec le nombre{4) des soldats protestants malades que nos aumôniers y avaient trouvés au mois d'avril 1855.
4) M. Reichard est allé en Orient après le retour de M. Frossard en Europe et après la mort de M. Chardon en Crimée. Il a quitté son pays en juillet 1855 (Souvenirs, page 22.) Néanmoins nous citons ici cette page de son ouvrage qui peut donner une idée des difficultés qu'il a rencontrées et que ses devanciers avaient dû surmonter avant lui.
(2) Souvenirs, pages 35 et 36.
(3) Le Compte-rendu de la Commission mixte, page 0, nous permet de compléter la liste des hôpitaux militaires français, publiée par M. Frossard dans ses Lettres écrites d'Orient, pages 39 et 40.
(4) Les chiffres indiqués ici des malades protestants sont empruntés au Lecwes?,
ro
: À Constantinople même :
RÉF CR LA. .... 31 malades protestants.
Dolma-Batché..... RARE AUS — Ecole-Polytechnique... 32 — — Mae El OU EX 33 — —
Palaïs de’Russie (1)...
Dans la banlieue de Constantinople :
Ramistchiflick....... . . 42 inalades protestants. MÉNPOTON RL EE LU 20 — — Daoud-Pacha......... 39 — —
Sur le Bosphore :
Re tenir ele e — a:
Thérapia (1) L
Ecole Préparatoire(1)(2) LÉ ASTRID PT HÉrdés Pinces (Tr). .%.
Camp de Maslak (1
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Nouvelle Ecole EE E | = A
(x) Lenom de cet hôpital ne se trouve pas dans la liste publiée par Le Recueil.
(2) Nous ne savons pas dans quels quartiers se trouvaient cet hôpital et les suivants.
(3) Le nom de cet hôpital ne se trouve pas dans la liste publiée par M. Frossard.
(4) À la date du 6 avril 185$, nos aumôniers avaient visité 613 soldats protestants malades (Recueil).
Quand, après son retour en France, M. Frossard publia ses Zettres écrites
M 19 Cut
MM. Frossard et Rœhrig trouvèrent à Constantinople le terrain déjà quelque peu préparé par un Ministre de l'Evangile, M. Turin, membre de l'Eglise Vaudoise du Piémont, qui, parlant français, avait déjà, seul et sans caractère officiel, visité plusieurs de nos coreligionnaires dans divers hôpitaux (1). Disons encore que MM. Costabelle, évangéliste de la même Eglise, et Alexandre Lévi, lecteur biblique, entretenu par la Société des Amis des soldats, de l'Eglise établie d'Angleterre, possédant tous les deux le français, ont aussi visité plusieurs de nos compatriotes malades ou blessés en Orient (2). Enfin, nos frères eurent à se louer des services rendus à nos soldats par les gardesmalades anglaises, notamment par miss Nightingale(3).
Tout en organisant le ministère évangélique à Constantinople, nos aumôniers se procuraient les renseignements nécessaires pour l'établir aussi en Crimée, dès que la chose serait possible. Mais la première condition était d’avoir des renforts, car le champ de travail
d'Orient, le chiffre des soldats protestants connus en Crimée s'élevait à plus de onze cents (Lettres d'Orient, page 71, note.)
Enfin le Compte-rendu de la Commission mixte accuse, pour toute la campagne, 3.500 soldats protestants, malades ou blessés, visités par nos aumôniers, « Supposons, dit ce rapport, qu'un tiers des mêmes hommes aient été «visités en Crimée et à Constantinople, nous aurons un nombre réel d'au moins «2.500 militaires de notre culte ayant reçu plus d’une fois les soins du minis- « tère évangélique, sans compter les hommes valides et les tués du champ « de bataille». (Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 23, note).
(1) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 0.
(2) Archives du Christianisme au dix-neuvième siècle, n° du 9 décembre 1854, page 205.
(3) Lettres d'Orient, pages 97 et 08.
était trop vaste pour deux hommes. D'ailleurs, le temps accordé à M. Frossard était limité à six mois et celui de M. Rœhrig n'était pas indéfini. Dans sa séance du 24 janvier 1855, surla proposition du Consistoire de l'Eglise Réformée de Paris, la Commission mixte nommait aumônier militaire M. Chardon, pasteurauxiliaire à Mantes (Seine-et-Oise), et lui remettait, avec ses vœux fraternels pour son entrée dans ce nou- -veau ministère, les instructions naguëre adressées à ses devanciers (1).
D'autre part,
Le Directoire de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg, informé que la Commission était en mesure d'envoyer à nos coreligionnaires en Orient un quatrième pasteur, nommait à cette place M. Gerlinger, alors vicaire à Oberbetschdorf. Cette nomination répondait au vœu qu'exprimait fortement dans ses lettres M. Frossard, d'avoir quelques compagnons d'œuvre parlant allemand, comme avait pu le faire déjà M. Rœhrig. Le mouvement était imprimé à l'œuvre. Tandis que M. Gerlinger partait, enavril 1855, pour l'Orient, M. Henri Meinadier, pasteur à Saint-Jean-du-Gard, ayant offert ses services à la Commission, était prié de se rendre au plus tôt possible à Marseille ; les pièces officielles lui étaient expédiées au lieu de son embarquement, et il partait en Juin 1855 (2).
(1) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 10.
Ce rapport fait nommer M. Chardon dans la séance de la Commission du 24 janvier 1855, et une lettre de M. Jean Monod le fait embarquer à Marseille, sur la Zamise, le 22 janvier. Nous pensons que M. Monod a dù commencer sa lettre le 22 janvier et laterminer quelques jours plus tard seulement, sans changer la date, car elle n'est parvenue que le 29 janvier à la Rédaction des Archives du Christianisme (Archives du Christianisme du 19 février 1855, pages 29 et 30).
(2) Compte-rendu de la Commission mixte, 1858, page 10.
Au mois de mars 1855, M. Frossard laissa à Constantinople MM. Chardon et Rœbhrig et se rendit en Crimée. Il lui fut doux de trouver sous les murs de Sébastopol des coreligionnaires bienveillants, tels que MM. le lieutenant-colonel Mallet, le commandant d'artillerie de Berckheim, le chef d’escadron d'étatmajor Hartung, le sous-intendant Laporte, le capitaine du génie Masselin, le lieutenant de vaisseau Pigeard, et, plus tard, d’autres officiers, tels que MM. Salançon, Schnéegans, etc.
Je ne saurais dire, écrit-il, les obligations que j'ai au Com mandant de Berckheim, qui a bien voulu m'admettre à sa table, faveur inappréciable dans la vie des camps, et qui m'a piloté auprès des autorités, auprès desquelles il jouit d'un crédit bien mérité (1).
M. Frossard reçut trop tard la lettre du Secrétaire de la Commission qui l'invitait à se présenter à M. le général Féray, protestant. Cet officier général reçut ultérieurement avec bonté ceux de nos aumôniers qui lui furent adressés. L’urbanité et l'équité du général en chef encouragèrent M. Frossard, qui avait célébré deux fois le culte et organisé le service, à appeler en Crimée M. Chardon, qu'il y installa par avance. Il lui céda son matériel et le cheval acheté aux frais de la Mission.
Ce digne frère, dans l’espace d'un mois d’actif labeur, avait atteint le but désiré, et pouvait regagner Constan-
(1) L'Espérance, w du 19 avril 1855, page 6s.