IX. — Effondrement de la conception primitive du monde
Nous avons indiqué les principales caractéristiques de la conception primitive du monde, et nous avons esquissé, dans ses contours généraux, la vue qui la remplaça ; nous devons maintenant considérer les causes qui conduisirent à l'effondrement de l'une et à l'avènement de l'autre. Au premier rang de celles-ci se trouvait sans aucun doute l'élargissement de l'horizon hellénique, dû à la grande extension des entreprises maritimes qui suivit le déclin de la suprématie navale des Phéniciens, La scène des vieilles histoires avait été, dans la règle, placée juste au delà des limites du monde connu aux hommes qui y croyaient. Odysseus ne se rencontre pas avec Circé, avec les Cyclopes ou avec les Sirènes, dans les parages familiers de la mer Egée, mais dans des régions situées au delà des regards des Grecs, à l'époque où fut composée V Odyssée. Or, maintenant, l'Occident commençait à être familier, lui aussi, et l'imagination des explorateurs grecs les conduisait à identifier les pays qu'ils découvraient avec les lieux où avait abordé, dans ses voyages, le héros du conte de fées national. On s'aperçut bientôt que les êtres monstrueux dont parlaient les poètes ne s'y rencontraient plus, et la croyance s'établit qu'ils ne s'y étaient jamais rencontrés du tout. Les Milésiens, eux aussi, avaient fondé des colonies tout autour de l'Euxin. Les colons étaient partis l'esprit plein de V'Apyco
irûtCTt jjieAouo-a, et, à l'époque même où ils baptisaient Hospitalière la mer autrefois qualifiée d'Inhospitalière, ils localisaient la «lointaine contrée» («Ta) du conte primitif, et faisaient chercher la toison d'or à Colchis par Jason. Mais surtout, les Phocéens avaient exploré la Méditerranée jusqu'aux colonnes d'Héraclès S et les esprits des hommes apprirent que les «sentiers sans fin» de la mer avaient des limites avec autant d'émotion, sans doute, que devait leur en procurer, vingt siècles plus tard, la découverte de l'Amérique. Un seul exemple illustrera le processus qui allait se répétant. Selon la vue primitive, le ciel était supporté par un géant nommé Atlas. Personne ne l'avait jamais vu, quoiqu'il fût supposé vivre en Arcadie. Les explorateurs phocéens l'identifièrent avec une montagne d'Afrique, encapuchonnée de nuages, et dès lors l'ancienne croyance était à jamais condamnée. Il était impossible de continuer à croire à un dieu qui était aussi une montagne, convenablement située pour que le trafiquant dirigeât sur elle son vaisseau quand il faisait voile pour Tarshish, en quête d'argent.