‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 101 sur 240 · LXXVIII. — Heraclite enseignait-il · texte numérisé non relu

LXXVIII. — Heraclite enseignait-il

UNE conflagration GÉNÉRALE ?

La plupart des écrivains modernes, cependant, attribuent à Heraclite la doctrine d'une conflagration périodique ou exTTjpooo-tç, pour employer le terme stoïcien ^ Il est évident

1 Arist. de Cœlo, A, 10. 279 b 14: ol S'èva/.Àà^ otè [lèv outwç otè 81 ôXXu)ç è^siv cp&£ip6[J.£vov.... (Lauep EpLrîSozX^ç 6 'AjcpaYOtvTtvoç xat 'HpâxXetTOî 6 "Eçéaïoî. Aristote fait ressortir qu'en réalité cela revient seulement à dire qu'il est éternel et change de forme, woiiEp e? rtç ex r.aiSoç àvSpa Y'Yvô- [J.EVOV xal èr àvSpoç itatSa orè [lèv œôsîpeo&at, ors 8'eîvai 0*01-0 (280 a 14). La référence à Empédocle ressort du de Gen. Corr. B, 6. 334 a 1 sq. Ce qu'Aristote trouve faux dans les deux théories, c'est qu'elles ne considèrent pas la substance des cieux comme en dehors du mouvement des éléments en haut et en bas.

- Ceci est pratiquement lopinion de Lassalle sur la Grande Année, si ce n'est qu'il commet l'anachronisme de parler d' « atomes » de feu, au lieu de « mesures ».

^ Schleiermacher et Lassalle constituent de notables exceptions. Zeller, Diels et Gomperz affirment tous trois qu'Heraclite croyait à l'èxTîûpœaiç.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 181

que cela ne s'accorde pas avec la théorie, telle que nous l'avons interprétée, et Zeller lui-même le reconnaît. A sa paraphrase de l'indication de Platon citée plus haut (p. 161), il ajoute ces mots : « Il n'était pas dans l'intention d'Heraclite de rétracter ce principe par sa doctrine d'un changement périodique de la constitution du monde ; si les deux doctrines ne sont pas compatibles, c'est une contradiction qu'il n'a pas remarquée. » Or il est tout à fait probable en soi qu'il y avait des contradictions dans l'exposé d'Heraclite, mais il est tout à fait improbable qu'on y trouvât justement celle-là. En premier lieu, c'est une contradiction qui atteint l'idée centrale de son système, la pensée qui occupait tout son esprit (| 67), et nous ne pouvons en admettre la possibilité que si les preuves à l'appui sont absolument péremptoires. En second lieu, une telle interprétation détruit toute l'opposition que Platon signale entre Heraclite et Empédocle (§ 68), et qui est justement celle-ci : tandis qu'Heraclite disait que l'Un était toujours multiple, et le Multiple toujours un, Empédocle affirmait que le Tout était alternativement multiple et un. L'interprétation de Zeller nous oblige donc à supposer qu'Heraclite contredisait positivement sa propre découverte, sans s'en rendre compte, et que Platon, en discutant cette même découverte, ne s'apercevait pas non plus de cette contradiction ^ *

On ne trouve rien non plus dans Aristote qu'on puisse opposer à l'indication emphatique de Platon. Nous avons vu que le passage dans lequel il dit qu'Heraclite et Empédocle soutenaient que les cieux étaient alternativement

» Dans sa 5° édition (p. 699), Zeller semble sentir cette dernière difficulté, car il dit : « Es ist ein Widerspruch, den er und den wahrscheinlich auch Plato nicht bemerkt hat. » Ceci me semble encore moins propre à être utilisé comme argument. Platon peut s'être ou ne s'être pas mépris, mais il fait cette constatation parfaitement précise qu'Heraclite dit àeî, tandis qu 'Empédocle dit èv \iipti. Les Muses ioniennes sont appelées ojvxoviÛTîpai et les siciliennes fiaXaxcÔTepai justement parce que ces dernières « abaissaient la hauteur » (è^âXaoav) de la doctrine qu'il en est toujours ainsi (to àe\ xaùxa oûxiuç r^eiv).

dans un état puis dans un autre, ne se rapporte pas au monde en général, mais au feu, qu'Aristote identifiait avec la substance de son propre « premier ciel » ^ Il s'accorde tout à fait aussi avec notre interprétation quand il dit que toutes choses, une fois ou l'autre, deviennent feu. Cela ne signifie pas nécessairement qu'elles deviennent feu toutes en même temps ; ce n'est qu'une manière d'exprimer l'indiscutable doctrine héraclitique du sentier en haut et du sentier en bas ^

Les seuls textes affirmant clairement qu'Heraclite enseignait la doctrine d'une conflagration générale sont postérieurs à la naissance du Stoïcisme. Il n'est pas nécessaire de les énumérer, puisqu'il n'j»^ a aucun doute sur leur signification. Les apologètes chrétiens, eux aussi, étaient intéressés à l'idée d'une conflagration finale, et reproduisent l'opinion stoïcienne. Chose curieuse, toutefois, il y avait divergence d'idées sur ce point, même parmi les Stoïciens. Marc-Aurèle dit quelque part : « De sorte que toutes ces choses sont absorbées dans la Raison de l'Univers, soit par une conflagration périodique, soit par une rénovation effectuée par des échanges éternels ^ » Il s'en trouvait, en vérité, quelques-uns pour affirmer qu'il n'y avait aucune conflagration générale du tout dans Heraclite. « J'entends dire

1 Voir plus haut, p. 180, n. î.

2 Phys. T 5. 205 a 3 {Met. K, 10. 1067 a 4) : (LoTrep 'HpâxXEaôç œirjaiv âuavra YÎvea&aî tcote TtOp. Dans sa 5« édition encore (p. 691), Zeller traduit : es werde ailes dereinst zii Feuer werden : mais il faudrait pour cela yevïj- (jsa&at. On ne peut accorder non plus aucune valeur à l'argument qu'ii tire de oc-navTa {et non simplement Tziwza) pour établir que toutes choses deviennent feu à la fois. A l'époque d'Aristote, il n'y avait aucune différence de sens entre uôcç et aitaç. Même s'il avait dit oûp-itavra, nous n'aurions pas le droit d'en tirer la conclusion de Zeller, Ce qu'ii y a vraiment à noter dans cette phrase, c'est l'infinitif présent Y^vea^at, qui suggère indiscutablement l'idée d'un processus continu, et non celle d'une série de conflagrations.

3 Marc-Aurèle X, 7 : wate xal taùTa àvaXYjcpSijvai zk tov toù oXou Xoyov, eÏTE xatà TieptoSov èxuupoupvou, être àiSîoiç à[xot[3atç àvaveoufiévou. Les à[AOiPat sont spécifiquement héraclitiques, et la déclaration est d'autant plus remarquable que Marc-Auréle suit ailleurs l'interprétation stoïcienne habituelle.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 183

tout cela, fait dire Plutarque à un de ses personnages, à beaucoup de gens, et je vois la conflagration stoïcienne se répandre sur les poèmes d'Hésiode, exactement comme elle le fait sur les écrits d'Heraclite et les vers d'Orphée \ » Nous voyons par là que la question était débattue, et nous nous attendrions par conséquent à voir citer à tout propos quelque texte d'Heraclite qui la tranchât. Il est hautement significatif qu'on ne puisse produire une seule citation de cette nature.

Au contraire, l'absence de tout témoignage prouvant qu'Heraclite affirmait une conflagration générale ne devient que plus évidente si nous considérons les quelques fragments qui sont supposés l'attester. Celui auquel on s'en réfère de préférence est le frg. 24, où il est dit que le Feu est défaut et excès. Cette phrase est bien dans sa manière, et elle a un sens parfaitement intelligible dans notre interprétation, qui est de plus confirmée par le frg. 36. D'autre part, il semble nettement artificiel de comprendre l'excès comme se rapportant au fait que le feu a dévoré tout le reste, et encore plus d'interpréter le défaut comme signifiant que le feu, ou la plus grande partie du feu, s'est transformée en monde. L'autre fragment est le 26, où nous lisons que le feu, dans son avance, jugera et condamnera toutes choses. Il n'y a rien là, cependant, qui suggère que le feu jugera toutes choses à la fois plutôt que successivement, et, en vérité, l'expression nous rappelle l'avance du feu et de l'eau, que nous avons eu des raisons d'attribuer à Heraclite, mais qui est expressément limitée à un

» Plut, de def. orac. 415/": xal ô KXeôp^potoç' 'Axojcu xaùt', ecpr]. noXXùv r.a[ ôpû TTjv StuJixTjv ÈxTt'jpuiaiv «uoirep rà 'HpaxXîîtou -/at Opçpécoç ïuivjp.0- (jLsvTjv Itzt\ ouTiu xai -à 'HàtoSou y.ai o'jvîçâitTO'jaav. Comme le reconnaît Zeller (p. 693 n.), cela prouve que certains adversaires de rj/Tîûpwaiç stoïcienne cherchaient à lui enlever l'appui d'Heraclite. Auraient-ils pu le faire si Heraclite avait dit quelque chose à ce sujet, et n'auraient-ils pas produit une citation décisive? Nous pouvons être certains que si quelqu'un l'avait fait, la citation eiit été répétée ad nauseam, car l'indestructibilité du monde était l'une des grandes questions du jour.

certain maximum ^ Voilà, semble-t-il, les seuls passages que les Stoïciens et les apologètes chrétiens purent découvrir à l'appui de leur thèse, et que notre interprétation en soit juste ou fausse, il est parfaitement évident qu'ils n'autorisent pas la conclusion qu'on en tire, mais qu'on n'en pouvait trouver aucun qui se prêtât mieux à la démonstration.

Il est beaucoup plus facile de trouver des fragments inconciliables avec l'idée d'une conflagration générale. Les « mesures » des frg. 20 et 29 doivent être la même chose, et elles doivent sûrement être interprétées à la lumière du frg. 23. S'il en est ainsi, le frg. 20, et plus encore le frg. 29, contredisent directement l'hypothèse d'une conflagration générale. « Le soleil ne franchira pas ses mesures ^ » Secondement, la métaphore de 1' « échange », qui est appliquée aux transformations du feu dans le frg. 22, parle dans le même sens. Quand de l'or est donné en échange de marchandises et des marchandises en échange d'or, la somme ou « mesure » de chacun reste constante, quoiqu'ils changent de propriétaires. Et les marchandises et l'or ne tombent pas dans les mêmes mains. Pareillement, si quelque chose devient feu, une chose d'égal montant doit cesser d'être feu, si l'on veut que l'échange soit juste; et qu'il doive être juste, nous en sommes assurés par la vigilance des Erinyes (frg. 29), qui veillent à ce que le soleil ne prenne pas plus qu'il ne donne. Il y a naturellement, nous l'avons vu, une certaine variation, mais elle est confinée entre des limites strictes, et elle est compensée à la longue par une variation en sens contraire. Troisièmement, le frg. 43, dans lequel Heraclite blâme Homère de désirer la cessation de la lutte est tout à fait concluant. La cessation

* ITepl StaiTYjç, I, 3: èv [AÉpît 8è sxctTepov xparsî zat xpazslzai èç rô p.T)xt<jTOv xoi èXâ)(toTOv «uç àvuoTÔv.

2 S'il se trouve quelqu'un pour douter que ce soit là réellement le sens des « mesures », qu'il compare l'emploi du mot dans Diogène d'Apollonie, frg. 3.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 185

de la lutte signifierait que toutes choses prennent en même temps le sentier en haut ou le sentier en bas, et cessent de «courir dans des directions opposées». Si elles prenaient toutes le sentier en haut, nous aurions une conflagration générale. Or, si Heraclite avait lui-même soutenu que tel était l'ordre du destin, est-il probable qu'il eût reproché à Homère de désirer un anéantissement aussi nécessaire ^ ? Quatrièmement, nous remarquons qu'au frg. 20 c'est ce monde", et non pas seulement le « feu toujours vivant », qui est dit éternel, et il paraît aussi que cette éternité dépend du fait qu'il s'allume toujours et s'éteint toujours dans les mêmes « mesures », ou qu'un empiétement dans une direction est compensé par un empiétement subséquent dans l'autre. Enfin, l'argument tiré par Lassalle de la dernière phrase du passage cité plus haut du Tûspi Siaivriç n'est, en réalité, pas touché par l'objection de Zeller, consistant à dire qu'il ne peut être héraclitique parce qu'il implique que toutes choses sont feu et eau. Il n'impliqne pas cela, mais seulement que Vhomme, comme les corps célestes, oscille entre le feu et l'eau ; et c'est précisément ce qu'enseignait Heraclite. Il ne semble pas non plus que les mesures de terre variassent le moins du monde. Or, dans ce passage, nous lisons que ni le feu ni l'eau ne peuvent prévaloir complètement, et une très bonne raison en est donnée, raison qui est, elle aussi, en accord frappant avec les autres opinions d'Heraclite ^ Et, en vérité, il n'est pas

1 C'est là justement l'argument que Platon emploie dans le Phédon (72 c) pour prouver la nécessité de ràvraitôSoctç, et la série entière d'arguments qui se trouve dans ce passage porte nettement le cachet héraclitique.

2 Comment que nous comprenions ici le terme xoa[ioç, le sens est le même. En vérité, si nous supposons avec Bernaj s qu'il signifie « ordre », l'argument développé dans notre texte n'en devient que plus fort. Dans aucun sens du mot, un xoofioç ne pourrait survivre à rèy.iiûpu)aiç, et c'est pourquoi les Stoïciens disaient que le xootAOc était ©SopToç.

3 Ilepl S'.aÎTTjc, I, 3 (voir plus haut, p. 170, n. 2) ; oùSérspov fàp xpatfjzai TtavteXc&ç Sûvaxai 8ià TotSe to' <ts> -reûp èiit^tbv îit'txo eo^arov toù ûSatoç ènt- Xetiret rj xpotpY àitoxpÉiteTat ouv o&sv [isXXîi xpécpsodai* to uSujp te èite^iov toù

facile de voir comment, suivant ces opinions, le monde pourrait jamais renaître d'une conflagration générale, si elle devait se produire. Tout le processus dépend, autant que nous pouvons nous en rendre compte, du fait qu'excès est aussi défaut, ou, en d'autres termes, qu'une avance du feu augmente l'exhalaison humide, tandis qu'une avance de l'eau prive le feu de sa puissance d'évaporation. La conflagration, ne durât-elle qu'un moments détruirait la tension des contraires, dont dépend la naissance d'un nouveau monde; et alors le mouvement deviendrait impossible.

Page 1