LXXVI. — Le jour et l'année
Venons-en maintenant au monde. Diogène nous dit que le feu était maintenu par les vapeurs claires de la terre et de la mer, et l'humidité par les vapeurs obscures ^. Quelles sont ces vapeurs « obscures » qui accroissent l'élément humide? Si nous nous souvenons de Twair» d'Anaximène, nous inclinerons à les regarder comme l'obscurité ellemême. Nous savons qu'il n'est pas naturel à l'esprit ingénu de considérer l'obscurité comme la privation de lumière. Même à notre époque, on entend parler quelquefois d'une obscurité « à couper au couteau ». Heraclite, donc, croyait, à ce que je suppose, que la nuit et l'hiver étaient produits par le fait que l'obscurité s'élève de la terre et de la mer — il voyait naturellement les vallées s'assombrir avant les sommets des montagnes — et que cette obscurité, étant humide, augmentait l'élément aqueux au point d'éteindre la lumière du soleil. Ceci, cependant, détruit la puissance de l'obscurité elle même. Elle ne peut plus s'élever à moins que le soleil ne lui communique le mouvement, et c'est ainsi qu'il devient possible pour un nouveau soleil (frg. 32 ; 6 D) de s'allumer, et de se nourrir un temps aux dépens de l'élément humide. Mais ce ne peut être qu'un
1 Plut. clef. orac. 415 d : etï) rpiâzovra T:otoùat tïjv ycvsàv xa&' 'Hpâz/.îitov, zv 10 XP^""^!* Y'"''''^''"'^ -Kapiysi tov i^ aûtoù Ycyîvïjasvov é yevvi^aaç. Philon, Fr. Harris, p. 20 : Suvariv èv Tpiaxoaruj Irti au tov àv&pwTtov itâ-Tiitov yîvïo- &aix. T. X. Censorinus, de die nat.11,'2: «hoc enim tempus (triginta annos) gencan vocari Heraclitus auctor est, quia orbis xtatis in eo sit spatio : orbem autem vocat a'tatis, dum natura ab sementi liumana ad sementim revertitur. » Les mots orbis xtatis semblent signifier aituvo; zûxXoî, «le cercle de la vie ». S'il en est ainsi, nous pouvons comparer le xûxXoc ■^z^éztuiz des Orphiques.
2 Diog. IX, 9 (R. P. 39 b).
HERACLITE d'ÉPHÈSE 177
temps. Le soleil, en consumant la vapeur claire, se prive lui-même de nourriture, et la vapeur sombre prend une fois de plus le dessus. C'est dans ce sens que « le jour et la nuit sont un » (frg. 35; 57 D). Chacun d'eux implique l'autre, et ils doivent par conséquent être regardés simplement comme les deux côtés de l'Un, dans lequel seul peut être trouvée la cause qui les explique véritablement (frg. 36; 67 D).
L'été et l'hiver étaient faciles à expliquer de la même manière. Nous savons que les « tours » du soleil étaient un sujet d'intérêt en ces temps-là, et il était naturel pour Heraclite de voir dans la retraite de cet astre vers le Sud l'avance graduelle de l'élément humide, causée par la chaleur du soleil lui-même. Mais cela diminue la puissance d'évaporation du soleil, et il est par conséquent obligé de retourner vers le nord pour trouver un nouvel aliment. Telle était, en tous cas, la doctrine stoïcienne sur ce points et le fait qu'elle se rencontre dans le Trsp^t ^jatryjç semble prouver qu'elle vient d'Heraclite. Il paraît impossible de rapporter à n'importe quelle autre source la phrase suivante :
Et tour à tour chacun d'eux (le feu et l'eau) l'emporte et succombe au plus tiaut et au plus bas degré qu'il soit possible. Car ni l'un ni l'autre ne peut l'emporter tout à fait pour les raisons suivantes. Quand le feu s'avance jusqu'à l'extrême limite de l'eau, l'aliment lui fait défaut. Et quand l'eau s'avance jusqu'à l'extrême limite du feu, le mouvement lui fait défaut. A ce point, donc, elle s'arrête; et, quand elle en est venue à s'arrêter, elle n'a plus le pouvoir de résister, mais elle sert de nourriture au feu qui tombe sur elle. Pour ces raisons, ni l'un ni l'autre ne peut prévaloir tout à fait. Mais si, à un moment quelconque, l'une des deux choses devait l'emporter d'une manière quelcon-
1 Voir Cléanthe, frg. 29 Pearson : (ùzôavo; o'taxi <xal y^> rjç ttjv àvaS^jaîaoïv £TCtv£[xïTat (6 riXioç). Cf. Cic. .Y. D. III, 37 : « Quid enim? non elsdem vobis placet omnem ignem pastus indigere nec permanere ullo modo posse, nisi alitur : ali autem solem, lunam, reliqua astra aquis, alia dulcibus (de la terre), alia marinis? eamque causam Cleanthes adfert cur se sol referat nec longius progrediatur solstitiali orbi itemque brumali, ne longius discedat a cibo. »
que, alors ni l'une ni l'autre n'existerait plus telle qu'elle est maintenant. Aussi longtemps que les choses sont comme elles sont, le feu et l'eau seront toujours aussi, et ni l'un ni l'autre ne fera jamais défaut'.