‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 106 sur 240 · LXXXIII. — Morale d'Heraclite · texte numérisé non relu

LXXXIII. — Morale d'Heraclite

L'enseignement moral d'Heraclite a parfois été regardé comme une anticipation de la théorie morale du « sens commun^)). Le «commun» sur lequel Heraclite insiste est cependant quelque chose de très différent du sens commun, pour lequel, en vérité, l'Ephésien avait le plus grand mépris possible (frg. 111). En fait, la plus grave objection qu'il fasse à « la foule », c'est que ses membres vivent chacun dans son monde à lui (frg. 95), comme s'ils avaient une sagesse à eux (frg. 92) ; et l'opinion publique est par conséquent exactement l'opposé du « commun ».

L'éthique d'Heraclite doit être regardée comme un corollaire de ses vues anthropologiques et cosmologiques. Ce qu'elle requiert de nous avant tout, c'est que nous gardions nos âmes sèches, et qu'ainsi nous les rendions semblables à l'unique Sagesse, qui est feu. Voilà ce qui est en réalité « commun », et la plus grande faute est d'agir comme des hommes endormis (frg. 94), c'est-à-dire de nous couper nous-mêmes du feu du monde en laissant nos âmes devenir humides. Nous ne savons pas quelles conséquences Heraclite déduisait de la règle en vertu de laquelle nous devons tenir ferme à ce qui est commun, mais il est facile de voir de quelle nature elles devaient être. Le Sage n'essaiera pas de s'assurer le bien sans son corrélatif, le mal. Il ne cherchera pas le repos sans la fatigue, et ne s'attendra pas à jouir du contentement sans souffrir d'abord du mécontentement. Il ne se plaindra pas d'avoir à prendre le mauvais avec le bon, mais il sera conséquent et envisagera les choses comme un tout.

Heraclite prépara la voie au cosmopolisme stoïcien en

1 Kôstlin, Gesch. der Ethik, I, p. 160 sq.

comparant le « commun » aux lois d'une cité. Et ces lois sont même plus qu'une simple copie de la loi divine : elles en sont des incarnations imparfaites. Elles ne peuvent, cependant, l'épuiser complètement; car, dans toutes les affaires humaines, il y a un élément de relativité (frg. 91). « L'homme est un petit garçon, comparé à Dieu » (frg. 97). Telles qu'elles sont, cependant, la cité doit combattre pour elles comme pour des murailles; et si elle a la bonne fortune de posséder un citoyen à l'àme sèche, il en vaut dix mille (frg. 113); car en lui seul est incarné le « commun ».

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