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tout l'espace où se développent nos tranchées ; un seul homme ne peut y suffire : il est même douteux qu'à deux nous n’ayons pas le regret de voir un grand nombre des âmes que vous nous avez confiées partir de ce monde sans pouvoir leur donner les secours de notre ministère (1).
Ni à Paris ni en Orient on ne se doutait pas à quel degré l’arrivée en Crimée de M. Rœæhrig était précieuse et providentielle. Car, parmi ceux qu'il allait assister, il devait trouver bientôt le frère dévoué avec lequel il comptait travailler et qui, seul devant Sébastopoi, s'épuisait à la tâche, allant de jour et de nuit d'ambulance en ambulance, souvent appelé et toujours bien reçu par les blessés, les malades, les mourants qu'il allait visiter et consoler. Vers la fin du mois d'avril, M. Chardon, le plus jeune, le plus fort de nos aumôniers, en apparence, fut atteint d'une fièvre typhoïde due sans doute à ses continuelles fatigues. Il demeura cinq jours sans connaissance, puis il succomba enfin, le 7 mai 1855, après dix jours de maladie.
Voici en quels termes M. Rœhrig annonçait sa mort
à M. Frossard :
Crimée, 7 mai (1855).
Notre collègue Chardon a rendu son âme à Dieu ce soir à sept heures, après cinq heures d'agonie. Je l'avais quitté à onze heures dans l’état où il était depuis environ huit jours. Le docteur nous avait déclaré que la maladie suivait son cours ordinaire, et que nous n'avions rien à craindre ; mais Dieu en avait ordonné autrement. Dès deux heures, notre ami eut un
(1) Recueil, lettre de M. Rœhrig, 13 avril 1855.
redoublement de fièvre, accompagné d’un tremblement nerveux et d'une difficulté de respiration qui causèrent de vives alarmes à nos ordonnances. Dès qu'ils me virent arriver à cinq heures, ils coururent vers moi et me firent part de leurs inquiétudes. Je le trouvai tout changé, mais je ne crus pas à la mort, Cependant il ne me reconnaissait plus comme il l'avait toujours fait, Il eut bientôt un tremblement nerveux qui commença à m'effrayer. Je courus chez le médecin, qui prononça la sentence fatale. Son teint s'altérait de plus en plus ; sa respiration devenait plus pénible, et tout-à-coup je n’entendis plus rien. Il avait cessé de vivre pour la terre. J'avais pour lui une grande estime. Durant ma petite maladie, j'ai su apprécier les nobles qualités de son cœur et le zèle qu’il apportait dans l’accomplissement de ses devoirs. Il m'a donné, par sa prudence, de salutaires leçons. C’est aussi du christianisme cela. Nous sommes fortement éprouvés, mais nous ne perdons pas confiance. Nous savons en qui nous avons cru. Les larmes qu'il nous a fait répandre sur notre œuvre à son premier printemps seront une rosée qui la fera prospérer. Après tout, quelle est l'œuvre, utile aux hommes et agréable à Dieu, qui n'ait coûté des larmes, des sacrifices, des existences? Et celle-ci, puisse-t-elle être d'autant plus chère à nos Eglises qu'elle aura été plus chèrement achetée !
Nous enterrons les dépouilles mortelles de notre collègue et collaborateur demain mardi, à 3 heures de l'après-midi. A qui, à quoi penserez-vous à cette heure-là ? Peut-être à la Crimée, à nous ; cette idée me donnera quelque soulagement. J'ai pleuré, gémi lorsque le coup m'a frappé. Dans ce moment, je suis calme. Mais après que l'agitation aura cessé, j'aurai grand besoin d’être soutenu par la pensée que vous priez pour moi.
Adieu ; votre tout dévoué, À. RŒHRIG. (1)
(1) Lettres d'Orient, pages 235 et 236.
Voir aussi: Souvenirs, page 21 et Recueil, extrait des lettres de M. Ræhrig,
7 mai 1855.