LXXVII. — La grande année
Heraclite parlait aussi d'une assez longue période, que l'on identifie avec la « grande année », et dont îa durée est évaluée par les uns à 18000, par les autres à 10 800 ans". Mais nous n'avons aucune indication précise sur le processus qu'Heraclite supposait se dérouler dans la grande année. Nous avons vu que la période de 36 000 ans était, selon toute probabilité, babylonienne, et était celle de la révolution qui produit la précession des équinoxes*. Or 18000 années constituent exactement la moitié de cette période, fait que l'on peut rapprocher de l'habitude d'Heraclite de diviser tous les cycles en « un sentier en haut et un sentier en bas ». Il n'est pas du tout probable, cependant, qu'Heraclite — qui soutenait avec Xénophane que le soleil était « chaque jour nouveau » — se soit mis en peine de la précession des équinoxes, et nous sommes forcés, " semble-t-il, de supposer qu'il donnait de la période traditionnelle quelque nouvelle explication. Les Stoïciens, ou du moins quelques-uns d'entre eux, affirmaient que la
1 Pour le texte grec de ce passage, voir plus loin, p. 185, n. .3 Fredl'ichs admet qu'il provient de la même source que celui que nous avons cité plus haut (p. 172) et comme cette source est le IIspl SiatTTjc I, 3, il en nie également l'origine héraclitique. 11 n'a pas tenu compte du fait que ce passage expose la doctrine stoïcienne, ce qui constitue une présomption en faveur de la paternité d'Heraclite. Si je pouvais me rallier à la théorie de Fredrichs, je dirais que le présent passage est une interpolation héraclitique chez le Physicien, et non pas que l'autre était une interpolation du Physicien dans la section héraclitique. Quoi qu'il en soit, je n'éprouve aucune difficulté à croire que les deux passages donnent la doctrine héraclitique, quoique celle-ci soit amalgamée dans la suite avec d'autres théories. Voir p. 170, n. 2.
~ Aet. II, 32, 3 : 'HpâxXeiToç s/. [Aupîwv oxxaxto'jfiXîaiv èviauTûiv t^Xioxûv (tov [iéyav èvtauTov eivai)- Censorinus, de die nat. 11, Heraclitus et Linus, XDCCC.
3 Voir Introd. | XII, p. 25, n. 1.
HERACLITE d'ÉPHÊSE 179
grande année était la période comprise entre deux conflagrations du monde. Mais ils avaient soin de la faire beaucoup plus longue que ne la faisait Heraclite, et nous n'avons pas le droit d'attribuer à ce dernier sans autre forme de procès la théorie d'une conflagration générale ^. Nous devons essayer d'abord , si possible , d'interpréter la grande année sur l'analogie des périodes plus brèves déjà discutées.
Nous avons vu qu'une génération est le plus court temps dans lequel un homme puisse devenir grand-père ; c'est la période du sentier en haut ou du sentier en bas de Tàme, et l'interprétation la plus naturelle de la plus longue période serait sûrement d'y voir le temps pris par une « mesure » du feu mondial pour se transformer en terre par le sentier en bas ou pour redevenir feu une fois de plus par le sentier en haut. Platon implique à n'en pas douter qu'un parallélisme de ce genre était reconnu entre les périodes de l'homme et du monde ^ et ce fait reçoit une curieuse confirmation d'un passage d'Aristole, que l'on suppose habituellement se rapporter à la doctrine d'une conflagration périodique. Il discule la question de savoir si les « cieux » — c'est-à-dire ce qu'il appelle le « premier ciel » — sont éternels ou non, et il les identifie assez naturellement, à son propre point de vue, avec le feu d'Heraclite. Il cite ce dernier à côté d'Empédocle comme soutenant que les
ï Sur la doctrine stoïcienne, cf. Nemesios, de nat. hom. 38 (R. R. 503; II, 625 von Afnim). M. Adam concédait qu'aucune destruction du monde, aucune conflagration ne marquait la fin de l'année de Platon, mais il refusait de tirer de là une conclusion qui me paraît naturelle : c'est que la connexion entre les deux choses appartient à une époque postérieure, et ne doit par conséquent pas être attribuée à Heraclite en l'absence de tout témoignage tendant à l'établir. Néanmoins, son étude de ces questions dans le 2^ volume de son édition de' la République, p. 302 sq., doit servir de base à toute discussion ultérieure sur ce sujet. Il m'a certainement aidé à exprimer l'opinion qu'il rejette sous une forme que l'on trouvera, je l'espère, plus convaincante.
- C'est là le sens général du parallélisme entre les période de l'àv&pcûusiov et du ôsîov -^ewfi-ziv, de quelque manière que nous en comprenions les détails. Voir Adam, Republic, vol. II, p. 288 sq.
« cieux » sont alternativement tels qu'ils sont aujourd'hui et dans quelque autre état, état de destruction ; et il continue en faisant ressortir qu'il n'est pas exact de dire qu'ils périssent, pas plus qu'il ne le serait de dire qu'un homme cesse d'être quand il se transforme de jeune garçon en homme et de nouveau d'homme en jeune garçon^. Il est bien clair que le Stagirite fait ici allusion au parallèle entre la génération et la grande année, et s'il en est ainsi, r'interprétation ordinaire du passage ne saurait être la bonne. Il est vrai que cela ne s'accorde pas tout à fait avec la théorie de supposer qu'une « mesure » de feu puisse garder son identité à travers tout son voj'age en haut et en bas ; mais c'est exactement la même inconséquence que nous nous sommes sentis obligés de reconnaître en ce qui concerne la survivance des âmes individuelles, fait qui est réellement en faveur de notre interprétation. On pourrait ajouter que si 18000 est la moitié de 36 000, 10800 est égal à 360 X 30, ce qui ferait pour chaque génération un jour de la grande année ^